NATURE DE LA MORT SUBITE TENDANT L'ANESTIIÉSIE
les émotions morales, la douleur, etc. D'un autre côté, pour se manifester, elle a besoin, avons-nous dit, d'être entretenue et sollicitée par le sang. Plus celui-ci sera altéré, appauvri, moins elle aura d'énergie et de régularité; plus vite elle sera épuisée. Ces deux éléments, puissance nerveuse congénitale ou acquise, permanente ou temporaire d'une part, constitution du sang d'autre part, représentent assez bien la base de ce que l'on appelle avec raison résistance vitale. C'est pourquoi l'état du sang et des nerfs, état éminemment variable, soumis à d'incessantes fluctuations qui marquent à chaque instant la résultante du mouvement de la vie, et qui n'est l'expression d'aucune prédisposition permanente, comme on avait tenté de le faire admettre, joue le rôle le plus important cà l'égard de la gravité comme de la fréquence de la syncope. On comprend de la sorte comment l'excès de la douleur ou la crainte excessive de la douleur frappent de mort subite, soit pendant, soit peu après les opérations chirurgicales. On comprend de la même façon comment certaines afl'ections ou certaines lésions traumatiques portant une atteinte plus directe aux parties du système nerveux qui offrent moins de force de résistance ou réagissent plus directement sur la circulation, telles que les lésions traumatiques des viscères abdominaux, la hernie étranglée, la contusion ou l'ébranlement du tronc cœliaque, deviennent des causes de mort subite par épuisement nerveux, ou ce qui revient au même, par syncope. . Par l'état du sang se justifie la gravité des syncopes chez les convalescents, chez les sujets affaiblis par la diète, des suppurations prolongées, des affections intestinales, chez les vieillards, chez les femmes en couche, etc. Ici, il est vrai, à l'appauvrissement du sang, provenant et du fait de la grossesse et des pertes utérines, il faudrait sans doute ajouter d'autres influences, telles que la douleur du travail, le trouble survenu dans les conditions de la circulation, etc.
PERTUnn\TION DYNAMIQUE. — SYNCOPE. oOO
m. .tiiatoinie natliologi«iH«'.
La plupart des auteurs s'accordent pour reconnaître que la syncope ne se révèle par aucune altération organique spéc iale. Pourtant M. Devergie a mentionné un état pathologique (lu'il présume lui appartenir. Se basant sur trois autopsies, il attribue à celle-ci les caractères suivants : « 1" absence de toute congestion d'organe ; 2° état normal de tous les organes ; 3» existence du sang ii quantité à peu près égale dans les cavités droites et gauches du cœur, eu égard à leur dimension; Ao peut-être la coagulation du sang à l'état fibrineux dans le cœur (1). »
Les faits qui nous sont personnels, de même que ceux qui nous ont été communiqués, ne sont point conformes à l'observation de M. Devergie, en ce qui concerne l'état du cœur, et surtout l'existence de caillots fibrineux dans ses cavités. On peut en juger par les exemples suivants :
Chez un jeune convalescent de rougeole, qui succomba à une syncope au moment où, après une garderobe,il remontait aulit, nous n'avons constaté aucune lésion organique appréciable ; le cerveau et les poumons étaient seulement le siège d'une congestion légère. Le système veineux central contenait une certaine quantité de sang noir très fluide ; le cœur, affaissé sur luimême, était vide, c'est à peine si le ventricule droit contenait deux cuillerées à bouche de sang très liquide ; nulle part de caillots fibrineux, ni dans le cœur ni dans les vaisseaux.
Chez un second malade, mort de syncope à la suite d'une hémorrhagie nasale, survenue dans le cours d'une fièvre typhoïde, les poumons avaient leur coloration normale, avec moins de congestion hypostatique que l'on n'en observe habituellement à la suite de la fièvre typhoïde. Les deux ventricules et l'oreillette gauche étaient absolument vides, sans trace
(1) Devergie, Mém. cilé {ibid., p. 17i).
hOO NATURE DE LA MORT SUBITE TENDANT l'aNESTIIÉSIE.
de caillot; l'oruillelle droite seule contenait du sang noir 1res diffluent.
