SOMMEIL NATUREL
lions assez diMicates pour être distraits, par ce petit stratagème, des préoccupations causées par l'attente d'une opération douloureuse. Ce n'est donc pas un procédé susceptible d'applications nombreuses ni générales. Et pourtant, même à côté du cbloroforme ou de l'éther, il peut rendre de véritables services. Il y a peu de temps encore, l'un de nous eut l'occasion de le constater pendant l'extraction d'une cataracte. La section de la cornée amena des mouvements oscillatoires tellement brusques et rapides du globe oculaire, qu'il fut impossible, pendant plus d'une demi-heure, de continuer l'opération. Déjà on songeait au chloroforme, lorsqu'une interpellation fortement accentuée fut immédiatement suivie d'un temps d'arrêt pendant lequel il devint facile de dégager le cristallin. Chez les enfants, sur l'esprit desquels l'éclat de la voix, le geste de la menace font une impression très vive, on peut aussi avoir recours à cette manœuvre dans les cas où l'emploi des anesthésiques n'est pas suffisamment indiqué. Nous avons vu souvent M. Guersant y recourir avec succès pendant l'excision des amygdales. Du moment que l'enfant était effrayé, il laissait instinctivement tomber la mâchoire inférieure , jusqu'alors convulsivement resserrée.
§ V. — §ioiiiincil naturel. — ^oninainbulismc. — Hypnotisme.
Le sommeil naturel, qui annihile ou atténue dans une certaine mesure l'impression sur la conscience des sensations externes, a paru une condition favorable à l'exécution des opérations de courte durée. La ponction d'une tumeur, l'ex- |)loration d'une fistule, l'ouverture d'un abcès, la réduction d'une hernie, d'une luxation, etc., etc., peuvent être avantageusement tentées pendant le sommeil. C'est moins encore en émoussant la sensibilité qu'en soustrayant l'ame à toute vigilance, que le repos physiologique des centres nerveux peut être de (pielque secours; aussi faut-il en attendre principalement de bons ellets chez les sujets pusillanimes et chez les enfants
^*2 ESSAIS d'aNESTIIÉSIE chirurgicale dans les TEiMPS MODERNES.
dont les répulsions instinclives sont, de la sorte, prises à l'iniproviste.
Il n'est pas jusqu'à l'insensibilité qui afl'ecte certains sujets en état de somnambulisme que l'on n'ait songé à utiliser dans la pratique des opérations. Comme cette question de l'insensibilité magnétique, envisagée au point de vue particulier de l'anesthésie chirurgicale, présente un certain intérêt d'actualité, il nous paraît utile d'exposer ici , aussi sommairement que possible, les faits qui peuvent servir de base à un jugement dégagé de toute prévention.
Les promesses pompeuses du mesmérisme méritent à peine une simple mention. Ces fantastiques baciuets, dont les entrailles devaient contenir le remède à tous les maux, le soulagement de toutes les souffrances, n'ont laissé d'autre trace que le souvenir de quelques faits incertains bien propres à témoigner de l'im'mense influence du merveilleux sur l'esprit humain, mais que la science positive n'a pas cru devoir, avec beaucoup de raison, consigner dans ses annales.
Doctement condamné par la commission académiquf^ de I78^j, le mesmérisme était oublié depuis longtemps, lorsqu'un chirurgien de Paris , professeur agrégé près la Faculté de médecine, vint le 1(5 avril 1829, devant la section de chirurgie de l'Académie royale de médecine, rendre compte d'un fait qui suscita un profond étonnement. Il s'agissait de l'ablation d'un sein cancéreux, pratiquée sans causer de douleur, chez une dame mise en état de sonmambulisme. Voici dans (juels termes est rapportée la communication verbale de M. Jules Cloquet (1).
Observation. — « Le 8 avril, M. Gloquel fut consulté par une dame (2) » âgée de soixante-quatre ans, pour un cancer ulcéré du sein droit, » compliqué d'un engorgomenl considérable des ganglions axillaires cor- » respondants. Ce chirurgien pensa que le seul moyen de sauver la ma-
(1) Archives générales de incdccine^ i'^^ série, t. \X, p. 131.
(2) Madame Flaruliii.
» lade était de pratiquer l'opération ; mais comme elle ne se trouvait pas « dans des conditions très favorables, il lengagoa à prendre l'avis de » quelques-uns de ses confrères. M. le docteur Chapelain, médecin ordi- » naire de la malade. appu\a près d'elle les motifs de M. Jules Cloquet, et » chercha à la décider à une opération qu'elle redoutait extrêmement, et » à laquelle elle se refusait. Cette dame, d'une constitution éminemment » nerveuse, très irritable, était facilement impressionnée par faction du » magnétisme animal, que M. Chapelain avait employé sur elle depuis » quelques mois, mais sans succès, dans le but de dissoudre l'engorge- » ment du sein. Celui-ci proposa donc à M. Cloquet do pratiquer l'opération I) pendant que la malade serait dans le sommeil magnétique, afin de lui » épargner, parla suspension de la sensibilité, les douleurs de l'opération » et les accidents qui en sont ordinairement la suite. M. Jules Cloquet n'y » voyant pas d'inconvénient, bien que persuadé que la malade se réveil- » lerail au premier coup de bistouri, l'opération fut fixée au dimanche » 12 avril. La veille et Tavant-veille, la dame fut somnambulisée plusieurs » fois par M. (Chapelain, qui, dans cet état, la disposait à supporter sans » crainte l'opération, tandis qu'à son réveil, elle en repoussait l'idée avec » horreur.
» Le jour fixé, M. Jules Cloquet, en arrivant à dix heures et demie, » trouva la malade habillée et assise sur un fauteuil, dans l'attitude d'une » personne paisiblement livrée au sommeil naturel ; il y avait une heure » à peu près qu'elle était revenue de la messe, qu'elle entendait habituel- » lement à la môme heure, et M, Chapelain l'avait mise dans le sommeil » magnétique depuis son retour. La malade parla avec beaucoup de calme w de l'opération qu'elle allait subir. Tout étant disposé pour l'opérer, elle » se déshabilla elle-même, s'assit sur une chaise. M. le docteur Cha- » pelain soutint le bras droit, le bras gauche fut laissé [)endant sur le » côté du corps ; M. Pailloux, élève interne de l'hôpital Saint-Louis, fut « chargé de présenter les instruments et de faire les ligatures. Une pre- » mière incision, parlant du creux de l'aisselle, fut dirigée au-dessus de la » tumeur, jusqu'à la face interne de la mamelle; la seconde, commencée » au même point, cerna la tumeur par en bas et fut conduite à la ren- » contre de la première. Les ganglions engorgés furent disséqués et enle- » vés avec beaucoup de précaution, à raison de leur voisinage de l'artère « axillaire, et la tumeur (ut extirpée : la durée de l'opération a été de dix » à douze minutes ; pendant ce temps, la malade a continué à s'enlre- >^ tenir tranquillement avec ro|)érateur, et n'a pas donné le plus léger » signe de sensibilité. Aucun mouvement diuis les membres ou dans les » traits, aucun changement dans la respiration ni dans la vi)i\, aucune » émotion dans le pouls ne s'est manifestée; la malade n'a c(i:i<(' de
2h ESSAIS d'ANESTHÉSIE CniUUHGICALE DANS LES TEMPS MODEHNES.
