‹ Traité d'anesthésie chirurgicaleChapitre 93 sur 133 · MOYENS DE COMBATTRE LES ACCIDENTS DE L'ÉTIIÉRISATION · texte numérisé non relu

MOYENS DE COMBATTRE LES ACCIDENTS DE L'ÉTIIÉRISATION

momonlanémenl la circulation en même temps que la respiration. Chez Waltcr Ilollis (1) la respiration artificielle aidée de percussions thoraciques, après avoir été pratiquée pendant trois ou quatre minutes sans qu'il survînt aucun signe de vie, finit par ranimer l'action du cœur; le pouls fut senti de nouveau , on put en compter les pulsations ; la respiration spontanée se rétablit. Malheureusement on crut devoir cesser alors tout traitement ; dix minutes plus tard les signes de la mort apparurent de nouveau , et cette fois d'une façon définitive.

Chez un marin chloroformisé à l'hôpital Saint-Thomas de Londres (2), la respiration artificielle, exécutée à l'aide de la compression et du relâchement alternatif des parois thoraciques, la langue étant tenue hors de la bouche avec des pinces, ramena après une minute, des mouvements respiratoires spontanés, mais qui cessèrent au bout de quelques instants.

Un enfant de neuf ans, chloroformisé par M. Paget (3), ayant été pris de syncope grave, caractérisée par la suspension complète et persistante de la respiration et de la circulation, malgré des frictions, des aspersions d'eau froide, etc., la respiration artificielle, pratiquée suivant le procédé de Marshall- Hall, provoqua des mouvements respiratoires spontanés durant cinq minutes à la suite desquelles la mort fut définitive.

Chez un laboureur à qui M. AUan (A) voulait amputer la cuisse, le chloroforme amena également la disparition brusque du pouls et de la respiration; la respiration artificielle, fut suivie de quelques respirations naturelles.

Dans l'observation suivante les faits sont encore plus significatifs : chez un jeune homme auquel M. Lloyd était sur 1§ point de faire la ligature d'une petite artère, on s'aperçut, pendant la chloroformisation, que le malade avait cessé de respi-

(1) Voyez p. 281. ^

(2) Ibid., p. 310.;

(3) Ibid., p. 311.

(4) Ibid., p. 313.

RESPIRATION ARTIFICIELLE. OVô

rer, et qu'il n'y avait plus ni pouls, ni baltcmonis du cœur. a La respiration arlilicielle, de même que la percussion et la compression de différentes parties du corps, fut employée immédiatement. Après avoir continué pendant quelque temps ces moyens, on reconnut que la circulation revenait, et l'acte de la respiration s'effectua plusieurs fois ; néanmoins l'état de mort reprit promptement, mais on revint aux premiers moyens auxquels, il est vrai, on ajouta le galvanisme; la circulation et la respiration furent encore rétablies. Le malade retomba dans le môme état que la première fois; mais il fut encore ranimé par les mêmes moyens (1). »

Dans un autre cas, où plusieurs moyens avaient échoué déjà, la respiration artificielle exécutée par la galvanisation du diaphragme , fut suivie à trois reprises d'efforts respiratoires ppontanés.

Une circonstance, qu'il est utile de ne pas omettre, empêche d'accorder à ces faits une signification trop absolue. Pendant ou immédiatement après l'éthérisation, il survient quelquefois des syncopes entrecoupées de retours à la vie, des espèces de syncopes à répétition, qui disparaissent spontanément. Pourtant il serait difficile de ne voirdans tous ces exemples que des coïncidences, si l'on considère surtout qu'elles ne se sont point rencontrées pendant l'appUcation des autres moyens de traitement. En acceptant comme démontrée cette influence vivifiante, on peut objecter qu'elle n'a été que temporaire, et qu'en définitive elle n'a pas été une seule fois suivie de succès. Le fait est vrai ; seulement dépend-il de la méthode ou de la manière dont elle a été employée? Ainsi qu'on a pu le voir, la respiration artilicielle était suspendue dès qu'on apercevait le moindre mouvement spontané, au risque delà reprendre une deuxième, une troisième fois après de nouvelles rechutes. Or, si l'on s'en rapporte à ce que la physiologie expérimentale et le traitement de l'asphyxie entrais hors de doute, il faut pour tirer parti de

(I) Voyez p. 280.