A l'autopsie d'un troisième, qui mourut subitement de syncope dans le cours d'une luberculisation pulmonaire avec cyrrhose commençante, on ne constata rien qui n'appartînt à la tuberculisation. Le cœur gauche, ventricule et oreillette, était revenu sur lui-même et contracte. Le ventricule et l'oreillette du côté droit renfermaient environ deux cuillerées à bouche d'un sang noir très fluide, ne contenant aucun caillot.
Chez un vieillard qui succomba soudainement à une syncope, à la suite de la pénétration d'un volumineux morceau de viande dans les voies aériennes, les poumons étaient partout crépitants, si ce n'est en arrière, où il existait un peu de congestion hypostatique. La trachée et les grosses bronches étaient pâles, sans traces de rougeur ni d'ecchymoses ; mais les bronches de petit calibre avaient une coloration rouge sombre uniforme, et contenaient des mucosités filantes, indiquant l'existence d'une phlegmasie ancienne. Le cœur était tout à fait vide, ses quatre cavités ne renfermaient pas une seule goutte de sang ; les gros vaisseaux qui s'y rendent étaient également vides; le système capillaire, au contraire, était gorgé de sang fortement coloré, sans être noir toutefois comme dans l'asphyxie.
Enfin, dans un autre cas de syncope, survenu pendant une Ihoracocentèse, et dont l'observation nous a été communiquée par M. le docteur Maurice Raynaud, ancien interne très distingué des hôpitaux, l'autopsie fut également muette à l'égard des lésions que l'on pouvait attribuer à la syncope.
Dans le remarquable mémoire de M. Mordret, l'auteur rappelle qu'à la suite des morts subites survenues pendant l'état puerpéral, par asphyxie idiopathique ou par syncope, ce qui, pour nous, est la même chose sous des noms diiïérents, il n'existe à l'autopsie aucune lésion analomique. « Les organes » sont trouvés dans leur état normal, seulement le cœur est
l'EUTUIlUATION DYNAMIQUli. — SYNCOPE. llOl
» ordinairement vide, et d'une llaccidilc remarqiiaijle; on a » inèmc signale la vacuité de la veine cave dans deux obser- » valions (1). »
Enfin, dans les cas plus complexes, où la mort se rattache moins clairement, mais tout aussi certainement, comme nous l'avons montré, à l'existence d'une syncope, dans ces exemples de mort brusque immédiatement après l'immersion, la strangulation, l'étouffement, etc., on est frappé de retrouver à l'autopsie les mêmes caractères négatifs. « Les jugulaires, les D veines caves, dit Marc, en parlant d'une catégorie de noyés, » les oreillettes, les ventricules, sont contractés, et ne con- » tiennent presque pas de sang (2). »
M. Tardieu, traçant l'anatomie pathologique de la mort par strangulation, écrit également : « Je n'ai que peu de chose B à dire de l'état du cœur, qui n'offre rien d'essentiel; le cœur » est parfois absolument vide (3). »
En comparant entre eux les faits qui précèdent, on voit qu'il n'existe en réalité aucune altération particulière qu'il soit possible d'attribuer à la syncope. La présence de caillots fjbrineux ne saurait représenter un caractère d'une certaine valeur; ils ont toujours fait défaut dans toutes les observations que nous avons pu recueillir. Le cœur et les gros vaisseaux, au contraire, sont flasques, aplatis, et s'ils ne sont pas vides, ils ne contiennent que du sang remarquablement iUiidc, dont la présence pourrait bien se rattacher à quelque phénomène cadavérique.
Quoique purement négatifs, les signes nécroscopiques de la syncope ne laissent pas d'avoir leur importance dans tous ces cas douteux, et les seuls embarrassants, où la mort subite arrive de deux façons si différentes, sous l'influence de la même cause. Ils permettent de distinguer, rien qu'à l'examen des
(1) Mordrct, De la mort subite dans Vclalpuerpcfal {Mdinoires de l'Acadcinie de médecine, t. XXII, p. 269).
(2) Marc, ouvr. cite, p. IGO.
(3) Tardieu, Ulcin.cilc Hbid., p. 135).
/i02 NATURE DE L/V MORT SI'RllE PENDANT L'ANESTHÉSIE. I
organes, ce qui apparlicnl à la syncope de ce qui apparlienli à l'asphyxie.
§ IV. — La lUOft subite pciulnnt rnncxtliûsic n (oiim les cni-uctcrcti
<Ic lu syncope.
