FONCTION DE LA RESPIRATION
On a attaché une importance trop grande aux modifications survenues dans les actes mécaniques et chimiques de cette fonction, sans se préoccuper suffisamment des troubles dynamiques. Sans doute, le mélange d'une certaine quantité de vapeurs d'éther ou de chloroforme à l'air atmosphérique, la diminution de la proportion d'oxygène qui en résulterait, ne seraient pas à la longue sans influence sur l'hématose ; mais en restreignant la durée de celte action à la durée même de l'anesthésie, nous la croyons incapable de modifier sensiblement et directement le rhythme des mouvements respiratoires et l'état des gaz expirés. Nous n'en voulons donner d'autre preuve que la facihté avec laquelle l'homme et les animaux vivent dans une atmosphère saturée de vapeur d'eau, à une température de 35, hO degrés et au delà, c'està-dire dans des conditions où la proportion des vapeurs aqueuses est plus élevée que dans tout mélange anesthésique employé dans les salles d'opérations.
Si, au contraire, on se rappelle que les élhers, avant d'exercer leur action hyposthénisante, commencent par provoquer dans l'organisme la substitution du spasme morbide à l'activité physiologique, et par jeter le trouble dans toutes les fonctions, en portant atteinte aux facultés cérébrales qui leur servent de régulateur habituel, on est conduit à attacher une très grande importance à ces perturbations dynamiques, à cette sorte de suractivité antivitale, qui, venant à frapper l'appareil pulmonaire, peut, d'une façon tout à fait cuntin-
FONllTJON DK LA RESPIRATION. 106
oenle, compromettre momenlanément l'éthérisation ou devenir l'occasion d'accidents beaucoup plus sérieux. Ne saiton pas que cet étal spasmodique suscité par des lésions organiques peu importantes, telles que celle qui résulte de la pénétration brusque dans les voies aériennes d'une goutte de liquide, d'un gaz irritant, une petite ulcération, une cicatrice faisant à. peine saillie dans la trachée, l'ablation, chez l'adulte, d'une canule à trachéotomie, alors que le larynx est largement perméable à l'air, etc., etc., amènent des suffocations périlleuses, et même peuvent devenir la cause de morts subites? Placés à ce point de vue, nous comprenons mieux, et d'une façon plus philosophique, les modifications apportées à l'exercice de la respiration pendant l'anes- Ihésie.
Dès les premières inhalations, il y a accélération brusque du rhylhme respiratoire. D'après ce qu'ils ont constaté sur euxmêmes, les membres de la Société allemande (1) ont établi que la respiration, pendant les trois premières minutes, devenait de plus en plus fréquente. Sur une série de dix malades soumis à l'influence des vapeurs éthérées,et chez lesquels M. Bouisson (2) avait observé l'état de la respiration, le chiffre des inspirations, qui était en moyenne de 22 par minute au début, s'éleva à 25 vers la troisième minute, pour descendre ensuite à 19 à la sixième, et à 17 à la douzième. Les mêmes modifications se présentent , mais plus rapidement et d'une façon plus accentuée, quand on substitue, dans ces expériences, le chloroforme à l'éther.
Malgré l'intérêt que peuvent offrir des recherches de cette nature, elles donnent une idée très incomplète de ce qui arrive pendant l'anesthésie chirurgicale. Ici les choses se passent assez régulièrement tant que les facultés intellectuelles ne sont pas atteintes ; la respiration s'accélère et
(1) Gaseltc médicale, 18*7, p. 101.
(2) Bouissoii, c«i;r. cilc, p. 2S4.
lô/l FUNCTION Dli LA HESI'IHATION.
conserve sa régularilé ; mais sitôt que les premiers troubles éclatent et que la volonté chancelante donne le champ libre à la fougue des mouvements réflexes, la respiration change brusquement. Ses variations revêtent des formes si variables, si spéciales à l'impressionnabilité individuelle, qu'il est difficile de les comprendre dans une description générale ; on peut dire, sans hésitation, qu'elles représentent les embarras les plus grands parmi ceux qui attendent l'opérateur pendant la chloroformisation. Chez quelques-uns, la respiration reste fréquente et régulière ; chez d'autres, et c'est le plus petit nombre, l'accélération n'a lieu qu'autant que la volonté persiste; quand elle cesse d'agir, les mouvements respiratoires deviennent plus rares, à la fois moins amples et plus profonds, et se présentent tout de suite tels qu'ils seront pendant la durée de l'état anesthésique.
Mais, le plus souvent, les inspirations s'effectuent d'une façon tout à fait irrégulière On compte une, deux, trois inspirations précipitées puis survient un arrêt brusque de tout
mouvement, pendant lequel des signes de congestion appa- || raissent au cou et sur la face puis de nouvelles inspiralions précipitées et profondes, puis un nouveau temps d'immobilité, etc., etc. Ce mode d'irrégularité s'accompagne ordinairement de convulsions, de brusques déplacements de la tête ou du corps, de mouvements automatiques' des bras cherchant à repousser l'appareil inhalateur.