50/i MO\ENS DE COMBATTRE LES ACCIDENTS DE l'ÉTIIÉRISATION.

la respiration arliiiciclic , la continuer jusqu'à ce que les grandes fondions soient en pleine activité. Il est donc permis de se demander si cette ressource appliquée au traitement de la syncope chloroformique a été aussi utile qu'elle eût pu lu devenir avec un peu plus de confiance, et la persévérance que réclame son emploi. Dans tous les cas, l'expérience s'est déjà suffisamment prononcée. Bien qu'il soit impossible de mesurer à l'avance l'étendue des services que cette méthode, mieux entendue, pourra rendre un jour à l'anesthésie, sa supériorité sur toutes les autres nous paraît dés aujourd'hui bien établie. A ce titre, elle. seule, en face de dangers, où pour faire bien, il faut d'abord faire vite, mérite d'être conservée dans la pratique.

On l'exécute par divers procédés.

A. Mouvements rhythmés du thorax et de l'abdomen. — he: plus simple consiste à produire artificiellement l'expiration en exerçant une pression suffisante sur la base de la poitrine et sur le ventre, et l'inspiration en cessant toute pression cl élevant les bras de façon à entraîner par ce mouvement l'élévation des côtes. On peut, en procédant de la sorte, sur un cadavre dont les muscles sont souples, établir un courant suffisant pour déterminer le bruit caractéristique. Nous l'avons employé avec succès chez les animaux en état de mort apparente par le chloroforme. C'est donc un moyen rationnel auquel on ne peut reprocher que certaines difficultés d'exécution et le peu d'étendue que l'élévation des côtes donne au mouvement d'inspiration. On s'en est servi chez l'homme 15 à 20 fois environ et toujours sans succès.

B. Faradisation des nerfs pJiréniques. — Ce procédé a un avantage marqué sur le précédent. Il substitue l'action du diaphragme à celle des muscles élévateurs des côtes; il fournit de la sorte une respiration artificielle beaucoup plus puissante et aussi complète que possible. Autant qu'on peut en juger d'après de courtes indications, la faradisation a été employée h fois chez l'homme. Mais on l'a fait tardivement sans per-

gistance, ni beaucoup de méthode : do pareilles lenlalives ne prouvent rien. Il est démontré que l'électrisation localisée aux nerfs diaphragmatiques entretient facilement la respiration artificielle; à ce titre, elle mérite de rester dans la pratique. Toutefois, ce mode de traitement offre pour la pratique une légère difficulté et peut être un danger : il nécessite un appareil assez puissant, qui doit être toujours prêt l'avance et qu'il faut savoir faire fonctionner ; le danger présumé pourrait résulter de l'application, quelque temps prolongée sur les mêmes points, du courant intense auquel on est obligé d'avoir recours , n'y aurait-il pas à craindre quelque trouble ou un épuisement consécutif de l'innervation? C'est plutôt par induction que par expérience que nous manifestons cette crainte, car chez les animaux, bien qu'en faisant usage d'un courant d'induction au maximum d'intensité , nous n'avons observé rien de semblable.

G. Procédé de Marshall-Hall {i). — Ce physiologiste attribuant au décubitus dorsal dans lequel on a l'habitude de placer les sujets lorsqu'on pratique la respiration artificielle, l'inconvénient de favoriser l'obstruction de la glotte par les liquides qui peuvent se trouver dans la bouche ou qui remontent de l'estomac, et son occlusion par l'épiglotte que la langue maintiendrait abaissée, conseille de placer le patient sur la face. De cette façon, la langue prend position en avant, et entraîne l'épiglotte. Les liquides qui se trouvent dans l'arriére-bouche s'écoulent aussi plus facilement. Voici de quelle manière l'auteur prescrit l'exécution de son procédé :

« Poser le malade sur la face, afin de débarrasser l'entrée des voies aériennes ;

Instituer la pronation avec compression de la poitrine et ■l'enlèvement de cette compression avec rotation, alternativement 15 ou 16 fois par minute ;

(1) De la position la jilus favorable à donner aux individus aspliyxit'S sur lesquels on tcule la respiration arlificiclte, lettre île Marsliall-Hall à M. Flourens {Comples rendus de l'Académie des sciences, t, XLI, p. 949).