Les développements qui précèdent nous dispensent d'entreri dans de longs détails pour déterminer la nature des accidents ^ graves survenus pendant l'éthérisation. Il suffit de comparer ce. que l'on observe dans ce dernier cas avec ce qui existe dans lai syncope survenue en dehors de l'état éthérique, au point de? vue du début des accidents, de leur marche, et des traces? positives ou négatives qu'ils laissent après la mort, pour con-clure à une identité complète d'effets survenus seulement sous s l'influence de causes occasionnelles spéciales. De part et d'au-tre, même brusquerie, même imprévu dans le début, même; symptôme initial traduit par l'arrêt des mouvements du cœur;; de part et d'autre, cessation soudaine et simultanée de toute.' manifestation vitale, si l'on en excepte, chez certains sujets,, quelques mouvements respiratoires irréguhers. Tantôt l'inac-tivité du cœur n'est précédée d'aucun trouble fonctionnel; lai syncope paraît être le résultat d'une excitation psychique. Le. plus souvent, comme on peut s'en assurer dans nos tableaux v synoptiques, elle est préparée par un arrêt brusque de la res-piration, déterminé par l'état convulsif des muscles inspira- teurs, le spasme de la glotte, etc. C'est ainsi que pendant : Fanesthésie, les troubles fonctionnels du côté de l'appareil respiratoire, se représentent avec l'influence fâcheuse sur la production de la syncope, que nous leur connaissons en dehors de l'état anesthésique. Enfin, dans quelques cas, la syncope est causée par un trouble accidentel dans les conditions physiques t de la circulation, comme il arrive pendant les mouvements ■ excessifs, et surtout à la suite d'un changement brusque dans • la position du malade.
Les renseignements fournis par l'état des organes après la i
PEUTURUATION DYNAMIQUE. — SYNCOPE. hiVi
mort ne sont pas moins explicites. La substance cérébrale est saine. Quelques observateurs ont mentionné, il est vrai, un peu de congestion; d'autres, un état anémique, exsangue, œdémateux du cerveau. Ces remarques de détail, et surtout leur diversité, témoignent clairement que du côté des centres nerveux, la mort n'est expliquée par aucune altération organique appréciable.
Le cœur est toujours flasque, comme flétri; son tissu est mou, friable, fréquemment infiltré de graisse appréciable à l'œil, au toucher, ou constatée directement au microscope ; deux fois il existait un épanchement abondant dans le péricarde et une autre fois, chez un rhumatisant, des adhérences étendues entre les deux feuillets de la séreuse. On sait combien de pareilles conditions organiques favorisent l'apparition de la syncope. Les cavités du cœur sont effacées par l'aflaissement de leurs parois ; souvent elles sont vides : cette particularité est explicitement mentionnée dans dix observations, c'est-àdire dans près d'un huitième des cas (1). En général le cœur gauche seul est exsangue ou presque exsangue ; le cœur droit renferme du sang noir et liquide ; les artères sont vides ; les veines, surtout dans le voisinage du cœur, sont remphes d'un sang très fluide. On ne rencontre nulle part, ni dans le cœur, ni dans les vaisseaux, soit des caillots fibrineux, soit de ces caillots volumineux, sans cohésion du sang asphyxié. Deux observations font exception : l'une mentionne l'existence de quelques petits caillots fibrineux dans le ventricule droit; dans l'autre le sang fut trouvé fortement coagulé dans toutes les cavités du cœur; mais ici on avait fait usage de l'électricité parmi les moyens employés pour rappeler le malade à la vie, et M. Snow, dans les remarques dont il fait suivre la relation du fait, attribue à cette circonstance la coagulation du sang et la formation des caillots fibrineux. Il cite, à l'appui de son opinion, une expérience dans laquellcj
(I) Voyez nos tableaux syrroptiqucs.