» présenter cet élat d'abandon et d'impassibilité aulomalique qu'elle oiïrait » à l'arrivée de M. Jules Cloquet ; on n'a pas été obligé de la conle- « nir, mais seulement de la soutenir : une ligature a été appliquée sur » l'artère thoracique latérale, ouverte pendant l'extraction des ganglions; » mais, chose digne d'observation, lorsque le chirurgien vint à laver la » peau aux environs de la plaie, avec une éponge imbibée d'eau, la ma- »» lade manifesta des sensations semblables à celles produites par le cha- » touillement, et dit plusieurs fois avec hilarité : « Eh I finissez, ne me cha-
» touillez pas » La plaie étant réunie par des agglutinalifs et pansée,
» l'opérée fut mise au lit, toujours dans létat de somnambulisme, dans » lequel on la laissa pendant quarante-huit heures. Une heure après » l'opération, il se manifesta une légère hémorrhagie, qui n'eut point do » suite. Le premier appareil fut levé le mardi suivant : la plaie fut nettoyée et » pansée de nouveau, la malade ne manifesta aucune sensibilité ni douleur, » le pouls conserva son rhythme habituel. Après ce pansement, M.Chape- « lain réveilla la malade, dont le sommeil magnétique durait depuis deux » jours. Elle ne parut avoir aucune idée, aucun sentiment de ce qui s'était » passé; mais en apprenant qu'elle avait été opérée, et voyant ses en- » fants autour d'elle, elle éprouva une émotion très vive que M. Chapelain » fit cesser en l'endormant aussitôt. Aujourd'hui 16 avril, la plaie a été » pansée pour la seconde fois ; elle est en bon état, la malade est calme, » et aucun accident n'est survenu. »
L'observation contenait des détails si précis, elle provenait d'une source si autorisée, que la défiante compagnie se crut obligée, malgré de vives dénégations, de nonnner une commission, composée de Lisfranc, Ilervez de Chégoin, Oudet et Moreau, pour voir par elle-même les effets du sommeil magnétique dans lequel était fréquemment plongée, après l'opération, la malade de M. Cloquet.
L'essai ne fut pas heureux; par des circonstances indépendantes de sa volonté, la commission ne put remplir son mandat. En fallait-il davantage pour donner gain de cause aux incrédules, et faire tomber dans l'oubli une observation pourtant digne d'intérêt.
Des conseils bienveillants engagèrent même l'opéralour à diriger dans une autre voie son ardeur scientilique. « Le fait est très intéressant, lui dit Antoine Dubois, dans le lan-
SOMNAMBL'LÏSMt:. — llVPiNOTISMi:. 25
gage aflecUieiisemeiit familier de l'époque, mais garde-loi bien d'en publitn' un second semblable (1). »
Dix ans plus tard, M. Oudet, à la prière de Capuron, fil part à l'Académie de médecine (2) d'un cas analogue à celui de M. Cloquet.
Observation, — « Madame B... a vingt-cinq ans et un caractère très impressionnable, elle appréhende vivement la moindre douleur et soutfre de l'action de causes à peine appréciables pour d'autres. C'est ainsi qu'elle ne peut pas entendre craquer les doigts de quelqu'un sans éprouver des paI[)italions ou une sorte de défaillance.
» Plusieurs fois, j'avais produit (c'est le magnétiseurqui parle avec l'autorisation de M. Oudet) en elle le somnambulisme et constaté son insensibilité dans cet état, quand, le 6 septembre dernier (1 836), elle se plaignit à moi d'un mal de dents qui, disait-elle, la rendait malade depuis quelques jours. L'extraction de la dent était Tunique remède à ses souiïrances, mais l'idée d'une opération la tourmentait au point qu'elle en éprouvait presque des convulsions. Je la conduisis à M. le docteur Oudet, qui, étant prévenu de l'état particulier de cette dame, la rassura sur la nécessité qu'elle redoutait, et je convins secrètement avec mon estimable confrère qu'il la trouverait chez moi en somnambulisme.
» Le 1 4 novembre, à l'heure indiquée, M. Oudet la vit paisiblement assise dans un fauteuil et livrée depuis une heure au sommeil magnétique. Pour explorer la sensibilité, je la piquai fortement et à plusieurs reprises avec une épingle, je lui plongeai un doigt pendant quelques secondes dans la flamme d'une chandelle, elle no donna absolument aucun signe de douleur. Durant ces épreuves, madame D... répondait à mesquestions avec l'indolence ordinaire à son état. M. Oudet déplia sa trousse, le cliquetis des instruments ne parut causer aucune sensation ; ma somnambule se croyait seule avec moi, je la priai de me laisser voir sa dent malade : c'était une grosse molaire. Elle ouvrit la bouche sans défiance en disant : < Elle ne me fait plus de mal. » M. Oudet plaça son instrument ; au moment de l'accrocher, la tête sembla fuir un peu la main de l'opérateur, et nous entendîmes un léger cri. Ces deux signes de douleur eurent la rapidité de l'éclair. Le pouls de la patiente était calme, son visage n'indiquait pas la moindre émotion ; ses mains étaient devenues immobiles sur ses
(I) Celte anecdote était rappelée par M. Jules Cloquet lui-uicme, il y a ctivirou deux années, dans le .sein de la Société de chirurgie. (1) Bullelin (le i' Académie de iiicdccine, t. I, ]>. 3i3.
26 ESSAIS d'anesthésie chirurgicale dans les temps modernes.
genoux. Je me hâlai de lui adresser celte question : « Avez-vous souffert? » elle répondit tranquillement: « Pourquoi souffrir? » Elle ignorait ce qu'on venait de lui faire. Je lui offris un verre d'eau en l'engageant à se laver la bouche, elle ne comprit pas ma recommandation, no but, ni necj'acha.
» Pendant une demi-heure que je prolongeai encore son sommeil, je la fis beaucoup parler, mais je ne pus découvrir en elle aucune marque de douleur. Éveillée, elle ne se douta de rien et ne se plaignit point d'abord. Vingt minutes après, elle porta la main à sa joue en disant : « Voilà ma dent qui va recommencer à me tourmenter. » Je lui appris enfin, à sa grande satisfaction, ce que j'avais fait pour lui épargner des terreurs et de la souffrance. »
Ici le mouvement de la malade, le léger cri poussé par elle au moment de l'opération, laissent quelque doute sur l'existence d'une anesthésie complète.
Vers la fm de septembre 18/i2, Ward, ancien chirurgien de l'hôpital Saint-Barthélémy de Londres, paraît avoir pratiqué, sans causer de douleur, une amputation de cuisse chez un homme de quarante-deux ans, soumis à l'action magnétique (1).
Trois années plus tard, M. le docteur Loysel(de Cherbourg) lit une amputation de jambe chez une jeune fille de dix-sept ans, plongée dans le sommeil magnétique ('2). L'insensibilité l'ut aussi complèle que possible ; mais il importe de faire observer que la perte de la sensibilité ne fut obtenue qu'à la cent soixante-douzième séance de magnétisme.
Dans le courant de l'année suivante, le même opérateur paraît avoir obtenu trois fois, de la même façon, une insensibilité suffisante pour pratiquer d'importantes opérations, et en particulier l'extirpation de ganglions dégénérés chez une
(1) Accounl of a case of'successful amputation of the thig duringh the mesmeric State, ivUkout the knowledge of ihe patient, by W. Topliam and W. Ward ; Hemarks h)'.\. Elliolsoii. lii-S", Loiidoii, 1842-1843.
(2) Oljservations concernant une jeune fille de dix-sept ans amputée d'une jambe ^ à Cherbourg, le '1 octobre \^ilj, pendant le sommeil magnéiiqne, par A. Loysel. Cherbourg-.
femme nommée Anne Lemarcband, et chez un jeune homme du nom de Baysset (1).
M.Gourty (de Montpellier) (2), dit aussi avoir vu un exemple remarquable d'insensibilité magnétique chez une femme endormie par Kiïbnboltz.