506 MOYENS DE COMrtATTRE LES ACCIDENTS DE l'ÉTIIÉRISATION.

Comprimer et froller les membres par un mouvemenl porté vers le cœur (1). »

Tout cela n'est pas bien clair : selon toute probabilité, en procédant de la sorte, le mouvement d'expiration s'exécute au moment où le sujet est coucbé sur le ventre, surtout si on aide à la compression abdominale qui en résulte par des pressions thoraciques, et le mouvement d'inspiration, au moment où l'on opère la rotation, de façon sans doute à placer le patient dans le décubitus latéral. A moins que notre interprétation ne soit pas exacte, nous ne voyons pas trop comment Marshall-Hall évite les inconvénients qu'il signale. A la rigueur, il est possible que la langue soit entraînée en avant par son propre poids, quand on couche le malade sur la face, c'està-dire pendant l'expiration. Mais pour quel motif ne retomberait-elle pas en arrière au moment où, grâce à la rotation, s'exécute l'inspiration, c'est-à-dire au seul moment où elle puisse être gênante? Si nous restons dans le doute au sujet du premier point, nous ne comprenons plus du tout comment, par cette manœuvre, on se débarrasse des liquides contenus dans l'estomac ou les bronches.

Bien que Marshall-Hall n'ait eu en vue que le traitement de l'asphyxie, son procédé serait applicable aux divers états mor- •bidesdans lesquels se trouve indiquée la respiration arliticielle dont il n'est qu'un mode particulier. On l'a essayé plusieurs fois en Angleterre, pour combattre les accidents de la chloroformisation sans obtenir ces retours momentanés à la vie qui se sont manifestés avec d'autres moyens d'exécution plus simples.

D. Procédé par aspiration. — Ce procédé consiste à faire le vide dans la poitrine à l'aide d'un aspirateur mécanique. Celte expiration artilîcielle est spontanément suivie, en raison de la tonicité organique, de la rentrée d'une certaine quantité d'air dans les bronches, ce qui représente le mouvement d'inspira-

(1) Marshall-Hall, Comptes rendus de l'Académie des sciences, t. XLIV, p. 59').

tion. L'aspiration s'excciUe par le jeu d'une pompe aspirante dont l'extrémitc a été préalablement introduite, soit dans la bouche, soit dans l'une des narines, avec la précaution de maintenir hermétiquement fermés les orifices des voies aériennes. Ce procédé, emprunté à la pratique traditionnelle du traitement de l'asphyxie, a été considéré par plusieurs auteurs, comme le plus sûr moyen d'exciter les poumons sans aucun danger. II est remarquable de voir avec quelle promptitude les animaux dont la respiration n'a pas élé suspendue pendant plus de cinq ou six minutes, se réveillent comme en sursaut dès la première aspiration et avec quelle avidité ils happent l'air. Malgré cela, le procédé de respiration artificielle par aspiration est peu usité. Jamais en particulier on en a fait usage pendant l'éthérisation. Peut-être y aurait-il avantage à s'en servir, non pas d'une façon exclusive, mais en l'associant à celui dont il nous reste à parler.

E. Insufflation pulmonaire. — L'insufflation pulmonaire est la ressource la plus puissante que nous possédions pour simuler les actes mécaniques de la respiration. En accordant toute notre confiance à la respiration artificielle dans le traitement des accidents de la chloroformisation, nous sommes naturellement conduits à étudier avec plus de développements tout ce qui s'y rapporte, d'autant plus que cette méthode, autrefois florissante, a été depuis, en raison même de l'énergie de ses effets , l'objet de reproches assez influents pour en avoir fait abandonner momentanément l'usage. Ce n'est pas dans ses applications à l'anesthôsie chirurgicale que nous pouvons l'étudier, car jusqu'alors elle n'a été l'objet d'aucune tentative sérieuse. Mais les travaux de la physiologie expérimentale et l'histoire des services qu'elle a rendus au traitement de l'asphyxie, nous fourniront, bien qu'il s'agisse d'accidents d'un autre ordre, tous les éléments de discussion dont nous pourrons avoir besoin.