/lOZl KATUIIE DE LA MOUT SlIljlTE l'ENUANT l'ANESTIIÉSIE.
après avoir essayé de rappeler à la vie, par réleclricilé, un chat empoisonne par le chloroforme, il n'oblint d'aulrc résultat que la coagulation du sang dans les vaisseaux, et la formation de caillots fibrineux, privés de matière colorante (1), Nous devons ajouter que rien de semblable ne s'est présenté à notre observation, dans les cas où nous avons fait usage du même moyen, chez les animaux, quelle qu'ait été l'intensité du courant. Précédemment nous avons étabh, d'après les faits, que ni la coloration du sang, ni l'état des organes, ne démontre l'existence de l'asphyxie ou de toute autre mort subite par lésion organique. Les résultats de l'autopsie sont donc entièrement négatifs comme dans la syncope. La présence assez commune de bulles d'emphysème, d'ecchymoses pulmonaires, ou de rougeurs trachéales, de même que- l'état vultucux de la face, la congestion veineuse observée au moment du danger, ont pu donner le change, mais leur existence n'a rien de contradictoire avec l'idée d'une syncope. Les déchirures du poumon ou du réseau capillaire bronchique sont moins un signe d'asphyxie que la conséquence d'un effort violent. Or, les conditions de l'effort se trouvent fréquemm.ent réalisées pendant la période convulsive de l'éthérisme ; eUes ont plusieurs fois marqué le début des accidents. Rien de surprenant que les altérations pathologiques qui en dépendent se rencontrent après la mort.
En appréciant à ce point de vue les diverses circonstances qui ont marqué l'apparition des accidents de la chloroformisation, en les coordonnant entre elles et s'aidant des résultats de l'autopsie, on parvient à dégager de tous ces faits, en apparence assez dissemblables pour servir de point d'appui aux opinions les plus opposées, telles que, pénétration de l'air dans les veines, lésions organiques du poumon, asphyxie accidentelle,etc., etc., lanotion d'un accident spécial à l'organisation de l'homme, et empruntant aux conditions dans lesquelles il se pro-
(1) Stiow, Oiti'i'. cilé, p. 181.
rEiiTunr.ATioN dynamique. —syncope. /|05 Jiiit, les raisons de sa gravilc. Faisant abslraclion des cas excoplionncls dans lesquels on pourrail supposer que la mort est le résultat d'une administration imprudente ou excessive, les faits tlômontrent que la mort subite pendant l'étliérisation est toujours le résultat d'une syncope accidentelle. Ce que nous avons ilit des conditions qui exercent une influence sur la gravité de cet accident doit suffire pour 'expliquer pourquoi, léger de sa nature, il est assez souvent mortel pendant la chloroforniisation pratiquée à l'occasion d'une opération chirurgicale. Les conditions organiques et morales les plus fâcheuses se joignent en effet à l'oppression directe des forces nerveuses pour faire de la syncope, dans ces circonstances, une syncope grave.
Après avoir bien étabh la possibilité et l'existence de la mort ^subite par syncope chloroformique, M. Robert (1) a rattaché un certain nombre d'accidents à une sidération du système nerveux : au lieu d'une sidération nerveuse générale, d'autres auteurs ont invoqué une sidération du système cardiaque. En y rélléchissant, on voit que cette cause de mort subite, placée sous un chef spécial, à côté de la syncope, constitue un double emploi : ou bien elle se rapporte à une forme particulière d'action toxique s' exerçant sur tout ou partie du système nerveux ; or, nous avons précédemment exposé les motifs sérieux qui militent contre une telle assertion : ou bien, ce qui nous paraît mieux représenter la pensée des auteurs, elle a pour but de peindre la brusquerie de l'accident. Dans ce cas, elle ne se rapporte point k la nature du fait, elle sert seulement à préciser un de ses caractères, la brusquerie. Alors elle devient un double emploi : toute syncope est brusque, soudaine, c'est là son caractère fondamental; toute syncope est un épuisement, une sidération des forces nerveuses, dans la plupart des cas incomplète , momentanée , dans d'autres grave , définitive. Nous applaudirions volontiers aux efforts tentés pour peindre
(1) Bulletin de chirurgie, t. IV, p. 215.
ilUO CAUSES DE LA SYNCOPE CHLOROFORMIQUE.
avec plus d'énergie l'émouvant tableau que présente la chloroformisation malheureuse; nous ne saurions accepter une qualification qui ne rappelle à l'esprit aucun fait nouveau, mais seulement le mode particulier suivant lequel le fait se produit. Par conséquent, pour éviter toute confusion dans les esprits, nous établirons que la mort subite par sidération et la mort subite par syncope, ou si l'on veut par syncope foudroyante, ne représentent qu'une seule et même forme d'accident.
ARTICLE VI