‹ Traité d'anesthésie chirurgicaleChapitre 19 sur 123 · PREMIÈRES EXPÉRIENCES AVEC L*ÉTHER · texte numérisé non relu

PREMIÈRES EXPÉRIENCES AVEC L*ÉTHER

quand il s'agit d'en faire la vérification et de leur donner la vie, à moins d'admettre que le long espace de temps qui s'est écoulé entre l'époque de ses premières impressions et le moment où il jugea à propos de les faire connaître, n'ait contribué à grandir dans son esprit, à son insu, l'importance attachée par lui d'abord à ces premières recherches. Ce n'est, en elTet, que dans le courant de l'année 18/i8, à l'époque où les droits à sa découverte lui étaient contestés, que Jackson décrivit si bien, dans une lettre datée de Boston, le 18 juin ISliS, les phénomènes et la marche de l'éthérisation, constatés huit années auparavant.

Les convictions de Jackson n'aboutirent dans le principe qu'à hii fairf^ conseiller, quand l'occasion s'en présentait, l'usage (le l'éther pour des opérations de mince importance. C'est ainsi qu'au mois de février I8/46, il le proposa à l'un de ses élèves, nommé Joseph Peabody (1), au moment où ce dernier se faisait magnétiser daiis l'espoir de se faire arracher une dent sans douleur. (( Si vous voulez vous faire arracher une dent sans douleur, lui dit Jackson, prenez du mesmérisme, que j'ai enfermé dans une bouteille, dans l'autre chambre, sous forme d'éther sulfurique. » L'élève résolut de tenter l'expérience; mais pendant qu'il préparait de l'éther à cet effet, des influences de famille, des renseignements puisés dans les ouvrages scientifiques de l'époque, qui tous signalaient cet a^ent comme très dangereux, modifièrent sa déterminalion et l'empêchèrent de mettre à profit les conseils d«' son maître.

(Juelquos mois plus tard, le hasard fournil à Jackson une occasion plus favorable dans la personne de l'un de ces hommes actifs, entreprenants et toujours prêts à s'unir à l'homme de génie, pour lui prêter à gros intérêts l'appoint (jui lui manque. Afin de ne pas alfaiblir l'intérêt qui se rattache à l'entrevue dans hupicllc fut décidée la première éthérisation, tant

^^1) A/fiilari' .le .I«.<(.|.|| l'cil.o.iy J >c['(>nso dr .l(icl{son, Mni>. cil., \). 107).

52 CRÉATION DE LA MÉTHODE ANESTlIÉSIQrE.

au point de vue historique qu'au point de vue des droits respectifs de Jackson et de Morton à cette découverte, nous croyons devoir reproduire la déposition assermentée d'un dos témoins oculaires, qui tous, du reste, d'accord sur le lait, ne varient entre eux que par la mise en scène ou l'étendue des détails.

Pendant le mois de septembre I8/1O, (leorge O'Barnes (1), étudiant en chimie chez le docteur Jackson, était à travailler dans l'arrière-chambre du laboratoire, lorsque M. W. T. G. iMorton passa par celte chambre, sans doute pour se rendre dans la maison qui louchait le laboratoire; il revint bientôt ayant en main un sac de gonuue élastique appartenant au docteur Jackson. Gomme il se dirigeait vers la salie où se trouvent les appareils, O'Barnes entendit le docteur Jackson lui demander ce qu'il voulait faire de ce sac. Ilrépondit qu'ayant une malade tout à fait réfractaire, qui ne voulait pas se laisser arracjjer une dent, il voulait agir sur son imagination de manière qu'elle lui laissât faire l'opération; il voulait remplir le sac d'air, voulant dire, à ce que l'on crut comprendre, de l'air atmosphérique.

<i Je crois, monsieur Morton, ajouta Jackson, que votre projet est bien absurde (sic). Votre malade ne se laissera pas tromper de cette manière, et vous n'arriverez à aucun autre résultat (jue celui de vous l'aire dénoncer comme un imposleur...

— Je ne crois pas cela, reprit Morton, je crois qu'avec un sac bien rempli d'air sous mon bras, je lui ferais accroire k)ut ce que je voudrais. »

En disant cela, il mit le sac sous son bras, et le pressant plusieurs fois avec son coude, il lui montra la manière dont il voulait le faire a^ir.

(( Si je j)Ouvais seulement réussir à lui faire ouvrir la bouche, dit Morlon, j(; lui arracherais sa d(mt. l^n homme n'a-t-il pas

(I) A/Jidavil de Cenr;;<' 0"l'.;ini('s, de riymoutli (Dcfensc de Jarksou, Mem. cil..,

riiE.uiKUES ExrÉiuBNCKS AVEC l'étiier. 52i

saii^iK' jusqu'à ce que la mort s'ensuivît par le seul eOet de son imaiiinalion? »

Gomme il continuait à détailler son expérience, le docteur Jackson l'intcrrompil, et lui dit :

« Ah ! bah! je ne pense pas que vous croyiez de semblables histoires; je vous conseille d'abandonner Tidée que vous avez de tromper vos malades par le moyen de l'air atmosphérique ; vous ne réussirez (pi'à vous faire du tort. »

M. Morton répondit :

(( Je m'en soucie peu; je ferai toujours mon expérience avec l'air atmosphérique. ))

M. Morton quitta le docteur Jackson et la chambre où se trouvaient les appareils, dans laquelle la dernière partie de cette conversation avait eu lieu; il se dirigeait de la chambre de devant vers la porte qui donne sur la rue en balançant de sa main son sac de gomme élastique.

Le docteur Jackson le suivit, prit le sac de ses mains et le jeta à terre.

d Maintenant, Morton, lui dit-il, je puis vous indiquer quelque chose qui produira un effet réel. Allez chez l'apothicaire Burnett, achetez de l'éther sulfurique très fort. Plus il sera fort, mieux il vaudra. Versez-le sur votre mouchoir, et faites bien attention qu'elle respire convenablement. En une ou deux minutes, vous produirez une parfaite insensibilité.

— De l'éther sulfurique? dit Morton. Ou'est-ce que c'est? Est-ce un gaz? En avez-vous un peu? montrez-m'en? »

Le docteur Jackson alla vers raj)pareil et en tira une bouleille d'éther sulfurique. M. Morton l'examina, le sentit comme s'il n'en avait jamais vu, et dit :

— H possède une singulière odeur. Ëtes-vous bien sûr que cela produira Tcfhq désiré?

— iJui, i('j)()ii(lii je docteur Jackson, j'en suis persuadé. » Morloii, iinii roiivaincn, interroge les (''lèves du laboraloire

pour savoii" si l'iMnploi de ce nouvel agent est l'éellemenl san^ danger.

bli CRÉATION DE LA MÉTHODK A^ESTIIÉSIQUE.

(( Est-ce que cela ne fera pas de mal aux malades? lenr

dit-il. »

Le docteur Jackson raconte alors sommairement ses i)ropres expériences et les effets qu'il avait produits; il annonce que les malades, après avoir respiré de l'éther une douzaine de fois, s'atïaisseront insensiblement sur leur chaise.

« Vous pourrez alors, dit Jackson, faire ce que vous voudrez d'eux; ils ne s'apercevront de rien et ne souffriront nullement; vous enlèverez leurs dents à loisir. L'éther ne fera aucun mal, je vous l'assure. »

Le docteur Jackson, tout en prenant la responsabilité sur bli, conseille à M. Morton d'essayer l'éther sur lui-même, en disant (|ue c'était le plus sur moyen de se convaincre de son etficacité.

Morton promit de le faire.

Au moment où il était sur le point de partir, Jackson lui remit un appareil dont il pourrait faire usage, et composé, dit Morton, d'une bouteille et d'un tube.

Le dentiste partit. Les étudiants qui étaient dans le laboratoire conversèrent longuement sur cette expérience, et l'un d'eux ayant demandé si Morton réussirait :

« Certainement, répondit Jackson avec beaucoup de confiance, s'il suit mes instructions. »

Muni de l'appareil que lui avait contié Jackson, Morton se procura chez Burnelt de l'éther rectifié, s'enferma dans son cabinet, s'assit dans un grand fauteuil et tenta l'expérience. Le résultat lui parut satisfaisant; il résolut d'en essayer chez le premier client qui se présenterait à son cabinel. L'occasion ne se fit pas nltendre. Le même jour, W septembre, à neuf heures du soir, un liabitant de Boston, nommé Eben Lrost (1), se présenla cliez k dentiste, souffrant du plus vioicnl mal de dent. Morton prit son mouchoir de |)0che, y versa une certaine (|uanlité d'étber dont il fit aspirer les vapeurs au

(I) Moi ton, Mém. cil-

TREMIKRES EXPÉUIENCKS AVEC I.'ÉïilER. Ô3

malade. Au bout d'une domi-iiiinuto, la dent |)Utêtro enlevée, en présence du sieur Hayden, sans causer la moindre douleur.

