PROPRIÉTÉS ANESTHÉSIQUES DU CIILOROFOIIME
Dans tous les cas, il demeure incontesté que la première chlo'roformisalion chez l'homme appartient à Simpson. Le succès dépassa les espérances qu'avait conçues le professeur d'Edimbourg; mais en homme prudent, en observateur sévère, il ne se hâta point de faire connaître les résultats de son expérience, li administra d'abord le nouvel agent avec beaucoup de réserve, pour des opérations de courte durée ou de peu d'importance, puis pour des cas un peu plus graves, et enfin pendant les accouchements et les grandes opérations. Ce ne fut que lorsqu'il eut réuni cinquante faits de chloroformisation suivie d'un succès complet, qu'il annonça la supériorité remarquable du chloroforme sur l'éther, dans un mémoire lu, le 10 novembre 48Zi7, devant la Société médicochirurgicale d'Edimbourg. Les conclusions du mémoire de Simpson sont trop importantes pour ne pas être reproduites textuellement :
« 1° Il faut beaucoup moins de chloroforme que d'éther pour » déterminer l'insensibilité : 100 à 120 gouttes suffisent pour » l'ordinaire; chez quelques sujets, beaucoup moins.
» 2" Son action est beaucoup plus rapide et plus complète, et T> généralement plus satisfaisante; dix à vingt inspirations suf- » fisent, et quelquefois moins; il y a aussi économie de temps » pour la chirurgie, et cette période d'excitation, qui appar- » tient à tous les agents narcotiques, étant réduite de durée ou » véritablement abolie, le malade n'a pas autant de tendance > à l'exhilaration et à la loquacité.
» 3" La plupart de ceux qui connaissent, par une expérience » antécédente, les sensations produites par les inhalations de » l'éther, et qui ont ensuite respiré le chloroforme, ontferme- » ment déclaré que l'inhalation et les effets du chloroforme D sont beaucoup plus agréables que ceux de l'éther.
» li" En considérant la petite quantité requise comparalive- » ment à celle de l'éther, l'usage du chloroforme sera moins » dispendieux.
ï 5" Son odeur n'est point désagréable, tout au contraire;
ï elle ne reste point attachée aux vêlements de l'opérateur, » et ne s'exhale point d'une manière lâcheuse des poumons du )D patient, comme cela arrive généralement avec l'éther.
» 0" A raison de la moindre quantité requise, il est plus facile » à porter avec- soi que l'éther.
» T II n'est besoin d'aucun appareil spécial pour son admi-
nistration ; un peu de liquide versé dans une éponge figurée » en creux, ou sur un mouchoir de poche, et appliqué par- » dessus la bouche et les narines, de manière à être sagement » respiré, sufiît généralement en une ou deux minutes pour » produire l'effet désiré (1). »
Le travail de Simpson, reproduit immédiatement dans les différents journaux, fit une sensation presque aussi profonde que l'apparition de l'éther. En France et à l'étranger, on se mit immédiatement à l'œuvre, on répéta les expériences, et du moment qu'il JïU constaté que quelques gouttes de chloroforme versées sur un tnouchoir, pouvaient en quelques minutes, d'une façon constante , déterminer un sommeil profond et durable, le triomphe du chloroforme était assuré.
La vérification physiologique et clinique de la valeur du nouvel agent confirma tout ce qu'avait fait connaître l'étude de l'éther.
La méthode anesthésique ne fit que gagner en importance par cette nouvelle conquête; elle ne pouvait manquer de trouver un historien. M. le docteur Chambert (de Laon) (2) entreprit l'inventaire des nombreux documents consignés, à des titres divers, dans les archives de la science; il y ajouta de curieuses recherches personnelles, et put ainsi, dans une monographie aussi complète que consciencieuse, faire connaître l'état de nos connaissances sur l'anesthésie, au double point de vue de la physiologie et des applications à l'art de guérir. Deux années plus tard, M. le professeur Bouisson (de
(1) Simpson, Découverte d'un nouvel agent anesthésique plus efficace qnr l'éther sulfurique [Journal de chirurgie de Malgaigiic, décembre 1817, p. 330).
