EXPÉRIENCE AVEC LE GAZ HILARANT
l'Académie eii( peut-être avance de vingt ans Favénement de ]a méthode anesthésique et doté la France d'une grande découverte.
L'honneur d'une première tentative puhlique et authentique d'anesthésie chirurgicale, à l'aide des moyens nouvellement découverts, revient tout entier à un ohscur dentiste de Hartford, petite ville du comté de Gonnecticut.
Horace AVells (1), qui avait résidé quelque temps à Boston comme associé du dentiste Morton, avait pu se mettre au courant de ce que Ton connaissait sur les propriétés du protoxyde d'azote et de l'éther sulfurique.
De retour dans sa ville natale, en 18/i/i, il conçut le projet de faire des expériences sur l'homme, et spécialement de vérifier, après quarante-cinq ans, la réalité de la proposition de llumphry Davy, relative aux effets anesthésiquesdu protoxyde d'azote. Pourquoi choisit-il ce gaz oublié depuis longtemps, de préférence à l'éther, qui jouissait à cette époque dans les boutiques de pharmacie, les ateliers de dentiste, d'une séduisante |)opularité? Tout porte à croire que les cas de mort accidentelle dont nous avons parlé plus haut, que l'histoire de jeunes gens ayant succombé après avoir respiré pendant trop longtemps des vapeurs d'éther dans les laboratoires, avaient fait, à ce dernier, la réputation d'un agent beaucoup plus dangereux que l'oxyde de carbone. Toujours est-il que le choix de Wells se porta sur le gaz hilarant. Le premier essai fut tenté sur lui-même; il respira de ce gaz, et au bout de quelques inspirations, il [)ut se laire arracher une dent sans éprouver la moindre douleur. La même expérience fut répétée, et toujours avec le même succès, sur douze ou quatorze de ses clients. C'est à ce moment qu'enhardi par ses amis, et sur le conseil d'un certain docteur Marcy, le dentiste de Hartford
(1) Voyez, pour les détails des expériences d'Horace Wells : Calijjnani's iMcsïençjer, 28 février 1847 ; lioslon medicul and surgical Journal, décembre 1S-4G -, ou bien Journal des connaissances médico-chirur g icales , l'^' semestre, 1847, p, 9'i4, et eiilid Jinllf'iiv dr V Académie royale de médecine, t. \ll,p.304.
aurait substitué l'étlier au protoxydc d'azote dans une opération non spécifiée, pratiquée chez ]c docteur Marcy. On ignore le résultat qu'il en obtint; il est probable (ju'il lut négatif, d'autant plus qu'après cet essai, Horace Wells, sur un nouvel avis contradictoire, renonça désormais à Félber comme étant un agent trop actif.
Les succès obtenus par le dentiste étaient encourageants; il résolut de les faire connaître et de les renouveler devant la Faculté de Boston. Enhardi encore parles conseils de son ancien associé Morton,ilse rendit chez un professeur de cette Faculté, le docteur George Haywart, qui accueillit avec faveur sa proposition; mais il ne put y donner suite, faute d'opéi'ation ù pratiquer. AVells fut plus heureux auprès d'un autre professeur, le docteur Warren. « Tenez, lui dit-il, cela se rencon- » tre à merveille; nos élèves se réunissent ce soir pour s'amu- » ser à respirer de Tétlier; vous profiterez de l'occasion, et » vous trouverez là des spectateurs tout prêts pour une expé- » rience publique. Préparez donc votre gaz et rendez-vous à » ramphithéàlre; nous ferons l'essai sur un malade à qui l'on )) doit extraire une dent (J). » Les préparatifs de l'opération furent exécutés comme il en avait été convenu, en présence d'un auditoire aussi nombreux que peu disposé à l'indulgence, (ihacun juge de l'émoticn du pauvre dentiste. Lui-même se chargea d'administrer le gaz et de pratiquer l'opération, llélas î au moment du triomphe, un cri perçant de douleur vint renverser toutes ses espérances! Ce fut avec pein(^ qu'il parvint à s'échapper au milieu des hourras et des siilïets de l'assemblée. La cause du protoxyde d'azote, comme agent anes- Ihésique, était définitivement perdue. Quant au malheureux Wells, sa déconvenue le rendit sérieusement malade. Revenu à la santé, il renonça à de nouvelles tentatives, ne voulut plus même arracher (h' (h'uls, et se mit à la tête d'une exposition d'oiseaux.
(l) Fiijnicr, ouvr. cil., ]>. 219.