Nous empruntons à un article de la Gazette des hôpitaux (^i), par M. Cbarpignon, médecin des prisons d'Orléans, la mention des opérations suivantes pratiquées sans douleur avec l'aide du même moyen :
« En J8/i7, le docteur Ribaud et M. Kiars, dentiste, enle- )) vèrent, à Poitiers, une tumeur volumineuse de la màcboire » à une fille endormie par M. Vallelte.
» En mars 18/i5, amputation de la cuisse d'un jeune homme )^ par le docteur Fanton; en septembre 18/i5, amputation du » bras chez madame Nortway par le docteur Jolly ; et enfin, » vers la même époque, amputation de la cuisse sur miss Lakin » par le docteur Tossvel. »
Il paraît aussi que des expériences faites à Calcutta, en présence d'une commission scientifique, ont paru assez satisfaisantes, pour que Esdaille, chirurgien des hôpitaux de cette ville, ait été officiellement encouragé dans ses recherches sur l'insensibilité magnétique. S'il faut en croire une lettre adressée par ce dernier à James Braid, chirurgien de Manchester, ses tentatives ont été couronnées de succès dans plus de trois cents opérations chirurgicales.
« Durant les six dernières années, écrit Esdaille, j'ai exé- » cuté plus de trois cents opérations capitales de toute espèce, » et dont beaucoup étaient de la nature la plus terrible, sans » occasionner aucune douleur aux patients. Dans tous les cas,
(1) lincneil d'opérations chirurgicales sur des sujets magnétisés, i)ar Loysel. Chcrbourf^.
(2) Courty, Apprécier l'emploi des moyens aneslhésiques en chirurgie^ thèse de concours. Moiitpcllici , 18l!l,i). l'i.
(3) Gazelle des hôpilnur, 1HG0, p. 1 :^.
28 ESSAIS d'aNESTHÉSIE CHIKUKGICALEDANS LES TEMPS MODERNES.
» l'insensibilité était produite de la même manière (par le » mesmérisme) (J). »
Nous ne sommes pas en mesure d'apprécier avec connaissance de cause 'la valeur des résultats obtenus et annoncés par Esdaille : du moment qu'ils ont été vérifiés par une commission officielle et acceptés par des hommes considérables dans la science, ils méritent une sérieuse considération; mais, pour nous servir du langage de M. 11. Larrey, appréciant ce genre de travaux du chirurgien de Calcutta, a nous ne pouvons non plus accepter sans beaucoup de réserve une doctrine et un système aussi contraires aux croyances médicales les plus rationnelles et les plus répandues en Europe (2) » .
Sans que la bonne foi de personne soit un instant mise en cause, il paraîtra toujours surprenant que Fauteur d'aussi nombreux succès n'ait pas trouvé jusqu'alors, fùt-il au fond de Flnde, d'imitateurs aussi heureux !
Quoi qu'il en soit, tous ces faits étranges, éclos sur la terre classique du charlatanisme, ne pouvaient être acceptés qu'avec une extrême et légitime défiance. Accueillis chez les uns par des protestations retentissantes, chez d'autres par un silence indulgent, ils n'eurent d'autre effet que de passionner quelques adeptes voués au culte compromettant des sciences occultes.
Pendant ces dernières années, on crut un instant que cette interminable question du magnétisme ou du somnambulisme, dèpouiUée désormais de toute manœuvre secrète ou suspecte, allait définitivement entrer dans le domaine de l'observation riti:oureuse.
Le 5 décembre 1859, M. Velpeau, au nom de M. Rroca, entretint FAcadémie des sciences d'un moyen nouveau, capable d'annihiler la douleur pendant les opérations.
Voici dans quelle circonstance fut constatée l'efficacité de
(1) Witchcraft,[). 7 8.
(2) llapport sur le môinoirc de M. C-loL-bcy, iiilitulé Do rrlcphanliasis des Arabes, cl ru parliculicr île ceux qui '^e dcvcUqipcnl au scro!U!ii {Mrnioircs de la Société de chiruKjic^ l. IV, p. G')).
ce procédé, qui, clans la pensée de l'auleur, pouvait devenir le point de départ d'une véritable méthode.
Observation. — « Une femme de vingt-qualre ans, entrée à l'iiôpital pour une vaste brûlure du dos et des deux membres droits, élait atteinte en outre d'un abcès volumineux et extrêmement douloureux de la marge de lanus. Épuisée par la douleur, et d'ailleurs fort pusillanime, elle redoutait beaucoup une incision, dont elle comprenait la nécessité. Après avoir placé son lit en face d'une fenêtre, je lui ai annoncé, dit M. Broca, que j'allais l'endormir. J'ai placé ma lorgnette à 15 centimètres en avant de la racine du nez, en deçà par conséquent des limites de la vision distincte, et la malade, pour regarder fixement cet objet, a été obligée de loucher fortement en dedans. Les pupilles se sont aussitôt contractées. Le pouls, déjà rapide avant lexpérience. s'est d'abord un peu accéléré, puis tout à cou[) est devenu beaucoup plus faible et beaucoup plus lent, ce qui avait été également observé sur nos deux premiers sujets. Au bout de deux minutes, les pupilles commencent à se dilater, nous élevons le bras gauche presque verticalement au-dessus du lit : ce mem.bre reste immobile. Vers la quati ième minute, les réponses sont lentes et presque pénibles, mais du reste parfaitement sensées. La respiration est irès légèrement saccadée. Au bout de cinq minutes, M. Tollin, à l'insu de la malade, pique la peau du bras gauche, qui est toujours dans la situation verticale. Rien ne bouge. Une nouvelle i)iqûre, plus profonde, qui fait sortir une gouttelette de sang, passe également inaperçue. On élève le bras droit, qui reste suspendu en immobilité, comme le gauche. On soulève alors les couvertures, on écarte les membres inférieurs, pour mettre à découvert le siège de l'abcès; la malade se laisse faire, en disant toutefois avec tranquillité qu'on va sans doute lui faire du mal. Enfin, sept minutes après le début de l'expérience, pendant que je continue à tenir l'objet brillant devant les yeux, M. Follin pratique sur l'abcès une large ouverture qui donne issue à une énorme quantité de pus fétide. Un léger cri, qui dure moins d'une seconde, est le seul signe de réaction ([ue donne notre malade: il n'y a pas eu le moindre tressaillement, suit dans les muscles de la face, soit dans les nmscles des membres. Les deux bras sont restés, sans le moindre ébranlement, dans l'altitude qu'ils conservent depuis plusieurs minutes.
y> Deux minutes plus tard la pose est toujours la même, les yeux sont largement ouverts, un peu injectés, le visage immobile comme un masque, le pouls exactement comme au n^omentde notre arrivée, la respiration parfaitement libre. Midis l'opérée est toujours insensible. Le talon gauche, qu'on élève au-dessus du lit, reste suspendu en l'air ; les deux membres supérieurs sont toujours dans !a niénic attiludc.
