PROCÉDÉS D'ÉTHÉRISATION
entre l'air ambiant et les voies aériennes. Si donc l'embouchure est buccale, les narines devront être fermées, soit par les soins d'un aide, soit plus commodément à l'aide d'un pincenez ; il en est de même de la bouche, si l'embouchure est nasale ; entin si le tube aspirateur est introduit dans l'une des narines, il est indispensable de clore à la fois la bouche et l'autre narine, à moins toutefois que l'opérateur ne se propose de faire arriver simultanément dans les voies respiratoires de l'air pur et de l'air chargé de vapeurs : dans ce cas particulier, la bouche seule doit être fermée et la narine libre reste ouverte. Quand l'embouchure est à la fois buccale et nasale, il sufîît de s'assurer de l'adaptation exacte du masque sur la face, ce qui n'est pas toujours très facile à obtenir.
Une fois ces dispositions prises, l'aspiration se produira d'ellemême, en invitant le malade à respirer dans l'appareil. Mais si la forme de l'embouchure est peu importante au point de vue de l'accomplissement régulier du phénomène physique, il n'est pas indifférent de contraindre à respirer par la bouche seulement ou par la bouche et le nez à la fois. La plupart des fabricants d'appareils n'ont pas apporté une attention suffisante à cette considération physiologique. La respiration par la bouche seule est fatigante ; elle dessèche le palais dès les premières inspirations, et provoque quelquefois un senliment d'angoisse très pénible. Si l'on ajoute à ces conditions défavorables la nécessité de respirer dans un conduit qui a juste le diamètre de la trachée, l'obligation d'aspirer des vapeurs suffocantes par elles-mêmes, on comprendra sans peine pourquoi nous attachons une certaine importance à ce que l'embouchure recouvre à la fois le nez et la bouche.
Nous ne voyons pas le même inconvénient à ce que la respiration se fasse exclusivement par le nez; nous avons pu nous assurer que l'excitation de la muqueuse nasale par le contact des vapeurs élait à peine ressentie, du moins en ce qui concerne les vapeurs de chloroforme.
Du moment que l'aspiration peut s'exercer régulièrement,
ÉTIIÉRISATION PAR INIIALATrONS PULMONAIRES, 113
il suffît d'inlrocliiire clans le récipient une certaine quantité de liquide pour que les vapeurs se produisent et que le mélange aéro-éthéré se forme. Les conditions physiques déjà signalées, capables d'influencer l'évaporation, telles que l'activité et la direction du courant d'air, l'étendue de la surface d'évaporation, etc., etc., devront être présentes à l'esprit, afin de les utiliser pour obtenir le degré de saturation qui répond le mieux aux exigences de chaque instant. 11 en est de même, à plus forte raison, du maniement du robinet à double effet. Ce qui intéresse cette partie du fonctionnement des appareils mécaniques trouvera mieux sa place dans le paragraphe consacré à l'étude (lu dosage apphqué à la méthode anesthésiquo.
G. Appareils à air confiné. — Les appareils à air confiné, fréquemment désignés sous le nom d'inhalateurs sacciformes, rappellent la simplicité de forme des appareils à air libre. Ils se composent ordinairement d'une vessie ou d'un sac imperméable, ayant une capacité suffisante pour contenir l'air nécessaire à l'entretien de la respiration pendant la durée de l'éthérisation. Le fond de la vessie renferme l'éther ou le chloroforme, et son col plus ou moins évasé est mis en rapport avec les orifices des voies respiratoires.
L'exécution la plus simple de ce genre d'appareil est sans contredit celle que l'on doit à Mayor (de Lausanne) (1). Jaloux d'imprimer à l'éthérisalion le cachet de simplicité et de rapidité d'exécution qu'il tentait d'introduire partout en chirurgie, Mayor déclare n'avoir besoin ni de ballon, ni de soupapes, ni de tubes aspirateurs pour obtenir l'anesthésie. Un vase quelconque, le premier qui lui tombe sous la main, constitue tout son appareil. Il verse dedans une certaine quantité de Uquide stupéfiant et place le nez du malade par-dessus, en ayant soin seulement de couvrir la tête d'un voile peu perméable pour empêcher la dissémination des vapeurs. M. Ilérapath (de Bristol) (2) proposa dans le même but une
(1) Gazelle des hôpitaux, 1847, p. 93.
(2) «euue médico-chirurgicale de Paris, t. 1, p. I7.
lill PROCÉDÉS d'ÉTIIFRISATION.
vessie très ample à laquelle on pouvait adapter une embouchure d'ivoire. Trente grammes d'éther étaient versés dans la vessie que l'on insufflait ensuite d'air pur, avec la précaution d'agiter de temps en temps de façon à favoriser la formation des vapeurs. Il suffisait alors, pour s'en servir, de fermer les narines au patient et de lui appliquer l'embouchure sur la bouche en lui recommandant de respirer complètement dans l'appareil.