Le lendemain, Morton s'empressa d'annoncer à Jackson son succès de la veille. Celui-ci, au témoignage de lous les élèves du laboratoire, n'en parut nullement surpris; il semblait, au contraire, attendre ce résultat. Norton se proposait de compléter sur ses clients la conquête de l'étbérisation; mais Jackson lui fit entendre qu'on ne croirait pas aux propriétés de l'éther tant qu'il serait appliqué à des opérations insignifiantes comme l'extraction d'une dent, pendant laquelle il arrive assez souvent que le malade déclare n'avoir rien senti.

(( H faut que vous alliez au docteur Warren , lui dit Jackson, et que vous lui demandiez la permission d'administrer do l'éther à l'hôpital général de Massachusetts, et, si cela est possible, tâchez de l'employer dans une opération sérieuse. »

Morton, peu soucieux de divulguer un secret dont il voulait l'aire son profit, fit d'abord beaucoup d'objections pour éviter d'aller à l'hôpital. Il demanda s'il n'y avait pas moyen d'ajouter à l'éther ({uelque chose qui en masquât l'odeur.

(( Oui, répliqua Jackson en souriant, quelque essence française, comme rimile de néroli, peut remplir ce but; il restera un parfum agréable sur le malade, qui conservera l'odeur des roses (1). )) Néanmoins, après quelques débats, Morton, sur l'instance de Jackson, promit de se rendre à l'hôpital. 11 s'adressa au docteur Warren, qui consentit à lui fournir l)i(3ntôt l'occasion de faire une expérience.

En attendant , les éthérisations se multiplièrent dans le cabinet du dentiste mais avec des succès divers. Chez un jeune garçon (2), il ne survint d'autre effet qu'un malaise accomj)agné de vomissements. On fut obligé de reconduire le j)etit malade en voiture; un médecin, appelé en touli; liàte,

(1) Défense df; Jacicwit , Mrni.cti., \>. 213

56 CRÉATION DE LA MÉTliODi: ArSESTllÉSlQUi:.

déclara (ju'il avait été empoisonné. La ramille s'en plaigniL La justice était sur le point d'informer, quand le ])ruit d'autres succès vint faire une heureuse diversion en faveur de Morton. Porté ta attribuer à l'appareil que lui avait donné Jackson une part dans les insuccès, il lui substitua un tube de verre, de forme conique, dans l'extrémité évasée duquel il introduisait une éponge saturée d'éther. Cette modification ne donna pas les bons résultais qu'en attendait l'auteur.

Enfin, le \fi octobre 18Zi(5, le chirurgien interne de Thopilnl général de iMassachusetts, M. ileywooil (1), ()révint Morton, de la part du docteur Warren, qu'il pouvait se r(Midre à l'hôpital le vendredi 17 octobre à dix heures du maJin, pour administrer à une personne (jui devait èlre opérée à ce moment la préparation inventée pour diminuer le sentiment de la douleur.

Morton, agité, inquiet, peu satisfait des appareils qu'il possédait, (MTij)loya le temps qui le séparait encore du moment décisif à es(juisser des appareils, aidé des conseils du docteur Gould. Le jour venu, M. Chamberlain, fabricant d'instruments, à qui la construction d'un nouvel appareil avait été confiée, fut peu exact. Dix heures étaient sonnées, et M. Warren, ne comptant plus sur l'éther, se disposait à commencer l'opération, lorsque Morton entra tout essoufllé. En présence d'une foule d'étudiants dont l'impatience élait à peine contenue, et la curiosité piquée au [)lus haut point, Morton, à l'aide de l'appaieil à deux tubulures qui porte son nom, administra lui-même l'éther. Les clfets ne se firent pas attendre : au moment jugé convenable, l'opération fut {)ratiquée, et le malade, interrogé au réveil par M. Warren, déclara n'avoir rien ressenti.

Le joui" suivant, 1S octobre, une nouvelle opération fut exécutée au même hôpital, ])ar le docteur llayward, sur une femme (|ui jxtrlait une tumeui- au bras. C(îlle fois, les inhalations lui'ent continuées pendant la durée de l'opération.

(I; Défense de la. ksun, M cm. cit., [-y f>0 .

rUEMlÈHES EXPÉIIIKNCES AVEC l'ÉTHER. 57

Il n'y euL aucune manifestaliou de douleur, mais seulement quelques murmures attribués par la malade aux eiïets d'un mauvais rêve.

Le problème de l'anestbésie chirurgicale était définitivement résolu.

Toutefois la préparation de Morlou n'était encore qu'un arcane. Les chirurgiens de l'hôpital, MM. Warren et Hayward, d'un commun accord, ne crurent pas devoir continuer à faire usage d'un agent dont ils ignoraient la nature. Communication fut faite à Morton de cette détermination. A grand'peine il se décida à révéler son secret, dans une lettre adressée à M. Warren, au personnel médical de l'hôpital de Massachusetts.

A partir de ce moment, les expériences de Morton furent continuées librement à riiôpilal et ailleurs.

Le 7 novembre, une résection partielle de la nulclioire inférieure fut pratiquée par M. Warren sur un malade dont les douleurs furent remarquablement allégées. Le même jour, une amjiutation de cuisse fut pratiquée par M. Hayward. Dans ce cas, la respiration de la vapeur éthérée réussit com[)létement à empêcher la douleur de l'opération, et le malade déclara qu'il ignorait si on lui avait fait quelque chose (1).

Morton, dés le premier jour, n'avait vu dans le pouvoir assuré d'anéantir la douleur qu'une bonne affaire à poursuivre ; aussi son premier soin fut-il de monopoliser à son [irofit les bienfaits de l'élhérisation.

11 rencontra dans Boston une nature bien capable de seconder ses vues, M. IL Eddy, dont il ne tarda pas, d'après plusieurs témoignages (2), à faire un associé. Celui-ci con-

(1) Los tlélails relatifs à ces premières opérations pratiquées sous l'influence de l'élhcr sont extraits d'un article publié par M. Warren dans le /?o,s/on médical nud chirurgical Journal, et qui a pour titre : «Origin of inhalalion of elhcrcnl rapour for Ihc prévention of pain in surr/ical opérations. «

(2) Afjidnriis de don Pedro Welsou et de Joliri Hunt {Défense de Jarlaon, Mém. cit., p. 70 ft 81).

58 CKÉATIO.N IJE LA MÉTHODE Â?sESTHÉS10lK.

seilla à Mortoii do prendre une patente, mais d'y faire (igurer à côté du nom peu connu de Morton celui de Jackson. Luimême se cliargea d'en parler h ce dernier. » Il le trouva, ditil, imbu d'anciens et vains préjugés contre les brevets, et il s'elforça de les combattre. » Connaissant les scrupules qui retenaient Jackson, l'habile homme d'affaires le pressa de renoncer à ses objections, et de conclure une association avec le docteur Morton, en lui assurant que les statuts de la société médicale de Massachusetts ne s'y opposaient pas, mais surtout en lui laissant entrevoir qu'en abandonnant à Morton la propriété de la patente , il perdrait tout droit à une découverte dont Morton seul serait réputé l'auteur. Jackson, ^eu sensible à Fappàt du gain, ne put résister à la crainle d'être dépossédé de ses droits d'inventeur, et le mardi malin 27 octobre, une patente fut demandée aux noms collectifs de Jackson et de Morton, avec la clause spéciale qu'un bénélîce de 10 pour 100 serait prélevé en faveur de Jackson sur la vente des licences. S'il faut en croire le Médical Timcs^ ce brevet vient d'être renouvelé en faveur de Morton, à l'exclusion des droits de Jackson, par le comité des patentes, donnant pour motif de cette détermination, la pauvreté de Morton, (|ui avait fait de grands sacrifices pécuniaires pour sa découverte (1).

Rendons justice au désintéressement de Jackson. Morton, ayant adressé à son associé un bon représentatif de la part du bénéfice qui lui revenait, celui-ci le déchira, comme il refusa plus lard les sommes d'argent provenant de la même source et déposées pour lui chez Eddy.

Peu de jours après, Jackson, dans la pensée sans doute de sauveganh'i- des di'oils auxquels il venait do faire un si |)énible sacrifice, adressa de Boston, à la date du 13 novembre 18/i(), à l'Académie des sciences de Paris, un pa(juet ('.aclirh', (pii fui (uivcrl le 18 janvier 18/i7, à la iiMinélc de

(I) Tr.idiiit dans hi Gazelle mcdwalc de Paris, 18GI, p. 421.

PllEMlKHKS E\PKHIE>;CES WEC l/ÉTHEH. 5^)

M. Élie de Heauinunt. Il coiileiiait, dans les termes suivaiils, l'exposé de la découverte américaine :

(( .le vous demande la permission de conmumiquer, par votre intermédiaire, à l'Académie des sciences, une découverte ((ue j'ai fait(i et que je crois importante pour le soulagement de l'humanité souffrante, et d'une grande valeur pour l'art chirurgical.

