MARCHE DE L'ANESTHÉSIE
sons cette pratique. Agir aussi précipitamment, c'est s'exposer à ces brusques retours de la sensibilité qui sont si fréquents pendant la durée de l'anesthésie incomplète; c'est compromettre, parfois d'une façon bien grave, le succès de l'opération et l'habileté de l'opérateur ; mais surtout c'est ajouter, par l'action prématurée de l'instrument tranchant, une incitation puissante aux perturbations réflexes qui constituent, ainsi que nous chercherons à le démontrer bientôt, un des principaux dangers de la chloroformisation. De telsinconvénients ne sont contre-balancés par aucun avantage réel. On a voulu prévenir ainsi les pernicieux effets de l'accumulation du chloroforme dans les centres nerveux; mais l'expérience démontre que rien n'est plus facile, en se basant seulement sur les effets obtenus, de maintenir, grâce à l'élimination incessante qui s'effectue par l'appareil pulmonaire, l'éthérisme au même degré pendant un temps indéterminé. L'histoire de l'anesthésie chirurgicale, de ses accidents ou de ses erreurs, nous apprend également que les malheurs dus au chloroforme né sont point le résultat d'une administration méthodique trop longtemps prolongée, mais la conséquence d'un accident survenu le plus souvent pendant le labeur d'une éthérisation incomplète ou intempestive. Il faut toutefois se garder de confondre les inhalations méthodiques longtemps prolongées, avec la pénétration dans l'organisme d'une quantité excessive de l'agent délétère à un instant quelconque de l'éthérisation. En d'autres termes, on court moins de risques en allant résolument jusqu'aux hmites marquées par une sage réserve, qu'en allant trop vite ou s'arrêlant trop tôt. Le moment le moins périlleux est celui qui succède à l'abolition des facultés mentales, et qui coïncide avec l'apparition de la résolution musculaire. C'est cet état que M. Chassaignac a désigné d'une façon très expressive, ainsi que nous l'avons dit, sous le nom de période de toléraïKe anesthésique , période ainsi nommée parce qu'elle peut être impunément prolongée, à la condition toutefois de se rappeler que « chez les malades arrivés à cet état, des quantités minimes de chloroforme suf-
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fisent à enlrelenir l'ancslhésie, sans troubler en rien l'état de tolérance où est plongée l'économie (1). »
De la sorte, la période chirurgicale reste assez nettement caractérisée par l'état suivant :
Abolition de l'intelligence, cessation des songes, anéantissement de la sensibilité générale, oppression de l'activité musculaire; pouls large, mou, moins fréquent; battements du cœur plus réguliers ; face paie, décolorée ; respiration profonde ; sommeil calme, accompagné parfois de ronflements sonores.
Dans cet état, l'homme, dépouillé de ses prérogatives, semble ne plus vivre que dans son animalité. Les fonctions du système nerveux, restreintes aux fonctions élémentaires de la vie végétative, s'exercent avec plus de régularité et ne présentent plus cette excessive mobilité qui caractérise la période prodromique : alors les nuances s'effacent, les individualités disparaissent, l'énergie de l'effet répond à l'énergie de la cause, et le corps du patient peut être livré à l'instrument tranchant sans qu'il survienne d'autre manifestation que le frémissement des chairs et quelques mouvements réflexes isolés résultant de la section des cordons nerveux.
G. Période d'éthérisme organique. — Malheureusement, la marche de l'éthérisme n'est point chez l'homme régulièrement progressive ; on ne peut souvent atteindre la période chirurgicale qu'à la suite d'une série d'oscillations entre l'excitation du début et l'apparition de quelques symptômes de l'éthérisme organique ou de la période de collapsus, ainsi que la désigne M. Chassaignac. Cette période, qui est la dernière phase de l'intoxication anesthésique,se traduit par une prostration excessive, une sorte de cadavérisation de l'individu, par une atteinte durable portée à la respiration, dont les mouvements, bornés à l'action du diaphragme, cessent d'être apparents, ou ne sont plus accusés qu'à la base de la poitrine et dans les flancs, par une dé-
(1) Chassaignac, Wm. cilè, p. 4.
'^'^^ MAHCIIE mi L'ANESTUliSIE.
pression considérable des baltcments du cœur et des pulsations artérielles, par un abaissement de la température animale appréciable au toucher, et enfin par un véritable ràle trachéal. En fixant son attention sur l'ensemble de ces signes dont quelques-uns peuvent manquer sans altérer la valeur des autres, le clinicien habile dans l'art d'cthériser, reconnaîtra l'instant oii il doit suspendre les inhalations, l'instant où il devra les reprendre jusqu'à ce que l'effet demandé soit obtenu. C'est là, sans contredit, le moment le plus difficile, le plus délicat de la chloroforraisation, et quelquefois le plus long, car il est des sujets chez lesquels il semble que l'on ne puisse obtenir qu'excitation et collapsus profond. Toutefois nous ne pensons pas que cette marche saccadée soit aussi fréquente que semble l'indiquer M. Chassaignac, surtout lorsqu'on a procédé avec une grande réserve dès les premières inhalations.
Ainsi , atteindre, par une voie semée d'écueils, l'anéantissement de la vie animale ; conserver le sujet, pendant tout le temps que réclame l'opération, dans un état intermédiaire entre le retour aux manifestations de la vie de relation et l'avènement des effets de l'éthérisme organique : voilà, d'après les enseignements de la physiologie expérimentale et de la clinique, le meilleur comme le plus siàr moyen de mettre l'éthérisation au service de la chirurgie. Tel est donc le but que doit en toutes circonstances se proposer l'opérateur, et que nous aurons en vue quand nous étudierons avec plus de détails les conditions d'une bonne chloroformisation.
DURÉK ET TERMINAISON DE l'ANESTIIÉSIE.
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