Ces tentatives étaient passées à peu près inaperçues, lorsqu'un mémoire d'un professeur de chirurgie de Pavie , M. Porta, vint éclairer le public sur les avantages inappréciables de ce nouveau genre d'appareils. Dans ce travail écrit avec chaleur, l'auteur cherche à démontrer que l'emploi de la vessie est un moyen d'éviter tous les inconvénients attachés à l'usage des appareils mécaniques, et de procurer une anesthésie prompte, complète, facile à entretenir pendant aussi longtemps qu'il est nécessaire.
Le procédé de M. Porta, dans lequel plusieurs auteurs ont vu l'inauguration d'une méthode anesthésique nouvelle, décorée du nom de méthode italienne, diffère peu de celui de M. Hérapath. Il consiste à prendre une vessie de porc de moyenne grandeur, dans laquelle on fait une ouverture d'une dimension suffisante pour y placer la bouche du malade. Une ou deux cuiherées à bouche d'éther y sont introduites, puis l'appareil est appliqué sur les lèvres aussi hermétiquement que possible. Le malade respire aisément, sans effort, comme à l'état de repos, et après quarante ou cinquante secondes, dit M. Porta, les phénomènes de l'élhérisation se manifestent ; avant la soixante-dixième seconde l'assoupissement est complet et sa durée est d'une à trois minutes (1). Au moment où le malade se réveille, on peut apphquer la vessie de manière à prolonger l'éthérisation par une série d'actions intermittentes
(1) Mémoire de M. Porta, traduit dans les Annales de Ihcrapculique el detoxicologio de M. Rognetta, [Ul-iS, p. Gl.
ÉTIIÉRISATION l'AU INHALATIONS PULMONAIRES. H5
pendant toute h durée de l'opéraLion, quelle que soit su longueur, sans foire courir aucun danger; bien pluSj avec 10 à 15 grammes d'élher versés dans son appareil, il parait avoir réussi, comme sujet d'étude, à endormir simultanément cinq ou six individus, en passant rapidement de l'un à l'autre à l'aide d'inhalations intermittentes.
A peu près en même temps, M. Jules Roux (de Toulon) employait avec grand avantage un appareil basé sur le même principe, mais approprié aux légitimes exigences de la respiration. Un sac d'étoiïe, doublé d'une vessie de porc et assez semblable pour la forme à celui dans lequel les dames plaçaient leur mouchoir à une certaine époque, constitue tout l'appareil. L'ouverture extérieure de ce sac, susceptible de s'élargir ou de se rétrécir à volonté à l'aide d'un double cordon qui ghsse dans une coulisse, permet d'adapter facilement l'appareil à tous les sujets. Sur l'une des faces du sac se trouve une boutonnière dans laquelle est fixée une espèce de canule de buis disposée en bouton de chemise. Au gré de l'opérateur, le trou de la canule est laissé libre.ou fermé à l'aide d'une cheville de buis ajustée à cet effet. Cette ouverture permet de donner de temps à autre de l'air au malade et de verser de l'élher dans l'appareil (1). Le sac contient en outre une certaine quantité de ouate ou de charpie destinée à absorber le liquide. Pour se servir de cet appareil, il suffît de l'apphquer sur les lèvres du malade, de l'y ajuster en desserrant ou en resserrant l'ouverture, ce qui se fait d'autant plus facilement que les bords en sont ouatés et forment un bourrelet à la fois élastique et résistant. M. Roux attribue à son procédé, entre autres avantages, celui d'agir plus prompleraent, de moins effrayer les malades, d'être plus simple et de pouvoir être improvisé inopinément.
R est à peine utile de rappeler, tant il est simple, le fonction -
(1) Les appareils saccifoirncs en particulier n'ont été employés que pour l'adtninislralion de rétlier.