» 11 y a cinq ou six ans, je reconnus l'état particulier d'insensibilité dans lequel le système nerveux est plongé par Tinhahition de la vapeur d'éther sulfurique pur que je respirai en grande abondance, d'abord par forme d'expérience, et plus lard dans un moment où j'avais un rhume très fort causé par l'iidialation du chlore. J'ai tiré dernièrement un parti utile d<' ce fait en déterminant un dentiste de cette ville à adm'inistrer la vapeur (féther aux personnes auxquelles il devait arracher des dents. On observa que ces personnes n'éprouvèrent aucune douleur dans l'opération, et ([u'il ne résulta aucun inconvénient de l'administration de la vapeur d'éther.

» ,Ie priai ensuite ce dentiste d'aller à l'hôpital général de Massachusetts, et d'administrer la vapeur d'éther à un malade auquel on allait faire subir une opération chirurgicale douloureuse. Le résultat fut que le malade n'éprouva pas la moindre douleur et alla bien ensuite. Une opération à la mâchoire, ramputation de la jambe et la dissection d'une tumeur ont été faites sur différents malades avec le même succès, et toujours sans douleur. Les malades ont eu des convalescences remar- (juahlement faciles et sans secousse nerveuse.

» .le désirerais que l'Académie des sciences voulût bien nommer une commission chargée de faire les expériences n(''cessaires pour constater l'exactitude des assertions que je vous adresse sur les effets merveilleux de l'inhalation de la vapeur d'éther.

» On peut res[)iit'r très commodément cette vapeur en plongeant urif; grande éponge dans Téther, la plaçant dans un tube coniijiic court on d.iu^ nu f'utonnoir, et aspirant l'air

(iO CIlÉAilU.N J)E LA MÉT11UD1>: ANESTlIÉSKjUi:.

almospliériquo dans les poumons à travers l'époni'c saturée d'éllier. L'air peut ensuite être rejeté par les narines, ou bien on peut mettre des soupapes au tube et à l'entonnoir, de manière que l'haleine ne sorte pas à travers l'éponge, où elle affaiblirait Téther par la vapeur d'eau qu'elle renferme.

» Au bout de quelques minutes, le malade tombe dans un état de sommeil très particulier, et peut être soumis à toutes les opérations chirurgicales sans éprouver aucune douleur; son pouls devient un peu |)lus rapide, et ses yeux brillent comme par l'eflet d'un état particulier d'excilation. En se remettant au bout de quelques minutes, il vous dira qu'il a dormi ou qu'il a rêvé.

)) Si l'éther est faible, il ne produira pas l'eiret qui lui est propre. Le malade sera seulement enivré et éprouvera ensuite un mal de tête sourd. On ne doit, par conséquent, faire usage que de l'éther le plus fortement rectifié.

» Si un dentiste arrache les dents le soir, il serait à propos d'avoir une lampe de sûreté de Davy pour y placer la lumière, afin d'éviter le danger des explosions causées par la vapeur d'éther, qui s'enflammerait si une flamme nue était approchée de la bouche.

» Pour l'administration de la vapeur d'éther, il est important d'en avoir un grand volume, de manière qu'elle puisse être respirée librement et produire prouq:)tement son efl'et, parce qu'on évite ainsi toute sensation désagréable ; mais il n'y a aucun danger à craindre d'une inhalation prolongée de la vapeur d'éther, pourvu que l'air atmosphériciuc soit lui-même admis convenablement. Dans les opérations j)rolongées, on pourrait appli<juer la vapeur d'éther plusieurs ibis, à (\i.'s intervalles convenables, de manière à tenir le malade endormi (I). »

Vax asservissant l'idée la plus philanthropiiiue des temps modciiies et la soumetlant au conq)toir d'une indigniî e\[)loita[inii

(I) Comptes rendus de i Académie des sciences, i- XXIV, p. 7i.

PHEMIÊRES EXPÉRIENCES AVEC L'ÉTIfER. 01

commercialo, Morlon reslail dans la léi^alilé; il no so rondail justiciable que de la postérité. Ses tcntalivos ne s'arrêtèrent pas là. Dès le mois de février 18/i7, il entreprit de ravir à Jackson l'honneur de sa découverte. Un procès ne tarda pas à éclater entre les deux associés. Morton écrivit un volumineux mémoire, accompagné de pièces justificatives , et adressé à l'Académie des sciences de Paris, pour légitimer ses droits d'inventeur. Son moyen de défense consisie à démontrer, à l'aide de témoignages ambigus, l'existence d'expériences à lui personnelles et antérieures à cette fameuse et compromettante entrevue que nous avons rapportée plus haut. Nou> avons lu attentivement et longuement médité les pièces du procès; il reste pour nous la conviction que Morton ne se doutait de l'existence ni de l'élher ni de ses propriétés avant (ju'il l'eût apprise de Jackson.

Jackson, le premier, mit hors de doute ce fait capital, qu'une insensibilité générale est un des effets habituels de Féther sur l'organisme; il reconnut en outre que cette insensibilité était obtenue dans un temps très court, qu'elle disparaissait rapidement, que cet état ne faisait courir aucun des dangers qui lui étaient attribués avant lui. Mais ces révélations fondamentales, plutôt entrevues que démontrées par l'expérience, avaient besoin d'être fruclifiées par un agent d'exécution docile, entreprenant, d'autant plus hardi qu'il connaissait moins la question.

A Jackson l'idée, à Morton la réalisation de l'idée : sans celui-là, réthérisation n'avait aucune raison d'être; sans celui-ci, son avènement eût pu être retardé de plusieurs années. Tous les deux, à des titres divers, en dotant la chirurgie d'un moyen héroïque d'abolir la douleur physique, ont l)ien mérité de l'humanité. Mais si la postérité élève des statues à Jackson, r'ih; hésitera peut-être à reconnaître pour un de ses bienfaiteurs un vulgaire marchand de léthéon (I).

(I) C'iHail le nom sous lequel la i»réi)aialion restûe sccrèle ck; Morton élait dt'signée par les commis voyajjenrs cliarj^és d'allpr vendre le droit du libre usage de i'.'-tlicr-.

i^"2 CRÉATION DE LA MÉTHODE ANESTHÉSIQUË.

§ III. — l'rogrès «!e réthcriiiiatlon.

Dès le 17 décembre, un dentiste de Londres, M. Boot, l'uL informé par William Morton lui-même des secrets de l'éthérisation. Il se hâta d'en avertir un de ses confrères en renom, M. Robinson , dentiste de la cour, qui fit immédiatement construire un appareil peu différent de celui qui porte le nom de Morton, et à l'aide duquel il administra l'éther avec assez de succès pour arracher une dent sans douleur. Deux jours après, Liston pratiquait avec le même bonheur, à l'hôpital du (•(dlége de TUniversité, un arrachement de l'ongle et une ampulation de cuisse. De nombreuses tentatives, un instant suspendues par l'intervention d'un agent de Morton, qui essaya d'importer en Europe les entraves du monopole, furent faites en quelques jours par MM. Guthrie, Lawrence , Fergusson, etc.

Les faits d'éthérisation publiés en Amérique et en Angleterre ne pouvaient rester longtemps ignorés en France : malgré la distance plus considérable des lieux, la nouvelle nous est parvenue d'Amérique, tlne lettre de M. Warren(de Boston) en informa M. Velpeau dés le commencement de décembre, vi le 15 du même mois, un dentisle de la même ville, M. Willis Fischer, vint lui proposer de faii'e quelques essais à l'hôpital de la Charité (1). Comme on tenait à garder le secret sur la nature des substances employées, M. Velpeau refusa de prêter la main à aucune expérimentation.

Il paraît que M. .lobert(:^) fit, précisément à cette même dale, le 15 décembre, une première tentative d'éthérisation d'après l<îs indications qui lui furent données par un jeune médecin américain, probablement M. Willis Fischer. Cette expérience, laite à l'aide d'un flacon à deux tubulures, ne réussit point.

Le premier chirurgien français à qui revient fhonneur d'avoir vérifié et promulgué les merveilles de l'éthérisation est

(I) (Ji)iiiplox ren(/us de VAcudcmic des sciences, l. \IV, p. ^(i. {'2) Ihilledii (le V Académie de viédec'me, 1. \U, (i. 314.

PROGRÈS DE L'ÉTHÈRISAtiON. 63

M. Malgaigne. C'est le r2 janvier i8/i7 qu'il vint rendre compte à l'Académie de médecine des résultats obtenus dans son service à l'hôpital Saint-Louis. A défaut d'autre appareil, M. Malgaigne s'était servi d'un tube dans lequel il introduisait un corps poreux imprégné d'une certaine quantité d'étber ; le bout du tube le plus éloigné du liquide volatil était engagé dans une des narines du malade. Cinq fois les vapeurs d'éther furent employées de la sorte, et quatre fois avec succès (1).