30 ESSAIS d'aNESïHÉSIE chirurgicale dans les temps MODERxNES.
» J'enlève le corps brillant placé au-devant des yeux, l'insensibililé et l'immobililé calaleplique persistent toujours. Je fais sur les yeux une friction légère et une insufflation d'air froid : l'opérée fait quelques petits mouvements. On lui demande si on lui a fait quelque chose; elle répond qu'elle n'en sait rien : du reste, ses trois membres sont toujours dans les attitudes qu'on leur a données; il y a déjà plus de treize minutes que le bras gauche est dans la position verticale. M P'oUip. pratique sur ce bras une piqûre qui amène une gouttelette de sang : la malade ne s'aperçoit de rien, et ses doigts mêmes restent entièrement immobiles. Enfin, dix-huit à vingt minutes après le début de l'expérience, et plus de douze minutes après l'opération, je fais sur les yeux une friction plus forte que la première et j'insuffle sur le visage une plus grande quantité d'air froid. Cette fois la malade se réveille presque subitement ; ses deux bras et sa jambe gauche se relâchent presque à la fois, et retombent tout à coup sur le lit; puis elle se frotte les yeux, et reprend toute sa connaissance. Elle ne se souvient de rien, et s'étonne d'apprendre qu'elle a été opérée. Au bout de quelques instants, elle se plaint de soufl'rir un peu de la plaie qu'on vient de lui faire, mais cette douleur est très modérée (1 ). »
Ainsi qu'il résulte d'une communication fort intéressante sur le même sujet, faite le 7 décembre par M. Broca dans le sein de la Société de chirurgie, les moyens employés par lui sur la malade de M. FoUin étaient depuis longtemps connus en Angleterre, puis en Amérique, et spécialement étudiés depuis vingt ans par Braid (de Manchester). Dans quelques publications spéciales (*2), Braid avait appris que chez un certain nombre de sujets, et notamment chez des femmes, il est possible, en recommandant de regarder fixement un objet placé en deçà de la vue distincte, ou bien en soutenant l'attention pendant un temps suffisant, de provoquer un état cérébral tout particuher, une sorte de sommeil qu'il désigna sous le nom à' hypnotisme j et qui n'est, en dernière analyse, qu'une phase de l'état de somnambulisme obtenue par des procédés spéciaux.
(1) Comptes rendus de l'Académie des science.'^, t. XLIX, p. 904.
(2) Voici le litro dos principaux écrits de liiaid sur ce sujet : Xeurhypnolonic, 1843; — Observations on trance, 1845; — Witchcraft, hypnolism , electrobiology, 1852.
SOMNAMBULISME. — HYPNOTISME. o1
Mais si l'hypnotisme, ou le braidisme, ainsi qu'il s'est appelé du nom de son inventeur, était connu depuis plusieurs années, ce n'était qu'au point de vue physiologique, et en appelant l'attention sur les applications pratiques qui pouvaient en découler, M. Broca découvrait un horizon nouveau.
L'immense intérêt qui se rattache à tout ce qui touche à l'anesthésie chirurgicale, l'autorité scientifique des auteurs et promoteurs de la découverte, la singularité des troubles fonctionnels observés pendant l'état hypnoptique, piquèrent vivement la curiosité. Chacun fit des expériences, chacun voulut constater la réalité de faits aussi inattendus, et produire le contingent de son observation personnelle. Malheureusement, les nombreuses communications faites ultérieurement à la Société de chirurgie n'avancèrent pas beaucoup la question de l'anesthésie hypnotique; elles retracèrent scrupuleusement ce qui était connu en Angleterre depuis longtemps, et, sous ce rapport, elles eurent le mérite de le vulgariser parmi nous; mais le nouvel agent anesthésique fut, entre les mains du plus grand nombre, convaincu d'impuissance. Un seid chirurgien, M. Guérineau (de Poitiers), aurait été assez heureux pour rencontrer un sujet favorable.
Observation. — « Jarrie (Georges), âgé de Lrenle-qualre ans, du village de Morlhemer, département de la Vienne, entre à IHôtel-Dieii de Poitiers le 2') octobre 1 859, pour y être traité d'une tumeur blanche du genou gauche. Ce malade, dune constitution lymphatique, très amaigri, ne paraît nullement impressionnable; fatigué par les privations de loute nalure et par une maladie qui dure depuis deux ans, il réclame lui-même avec calme l'amputation de la cuisse. Certains symptômes fournis par l'auscultation faisant craindre la présence de tubercules, on prescrit pendant deux mois environ une nourriture substantielle, le vin de quinquina et l'huile de foie de morue.
» Le 19 décembre, l'état s'étant beaucoup amélioré, je propose l'amputation, qui est acceptée sans hésitation pour le lendemain. Il faut ajouter que pendant le séjour à l'hôpital le genou gauche, qui présentait un volume d'un tiers au moins plus considérable que le droit, avait été traité localement, mais sans succèS; par tous les moyens employés d'ordinaire contre
32 ESSAIS d'anesthésie chirurgicale dans les temps modernes.
les tumeurs blanches. Ce genou élait lellement douloureux, quele moindre mouvement imprimé au membre arrachait des cris au malade. Ce dernier craignait la douleur à ce point, qu'il a mieux aimé se traîner peu à peu lui-même jusqu'à la salle d'opérations, que de s'y l'aire porter par des infirmiers; toutefois, épuisé de fatigue, il se trouva mal en y arrivant.
B Une heure environ après cette syncope, j'explore le pouls, qui était un peu faible ; le malade, il est vrai, n'avait pas voulu prendre de nourriture depuis vingt-quatre heures.
» J'opérai en présencedeMM.Pomonli, chirurgien-major au 72^ de ligne ; Delaunay, professeur adjoint; Jallet, chef des travaux anatomiques, et des élèves de l'école de médecine de Poitiers. L'un d'eux place une spatule à 2 décimètres environ de la racine du nez du malade, couché dans la position horizontale, les jambes et les cuisses ne reposant pas sur le lit. Craignant les vives douleurs que le moindre mouvement imprimé au genou faisait renaître, Jarrie soutenait sa jambe gauche avec la droite croisée audessous ; un des élèves maintenait les deux membres dans cette position. Le strabisme convergent et en haut se produit promptement. Je veux alors séparer les deux jambes du malade; il se plaint beaucoup et s'y oppose. Je lui fais observer qu'il m'est impossible d'opérer dans la position qu'il occupe; il se décide alors à laisser placer les deux cuisses dans l'abduction, malgré la vive douleur qu'il éprouve et en poussant des gémissements.
» Cinq minutes s'étaient écoulées depuis que lesyeux étaient Hxés sur la spatule. J'élève le bras gauche au-dessus du lit, puis je l'abandonne; il y retombe aussitôt. Il n'y a point de catalepsie, le malade me dit que je ne pourrai pas l'endormir par ce procédé. Je recommande aussitôt le plus grand silence dans la salle, où de nombreuses conversations particulières s'établissaient déjà, et moi-même je n'adresse plus la parole au patient, qui regarde la spatule avec persévérance.
» Après cinq minutes du j)lus profond silence, je pratique l'amputation à la partie inférieure de la cuisse par la méthode à deux lambeaux. Pendant celte opération, qui dure une minute et demie, le malade ne profère aucune i)lainte et ne fait pas le moindre mouvement, bien qu'il soit à peine maintenu. Je lui adresse alors la parole et lui demande comment il so trouve; il me réj)ond qu'il se croit dans le paradis, saisit aussitôt ma main et la porte à ses lèvres.
» Pendant l'opération, les yeux étaient agités d'un mouvement oscillatoire ; ils avaient l'air de chercher à voir la spatule. L'un des élèves pinça la cuisse environ deux minutes avant l'amputation et demanda au malade s'il éprouvait do la douleur. >< Oh ! je sens bien un peu, » répomlil-il. Vers le même moment, un autre élève souleva le bras, (jui retoml)a s t le
SOMNAMCULTSMi:. — HYPNOTISME. 33
lit ; i! no paraît donc point y avoir en de catalepsie. L'anipulalion termii:ée, le malade dit à l'élève : « J'ai senii ce qu'on m'a fait, et la preuve, » c'est que nui cuisse a élé coupée au moment où vous me demandiez si >' j'éprouvais quelque douleur. » Or, ce n'est que deux minutes après cette interrogation que commença l'opération, et, pendant tout ce temps, les traits du visage n'ont pas montré le moindre spasme, ni la moindre con- Iraclion : Jarrie semblait toujours chercher des yeux le corps bi illant.