116 rROCÉDÉS d'étiiérisation.
nement de ces derniers appareils. En forçant un animal ou l'homme à respirer dans un sac imperméable plus ou moins hermétiquement fermé, où viennent s'accumuler les produits de l'expiration, on porte une atteinte directe à la respiration, on forme une petite atmosphère confinée dans laquelle, pourvu qu'il s'y trouve une quantité suffisante de liquide volatil, la proportion de vapeur s'accroît de plus en plus, parce que, d'une part, les parois imperméables s'opposent à toute dissémination, et, d'autre part, parce que l'air y est échauffé et dans un état d'agitation incessante sous l'influence du double mouvement d'inspiration et d'expiration. Nous avons vu fréquemment Bonnet (de Lyon) faire usage, pour administrer l'éther, du sac d'étoffe de M. Jules Roux, et si nous sommes bien informé, c'est l'appareil le plus répandu dans la pratique des chirurgiens de Lyon. Nous avons toujours été frappés de l'insouciante hardiesse avec laquelle l'éthérisation était poursuivie, malgré des signes aussi constants que manifestes d'un commencement d'asphyxie. Bonnet avait bien constaté chez ses malades cette tuKg-escence de la face, ce gonflement du cou qui accusent de la gène dans la respiration, et il se plaisait même à le faire remarquer; mais il en avait peu de soucis, parce que l'expérience et son grand sens clinique lui avaient appris que les accidents qui peuvent résulter d'une asphyxie progressive sont à trop longue échéance pour être redoutables pendant la courte durée de l'éthérisation. Aux partisans attardés de la doctrine de l'asphyxie mécanique dans la production des accidents mortels pendant la chloroformisation, nous opposons cette pratique hardie comme un enseignement de grande valeur.
Si nous avions à administrer l'éther, nous n'hésiterions pas à accorder la préférence à l'appareil de M. Roux, qui permet d'obtenir des effets plus profonds, plus durables que par tout autre procédé. Si, au contraire, on devait donner le chloroforme, on se garderait bien d'employer les sacs imperméables, parce que l'expérience a démontré qu'un anmial
COMPUSITION DES MÉLANGES ANESTIIÉSIQUES. 117
dans ces conditions, à cause de l'élévation du litre du mélange anesthésiant, mourait empoisonné en moins de deux minutes.
ARTICLE n,
COMPOSITION DES MÉLANGES ANESTIIÉSIQUES FOURNIS PAR LES DIFFÉRENTS APPAREILS.
Le principe de tout dosage repose sur la connaissance exacte de cette composition ; il n'est pas surprenant que dès l'apparition de la méthode anesthésique on se soit occupé de cette question. La science est redevable à M. Doyère (1) des premières et des plus sérieuses études sur ce sujet. Pour déterminer la proportion d'éther que contient le mélange fourni par un inhalateur mécanique, il imagina l'expérience suivante. Une pompe à piston plein fut adaptée, soit directement, soit par l'intermédiaire de tubes de caoutchouc, au tube aspirateur de l'appareil. Le corps de pompe avait une contenance d'un demi-litre, c'est-à-dire environ la capacité moyenne des poumons d'un adulte ; mais une disposition particulière permettait de réduire à volonté la course du piston selon les exigences de chaque expérience particulière. En faisant jouer la pompe, l'air de l'appareil était aspiré, puis chassé au dehors par la soupape d'expiration ; on donnait, autant que possible, aux mouvements alternatifs du piston, la durée, le caractère des mouvements respiratoires eux-mêmes. En tenant compte du nombre exact de coups de piston, il était facile de déterminer le volume du mélange gazeux fourni par l'inhalateur à une température correspondante à celle du lieu où se faisait l'expérience ; d'un autre côté, l'appareil ayant été pesé avant l'expérience, il suffisait de le peser après pour avoir en poids la quantité d'éther perdue.
Ce poids une fois connu, on en peut déduire par le calcul la
(1) Doyère, Élude physique et \>hysiologique de réthcrUalion ; dosage de la vapeur d'clher {Gazelle médicale, 18i7, p. 33 j cl 355).
118 COMPOSITION DES MliLANGES ANESTHIiSIQUES.
quantité de vapeur en volume, étant donnés le poids d'un litre d'air à 0 degré 3) et la densité de la vapeur d'éther (2,568). Il suffît alors de comparer le nombre de litres de- vapeur au nombre qui exprime le volume total du mélange pour obtenir la proportion de vapeur d'éther pour 100, ou le titre du mélange gazeux.
C'est à l'aide de ce procédé rigoureux d'expérimentation que M, Doyère soumit à une analyse critique le mode de fonctionnement des inhalateurs mécaniques, et les résultats qu'ils fournissent dans les diverses conditions de la pratique.