La communication de M. Malgaigne, en répandant en France les premières notions de l'étliérisation , devint le point de départ d'une vaste expérimentation scientifique.

Six jours iqirès , l'Institut était saisi de la question par M. Velpeau, qui, édifié sur la nature de l'agent mis en œuvre, s'était empressé d'en faire usage. Les premiers résidtats qu'il obtint furent incomplets; aussi sa parole fut-elle d'abord hésitante, pleine de sages réserves. De nouveaux faits plus conchiants, gTtàce à l'emploi de meilleurs appareils, gagnèrent promptement son appui à la cause de l'éthérisation.

(( Le fait qu'elle renferme, disait- il à la date du I"" février, est un des plus importants (|ui se soient vus : un fait dont il n'est déjà plus possible de calculer la portée, qui est de nature à remuer, à impressionner profondément non-seulement la chirurgie, mais encore la physiologie, voire môme la psychologie (2). »

M. Velpeau devint même très promptement un des plus chaleureux partisans de la nouvelle méthode qu'il fut appelé à défendre, aidé des témoignages favorables de MM. J. Cloquet, Fioux, Johert, Laugier, contre une tentative d'opposition faite an palais Mazarin, au nom de l'utilité de la doideur et de la morale i)ubli(iue , par Lalh^mand (de Montpellier) et Magendie.

(]'est alors que M. Ducros, dans une lettn; adressée à l'Aca-

(1) linUclin de rAcndfriiic (le mrdcctne, p. 2f)S.

(2) ('<ii)i])t('s rendus de rAcndcniir des scion-a^, I. XIN, p. 1.'^'^.

0/i CUÉATION DE LA MÉTHODE ÂNESTIIÉSIQUE.

demie des sciences (1), rappela la {)résentalion qu'il avait faite dès le 16 mars 18/i(), d'une note intitulée: Effets physloloyiques de l'éther svlfiirlque. Dans cette note, (|ui rappelait des expériences déjà rendues publiques en 18/15, sur les eflels soporiliques de l'éther employé en frictions chez les gallinacés, l'auteur annonçait, en outre, que des effets analogues s'étaient produits chez l'homme, et qu'il serait possible d'en tirer parti dans diverses maladies. Sur cette base était appuyée une demande en revendication de priorité au sujet de l'éthérisation. Les faits observés par M. Ducros étaient trop éloignés de ce qu'avait découvert Jackson ; ils se rapprochaient trop de la pratique de Thornton, pour que la réclamation fût prise en considération : personne ne vint l'appuyer.

Au même moment se succédaient sans interruption, à l'Académie de médecine, les communications de Roux, (lerdy, lUandin, Anmssat, de MM. Boulay, Renault (d'Alfort), Bouvier, Laugier, Ségalas, etc.

Cette fièvre d'expérimentation qui s'était emparée du corps médical à Paris, ne tarda pas à se faire sentir en province et à rétran^er.

MM. Ronnet et Barrier à Lyon, Sédillot à Strasbourg, Simonin à Nancy, Serres et Bouisson à Montpellier, Ilénot à riiôpilal militaire de Metz; Dieficnbach e! Juncken à Berlin, AValtmann à Vieime, lleyfeldci' à l'université d'Erlingen, Siebold à Gujttingue, Porta à Pavie, PirogolV à Saint-Pélersbourg, s'occupèrent les premiers de la (juestion de l'éthérisalion, et mirent au service de la nouvelle cause le triple prestige de l'honnctelé scienlifique, du talent et d'une grande l'épu talion.

ContrairemenI à ce qui arrive au début de beaucoup d'autres découverics, la conquèle du niond(^ chirurgical [lar l'éthérisation se fit sans o])position, sans réaction sérieuse : sa j>ro[)agation m Luiopc fut une marche ti'iomphale.

(l) ('(mijilci^ rouinadc l\\<:adn)iic des sciences, l. \1V, p. 74.

PUUGRÈS DE l/ÉTHÊHlSATlON. 65

Rien n'égale le nombre, la variété des coninmnications scientifiques, des travaux spéciaux, suscités par l'éthérisation, si ce n'est la «randeur de la découverte elle-même et le nombre des bienfaits dont elle va devenir la source.

L'Amérique nous avait livré le principe de la métliode anestbésique. Grâce à l'impulsion qu'il provoque et dont le loyer rayonne de Paris, le principe a été fécondé, la métbode s'est rapidement constituée , en perfectionnant la manière d'administrer les vapeurs d'éther, en soumettant à une analyse attentive les phénomènes de l'éthérisation, et enfin en demandant à la physiologie expérimentale, à des analyses délicates, le secret de l'action anestbésique sur l'organisation bumaine.

Au début, toute l'attention des observateurs se concentra sur la constatation du fait de l'insensibilité ; on s'aperçut bientôt que dans un certain nombre de cas, les inhalations restaient impuissantes, les effets de l'éther à peu près nuls. La cause principale en fut attribuée à l'imperfection des appareils primitifs, qui consistaient en un simple tube, ou un flacon à une ouverture, muni d'un tube de dégagement. Chacun comprit que de pareils auxiliaires, exigeant l'intervention de la volonté du patient, cessaient d'être utiles au moment où faiblissait l'activité volontaire : d'où résultaient forcément des éthérisations incomplètes, interrompues au moment de l'apparition des premiers phénomènes généraux de l'éthérisme.

Le système de soupapes disposées en sens inverse et permettant le jeu de la respiration sans qu'il soit besoin de quitter le tube aspirateur, constitue un premier perfectionnement dont l'importance avait déjà frappé .lacjvson et Morton. Le diamètre des tubes d'appel calculé sur celui de la trachée; l'allongement de l'aspirateui", que l'on eut soin de terminer par ime embouchure adaptée à la conhguration de la bouche; la forme du récif)ient appropriée aux meilleures conditions d'une évaporation abondante ; le tube d'appel disposé de façon que le cour.inl d'air étaldi par les aspirations vienn<3

effleurer la surface du liquide anesthésiquc ; l'adaptation (Tuu robinet surmonté d'une cupule, et dont le jeu permet rinlroduction d'une quantité de liquide déterminée dans l'appareil : toutes ces conditions, réunies par une suite d'ingénieuses modifications dues surtout à MM. Charrière et Luer, permirent bientôt d'administrer l'étber avec plus de sûreté et de régularité.

Quand il s'agit d'administrer un médicament actif, le premier soin est d'en formuler le dosîige. La science doit lenir compte des efforts tentés dans ce but par MM. Maissiat, Doyère et quelques autres; mais la rigueur plus apparente que réelle des différents éthéromètres appliqués à l'anesthésie chirurgicale a suscité plus d'efforts qu'il n'a procuré d'avantages à la pratique.

Dès qu'on fut en possession d'appareils convenables, on obtint des résultats beaucoup plus satisAiisants ; alors commença le rôle de l'observation scientifique. On soumit l'état éthérique à une analyse attentive; on l'étudia comme une maladie provoquée, dont les manifestations les plus habituelles furent groupées, classées de façon à reproduire autant que possible sa physionomie.

Gerdy, d'après des observations faites sur lui-même, donna dès le 26 janvier 'lSà7 (1), une idée assez nette des phénomènes de l'éthérisation, poussée jusqu'à l'abolition complète de la conscience. L'influence que la volonté et l'attention peuvent exercer sur l'époque, le mode d'apparition des premiers troubles nerveux, sur la conservation de la conscience et de l'intelligence, quand déjà la sensibilité générale ou sensoriale est troublée ou pervertie, fut étudiée pour la première fois avec un grand talent d'analyse par l'ingénieux physiologiste.

Dans le courant de la même année, la Société des médecins allemands de Paris (2), publia une série de recherches éga-

(1) Bulletin de V Académie de mrdecino, l. \\l, \). 303.

(2) (Inzelte médicale, 1«i7,ii. KH.

PROGRÈS DE l'ÉTITÉRISATION. 07

Jenient laites sur ses membres dans le but crobserver les eflets de l'éllier. Son attention lut particulièrement fixée sur les troubles survenus dans les fonctions de la vie organique; elle constata l'élévation constante du cbiflre des pulsations pendant les trois premières minutes de l'expérimentation, puis un abaissement notable, bien que le pouls restât plus fréquent encore qu'à l'état normal. La fréquence et la plénitude de la respiration lui parurent être dans un rapport exact avec l'état de la circulation. D'abord plus actifs, plus larges, ses mouvements devenaient progressivement moins amples, tout en conservant une certaine fréquence à mesure que le pouls devenait lui-même plus lent et filiforme.