(2) Chambert, Mém. cil.
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Montpellier) (1) réalisa le même projet sur un plan beaucoup plus vaste, dans un important ouvrage où toutes les questions qui se rattachent à la méthode anestliésique sont étudiéesd'une manière approfondie, avec autant d'élévation dans les idées que de richesse dans les détails et d'élégante clarté dans la forme.
L'enthousiasme causé par Favénement du chloroforme ne tarda pas à être troublé par quelques rumeurs d'abord insaisissables au sujet des effets du puissant, mais redoutable agent. Quelques morts étaient survenues promptement après son usage. M. Sédillot, un des premiers (2), cita l'exemple de deux de ses opérés qui avaient succombé dans des conditions telles qu'il était difficile de ne pas laisser planer quelques soupçons sur le chloroforme. On s'entretenait aussi de la prolongation des effets de l'éthérisme après la cessation des inhalations ciiez certains sujets, de cet anéantisserjient de toute vie de relation, si prompt à se reproduire ,* de cette véritable cadavérisation qui avait plus d'une ibis porté l'effroi dans l'àme des chirurgiens, lorsque la nouvelle d'un terrible accident vint donner plus de consistance à ces bruits et leur fournit l'occasion de se produire.
Une jeune femme de Boulogne, pleine de vigueur et de santé, soumise pour une opération insignifiante aux vapeurs de chloroforme, était tombée comme foudroyée.
Communication du fait fut immédiatement adressée à l'Académie de médecine par l'un de ses correspondants, M. Gorré, entre les mains duquel s'était déclaré l'accident.
L'Académie, informée par M. Robert d'un second cas de mort subite analogue au premier, avait déjà nomme une commission pour lui en rendre compte, lorsqu'une lettre officielle, émanée du ministère de l'instruction publique et provoquée par un commencement d'information judiciaire à l'égard du
(1) Bouissoii, oui;r. f'i(.
(2) De f insensibilité produite par le chloroforme cl par Vélher, et des opérations sans douleur. Paris, 18i8.
80 CnÉATlON DE lA MlilllOUE ANESïllÉSIQUE.
lait de Boulogne, vint presser les débals cl leur donner une solennité et une importance exceptionnelles, en invitant l'Académie à s'occuper de la question générale, se basant sur ce que « l'humanité, autant que la justice, est intéressée à la solu- )) tion des doutes qui subsistent encore sur la complète inno- » cuité du chloroforme».
La question posée dans ces termes par l'autorité sera désormais le but vers lequel vont converger les efforts : de même que l'on avait vu, pendant le règne exclusif de l'élhérisation,les savants se préoccuper surtout de la question physiologique, des moyens d'obtenir avec l'éther des elTets plus constants, plus durables, à l'aide d'instruments perfectionnés ; de même, rassurés désormais sur la facilité avec laquelle on provoque, à l'aide du chloroforme, l'état éthérique, ils vont tenter d'énergiques efforts , interroger encore une fois les expériences sur les animaux, l'observation clinique, les analyses chimiques, pour se mettre en état de résoudre ce problème palpitant d'intérêt : Le chloroforme peut-il par lui-même causer la mort? Quelle est la nature des accidents qu'il provoque? Quels sont les moyens de les prévenir? quels sont les moyens de les combattre?
Une occasion brillante était offerte à l'Académie ; elle s'empressa de la saisir et de justifier la haute mission dont elle était investie.
Le rapport de la commission lui fut présenté par M. Malgaigne, dans la séance du 31 octobre iShS.
Cinq cas de mort survenus pendant l'administration du chloroforme et relatés dans les journaux anglais, joints aux trois faits de MM. Gorré, Robert et du rapporteur lui-même, servirent de base aux appréciations de M. Malgaigne. L'extrême brusquerie avec laquelle s'étaient développés ces accidents étonnait à bon droit l'éloquent rapporteur. Ne pouvant les concilier avec l'idée d'une éthérisation progressive conduite à ses hmites extrêmes et telle que nous la fait connaître la physiologie expérimentale, il prit le parti de les récuser autant