» 11 est bien resté avéré pour tous les assistants que le malade n'avait pas éprouvé de douleur, car il n'a pas proféré la moindre plainte, tandis qu'auparavant, il criait aussitôt qu'on imprimait le j)lus léger mouvement au membre lésé (1). »
On trouve aussi, dans un travail de M. Philips, la mention d'une o[iéralion qui aurait élé pratiquée sans douleur à la faveur du sommeil braidique. A délaut d'observation, nous nous contentons de reproduire textuellement le passage de M. Philips :
« M. Tavernier (de la Nièvre), médecin et rédacteur de )) YOpinlon nationale, nous a dit avoir reçu coiumunication » d'une amputation d'un doigt de la main pratiquée sans dou- » leur par un médecin de province, à la laveur du sommeil i) braidique (2). »
Enfin M. Guillard (d'Aix-les-Bains), relatant dans la Gazelle médicale de Lyon quelques expériences sur l'hypnotisme l(3ntées par M. Carret, cliirurgicn en chef de l'Hôtel-Dieu de Chambéry, parle « d'un vieillard sexagénaire chez qui un » abcès à la cuisse droite, suite d'amiioleucitc et fort dou- » loureux, a élé ouvert et vidé par d'énergiques pressions sans » que le malade y prêtât la moindre attention. »
Découragés par le peu de succès de leurs tentatives, les chirurgiens désertèrent brusquement la cause de l'hypnotisme. A une période d'engouement peu commune succéda loul à coup un silence absolu, comme si l'on se lût aperçu mais un peu laid, que l'hypnotisme n'était qu'un visage nou-
(J) Gazelle îiebdomadairc, 18M), p. 818. ■
(2) Cours iluonque (l jnali'jiic de braidismc Wms^ ISGO, p I 'lO.
3/i ESSAIS d'âNESTIIÉSIE ClilUURGICALE DANS LES TEMPS MODERNES.
veau (le ce protée déjà frappe; (rostracisme sons les noms de Mesmer et de Cagliosiro.
Si rien ne nous échappe, les faits qui précèdent, représentent tout ce qui a été publié sur Fanesthésie observée pendant l'état de somnambulisme ou d'hypnotisme. On pourrait y ajouter des cas nombreux dans lesquels des sujets hypnotisés sont restés insensibles à des piqûres d'épingle, des pincements réitérés à la peau, quelquefois même à des avulsions de dents; mais ces faits, annoncés sommairement, transmis souvent dans le courant de la conversation, rentrent plutôt dans le cadre d'une étude physiologique que dans celui de Fanesthésie chirurgicale, qui demande des faits précis, circonstanciés, et de plus, ])uisés dans le domaine de la médecine opératoire.
Ainsi, dans une période de quarante années, quinze fois à peine, en Europe du moins, le sommeil magnétique a pu prêter un concours efficace à la chirurgie, et depuis deux années que Fattention du monde savant a été appelée d'une façon solennelle sur la venue du braidisme, quatre faits se • sont produits.
En présence de pareils résultats, deux questions doivent être posées :
i" L'anesthésie magnétique peut-elle être affirmée comme un fait désormais acquis à la science? 2° D'après ce qu'elle a donné, d'après sa nature, peut-elle être utilisée, et les moyens de Fobtenir peuvent-ils être érigés en métliode scientifique? i^'Si, pour répondre à la première question, nous consultions le témoignage des académiciens qui accueillirent les communications de IMM. .1. Cloquet, Oudet et autres; si même nous prêtions quekiue peu l'oreille aux commentateurs officieux des phénomènes aneslhésiques du braidisme, nous n'hésiterions pas à répondre par la négative. L'esprit accueille naturellement avec défiance des faits qui ont le tort d'être si rares; il leur oppose volontiers d'autres faits du même ordre, tout aussi inexpliqués et derrière lesfjuels il abrite son incrédulité.
SOMNAMBULISME. — IlVrNOTlSME. â5
C'est là ce qui est arrivé. A chaque exemple d'insensibililé, on a opposé d'aiilres exemples plus nombreux, et dans lesquels les opérations les plus longues, les plus cruelles, telles que des amputations de jambe, de cuisse, de sein, de testicule, etc., avaient été supportées sans provoquer aucun signe de douleur. S'il n'élait arrivé à chaque opérateur un peu répandu de rencontrer des cas de ce genre, nous pourrions rappeler les laits invoqués par Larrey, Roux, Capuron, etc., dans le cours de la discussion qui suivit la célèbre communication de M. Gloquet (1).
En principe, nous nous défions beaucoup de ce moyen sommaire de juger les choses. De tels arguments nous paraissent moins propres à préparer une conviction scientifique qu'à déguiser une fin de non-recevoir systématique. Aussi, malgré de nombreuses et énergiques dénégations, nous croyons à l'existence de l'anesthésie pendant le somnambulisme provoqué et l'hypnotisme, parce qu'elle s'est révélée à des observateurs dont le nom seul est une garantie contre toute chance d'illusion ou d'erreur.
2" Mais si cette insensibilité persistante, profonde, nous paraît démontrée, l'observation conduit à ne voir là qu'un fait exceptionnel, contingent, particuHer à l'individu, dépendant de causes ignorées, et ne présentant aucun des caractères de permanence et de régularité que Ton est habitué à demander aux méthodes scientifiques. La plupart des chirurgiens qui ont employé le braidisme ont complètement échoué ; les autres sont parvenus à obtenir, tantôt une anesthésic complète, mais éminemment transitoire, tantôt de brusques alternatives d'hyperesthésic et d'analgésie, tantôt enfin une insensibilité bornée aux téguments, sans qu'il soit possible de démêler à quoi tiennent ces différences ou ces oppositions.
Le magnétisme animal jusi^u'alors ne s'est discipliné dans
(I) Bullelia de L'Académie de médecine f\S29, — Archives générales de médecine^ l""'" sôric, l. \X, ]). 131 et suiv.
30 ESSAIS d'anestiiésie chirurgicale dans les temps modernes-
aucune de ses phases, et s'il élait de notre sujet d'envisager la question au point de vue physiologique, nous invoquerions de honnes raisons pour atlrihuer les perturhations fonctionnelles qui le caractérisent à un état névropathique provoqué chez des cerveaux malades ou prédisposés.
Néanmoins certains auteurs si)éciaux , et en j)articulier M. Pliilips (1), ont prétendu maintenir, diriger Tinfluence magnétique, et déterminer chez la grande majorih^ des individus, à volonté, une série de modifications correspondant à la série des fonctions nerveuses. Parmi ces modifications ohtenues à volonté, se trouvent mentionnés la surexcitation ou l'anéantissement de la sensibilité générale, l'anesthésie générale ou circonscrite à un bras, à une jambe, ou môme à une seule phalange des doigts, etc., etc. Certes, il élait difficile de mieux spécifier les qualités que tout chirurgien philanthrope souhaiterait à une nouvelle méthode anesthésique, mais nous avons bien peur de nous trouver ici dans le monde des ihusions et de la fantaisie.
Nous ne croyons pas plus à l'avenir chirurgical du somnambulisme et du braidisme qu'à son passé, et pourtant nousn'hésitons pas à transcrire ici le programme de leurs adeptes. La science a le droit et le devoir (fétudier ces problèmes difficiles, dont l'esprit de routine ou une lausse pudeur ont fait toujours écarter la solution. C'est en reprenant des recherches trop tôt abandonnées, mais en les reprenant avec calme et persévéî'ance, que l'on parviendra à dégager ce cpj'il peut y avoir de vérités inconnues sur ce point livré jusqu'à nos jours aux rêveries des visionnaires ou aux exploitations du charlatanisme.