Les communications aux Académies , aux sociétés savantes, les publications spéciales de Roux (l), Blandin {:>), de MM. Jobert (3), Sédillot (â), Hutin (5), Hénot (de Metz) (6), Chambert (7), Pirogoft'(de Saint-Pétersbourg) (8), Lavacherie (de Liège) (9), Simonin (de Nancy) (10), G. P. Poggi (de Milan) (11), eurent particulièrement pour but l'étude cbnique de l'anesthésie chirurgicale : la valeur des signes qu'il importe surtout aux praticiens de connaître, leur ordre de succession, la durée du sommeil anesthésique, le temps nécessaire pour le

(1) Bulletin de l'Académie de médecine, t. XH.

(2) Blandin, De l'usage des inhalations d'élher dans les opéralions chirurgicales, l^aris, 1847.

(3) Bulletin de V Académie de médecine, t. XII.

(4) Sédillot, De Vélhérisation et des opérations sansdouleur. Strasbourg, 1847.

(5) Hutin, Comptes rendus de V Académie des sciences, i. XXIV, p. 202.

(6) Hénot, Mémoire sur l'éthérisalion appliquée à une amputation dans Varliculation de la hanche droite et à diverses opéralions chirurgicales pratiquées sans douleur. Metz, 1847.

(7) Chambert, Des effet s physiologiques et thérapeutiques des éthers. Paris, 1848, (H) Pirojçoff, liecherches pratiques et physiologiques sur Vélhérisation. haint

Pétersbourg, 1817.

(9) Lavacherie, Observations et réflexions sur les inhalations d'élher. Liège,

(10) Simonin, De l'emploi de l'élher sulfuriquc et du chloroforme à la clinique chirurgicale de Sancy. i*aiis, lSi9.

Cil; Poggi, DcU'elcic sopoilc nclte opcrazioui dclla (Inrur.jia. .Mila;iM, ISiT.

(38 ilRÉATION DE J.A MÉTHODE ANESTHÉSIQUE.

produire, y sont l'objet d'une analyse approfondie. Tous ont fait connaître que l'éthérisation, chez l'homme, se développe d'une manière progressive, parcourant successivement trois périodes assez distinctes : une première, caractérisée par une excitation générale et un surcroît d'activité dans toutes les fonctions de la vie animale et organique; une deuxième, pendant laquelle se remarquent des troubles généraux dans les fonctions des divers appareils, troubles qui peuvent se rapporter à un excès ou à un défaut d'action, ou bien à une perversion dans le mode d'action habituel; enlin une troisième période pendant laquelle le système musculaire tombe dans la résolution, la vie de relation est suspendue, la sensibilité entièrement abolie. D'autres auteurs, tels que MM. Castel (1), Lordat (2), Parchappe (3), dans de savantes considérations générales, envisageant surtout le côté psychique de la question, cherchèrent à pénétrer le secret de ce dédoublement, de cette dissociation des facultés cérébrales qui s'observent habituellement chez l'homme avant leur abolition.

L'éther fut d'abord exclusivement employé en inhalations pulmonaires : on ne tarda pas à en proposer l'usage par le rectum. Roux, le premier, entretint l'Académie des sciences de la possibilité d'amener l'insensibilité en injectant l'élher dans le rectum. Diverses tentatives ont été faites dans ce sens ; aucune, ainsi qu'il était facile de le prévoir, n'a donné en France de résultats dignes d'encouragement.

Quelques accidents observés pendant les inhalations d'éther, des cas de mort prompte survenus peu de temps après son administration, fixèrent un instant l'attention du public médical et des Académies; mais les circonstances dans les-

(1) Caslcl, lixplicalion physiologique des pluhwmcnes qui sont le produit de l'inhalation d' ('(lier. Paris, 1847,

(2) Lordat, l eçoii sur la doctrine de Valliance des deux puissances du drjna- *nisme humain appliquée à la théorie de Vclhérisation. Monlpellier, I 847.

(3) Paic.liappc, De l'action toxique de l'éther sulfurique, dans les Annales médicopsychologiques, t. XI, p. 159.

PROGRÈS DE l'ÉïHÉRISATION. 6Ô

quelles s'élaienl déclarés ces évéïiemenls permirent d'altribuer légitimement la mort à des causes étrangères, et l'émotion un instant produite autour de ces faits ne tarda pas à se calmer en présence des services de jour en jour plus considérables rendus par Fanesthésie.

A mesure que la méthode nouvelle pénétrait plus avant dans la pratique de la chirurgie, le cercle de ses applications grandissait. MM. Delabarre (I), Cousin (2), taisaient connaître les services rendus à l'art dentaire par le sommeil élliéré. M. Simpson, en Angleterre (3), MM. Fournier-Deschamps, Paul Dubois (/i), Stolz (de Strasbourg), Siebold (de Gœltingue), Jungmann (de Prague), Honoré Cliailly, Golrat, etc., etc., quoique divisés sur la question de pratique, produisaient des faits nombreux qui, tous, témoignaient de la possibilité de soustraire impunément la femme, pendant la durée du travail, aux douleurs de Fenfantement. Baudens (5) et M. Bouisson (de Montpellier) (6) appelaient Fattention, à leur tour, sur les avantages que peut offrir l'usage de Féther dans les recherches souvent si difficiles de la médecine légale.

Au point de vue physiologique, les questions soulevées par la découverte de Jackson ne furent pas moins importantes ni moins nombreuses qu'au point de vue clinique et thérapeutique. Dans le but d'assurer la sécurité de Fanesthésie chirurgicale, on demanda à la physiologie expérimentale la nature et l'étendue de l'action anesthésique, la raison des accidents qui peuvent la compliquer.

L'analogie de composition fit penser que d'autres corps

(1) Delabarre, AM/iodc d'étiu-risatioji par le chloroforme et Vélher sulfurique, Paris, 1847.

(2j Cousin, ^'otice sur Véllier et son emploi clans les opérations de la chirurgie. Paris, 18i7.

(3) Monlhhj Journal of médical science. I-cvrier, 1847.

(4) Bulletin de rAcadémie de médecine, t. XII.

(5) Comptes rendus de l'Académie des sciences, t. XXIV, p. :^82.

(6) Bouisson, Mémoire sur l'cihcnsatton considérée dans ses rapports avec certains cas de médecine le (jale. Paris, 1847.

volatils pourraient bien avoir des propriétés analogues à celles de Féther sulfurique. On ne tarda pas à reconnaître que tous les éthers, à des degrés divers, étaient doués du pouvoir anesthésique.

Leur mode d'action sur les centres nerveux, quand ils sont employés en inhalations, a été plus spécialement étudié par MM. Flourens et Longet. M. Flourens (1), dès les premiers mois de l'année 18/i7, établissait dans de savantes recherches que l'action de l'éther s'exerce directement et primitivement sur le système nerveux ; qu'elle est successive et progressive ; que l'animal perd d'abord l'intelligence et l'équilibre de ses mouvements, et que ces pertes successives entraînent bientôt celle de la vie.

« C'est là ce qu'il faudra désormais, conclut l'illustre physiologiste, que le chirurgien ait constamment à l'esprit : l'éther, qui ôte la douleur, ôte aussi la vie, et l'agent nouveau que vient d'acquérir la chirurgie est à la foi-s merveilleux et terrible (2).»

En coupant les pneumogastriques à des animaux qu'il soumit ensuite à l'influence de l'éther, le professeur Panizza put se convaincre, par cette voie nouvehe, que l'action de l'éther est réellement une action directe exercée sur les centres nerveux par l'intermédiaire du sang, et non une action transmise par l'intermédiaire des pneumogastriques directement influencés (3).

M. Longet (li) obtint, (kms ses expériences, les mêmes résultats généraux que M. Flourens. Il lui parut démontré que Taclion anestliésique sur le système nerveux central présente, chez les animaux, quatre phases bien chstinctes correspondanl à l'envahissement successif des quatre départements

(1) Comptes rendus de r Académie des sciences, l. X\I\, p. llil, 2:)3 et :>iO.

(2) Ibid., p. 2:.7.

(3) Gazelle médicale de Milan, ISiT.

(■4) Lorigcl, l'Jrpériences relaltves au.i; c/fcls de finhalalion de Velhcr sulfnrifjue sur l^■ sijsléiiic nervcu r. I*;iri,s, ISi-7. |>. 20 cA siiiv.

PROiiKÈS DE L'ÉtllÉlUSAtlON. 71

principaux des centres encéphalo-racliidiens : réthérisation du cerveau et du cervelet; celle de la protubérance annulaire; celle de la nioeile épinière, et enfin celle de la moelle allongée.

Cette application de la doctrine de la localisation des facultés cérébrales à l'étude de l'éthérisme, confirmée jusqu'à un certain point par la marche de ce dernier, fut assez vivement combattue, surtout pour ce qui concerne l'homme, par MM. Castel (.1), Isidore Bourdon (2) et Houisson (3).