L'un des principaux reproches adressés à l'insufflation pulmonaire est d'avoir occasionné parfois des accidents sérieux

508 MOYENS DE COMIîATTRE LES ACCIDENTS DE l'ÉTIIÉRISATION.

chez riiommo en bonne sanl6. Leroy (frEliolles) raconte un fait tle ce genre, qu'il n'a pas vu, mais qu'il a tout lieu de croire exact. « Un jeune homme en jouant avec sa maîtresse, s'avise de lui souffler brusquement dans la bouche après lui avoir pincé le nez. Il s'en suivit un sentiment de suffocation douloureuse qui dura plusieurs jours et qui effraya singulièrement les acleurs d'une scène qui ne devait être que gaie (1). » Albert a fait jouer aussi un grand rôle à l'anxiété que l'on éprouve quand on s'expose h l'insufflation buccale ou simplement à l'action d'un courant d'air. Il cite, à ce propos, l'exemple de l'un des jeunes gens avec lesquels il avait fait des expériences et qui, ayant voulu les répéter sur' sa sœur, âgée de dix-huit ans, mais faiblement constituée, s'y prit avec si peu de ménagement qu'elle faillit y succomber. Tombée par terre sans respiration, on eut beaucoup de peine à la ramener à la vie, et, pendant plusieurs jours, elle éprouva de la difficulté de respirer (2). Marc, enchérissant encore sur ses devanciers, juge, en dernier ressort, l'insufflation pulmonaire en ces termes: « Il est facile de se convaincre à quel point ce procédé est nuisible, en se faisant insuffler fortement et à plusieurs reprises par une autre personne, avec ou sans soufflet, de l'air dans la bouche, ou seulement en se plaçant en face d'un violent courant d'air; on ressent alors à l'instant même la plus grande difficulté de respirer, et l'on est obligé de tourner le dos au courant d'air si l'on ne veut pas suffoquer (3). »

Nous avons répété, sur nous-mêmes ces menaçantes expériences, en les variant sous toutes les formes, et sans aucune espèce de ménagement, jamais nous n'avons éprouvé la moindre gêne respiratoire. Voici ce qui arrive dans quelques cas, surtout quand on agit par surprise : lorsque la colonne d'air est projetée dans la bouche au moment de l'expiralion, elle vient contrarier, en raison de sa force d'impulsion, l'exer-

(1) Leroy (d'EtioUcs), Rechcrclies cxi>éninenlales sur l'asphyxie. Paiis, 1829.

(2) Marc, Secours aux noyés cl asphyxié s, Vani, 1835, p. 188.

(3) Ibid., p. 187.

RESPIRATION ARTlfiClELLE. OUJ

cice de la Ibnclion; de ce conllil peut naître un léger senlimcnt de sudocalion, comme il arrive si souvent à l'occasion du moindre obstacle imprévu, apporté à la respiration. Mais CCS suggestions instinctives, troubles purement dynamiques, essentiellement transitoires, sont un des modes de l'exercice delà sensibilité : elles n'ont plus déraison d'être, et ne peuvent se manifester dans les cas particuliers où doit intervenir l'insulllation pulmonaire pour faire cesser l'état de mort apparente. Pas de danger de ce côté; d'ailleurs l'expérience l'a démontré depuis longtemps, soit chez les animaux, soit chez l'homme, soit chez l'enfant, soit chez l'adulte.

D'autres reproches, adressés à la méthode, surtout en ce qui concerne les déchirures organiques, s'appliquent plus spécialement à l'un de ses procédés. Nous nous réservons d'en parler à son occasion.

L'insuillation pulmonaire se pratique de trois façons différentes : la première consiste à souffler directement dans la bouche du patient plus ou moins bien close : c'est l'insufflation de bouche à bouche ; la deuxième, à diriger dans la cavité du pharynx par l'intermédiaire d'un tube introduit, soit dans la bouche, soit dans une des narines, un courant d'air ahmenté tantôt par un soufflet, tantôt par la bouche : c'est l'insufflation pharyngienne; la troisième, à pousser directement dans l'arbre aéi'ien, par l'intermédiaire d'une canule préalablement introduite dans la trachée, un courant d'air également entretenu par la bouche ou un soufflet : c'est l'insufflation trachéale.

r Insufflation de bouche à bouche. — L'idée d'appliquer hermétiquement la bouche sur les lèvres du patient, de façon à pousser danssa poitrine les produits de l'expiration est venue à l'esprit de quelques opérateurs pris au dépourvu. Cet expédient, emprunte à une pratique tombée en désuétude dans le traitement de l'asphyxie, avant paru réussir dans quelques cas de syncope confirmée, quelques chirurgiens sont venus sérieusement proposer l'insufflation de bouche à bouche comme moyen de traitement dans les accidents de l'éthérisation. Si