La prophylaxie (h^ la douleur a été, comme on le voit, l'objet de tentatives réitérées et persévérantes ; le nombre des moyens tour à tour proposée, puis abandonui's, tém(>ign<' assez de leur
(1) Mémoire cili% )>, 2.'. cl ^lli^^
SOMNAMnULlSME. --- IIVPxNOTlSME. 37
impuissance. Toutefois il faut établir entre eux une distinction : les uns sont depuis longtemps oublies, les autres, par l'infidélité de leur action, par leur capricieuse insuffisance ou les dangers inhérents à leur emploi, ne peuvent servir de base à une méthode générale, mais ils oflVent des ressources précieuses dans certains cas, et peut-être trop négligées ou méconnues de nos jours. Nous y reviendrons (juand nous nous occuperons de l'anesthésie locale.
Les grandes découvertes sont rarement l'œuvre d'un seul homme. On dirait que l'idée dont la découverte est la réalisalion a besoin de subir une évolution latente et graduelle, avant que l'intelligence humaine soit apte à lui donner un corps. Entre celui qui, par une intuition sublime, attire les esprits dans une direction nouvelle, et celui qui, sur cette route, est l'homme heureux marqué pour la postérité, il existe une solidarité étroite. Si l'un a produit l'eiïet, l'autre a conçu la cause. C'est donc une chose indispensable de faire précéder l'histoire d'une découverte, du développement de la pensée qui lui a donné naissance, comme c'est un devoir de justice et de reconnaissance de rappeler, à coté du nom de l'inventeur, le nom des hommes qui en ont préparé l'avènement. Les documents et les nombreuses pièces justilicatives publiés à l'occasion du procès qui éclata entre Jackson et Morton (J), les curieux détails relatés au sujet de l'histoire de l'éthérisation par M. L. Figuier (2), nous aideront beaucoup dans la tache délicate de rendre à chacun la part qui lui revient dans la découverte de la méthode anesthésique.
(Ij Défense des druila de Charles T. Jackson à la découvcrlc de l'rlhrrisatioii, par Joseph et Henry Lord. Paris, lS48. — Mémoire sur la dc'couvcrle du nouvel emploi dcCeihcraulfariquc, par Morlori, suivi des pièccsjustificalivcs. Paris, 1847.
(2) L. Figuier, L'cllidriHiltoti {Dcouvcrics scicnlifiqucs, t. IIF, p. 17U).
38 CRÉATION DE LÀ MÉTHODE ANESTilÉSIQUE.
§ I. — .%e(ion aiic?*<lsésique «iu |»roto\yile îr«yiOie et «!c î'éîlios*.
La matière médicale ne manquait pas d'agents énergi(]ues capalDles de déterminer une insensibilité profonde, et de réaliser ainsi, en partie, le but que se propose l'anesthésie chirurgicale ; mais la multiplicité de leurs effets, la persistance de leur action surtout, qui suffit pour mettre la vie en péril, ne permettaient pas de songer jamais à utiliser d'une manière générale leurs vertus stupéfiantes. Il fallait trouver une autre classe de modificateurs tout aussi énergiques, mais qui, pénétrant dans l'organisme sous la forme de vapeurs subtiles, ne fissent que traverser l'économie; provoquant une action vive, prompte, mais éphémère comme leur séjour; ayant dans leur nature tout ce qu'il faut pour procurer une anesthésie profonde, luais trouvant dans leur état physique, gaz, vapeurs insolubles ou peu solubles dans le sang, la cause d'une élimination incessante assez active pour détruire leurs effets au fur et à mesure qu'ils se produisent.
Le mode régulier de pénétration de pareilles substances dans Forganisme, c'est l'alisorption pulmonaire; leur mode régulier d'administration devait être l'inhalation, l^n remontant ainsi des effets vers leur cause, on est conduit à considérer les procédés par inhalation comme le principes d'une bonne méthode anesthésique. C'est à ce titre qu'un homme à la lois cliimiste et médecin, Beddoès, dont le nom s(3 trouve à la tête du mouvement médical, qui, vers la fin du siècle dernier, vulgarisa en Angleterre, comme moyen de traitement, l'aspiration de certains gaz, nous paraît être le promoteur de la méthode anesthésique.
On ne doit pas oublier pourtant (pTau moyen âge certaines recottes engourdissantes dont nous avons parlé, étaient déjà administrées par odoration. L'indication est plus explicite encore dans un passage fort cnrieu\ du livie de Jean-iîaptiste Pesta, SOI' la uKnjin naturelle. Dans un chaj^itro (jui a pour
ACTION Dl" PROTOXYDE d'AZOTE ET DE l'ÉTHER. 39
titre : Medicamcnta somnifcra^ l'autour di'crit de la manière suivante le mode de conservation et d'administration d'une teinture somnifère :
« Ces substances-étaient converties en essence, dit-il; celle-ci » doit être renfermée hermétiquement dans des vases de » plomb pour que la partie subtile ne s'en échappe point, car » sans cette précaution, le remède perdrait sa vertu. Au mo- » ment de s'en servir, on ôte le couvercle, et l'on porte immé- » diatement le vase, aux narines de la personne à endormir; )) elle aspire la partie la plus subtile de l'essence, et par ce )) moyen ses sens seront enfermés comme dans une citadelle, )> de telle sorte qu'elle pourrait être enterrée dans le sommeil » le plus profond, dont il ne serait possible de la tirer que par » la plus grande violence. Après ce sommeil, la personne )) n'éprouve aucune pesanteur de tête et n'a aucune connais- » sance de ce qui lui est arrivé. »
En présence de détails aussi précis, n'est-on pas tenté de croire qu'à cette époque l'alcool, et peut-être l'éther ou le cldoroforme, se trouvaient entre les mains de quelques initiés qui connaissaient leurs vertus stupéfiantes?
On trouve, dans un petit opuscule attribué à Albert le Grand, la formule d'une préparation qui rend la chose moins invraisemblable qu'elle ne le paraît au premier abord. Pour préparer un certain liquide, que l'auteur désigne sous le nom ^aqua ardens^ il recommande de distiller dans un alambic un mélange de vin foncé en couleui', de chaux vive, de sel commun, de tartre et de figues vertes, et de conserver le produit de la distillation dans un vase de verre (1). Nous ne savons quels peuvent être les résultats d'une semblable réaction ; du moins c'est là un moven d'obtenir de l'alcool à un haut désiré
(I) « Aquani ardenlem sic facias : Recipc vimim iiiyriiiii, spissiim, poleiis et velus et in uiia quarla ipsius distcmperabis viva; calciîS siilplniiis vivi, sulitilissimc puherisati lartaii de Ixuio \iiii> et salis coiniiiuiiis alhi i^iossi, postca poiics iti rucurbita borie liitala, cl dcsupcr posilu alcinbico, dislillaltis a(iiiniii ardciilciii <pi.Mii servare dcbcs iii vase vitrcu. » — Mbcni Magui lii'cr de ^iiirabUihas iiniii'li,(:&i[. iii-12, haii< pa^'iiialioii, de MDLV.
kO CRÉATION DK LA MÉTHODE ANESTÎIÉSIQLE.
de concentration, et capable, à une certaine température, de provoquer Fanestliésie par Vodoratioii.
Le fait lùt-il démontré, qu'il n'enlèverait rien au mérite et à l'originalité des vues du physiologiste anglais.