Afin de pénétrer davantage l'essence même de l'action anes- Ihésique , on crut pouvoir substituer l'agent liquide aux vapeurs, l'application locale sur le tissu nerveux aux inhalations. M. Serres (/j), à la suite d'expériences pratiquées sur les nerfs de la cuisse d'un lapin, mis à nu et imbibés d'éther sulfurique, reconnut que la sensibilité des nerfs soumis à l'action de l'éther est abolie dans les points qui ont été soumis à cette action. La sensibilité , au contraire, est conservée dans la partie du nerf qui est au-dessus du point immergé. Les organes auxquels se distribuent les nerfs affectés sont aussi para- Ivsés ; mais contrairement à ce qui se passe à la suite des inhalations, la paralysie persiste, et pour peu que le contact soit prolongé, elle est incurable. M. Serres pense que l'éther liquide altère la composition du tissu nerveux, ce qui explique la permanence des eiYets produits.

M. Longet (5), se plaçant dans les mômes conditions expérimentales que M. Serres, a constaté comme lui que le dernier terme de l'action de l'éther liquide sur le tissu nerveux était l'abolition définitive des fonctions de l'organe ; mais en faisant varier dans ses expériences la durée du contact de l'éther, il put remaniuer que la paralysie est progressivement déterminée par la perte de la sensibilité, puis de la motricité volontaire, et eniin de l'excitabilité du nerf. La paralysie est égale-

(I ) Caslel, Ment. cii.

{2) IsirJ. Bourdon, M an. cil.

(3) Houisson, ouvr. cit.

(4) Comptes rendus de L'Académie des sciences, 1847, t. WIV, p. IG2 et 227. (;j) Loriîjcl, Mon. cil.

nient allrihuée par M. Longel à nnc altération dans la structure intime du tissu nerveux. Cette modification dans la composition des nerfs paraît avoir été constatée directement, à l'aide du microscope, par MM. Pappenheim et Good. L'altération de structure commence par la gaine, qui se détache d'abord de son contenu, de sorte que les bords doubles commencent à devenir visibles. Plus tard, la coagulation naît et l'aspect devient grumeleux (1). Contentons-nous, pour le moment, d'opposer à ce résultat fourni par l'action directe de l'éther liquide sur le tissu nerveux, le résultat entièrement négatif des recherches fiiitesdansle même but à la suite des inhalations d'éther, par M. Chambert ('2) et plusieurs autres auteurs.

Les recherches des physiologistes français, publiées au commencement de l'année 18Zi7, démontraient péremptoirement que l'action anesthésique s'exerce directement et primitivement sur le système nerveux, dont il abolit progressivement les fonctions. Néanmoins d'autres travaux furent entrepris dans le but de démontrer que cette action sur le système nerveux n'était ni primitive ni directe.

M. Goze (de Strasbourg) (o), et un médecin anglais, M. Black [II), firent valoir la compression exercée sur les centres nerveux par la vapeur d'éther, dont la tension s'élève sous rinlluence de la chaleur animale.

Amussal, à la suite d'expériences exécutées en présence de MM. Ilayci-, Lallemand, Flandin, fut conduit à admettre que l'ensemble des phénomènes de l'éthérisme et son dernier terme, la nioii. devaient être attribués à une sorte d'asphyxie résultanl de la péïK'lialion de l'éther dans le sang (5). La doctrine de l'asjdiyxie eût [)ii prévaloir un instant, si elle n'avait eu contre elle, (,'t l'observation clinique, et les expériences con-

(\) C()ni}ila^ rendus de l'Académie des sciences, t. XXIV, p. 49G.

(2) ChainliorI, Mnn.ciL, p. ."iO.

(3) Lr'ttre de M. (;(•/.(! ailrcssoc à Orlila [CazeUe médicale, 18i8, l. XV^p. 993).

(4) lîlack, Lo)i(l()fi inrJical C.azellc, 2(> mars 18i8,

(5) lUillcIin de iWcddcintc de iiU'dccinc, l. XII, p. 35*! cl 378.

PROGRÈS DE l'ÉTHÉRISATION. 73

Iradicloircs de ^1. Renault (d'Allorl), qui établirent que si le sang artériel devenait noir chez les animaux anesthésiés par Amussat, cela tenait uniquement au mode d'administration, mais non à l'agent lui-même.

Ce n'est pas la seule l'ois que l'on ait tenté de l'aire accepter l'éthérisme comme une forme particulière d'asphyxie déterminée, soit par une cause, soit par une autre : les communications de M. Edouard Robin (l), les travaux spéciaux de M. Ozanam ('2), de M. Faure (3), témoignent des efforts multipliés qui ont été faits à diverses époques pour éloigner les esprits de la voie dans laquelle les avaient fait entrer, dans le principe, les travaux de MM. Flourens etLonget.

Xous aurons à peine donné une idée du nombre et de l'importance des travaux suscités par l'apparition de l'éther, si nous ajoutons à ce qui précède l'énumération suivante :

MM. AVille et Rlandin (A) font connaître la composition des produits de l'expiration jiulmonaire pendant l'éthérisation.

MM. Duméril et Demarquay (5) attirent l'attention sur les modifications imprimées à la température animale par les agents anesthésiques. M. Flourens (6), à la suite d'injections d'éther dans l'estomac et dans les artères, détermine les conditions dans lesquelles peut s'exercer le pouvoir anesthésique ; il établit, le premier, un principe trop oublié depuis, c'est que l'éthérisation ne s'obtient que par inhalation. Enfin M. Lassaigne (7), en cherchant la composition, à diverses tempéra-

(1) Edouard l'.obin, Théorie de l'élhérisalion [Comptes rendus de l'Académie des sciences, 1847, t. XX[V, p. 5G7, et 1850, t. XXX, p. o2).

(2) Ozanam, Des aneslhcsies en général, etc.: exposé des Iravaux de la Société des sciences médicales de la ,Uose//c, 1857 et IS58,

(3) Faure, Le chloroforme et Vasphyaie (Archives générales de médecine, 5*^ série, t. XII, p. 48).

(4) Comptes rendus de l'Académie des sciences, 1847, t. XXtV, p. 1017.

(5) Auguste Duméril et Demarquay, Hecherches expérimentales sur les modifications imprimées à la tenipéralure animale par l'éther et le chloroforme [Archives générales demédecinc, 18i8, 4'- série, t. XVI, p. 189 et 332 )

(0) Comptes rendus de l'Académie des s^cicnces, 1847, t. X\IV, p. 257. (7) bulletin de l'Académie de médecine, t. XII, p. 415 el siiiv.

//j CRÉATION BK LA METHODE ANESTHESIQUE.

tares, d'un mélaiiii'C aéro-élhéré se rapprochnnl, pour la proportion d'air el d'éther sulfiirique, de celui qui est Iburni par les appareils ordinaires d'élhérisation, essaye de fixer les bornes au delà desquelles l'usage de l'éther devient dangereux, le médicament devient un poison.

C'est par cet ensemble de travaux, à la plupart desquels se rattache un nom français, que la pratique de l'anesthésie chirurgicale fut constituée en moins d'une année. Si tous les honneurs de la découverte appartiennent à Jackson et à Morton, il est juste de rappeler que c'est à l'ardente initiative des chirurgiens et des physiologistes français que l'on doit d'avoir vu succéder aussi rapidement à une simple notion empiritjue une véritable méthode scientifique.

L'esprit de recherche se contente bien rarement d'un premier succès dans une voie nouvelle ouverte au progrès. Les effets surprenants de féther avaient opéré une révolution profonde dans les idées et excité de toutes parts le plus grand enthousiasme. On avait pu se convaincre, il est vrai, (ju'il fallait un certain temps pour obtenir le sommeil éthéré; que l'odeur de l'éther était désagréable aux malades, son action locale irritante; que ses effets n'étaient ni assez constants, ni assez durables, pour entretenir, chez tous les opérés qui le réclament, le bienfaisant oubli de la douleur. Toutefois personne ne songeait à se plaindre de cet agent, malgré ses imperfections, et surtout ne songeait à le remplacer avantageusement, lorsque le chloroforme fut signalé d'Edimbourg à l'attention publique. Voici dans quelles circonstances :

M. Flourens, dans le cours de ses l'echerches physiologiques sur félliérisation, avait constaté les propriétés anesthésiques du chloroforme. Dans la communication qu'il lit, à ce sujet, à l'Académie des sciences (1), Fillustre physiologiste annonce (ju'ayanl obtenu des elfets remarquables d'anesthésie avec

(I) ('omjiles rendus de iWcddnitic de^ sciences, ISI7, 1. WIV, p. 312.

l'éthor chlorhydrique, il fut conduit à lui substituer le chloroforme, qui offre, avec ce dernier, une grande analogie de composition. Au bout de quel([ues minutes d'expérience, les animaux furent complètement éthérisés, et à un tel degré, qu'il fut possible de constater sur la moelle, mise à nu, la perte de son pouvoir excito-moteur. Il était impossible de pousser plus loin la vérification de la puissance anesthésique du chloroforme; mais la découverte de M. Flourens passa inaperçue, sans doute parce qu'elle n'avait été, de la part de l'auteur, l'objet d'aucune mention spéciale capable d'attirer l'attention des chirurgiens.