D'autres fois, le sujet est calme ; les mouvements respiratoires sont à peine visibles, s'ils persistent : on dirait que le malade oublie de respirer, à peu près comme on oublie de parler, de marcher sous l'influence d'une émotion vive. Et pourtant dans cet état, l'anesthésie n'est pas encore établie ou elle l'est d'une façon incomplète : le patient a conservé l'usage de ses sens ; si on l'interpelle, il répond ou témoigne par son attitude qu'il entend ; si on l'engage à respirer, il fait une ou deux inspirations, et puis il retombe dans le même étal de torpeur jusqu'à ce qu'une nouvelle incitation , à
FONCTION m LA RESPIRATIOW. 155
l'aide de la voix ou de percussions sur la poitrine et l'abdomen, soit suivie du même résultat. On peut ainsi provoquer, en quelque sorte artificiellement, les mouvements respiratoires, à l'aide de ces percussions réitérées, jusqu'au moment où la sensibilité périphérique a disparu. Il nous est arrivé plusieurs fois déjà de ne pouvoir obtenir un degré suffisant d'anesthésie qu'en mettant en œuvre ce petit artifice pendant un temps suffisant et qui est toujours très long.
Les modifications de la fonction respiratoire que nous venons de signaler ne sont pas encore les seules qu'on observe dans la pratique : bien plus, fréquemment elles se compliquent, se transforment l'une dans l'autre, de telle sorte qu'un malade qui, au début, a besoin d'être stimulé pour respirer, passe brusquement à une extrême agitation, à une respiration convulsive. Il est indispensable que le chirurgien soit prévenu de toutes ces oscillations, qu'il soit familiarisé avec toutes leurs nuances, afin qu'il sache s'inspirer de l'état du malade, pour saisir chaque indication au moment même où elle se présente. C'est à cette condition seulement qu'il pourra tirer un sage parti des anesthésiques, écarter les sources du danger et aboutir, malgré tous les obstacles, au but qu'il se propose. Estil étonnant, quand on se rappelle cette scène mobile dont chaque instant peut constituer un péril, que la clilorol'ormisation ait paru, aux yeux des esprits vraiment observateurs, une opération difficile, méticuleuse, nécessitant, pour être bien faite, beaucoup d'habitude ajoutée à une connaissance approfondie du sujet?
Les bruits respiratoires sont aussi changés pendant l'éthérisation. M. Bouisson (1), qui a eu l'idée d'appliquer l'auscultation à l'étude de cette dernière modification, a constaté les phénomènes suivants pendant l'administration de l'éther. Au début , râles sibilants attribués à juste titre à l'action irritante locale de l'éther; aftaiblissement vésiculaire
(t) Bouisson, ouvr.cilé, p. 297
156 FONCTION DE LA lîESPlUATlON.
dominé parle bruit respiratoire bronchique ; sitôt que l'excitation est passée, que l'anesthésie commence, disparition du bruit vcsiculairc, remplacé par un bruit respiratoire bronchique, quelquefois trachéal quand la torpeur devient profonde. Voici, du reste, les résultats obtenus et mentionnés par l'auteur pendant une éthérisation chez l'homme :
4" et minute. — Respiration irrégulière et saccadée par intervalles vers la deuxième minute, sibilation du côté gauche ; un peu plus tard, obscurité dans l'expiration et ralentissement dans l'expiration.
3" el 4" minute. — Le murmure vésicuiaire s'affaiblit, la respiration bronchique se manifeste. A la sixième minute, l'anesthésie est complète, l'opération comn^ence. La forme intermittente est donnée à l'éthérisalion.
8" minute. — Au moment de la résection de l'os, il y a absence du murmure vésiculaire; la respiration bronchique est très sonore; l'éthérisation est complètement suspendue.
Il ne faudrait pas accorder une valeur clinique absolue à ces signes sléthoscopiques; ils sont déterminés, pour la plupart, par l'action irritante de l'éthersurla muqueuse bronchique, et ils disparaissent en grande partie quand on emploie le chloro forme. La paralysie des bronches, l'accumulation des produits de sécrétion qui en est la conséquence, si souvent mises en cause dans des circonstances malheureuses, sont une vue de l'esprit que n'autorise aucun fait, aucune recherche nécroscopique. La présence d'une certaine quantité de mucosités dans les canaux bronchiques constitue moins un danger dont il faille tenir compte qu'un inconvénientléger dont le malade parvient le plus souvent à se débarrasser. Aussi nous pensons que l'auscultation conseillée par M. Bouisson, comme un nouveau moyen de s'assurer de l'état des opérés pendant l'éthérisation, ne peut devenir un complément utile de diagnostic que dans des cas exceptionnels et exclusivement pendant l'administration de l'éther.
Dès que l'on arrive à la période de résolution musculaire, les mouvements respiratoires se régularisent de nouveau; ils