Vers 1795, Beddoès fonda par souscription une Institution pneumatique [Médical pneumatic Institution) dans un petit bourg situé aux environs de Bristol. Comment fut-il conduit à créer cet établissement ? Evidemment, Faneslhésie chirurgicale n'y était pour rien; on était à une époque où les inhalations d'éther, de même que celles d'air lixe (acide carbonique), jouissaient en Angleterre d'une certaine faveur dans le traitement de la phthisie et d'autres affections pulmonaires. Beddoès s'intéressait à cette innovation thérapeutique. 11 a même fait connaître quelques-uns des succès obtenus par Pearson et Thornlon, (jui expérimentaient plus spécialement cette méthode de traitement à laquelle leur nom est resté attaché. L'un d'entre eux, qui se rapporte plus spécialement à un cas de chirurgie, mérite d'être cité. Thornton, un jour, employa les inhalations d'éther pour obtenir le soulagement d'une inllammation très douloureuse de la glande mammaire. c( Je remphs une cloche de verre d'air atmosphérique, dit- )) il, et j'y fis brûler deux cuillerées à bouche d'éther. La )) malade inhala le produit i)endant deux minutes environ en » se tenant debout, jus(]u'à ce que le pouls s'eflaçât ; les yeux » s'obscurcii'cnt et ne représentèrent plus les objets de la )) vision. La face devint d'une pâleur mortelle; la malade finit )) par s'évanouir dans les bras d'une domestique. Au bout de » dix minutes environ, elle reprit ses sens ; le pouls était faible » et donnait 98 pulsations : pour la première fois depuis plu- ;) sieurs sfîuiaincs, la midado ne sentait ni chaleur ni oppres- )) sioii i\ la p ilriiie ( L . »
L'inhaliilidu proiluisit évidemment, dansée cas, la i)lupart des (dl'ets que nous connaissons aujourd'hui : un [)as de i)lus,
vl) Boui-suii, ont), cit., \k UO.
ACTION m PK()ï(»\Vi>K d'azote ET 1»E j/ÉTl!EI{. /| 1
et l'éthérisalion chirurgicale était trouvée. Mais il est bien rare que l'esprit humain arrive au but par la voie la plus directe. Sans doute, ce lut la connaissance des propriétés thérapeutiques de l'élher qui, au lieu de conduire à l'étude l)hysiologique de cette substance, fit naître le projet étrange, téméraire peut-être, de soumettre à rexpériinentati-on sur l'homme malade, pour en étudier les vertus curatives, les airs artificiels {on factitious airs) dont la découverte venait d'illustrer les noms de Cavendish et de Priestley.
Beddoès avait dans son Institution pneumatique un laboratoire pour la préparation des gaz, et un hôpital pour loger les malades qui devaient être soumis périodiquement aux inhalalions gazeuses.
Pour diriger son laboratoire, il fallait un chimiste habile. Guilbert, l'un de ses amis, lui proposa un jeune homme que le hasard lui avait fait rencontrer dans l'humble boutique d'un droguiste : c'est ainsi que liumphry Davy, à peine âgé de vingt ans, fut appelé, le 1" mars 1798 (1), à seconder les projets de Beddoés.
Le premier mérite de Beddoés avait été de fonder une Institution pneumatique; le second, celui de pouvoir y attacher un homme de la valeur de Humphry Davy.
Dans sa position nouvelle, Davy fut chargé spécialement de préparer les gaz et d'étudier leur action sur l'organisme. Le j)remier corps que le hasard des préparations soumit à son investigation fut précisément l'oxyde d'azote, celui qui exerce sur l'organisme humain l'action qui se rapproche le plus de l'action anesthésique. Les résultats obtenus [)ar le jeune chimiste avec le protoxyde d'azote, qu'il désigne sous le nom iVoxych; iiitreux, lui parurent assez importants pour en faire roltjet rriin travail publié en 1799 (*2). Ce mémoire est unc^ espèce de journal qui renferme la séi'ie d'épreuvf^s tentées p;ir
(1) Figuier, ouv. cit., l. \\\, p. i:)9.
(2) Davy, He:eayclics clinn. on iho (jazco'is ojyd vf azote, etr.
/it?. CRÉATION DE LA MÉTHODE ANESTHÉSIQUE.
Davy sur lui-même, soit avec le protoxyde trazole mélangé à Tair, soit avec le gaz pur.
Elles démontrent que ce gaz, pris en inhalation pendant quelques minutes, exerce une action sur les centres nerveux, caractérisée surtout par une tendance excessive à l'hilarité (d'où le nom de. gaz hilarant, qui lui est resté) et l'exaltation de la force musculaire.
Davy ne s'arrêta pas à cette remarque physiologique; il pensa qu'un modificateur aussi puissant pouvait hien n'être })as sans action sur l'exercice de la sensihilité, et que l'on pourrait peut-être, avec son aide, suspendre ou atténuer la douleur physique. L'expérience répondit à son attente; deux l'ois il parvint de la sorte à dissiper une violente céphalalgie, et une troisième ibis à faire disparaître une douleur violente causée par le percement d'une dent.
« La douleur, dit-il (J) , diminuait toujours après les quatre ou » cinq premières inspirations; le chatouillement venait comme » à l'ordinaire, et la douleur était pendant quelques minutes )) effacée par la jouissance. » A la suite de cette remarque, llumphry Davy, avec cette pénétration d'esprit qui n'appartient qu'au génie, prépare l'avènement de l'anesthésie chirurgicale dans la phrase suivante : « Le protoxyde d'azote pur » paraissait jouir, entre autres proi)riétés, de celle de détruire » la douleur; on pourrait probahlement l'employer avec avan- » tage dans les opérations de chirurgie qui ne s'accompagnent » pas d'une grande elîusion de sang. »
La constalation réilérée de phénomènes aussi singuliers, aussi nouveaux, captiva vivement l'attention; l'opinion s'en émût, cl pendant un certain temps l'Institution pneumatique (h' Clilioii dcviul un loyer oi^i l'amour de la science, l'intérêt <-'l la curiosité, altiraient les savants, les malades et même les poêles (l(! i'éj)()(jue. Les expériences de Davy furent répétées, mais avec des l'ésultats très variables.
{\) ligiiif-r, <)U\y. cit., t. 111, p. 2();3.
ACTION Di: PHOTOXVDE d'aZOTE ET DE l'ÉTHEU. /jS
Bientôt la nouvelle de cette découverte se réj3andit de l'autre côté du détroit et dans tout le continent. En France, Proust, Vauquelin, Thenard ; Berzelius en Suède, Pfair et Wurzer en Allemagne, recherchèrent dans les inhalations du protoxyde d'azote les effets constatés en Angleterre. Les uns, et c'est le plus grand nombre, furent assez heureux pour observer sur eux-mêmes l'action spéciale du gaz exhilarant; les autres ne ressentirent, tantôt qu'une saveur douceâtre au palais, tantôt rien du tout ou seulement de la gêne dans la respiration et un sentiment de compression au niveau des tempes. Une telle diversité d'action , attribuée avec beaucoup de raison à la pureté plus ou moins grande du produit; la menace d'accidents graves chez plusieurs personnes qui en essayèrent l'emploi, firent renoncer bien vile à l'usage du protoxyde d'azote. L'abandon de ce premier agent anesthésique fut précisément la cause du pas important qu'allait faire la science dans la voie toute tracée de l'anesthésie chirurgicale.