A quelque lemps de là, un chirurgien anglais, nommé Jacob Rell, connaissant les résultats satisfaisants obtenus chez les animaux avec l'éther chlorhydri(|ue, eut l'idée de l'employer chez l'homme; il réussit. M. Valdie (de Liverpool), se trouvant à Edimbourg dans le courant de l'année ^847, parla de la pratique de Jacob Bell à M. Simpson, qui s'occupait spécialement de l'étude des anesthésiques. Ce fut un Irait de lumière pour ce dernier. Comme le chloroforme avait été substitué avantageusement par M. Flourens à l'éther chlorhydrique chez les animaux, il pensa qu'il pouvait en être de même chez l'homme.

On trouve, dans un mémoire du professeur Miller, quelques autres détails relatifs aux circonstances dans lesquelles fut tentée la première chloroformisation; ils diffèrent sensiblement delà version précédente. C'est à la seule initiative de Simpson que l'auteur anglais attribue l'application des propriétés anes- Ihésifiues du chloroforme.

(( M. le professeur Simpson, dit-il, intimement persuadé » (pi'il devait exister des agents anesthésiques plus puissants a que l'étlier sulfurique, se livrait depuis quelque temps à des » expériences sur les éthers, des huiles essentielles, des sub- » stances gazeuses. Un soir, c'était V, l\ novembre 18/|7, il » continuait, <'h coiiipagnie de deux médecins de ses amis, )) MM. Kf'illi et.l. M. hurican, ses intéressantes recherches, sans

)) grands résultats, lorsqu'il leur tomba sous la main une sub- » stance que son poids lui avait déjà fait rejeter comme peu » propre à de pareilles expériences : c'était un flacon de » cblorolorme. Chacun en versa dans une soucoupe et recom- » mença les inhalations ; tous furent pris immédiatement d'une » gaieté folle ; ils disaient en termes expressifs tout le bonheur » qu'ils ressentaient. Bientôt ils accusèrent un bruit de roule- » ment dans les oreilles, et ils tombèrent dans l'immobilité la » plus complète. Lorsque M. Simpson se réveilla, sa première » pensée fut que c'était bien plus fort et bien meilleur que )s> l'éther; mais en cherchant à se rendre compte de ce qui lui » était arrivé, il se vit à terre, et autour de lui tout était » alarme et confusion. M. Duncan était sous une chaise, la » mâchoire abaissée, les yeux fermés, la tète à moitié pliée » sous son corps; il avait complètement perdu connaissance, » et il ronflait d'une manière qui n'était pas rassurante. En » cherchant M. Keith, il l'aperçut sous la table, en proie à une » agitation furieuse et cherchant à briser ce qui lui faisait » obstacle. Avec le temps, M. Simpson parvint à regagner son » siège; M. Duncan cessa son ronflement, et le docteur Keith )) finit par s'arranger à l'amiable avec la table qu'il voulait » briser. Lorsque tout ce désordre fut réparé, chacun rendit » compte des sensations agréables qu'il avait éprouvées. » Bientôt on revint à de nouvelles expériences; mais, cette » fois, on ne poussa pas les inhalations jusqu'à la perte de » connaissance, et l'on put suivre d'une manière plus précise » la marche des phénomènes produits par le chloroforme. Le )) reste de la soirée se passa à rechercher dans des ouvrages )) de chimie des détails sur cette précieuse substance, et l'on » se sépara à trois heures du matin avec la conviction intime » qu'on avait trouvé un agent anesthésique supérieur à l'éther. » Ainsi la découverte du chloroforme, comme tant d'autres j) découvertes, est due tout simplement au hasard (1). »

(l) ,1;iiiics Miller, Surgical cj})C)icnccs ofc!ilo)vf(>rin{VA\unho\M-^, 1.S48), traduit dans le linUctiii (ji-udral (h- thérapeuli'/uc, lHi9, t. XWVt, p. 4M,

PROPRIÉTÉS ANESIHÉSIQIJES DU CIILUUOFOUMK. 77

Dans tous les cas, il demeure incontesté que la première chloroformisation chez l'homme appartient à Simpson. Le succès dépassa les espérances qu'avait conçues le proiésseur d'Edimbourg ; mais en homme prudent, en observateur sévère, il ne se hâta point de faire connaître les résultats de son expérience. Il administra d'abord le nouvel agent avec beaucoup de réserve, pour des opérations de courte durée ou de peu d'importance, puis pour des cas un peu plus graves, et enfin pendant les accouchements et les gi'andes opérations. Ce ne fut que lorsqu'il eut réuni cinquante faits de chloroformisation suivie d'un succès complet, qu'il annonça la supériorité remarquable du chloroforme sur l'éther, dans un mémoire lu, le 10 novembre 18/i7, devant la Société médicochirurgicale d'Edimbourg. Les conclusions du mémoire de Simpson sont trop importantes pour ne pas être reproduites textuellement :

(( 1° 11 faut beaucoup moins de chloroforme que d'éther pour » déterminer l'insensibilité : 100 à 120 gouttes suffisent pour » l'ordinaire; chez quelques sujets, beaucoup moins.

» T Son action est beaucoup plus rapide et plus complète, et » généralement plus satisfaisante; dix à vingt inspirations suf- » fisent, et quelquefois moins; il y a aussi économie de temps j pour la chirurgie, et cette période d'excitation, qui ap[)ar- » tient à tous les agents narcotiques, étant réduite de durée ou » véritablement abolie, le malade n'a pas autant de tendance D à l'exhilaration et à la loquacité.

» 3° La plupart de ceux qui connaissent, par une expérience » antécédente, les sensations produites par les inhalations de j) l'éther, et qui ont ensuite respiré le chloroforme, ontfermeî> ment déclaré que l'inhalation et les effets du chloroforme » sont beaucoup plus agréables que ceux de l'éther.

» Ix" En considérant la petite quantité requise comparative- » ment à celle de l'éther, l'usage du chloroforme sera moins j> dispendieux.

» 5" Son odeui' n'est [)oint désagréable, tout au contraire;

» elle ne reste point attachée aux vêtements de l'opérateur, )) et ne s'exhale point d'une manière lâcheuse des poumons du ); patient, comme cela arrive généralement avec Féther.

» 0" A raison de la moindre quantité requise, il est plus facile î à porter avec soi que l'éther.

» T II n'est hesoin d'aucun appareil spécial pour son admi - )) nistration ; un peu de liquide versé dans une éponge figurée )-) en creux, ou sur un mouchoir de poche, et appliqué par- )) dessus la houche et les narines, de manière à être sagement » respiré, suffît généralenient en une ou deux minutes pour » produire l'effet désiré (1 ). »

Le travail de Simpson, reproduit immédiatement dans les diflerents journaux, fit une sensation presque aussi profonde que l'apparition de l'éther. En France et à l'étranger, on se mit immédiatement à l'œuvre, on répéta les expériences, et du moment qu'il fut constaté que quelques gouttes de chloroforme versées sur un mouchoir, pouvaient en quelques minut,es, d'une façon constante , déterminer un sommeil profond et durable, le triomphe du chloroforme était assuré.

La vérification pliysiologique et chnique de la valeur du nouvel agent confirma tout ce qu'avait fait connaître l'étude de l'éther.

La méthode anesthésique ne fit que gagner en importance par cette nouvelle conquête; elle ne pouvait manquer de trouver un historien. M. le docteur Chamberl (de Laon) (2) entreprit l'inventaire des nombreux documents consignés, à des titres divers, dans les arcliives de la science; il y ajouta de curieuses recherches personnelles, et put ainsi, dans une monographie aussi complète que consciencieuse, faire connaître l'état de nos connaissances sur l'anesthésie, au double [)()int de vue de la physiologie et des applications à l'ait de guérir. Deux années plus tard, M. le j)rofesseur IJouisson (de

(1) Simpson, Dccuuverlc ci un nouvel agent ancslhrsiqnc plus efficace nue l'éther sulfuriquc [Journal de chirurgie de Malgaigiic, décembre ISi":', p. 330).

(2) Chamberl, Mcm. cil.

Monlpellicr^ (1) réalisa le même projet sui- un plan beaucoup plus vaste, dans un im[)orlanl ouvrage où toutes les questions qui se rallaclient à iti méthode anestliésique sont étudiéesd'une manière approfondie, avec autant d'élévation dans les idées que de richesse dans les détails et d'éléganle clarté dans la forme.