Une première remarque ne tarda pas à le frapper, c'est que pendant les inhalations, la température du liquide et du récipient s'abaisse progressivement à tel point, qu'après 8 minutes d'expérience, la température initiale, qui était de 17 degrés et demi, tombe à 0 degré. Gomme la quantité de vapeur contenue dans ces mélanges gazeux est surtout relative à la température, il en résulte évidemment que le débit d'un appareil quelconque, toutes conditions égales d'ailleurs, change d'un instant à l'autre pendant la durée des inhalations. Il importait beaucoup de savoir quelle pouvait être l'influence de ce refroidissement progressif causé par l'évaporation. Pour y arriver, la composition initiale du mélange fourni par un inhalateur fut d'abord déterminée en opérant pendant un temps assez court pour que la température ne variât que dans des limites étroites, et assez long pour que les pertes inévitables pendant la durée de l'expérience et les erreurs de pesées n'eussent pas trop d'influence sur le résultat. Il contenait 17 pour 100 de vapeur, proportion qui est à celle d'un mélange saturé à la même température {li'è pour 100 d'après les recherches de M. Regnault communiquées h l'auteur) dans le rapport de 1 à 2,5. La température moyenne de l'appareil était alors de IB degrés. Les inhalations furent poursuivies pendant 30 minutes, après lesquelles la température n'élaitplus que del degré et demi, et la proportion de vapeur calculée de la même façon, de 8 pour 100. Ainsi, les doses de vapeur d'élher que fournit
COMPOSITION DES MÉLANGES ANESTllÉSIQUES. 110
un a[)pareil ordinaire pendant une éthérisation d'une durée de 30 minutes, peuvent varier de 17 à 8 pour 100, c'est-àdire dans le rapport de 7 à 2,12, sous l'influence des changenienls de température de l'appareil. Il est vrai que M. Doyère attribue aussi une certaine action aux variations produites dans la composition de l'éther par l'évaporation.
Les recherches du même expérimentateur l'ont conduit à quelques autres remarques qui intéressent au plus haut point la pratique de l'anesihésie.
a. Nous avons vu tout à l'heure que dès les premières inspirations, ou plus rigoureusement pendant la deuxième demiminute et à une température moyenne de 13 degrés, la vapeur d'éther se trouvait mélangée à l'air dans une proportion de 17 pour 100. Cette proportion augmente à mesure que la chaleur augmente. En été ou sous l'influence de températures élevées artificiellement, elle peut atteindre 25 et même 30 pour 100 pendant les premières inhalations.
h. Le nombre et l'étendue des inspirations, dans un temps donné, n'influent pas d'une manière notable sur la quantité d'éther qui s'évapore, et par conséquent sur la quantité de vapeur absorbée.
c. La quantité absolue de liquide employé exerce une influence résultant surtout de ce que le refroidissement est plus prompt avec de petites quantités qu'avec de grandes. On peut en avoir une idée par l'exemple suivant :
Inhalations de kminutes. —Éther renouvelé chaque fois. — Moyenne de quatre expériences pour chacune des quantités suivantes.
Quantités. Température initinle. Température finale. Pertes.
2o grammes. 4 7 1/2 0,75 H,20
d. L'effet de l'agitation du liquide dans l'appareil pendant les inhalations augmente considérablement la proportion de vapeur et peut même l'élever à une quantité double.
COMI'OSITJUN DES MÉLANCiES ANESÏHÉSIQUES.
e. Enfin les éponges ou autres corps spongieux, loin d'accélérer l'évaporation de l'éther, peuvent la ralentir dans le rapport de 5 à et même de 3 à 2, suivant qu'ils occupent plus ou moins complètement la surface du liquide.
Toutes ces observations ont été faites avec l'éther ; elles ne seraient pas rigoureusement applicables à un liquide moins volatil comme le chloroforme, mais nous avons tenu à les reproduire parce qu'elles représentent les véritables bases de l'anesthésimétrie. Une telle analyse nous a paru indispensable pour montrer les difficultés contre lesquelles auraient à lutter les partisans d'une méthode rigoureuse.
Moins satisfaisants au point de vue du dosage exact, les essais dont il nous reste cà parler, ont eu pour but de déterminer, soit par des expériences directes, soit par comparaison, la composition des mélanges anesthésiants à diverses températures.
M. Lassaigne (1) a cherché à produire artificiellement des mélanges aéro-éthérés, se rapprochant par leur composition de ceux qui sont fournis par les appareils ordinaires.
Il introduit à cet effet dans un volume connu d'air pur de petites quantités d'éther. Ce liquide fournit sur-le-champ des vapeurs qui ne tardent pas à atteindre le degré de saturation. La force d'expansion du mélange augmente, et cette augmentation peut être rigoureusement mesurée en employant un tube gradué, placé sur la cuve à mercure.
Dans trois expériences successives faites avec 60 centimètres cubes d'air, à 0,762 de pression, l'introduction d'une petite quantité d'éther a donné les augmentations suivantes pour les températures indiquées ci-dessous :
A -j- 8 degrés centigrades. -13 centimètres cubes d'augmenlalion. A -j- 10 — 30 — —
Le rapport de l'air à la vapeur éthérce ei celui de l'oxygène
(1) Uullclin de l'Acadanic de mcdccine, l. MI, [i. tij.