510 MOYENS DE COMUATTRE LES ACCIDENTS DE l'ÉTIIÉRISATION.

l'oubli d'un tel précepte n'avait été signalé dans la presse, à propos d'un cas de mort par le chloroforme, comme une omission regrettable, nous nous serions contentés de mentionner ce procédé pour en faire sentir l'insuffisance. En résumé, il équivaut à un mode d'insufflation pharyngienne, et doit partager à ce titre tous les inconvénients de cette dernière : nous verrons bientôt en quoi ils consistent. Bien plus, l'insufflation de bouche à bouche est de tous les moyens le plus mauvais pour pousser de l'air dans la cavité du pharynx ; les lèvres s'adaptent fort mal à des lèvres incapables de mouvements volontaires , le volume d'air dont on dispose est peu considérable, et si l'on n'y met un soin minutieux, le courant d'expiration s'échappera en grande partie par les commissures labiales. Expédient pour expédient, nous préférerions encore la pratique de ce chirurgien anglais qui, en un jour de détresse, eut l'idée de souffler dans la narine après avoir fermé la bouche (1). A tous égards, l'insufflation de bouche à bouche ne peut donner que des résultats illusoires, et son application répugnante équivaut à une abstention complète. L'abstention, quel que soit son déguisement, étant ici la chose la pluspréjudiciable, nous repoussons de toutes nos forces cette manœuvre suspecte qui, à la faveur de quelques chances heureuses qu'eUe n'a point détruites, s'est glissée dans le domaine de l'obseFvation scientifique. Marc avait déjà porté un jugement analogue, quoiqu'on termes moins explicites, sur la valeur de ce procédé, bien aA^ant la découverte du chloroforme. « Ce moyen (l'insufflation de bouche à bouche), dit-il, a quelquefois réussi; du moins, la vie est-elle revenue après qu'on l'a employé ou peut-être malgré son emploi (2). »

2° Insufflation 'pharyngienne, — Elle consiste j aVons-noiis dit, à diriger dans la bouche, et, par conséquent, dans le pharynx, à l'aide d'une canule, une colonne d'air fournie par un soulTlet ou la poitrine. En poussant ainsi do l'air dans la cavité

(1) Voyez p. 303.

(2) Maix, ouw. ciié, p. 108.

liLiccalc avec aiUanl d'cncrgio qu'il sera nécessaire, et en ayant M»in de fermer toute issue, on parviendra toujours à gonfler les joues et à remplir l'arrière-gorge, mais au delà, deux issues se [irésenlenl : le fluide ira-l-il épuiser sa force de projection en traversant l'œsophage pour remplir l'estomac, ou bien en traversant le larynx et la trachée pour remplir les poumons? On conçoit que toute la valeur du procédé se rattache à la solution de cette question. Car si l'air, par exemple, passe en totalité ou en grande partie dans le tube digestif, l'insufflation pratiquée de la sorte est très incomplète ; bien plus, elle aboutit, en gonflant l'estomac, à créer un obstacle de plus au rétablissement de la respiration. Les recherches tentées à cet égard n'ont pas conduit tous les expérimentateurs à un résultat également affirmatif. Albert, dans un grand nombre d'expériences, a insufflé avec la plus grande violence, tant avec la bouche qu'avec un soufflet, de l'air après la mort à des chiens, des rats, des porcs, des bœufs et des moutons, et il a constaté, par diff"érent.s moyens, qu'il ne pénétrait pas dans l'appareil pulmonaire, mais passait constamment dans l'œsophage qui, par son gonflement alternatif, simulait à s'y méprendre la respiration. Il n'y avait d'exceptions à cette règle que dans les cas oii la langue était attirée au dehors de façon à relever l'épiglotte, ou bien dans les cas où l'extrémité de la canule pénétrait dans le larynx.

Ën pratiquant l'insufflation pharyngienne sur de jeunes chats auxquels il avait enlevé l'épiglotte, Cullen reconnut que cet opercule était l'obstacle qui s'opposait à l'entrée de l'air dans la trachée. Et pourtant dans ces conditions beaucoup plus favorables, une portion de l'air pénétrait encore dans l'œsophage.

Dans les conclusions qui suivent les expériences qu'il fit sur ce sujet, Marc (1) n'est point aussi exclusif; il admet bien qu'avec l'insufflation parla bouche ou l'une des narines, pour pou qu'il y ait de la résistance du côté de la trachée

(1) Marc, ouvr. cUé, p. 221.

51 2 MOYENS DE GOMBmilE LES ACCIDENTS DE L'ÉTIIÉIUSATION.