L'impulsion était donnée, la mode était plus que jamais aux inhalations gazeuses. Le protoxyde d'azote une fois abandonné, il fallait le remplacer par un agent moins irritant, moins indocile et tout aussi capable de procurer ces rêves délicieux, cette gaieté folle, qui étaient le principal mobile de recherches poursuivies surtout par des étudiants ou des garçons de pharmacie. Sans doute, bien des essais infructueux furent tentés, mais un jour vint à l'esprit de l'un d'eux l'idée de respirer les vapeurs dégagées par l'éther sulfurique.
On ne sait ni par qui, ni dans quelle circonstance, l'éther fut ainsi substitué au protoxyde d'azote. On conçoit sans peine d'ailleurs qu'un liquide séduisant à l'œil, volatil, chaudement aromatique comme l'éther sulfurique, dut ôtr(3 l'un des premiers ta tenter le zèle de jeunes gens plutôt en quête d'émotions que de déconvortes scientili(jues. Toujours est-il certain ([\\v « queh[U('s anm-es après l'abamb)!! d'i protiïxyfbMl'azote, les » élèves (!(.' «liiini*', dans les C(jui's publics, his ap{)r(Milis, dans » les laboratoires (le pbarmacie, ('HaitMit dans rbabilu<le de res-
lih CUÉATIO» DE LA MÉTHODE ANESTllÉSJyiJE.
» pircr des vapeurs d'élher comme objet d'amusement, ou pour )) se procurer cette ivresse de nature si spéciale qu'amenait » l'inspiration du protoxyde d'azote. La tradition qui confirme » cette pratique est encore vivante en Angleterre et aux Etats- » Unis (1). »
A côté de ces souvenirs qui établissent une notoriété d'assez vieille date, la science avait consigné dans ses annales, durant la longue période qui s'étend de l'école de Beddoès à la découverte de la méthode anesthésique, un certain nombre de faits qui mettaient hors de doute, non pas seulement les vertus enivrantes, mais l'action profondément stupéfiante de l'élher sulfurique.
Orfila (2), ayant introduit dans l'estomac d'un chien une demi-once (15 grammes) d'éther sulfurique, l'avait vu tomber, avant de mourir, dans un état complet d'insensibilité, précédé d'un affaiblissement musculaire très prononcé.
La même influence fut constatée par R. G. Brodie (3) sur un cheval auquel on avait administré une certaine dose d'élher. Giacomini avait aussi remarqué (4) que si l'on fait inspirer de l'élher à des lapins, ils restent pendant quelque temps éblouis, abattus, bouleversés, puis ils chancellent et deviennent soporeux. Le même auteur ajoute que, chez l'homme, l'éther à dose modérée produit de la chaleur, de la sueur, l'élévation du pouls, une légère surexcitation cérébrale; à une dose })lus forte, il détermine une espèce d'ivresse de peu de durée, avec torpeur dans les membres.
Nous avons déjà r.q)porté l'observation si intéressante de ïhornlon.
Dès l'année 18 18, un article sur les propriétés stupéfiantes
(1) Fignior, ouvr. cit., t. UI, p. 207.
(2) Oïlila, Toxicolof/ic générale, 4^' édition, l. U, p. 'iSl. (.S) Journal de médecine de l.croux, t. XXVI, p. 32.
(4) Traité philisophifiuc cl cxpcrimcnlal de mnlière médicale et de thérapeutique, par Cl. A. (iiacoinini, prufcssciir à rmiivcrsitc do ravit-, public en l'raiirais dans V Encyclopédie des sciences mcdicalcs, 183'J, p. o7.
ACTION DU PROTOXYDE d'aZOTE ET DE l'ÉTHER. /|5
(Je l'étlior fut publié dans un journal anglais (1); on y Irouve racontée l'histoire d'un gentleman qui, pour avoir res})iré des vapeurs d'étlier, tomba dans une léthargie profonde qui dura trente heures et menaça sérieusement sa vie.
Un autre journal anglais rapporte l'histoire de la servante d'un droguiste qui fut trouvée morte pour avoir respiré les vapeurs d'élher émanées d'une jarre accidentellement brisée dans la pièce où elle se trouvait couchée. On trouve aussi, dans Christison, le fait plus significatif encore d'un jeune homme qui tomba dans un état complet d'insensibilité après avoir respiré un air fortement chargé de vapeurs d'élher sulfurique. Il resta dans un état apoplectique pendant quelques heures, et il aurait probablement succombé, si, a[)rès s'être aperçu de son élal, on ne se fût hâté de le transporter à l'air libre (2).
M. le professeur Cruveilhier nous a parlé d'un cas de sa pratique dans lequel il a observé tous les phénomènes de l'anesthésie quelque temps avant la découverte de l'éthérisation : c'était vers 1837. Il s'agissait d'une dame du plus grand monde, fréquemment exposée à de violenls accès de suftocation. L'éther pris en inhalation était le seul moyen d'obtenir du calme; aussi, chaque fois que le mal reparaissait, la malade, d'elle-même, s'emparait d'un flacon d'éther dont elle as[)irait avidement les vapeurs jusqu'à ce qu'il survînt un somnuM'l profond avec anéantissement complet et [)erte de connaissance.
§ II. — I*i'oiMicr.»» OKMaiM (rancstli^'«>iic eliiriirj^U'iilc avec le protoxyde
«l'axotc ot réflior.
Malgi'é des enseignements aussi [)récis et dont il nous est si facile, après coup, de mesurer la portée, aucune tentative d'anesthésie chirurgicale ne fut faite à celte époque.
(I) Quailerly Journal of fcienca, 1818.
f2) ('hri«li«<ori, Ot poisons, 2'' '''«liiion. Edimbourg^, \H'\0, p. 804.
hiS CRÉATION DE LA MÉTtlODE ANESTHÉSIQUE.
Le temps iVélait pas venu encore d'accorder à ces faits toute leur signification.
Il y a pourtant un iiomme dont les vues éminemment pratiques méritent une mention spéciale. C'est cet Anglais, M. Hickman, chirurgien de Londres, dont les propositions furent si mal accueillies, malgré les observations du baron Larrey,par l'Académie royale de médecine. Notre confrère de Londres avait adressé en 1828, au roi Charles X, une lettre, renvoyée aussitôt à l'examen de l'Académie, dans laquelle il annonçait avoir trouvé le moyen de rendre insensible pendant les opérations les plus longues et les plus délicates. Le procédé indiqué sommairement par l'auteur consistait à faire pénétrer méthodiquement et par inhalation certains gaz dans l'organisme. De nombreuses expériences tentées avec succès chez les animaux servaient de base à sa proposition (I).
C'est avec regret (jue nous rappelons ici la mesure peu libérale que l'Académie crut devoir prendre en cette circonstance. Sous ce rapport, nous nous associons hautement aux sentiments de M. Gérardin (2), ipii eut la bonne pensée de sauver de l'oubli le nom de M. Hickman au moment où furent annoncés les premiers succès de la découverte américaine. Il est vrai que s'il faut s'en rapporter à un travail ultérieur du même expérimentateur, relatif à divers moyens d'abolir la conscience (3), il avait surtout en vue l'acide carbonique; mais il ajoute quelques autres composés capables de produire l'asphyxie. Rien ne permet d'aiïirmer ({u'il ne s'agissait point, sous cette dernière dénomination, de l'éther sulfurique, dont le rôle était confondu, (huis le principe, avec celui des agents asphyxiants. Dans cette hypothèse, un simple vote favorable de
(1) Extr.'iit (lu procès-verbal de la séance du ^8 septembre 1 828, dans laquelle M. «iérarditi rendit compte de la lettre de M. Hickman. {liuUelin de V Acadcinic do mrdeciiie, t. Xll, p. 418).
(2) liitllclin de r Académie de médecine, t. Xll, p. 396. (I) Tlw f.anrct, 27 mar^ 18 47.