PREMIÈRES EXPÉRIENCES AVEC l/ÉTlIEn. 8Ô
Vue expérience de linsaid, faite avec l'éther deux ans avant cet échec, devait au contraire être suivie des plus heureuses conséquences. Le docteur Charles Jackson, reçu docteur en 1829 à l'université de Harwart, étaitvenu passer quelques années tant à Paris qu'à Vienne afin de se perfectionner dans son art, et surtout de satisfaire le goût prononcé qu'il avait pour la chimie et la géologie. Revenu en Amérique, il ahandonna hienlôt la pratique médicale peu compatihle avec la nature de son esprit, pour se livrer entièrement à l'étude de la chimie et de la géologie. C'est à ce douhle titre qu'il ne tarda pas à se faire une certaine réputation aux États-Unis, et même en Europe, et qu'il fut nommé inspecteur des mines du Michigan. Plein d'ardeur pour la science, il enseigna puhliquement la chimie et ouvrit un lahoratoire dans lequel un grand nomhre d'élèves venaient s'exercer aux manipulations.
Jackson avoue qu'à cette époque (1) il connaissait l'ivresse particulière déterminée par la vapeur d'éther. Une expérience lui avait même appris qu'elle pouvait être accompagnée de perte de connaissance. Sur ces entreiïutes, il se présenta une occasion qui lui parut favorable à l'emploi de ces vapeurs, mais dans un but bien singulier et plus digne d'un chimiste (jue d'un physiologiste.
In jour que, pendant l'hiver dé iSlii à 18/j*2, il préparait du chlore pour une leçon qu'il devait donner à l'Association charitable de Massachusetts, il aspira une (juantité considéral)le de ce gaz émané d'une grande bouteille accidentellement brisée. Pour remédier à l'irritation violente qui en fut la suite, Jackson imagina de respirer des vapeurs d'éther et d'ammoniaque, non pas [)récisément dans le but de calmer la douleur, mais dans l'espoir que, j)ar une double combinaison, l'hydrogène de l'éther formerait avec le chlore de l'acide chlorliydri(iue, leipicl sérail iiinnédiatement fixé par Tanimo-
(I) Les dc'tails reLilils à ces fiiils peu ((iiiiujs soiil raronlés i)ar l'auliiir lui-même dans doux lettres adressées, l'une au doetcur Martin Cay, l'autre ù M. Jose[)h Haie Ahhod ^Drfciisp clc Jachson , Ment, cit., |(. 100 cl 127).
Iliaque. Quoi qu'il en soit, l'étlier procura du soulageinenj ; son usage fut continué, et des pliénomènes d'un autre ordre ne tardèrent pas à se produire. (( Mes pieds et mes jambes, écrit-il, étaient engourdis et insensibles; il me semblait que je llotlais dans l'air; je ne sentais plus la berceuse sur laquelle j'étais assis, ma gorge et ma poitrine ne me faisaient plus de mal; je me trouvai enfin pendant un espace de temps que je ne puis définir dans un état de rêverie et d'insensibilité. Lorsque je revins, j'avais toujours des vertiges, mais point d'envie de nie mouvoir; la toile qui contenait l'étlier était tombée de ma bouche; je n'avais plus de douleur dans la poitrine ni dans la gorge, mais je ressentis bientôt un tremblement inexplicable dans tout le corps ; le mal de gorge et de poitrine revint liientôt, cependant avec moins d'intensité qu'auparavant (1). »
Il paraît que dès ce moment le problème de l'anestbésie chirurgicale fut théoriquement résolu dans l'esprit de Jackson. « Gomme je ne m'étais pas aperçu, continue-t-il, de la douleur, non plus que des objets extérieurs, peu de temps avant et après que j'eus perdu connaissance, je conclus que la paralysie des nerfs de la sensibilité serait si grande tant que durerait cet état, que l'on pourrait opérer un malade soumis à l'influence de l'éther sans qu'il ressentît la moindre douleur (2). »
Cette vue si nette, si précise de la valeur des vertus de l'éther appliquées aux opérations, remonle à l'année i8/i2. N'y a-l-il [)as lieu de s'étonn(U', quand on songe à l'épo- ([ue de la première éthérisation , de voii- ainsi confinée dans le domaine improductif de l'observation personnelle, pendant [)lus de quatre années, une idée ({ui doit agiter le /nonde scientifitjue et clianger la face (io la chirurgie! Il faut voir dans Jackson un de ces esprils spéculatifs peu soucieux d'applications pratiques; hardis et féconds quand il s'agit de, déductions théoriques, impuissants ou inactifs
(I) bi'fciist' do .lachson, Metit. cil., p. \2'^. {■>) Uni.