OU des poumons, l'aii- pénètre avec une grande facilité dans l'estomac, mais il ajoute qu'on peut aisément remédier à cet inconvénient en déprimant le cartilage thyroïde d'avant en arj-ièrc, selon le précepte de Monro, de façon à eflacer le calibre du pharynx.

Nous avons aussi institué, après tant d'autres, quelques expériences qui nous paraissent dans de bonnes conditions pour juger la question en dernier ressort au point particulier qui nous occupe. Un chien, entre autres, fut chloroformisé jusqu'à perte de respiration. Nous lui introduisîmes alors dans l'arrière-gorge une grande sonde adaptée à la buse d'un soufflet. L'insufflation pratiquée, soit d'une façon modérée et intermittente, soit d'une façon continue et violente, n'eut d'autre résultat que de gonfler plus ou moins rapidement le ventre de l'animai qui ne tarda pas à succomber. Or, l'insufflation pulmonaire bien faite, nous l'avons établi (1), rappelle toujours à la vie les animaux placés dans ces conditions. L'insuccès de la médication, comme le ballonnement abdominal, monire bien quel est le mode d'aclion de l'insufflation pharyngienne.

Il n'en a pas été autrement chez l'homme. Quelques opérateurs ont eu recours à l'insufllation de bouche à bouche, c'est-à-dire à un des modes de l'insufflation pharyngienne; à bout d'efforts, ils ne sont parvenus qu'à gonfler l'estomac (2). A la rigueur, lorsque la projection d'air est activée par un moteur énergique, tel qu'un soufflet, et si l'on prend surtout la précaution recommandée par Marc, d'exécuter une pression d'avant en arrière sur le cartilage thyroïde, une certaine quantité de gaz peut pénétrer dans la trachée, mais la majeure partie passera dans le tube digestif. Par conséquent, l'insufllation pharyngienne, quel que soit le moyen employé pour la prali(juer, manque en grande partie son but, et n'entretient que d'une l'açon très incomplète la respiration artificielle.

( l) Ouvr. cité.

(2) Voyez p. 323, elc.

RESP1K.\T10N AiniFiniELLE. 513

3" Insnf/lalmn trachéale. — Ce procédé pcrniellanL d'agir direclement sur les voies aériennes, n'a plus le même caractère d'inccriituile. Tous les auteurs lui reconnaissent l'avanlage de faire pénétrer aulant d'air qu'on le veut dans les poumoiis, mais quelques-uns d'entre eux lui ont reproché, en raison même de son énergie , d'autres inconvénients assez graves pour le rendre dangereux et le faire proscrire, à moins qu'il ne soit employé avec une extrême réserve. Cette réaction est en grande partie l'œuvre de Leroy (d'EtioUes). Cet expérimentateur, ayant remarqué que l'insufflation pratiquée sur des chiens, des lapins, des moulons, peut subitement donner la mort, en tira cette conclusion, qu'elle est aussi dangereuse pour la vie chez l'homme, si elle n'est appliquée avec des précautions extrêmes. Il alla même jusqu'à la rendre responsable de la proportion plus considérable d'insuccès dans le traitement de l'asphyxie, au moment où parut son mémoire (1829), qu'à l'époque de l'échevin Pia (177à). Duméril etMagendie, chargés de contrôler les expériences de Leroy (d'Etiolles), obtinrent des résultats analogues. Ils reconnurent que de l'air atmosphérique poussé brusquement dans la trachée-artère de certains animaux, tels que les lapins, les renards, les chèvres, les moutons, etc., détermine une mort soudaine. D'autres animaux, au contraire, tels que les chiens, résistent à cette insufflation brusque des poumons : ils en ressentent toutefois une dyspnée très forte. Ils sont plus ou moins souffrants pendant plusieurs jours, mais ils finissent par se rétabhr (1), Ils constalèrentà l'autopsie que le tissu du poumon était déchiré; l'air, épanché sous la plèvre en grande quantité, pressait le poumon vers lu partie supérieure de la poitrine, et s'opposait ainsi ù l'accomplissement de la respiration; ailleurs il fut trouvé sous forme de bulles dans tout le système sanguin. Enfin l'insufflation entre leurs mains détermina plusieurs fois, sur des cadavres d'adultes et de vieillards, la rupture du tissu dupou-

(l) Rapport fait à l'Académie des sciences sur le mémoire do Leroy \d' ÉUoUcs) par MM. Dumcril et Mngciidic, 1829.

5'U MOYENS DE COMltA.TTllE LES ACCIDENTS DE l'ÉTUÉRISATIUN.

mon, et un épanchement gazeux considérable dans la cavité pleurale. Ce serait nous écarter de notre sujet que de rechercher à quelles causes il faut attribuer d'aussi funestes effets et d'aussi graves désordres. Il importe seulement d'être bien pénétré que de tels effets ne sont pas le résultat inévitable de l'insuflïation pulmonaire. Pratiquée à l'aide d'une canule d'un calibre inférieur à la trachée et maintenue librement dans ce conduit, elle n'occasionne aucun dommage, ni du côté de. l'organe, ni du côté de ses fonctions. La commission de la Société médicale d'émulation (1), après beaucoup d'autres observateurs, a mis ce fait hors de doute. Elle a expérimenté l'insufflation pulmonaire sur divers animaux tels que des chiens, des lapins, en se plaçant volontairement dans les conditions considérées comme les moins favorables et en n'usant d'aucune des précautions recommandées. Une sonde dans la trachée, un soufflet de cuisine ou une vessie remplie de gaz, employés de la façon la moins mesurée, ont suffi pour atteindre le but sans accident, sans provoquer de lésions organiques appréciables soit à l'œil, soit à la loupe. En usant des mêmes moyens chez l'homme, nous avons pratiqué l'insufflation, après la mort, sur divers sujets adultes qui avaient succombé à des affections étrangères aux organes thoraciques. Celle-ci, exécutée avec force, prolongée pendant quinze minutes, ne détermina aucune trace d'emphysème. Tout permet de croire qu'il en serait de même pendant la vie, car nous avons constaté, chez les animaux, la justesse de cette remarque faite par Marc, qu'à l'égard des effets physiques de l'insufflation, les conditions de vitalité ne changeaient rien aux phénomènes qu'on observe sur le cadavreiDéjà l'expérience s'est prononcée suffîsamnient à cet égard, soit chez Tadulte, soit surtout chei les enfants depuis que M. Depaul a Vulgarisé cette méthode de traitement dans les cas de mort apparente chez les nouveau-nés.

(1) Mpporl ciléé

RESPIRATION AUTIFJCIELLE. 515

On peiiL donc clablir sans hésitation que l'insiilllation trachéale est non-seulement le procédé le plus énergique de respiration artificielle, mais aussi qu'il ne présente aucun danger qui lui soit propre. Bien que les objections soulevées à une autre époque contre cette médication puissante, aient perdu beaucoup de leur actualité, nous avons cru devoir les reproduire parce que beaucoup de médecins s'en autorisent encore pour recommander une prudence éminemment préjudiciable quand il s'agit de lutter contre les accidents graves de la chloroformisation.

Outre ces qualités fondamentales, l'insufflation trachéale permet encore d'utiliser les ressources accessoires auxquelles nous avons reconnu quelque utilité : ainsi la canule maintenue dans l'arriére-gorge et le larynx provoquera incessamment cette stimulation locale sur laquelle plusieurs auteurs ont insisté à bon droit; elle maintiendra l'épiglotte constamment élevée ; elle permettra d'employer concurremment l'aspiration artificielle, seule ou aidée de pressions sur le thorax, de friclions stimulantes sur la poitrine et sur les membres.

Pour utiliser cette méthode de traitement comme elle le mérite, il faut pouvoir placer la canule sans grande difficulté. Cinq ou six fois l'insufflation trachéale a été tentée, avec des succès plus ou moins durables, dans des cas de syncope chloroformique, presque toujours on fit préalablement la trachéotomie. 11 fallait que l'introduction de la canule par le larynx fût jugée bien difficile ou plutôt que l'état du patient parût bien précaire, pour que l'on ait eu recours à une pareille extrémité. La trachéotomie est toujours une opération grave qui ne doit être tentée, surtout comme mesure préUminairCj qu'en dernière ressource ; elle expose à verser du sang dans la trachée, elle prive des secours que l'on peut espérer dans l'excitation de l'arrière-gorge, elle peut être suivie d'une fistule, etc. Comme elle n'est pas indispensable, à moins de circonstances exceptionnelles, elle doit être rejetée.

A une certaine époque , l'introduction des Sondes Ira-

516 MOYENS DE CUMI3ATTRE LES ACCIDENTS DE L'ÉTIlÉItlSATION.

cliéales lut l'objet des préoccupations de plusieurs médecins. L'im des premiers, Fine (de Genève), indiqua deux roules pour pénétrer dans le larynx : l'une, déjà décrite par Monro, consistait à faire glisser sur l'index gauche, introduit, du côté droit, dans la bouche jusque derrière l'épiglotte, un instrument analogue pour la forme et la courbure au cathéter uréthral ; l'autre, à faire glisser jusque dans le larynx, en passant par les narines, une canule souple, élastique. Ce dernier procédé a est assez facile, ajoute Fine, pour ceux qui ont la connaissance anatomique de ces parties; il est excessivement rare que ces sondes, seules ou armées d'un stylet solide, recourbé comme une algahe pour homme, passent dans l'œsophage : elles entrent dans les voies aériennes avec une extrême facilité. Lorsqu'on se sert de la sonde armée du stylet (mandrin), on en tourne la courbure en bas, et on l'introduit avec douceur dans l'une ou l'autre narine le long du plancher inférieur des fosses nasales ; lorsqu'elle est parvenue au delà des os palatins à la partie supérieure du pharynx, l'on élève un peu la partie externe de la sonde, ce qui en conduit l'extrémité interne dans le larynx (1). » A la façon dont l'auteur parle de cette exploration, il semble que rien n'est plus facile que de faire pénétrer une sonde dans la trachée en suivant ses indications. Nous avons fait un grand nombre de tentatives sur le cadavre ; il ne nous a pas été donné une seule fois d'y arriver. Sans doute nous avons été malheureux, car, après tout, il n'est pas impossible de tomber juste, mais à coup sûr le procédé est beaucoup moins commode que Fine ne le fait supposer. Voici ce qui arrive : tantôt la sonde pénètre immédiatement et directement dans l'œsophage ; tantôt et le plus souvent, au moment où l'on en relève le pavillon, l'autre extrémité vient arc-bouter contre un point quelconque de l'arrière-cavité pharyngienne; à mesure qu'on retire le mandrin, l'inslrument se pelotonne, ce (jui permet facilement de

(1) De la submersion, Paris, 1800,

RESPIRATION ARTIFICIELLE. îil/

croire qu'il est engagé clans la bonne voie. Le procédé nasal est un mauvais procédé, basé sur des tâtonnements, incertain dans ses résultats. A moins de nécessité, comme dans les cas de contracture des màcboires, il doit être abandonné.' C'est donc par la boucbe qu'il faut tenter l'introduction de la' canule. En raison du peu de profondeur de cette cavité, lacbose ne présente pas grande difficulté chez les enfants, et malgré les critiques dont le tube laryngien de Chaussier a été l'objet de la part des professeurs Meunier et Noël (de Strasbourg) (1), le cathétérisme laryngien chez ces derniers est facile à pratiquer. Il en est de même chez l'adulte dans la grande majorité des cas. D'après notre expérience, nous évaluons à 8 sur 10 la proportion des malades chez lesquels on peut directement engager par la bouche une sonde dans le larynx. Voici comment on procède : La bouche est maintenue largement ouverte; l'indicateur gauche ghsse rapidement le long de la face supérieure de la langue, déprime la base de cet organe, et vient aboutir au bord droit de l'épiglotte, que l'on relève sans grande difficulté en recourbant légèrement le doigt en crochet; la sonde, sans mandrin, est alors dirigée le long du doigt et d'avant en arrière , jusqu'au voisinage de la glotte, du côté droit. Quelques mouvements imprimés à l'instrument le conduisent entre la pulpe de l'indicateur et le bord correspondant de l'épiglotte; il suffit alors de pousser graduellement pour l'engager. Il n'en est plus de même sur le cadavre. A cause du peu d'écartement des mâchoires, de la saillie formée par la base de la langue, le larynx paraît abaissé, le doigt n'a plus assez de longeur pour l'atteindre ; d'un aulre côté, l'épiglotte est plus exactement appliquée sur l'orifice supérieur de la glotte. Il en résulte que les voies aériennes, même en prenant la précaution d'attirer la langue en avant à l'aide d'un tenaculum, sont plus rarement accessibles directement. Nous ne savons

(1) Rapport sur les moyens de rappeler à la vio les noyés cl les persortnes suffoquées par les vapeurs du charbon allumé, etc., fait à TÉcole spéciale de Strasbourg, par les professeurs Meunier et Noël. Strasbourg, 1807.

Page 1