L'enthousiasme causé par Favénement du chloroforme ne tarda pas à cire troublé par quelques rumeurs d'abord insaisissables au sujet des effets du puissant, mais redoutable agent. Quelques morts étaient survenues promptement après son usage. M. Sédillot, un des premiers {2), cila l'exemple de deux de ses opérés qui avaient succombé dans des conditions telles qu'il était difficile de ne pas laisser planer quelques soupçons sur le chloroforme. On s'entretenait aussi de la prolongation des effets de l'éthérisme après la cessation des inhalations chez certains sujets, de cet anéantissement de toute vie de relation, si prompt à se reproduire, de cette véritable cadavérisation qui avait plus d'une fois porté l'effroi dans l'àme des chirurgiens, lorsque la nouvelle d'un terrible accident vint donner plus de consistance à ces bruits et leur fournit l'occasion de se produire.

Une jeune femme de Boulogne, pleine de vigueur et de santé, soumise pour une opération insignifiante aux vapeurs de chloroforme, était tombée comme foudroyée.

Communication du fait fut immédiatement adressée à l'Académie de médecine par l'un de ses correspondants, M. Gorré, entre les mains ducjuel s'était déclaré l'accident.

L'Académie, informée par M. flobert d'un second cas de mort subite analogue au premier, avait déjà nommé une commission pour lui en rendre compte, lorsqu'une lettre oflicielle, émanée du ministère de l'instruction publique et provoquée [)ar un commencement d'information judiciaire à l'égard du

(1) Bnuissoii, ouvr. cil.

(2) De l'insensibilité produite par le cidoroformc et par l'élhcr, et des opérations sans douleur, l'iui^^, IHiS.

80 CKÉATION DE LA MÉTHODE ANESTHÉSIQIE.

Tait de Boulogne, vint presser les débals el leur donner une solennité et une importance exceptionnelles, en invilant l'Académie à s'occuper de la question générale, se basant sur ce que (( l'humanité, autant que la justice, est intéressée à lasolu- » tion des doutes qui subsistent encore sur la complète inno- » cuite du chloroforme».

La question posée dans ces termes par l'autorité sera désormais le but vers lequel vont converger les efforts : de même que Ton avait vu, pendant le règne exclusif de l'éthérisation,les savants se préoccuper surtout de la question physiologique, des moyens d'obtenir avec l'éther des effets plus constants, plus durables, à l'aide d'instruments perfectionnés ; de même, rassurés désormais sur la facilité avec laquelle on provoque, à l'aide du chloroforme, l'état éthérique, ils vont tenter d'énergiques efforts , interroger encore une fois les expériences sur les animaux, l'observation clinique, les analyses chimiques, pour se mettre en état de résoudre ce problème palpitant d'intérêt : Le chloroforme peut-il par lui-même causer la mort? Quelle est la nature des accidents qu'il provoque? Quels sont les moyens de les prévenir? quels sont les moyens de les combattre?

Une occasion brillante était offerte à l'Académie ; elle s'empressa de la saisir et de justifier la haute mission dont elle était investie.

Le ra{)port de la commission lui fut présenté par M. Malgaigne, dans la séance du 31 octobre I8/18.

Cin(i c.'is de mort survenus pendant l'administration du chloroforme et relatés dans les journaux anglais, joints aux trois faits de MM. (lorré, Robert et du rapporteur lui-même, servirent de base aux appréciations de M. Malgaigne. L'extrême brusquerie avec laquelle s'étaient développés ces accidents étonnait à bon droit l'éloquent l'apporteur. Ne pouvant les concilier avec Fidi'*! d'uuf! éthérisation progressive conduite à ses limites extrêmes et telle cpie nous la fait connaître la physiologie expérimentale, il prit le parti de les récuser autant

que ï)ossible. Cinq cas de mort furent de la sorte éliminés et laborieusement attribués à des causes diverses. C'était diminuer de beaucoup le contingent funèbre de l'agent incriminé. Mais il en restait toujours trois à l'égard desquels le doute n'était guère possible et sur lesquels il fallait bien se prononcer.

L'altitude choisie par M. Malgaigne fut de nature à ne satisfaire aucune opinion. Physiologiste, il contesta les idées d'Amussat sur l'asphyxie envisagée comme la source unique del'anesthésie; clinicien, il admit sans discussion, sans preuve bien sérieuse, l'asphyxie à litre d'accident. A défaut d'arguments puisés dans les faits eux-mêmes, il se complut à mettre en cause et à incriminer certains appareils, la compresse, le mouchoir, etc., qui gênent, dit-il, jusqu'à un certain point la respiration et aveclesquelsl'asphyxie et l'insensibilité marchent du même pas, de façon que, lorsque l'on croit n'avoir produit que l'insensibilité , l'animal est frappé d'une asphyxie incurable et mortelle (i). Le tort de M. Malgaigne, c'est de n'avoir pas su pressentir ce que l'organisation humaine ajoute d'imprévu, de dangers spéciaux aux phénomènes réguliers de l'éthérisation ; le côté fâcheux de son œuvre, c'est de laisser peser sur le chirurgien une lourde part de responsabilité.

A ce rapport succédèrent de longs et retentissants débats (2). Les moyens spécieux à l'aide desquels le rapporteur avait su écarter la plupart des cas de mort, la doctrine de l'asphyxie accidentelle furent vivement critiqués par MM. Sédillot, Blandin, Iiochoux, Jules Guérin, qui, n'accordant qu'une importance très secondaire à l'influence possible mais non démontrée de l'asphyxie, firent valoir au contraire, pour la première fois, l'idée d'une syncope chloroformique repoussée par le rapporteur, quoique signalée déjà par MM. Robert et Gorré.

(1) liulkiln de l'Acadi'niie de médecine, t. XIV, p. 24G.

(2) On trouve tous les détails de celle discussion dans le tome XIV du Bulletin de iWcddéniie de mcdccinc.

Néanmoins le travail de la commission l'ut à peine modifié. L'asphyxie par privation d'air quand on fait usage de certains appareils, la durée prolongée des inhalations lurent signalées au puhlic médical comme la source des dangers inhérents à l'usage des agents aneslhésiques. Nous pensons avec M. Baillager que l'Académie avait été prématurément saisie de cette question.

Aussi quelques mois se passèrent à peine avant que ce jugement fût frappé d'appel : M. Rohert vint insister de nouveau sur les dangers du chloroforme. Il apportait à la tribune des faits devant lesquels l'interprétation de M. Malgaigne devenait manifestement insuffisante : d'une part, l'expérience avait démontré que l'anesthésie peut être prolongée impunément pendant une demi-heure et même une heure ; de l'autre, on avait observé des accidents au début de l'éthérisation et en dehors de tout état d'asphyxie pur et simple, combiné ou surajouté. L'auteur s'attacha à reproduire avec force une idée déjà émise par lui et M. Jules Guérin : c'est que le chloroforme et sans doute les autres anesthésiques ont une action beaucoup plus complexe chez l'homme que chez les animaux (1).

En se plaçant à ce point de vue, M. Robert faisait faire un grand pas à la question. Sa communication ne signalait aucune idée nouvelle, mais elle avait le mérite de détacher les esprits d'appréhensions illusoires et de les ramener de plus en plus dans le domaine de l'observation clinique. Celle-ci apprit bien vite (|ue le système nerveux, soumis chez l'homme à l'influence des vapeurs anesthésiques, est le foyer de réactions nombreuses, désordonnées, dont l'apparition contingente peut être la cause d'accidents, et dont le conflit peut donner la mort dès les premières inhalations.

De cette notion découlait une manière nouvelle d'envisager la cause de ces morts subites. Au lieu d'y reconnaître les effets

(I) V.oborl, Noie .s'u/' le danger du rhloroforme [nnUctln ûr VAcadémio do médo.cmui. XIV, p. 1091),

d'une action toxique trop longtemps prolongée, on fut conduit à les attribuer à certaines prédispositions inconnues dans leur nature et spéciales à l'homme. Tel esl, en effet, l'esprit général qui anime les travaux dont il nous reste à parler.

M. Jules Guérin consacra à la défense de ces idées plusieurs articles remarquables. Pour lui, les notions capitales relatives à l'emploi du chloroforme comprennent trois faits principaux : le premier, c'est que l'agent toxique n'a jamais causé d'accidents par asphyxie passive, par insuffisance d'air; le second, c'est que la mort peut arriver de deux façons : tantôt par une succession régulière et progressive des eflets de l'anesthésie, comme chez les animaux mis en expérimentation, tantôt i)resque subitement par une sorte de sidération; le troisième, c'est qu'à une certaine dose le chloroforme tuo toujours, et qu'à la dose où il est sans danger pour le plus grand nombre, il devient mortel pour certaines personnes, en vertu de dispositions particuhéres (1).

Imbus des mêmes idées, MM. Ancelon (de Dieuze) (2), Mercier (3), Stansky (/i), Bouisson (5), signalaient comme dangereuses, le premier, l'administration des vapeurs anesthésiques après le repas, les seconds, les inhalations pratiquées chez des malades maintenus dans la station assise.

Les mêmes vues générales ne tardèrent pas à recevoir une consécration nouvelle dans la célèbre discussion soulevée au sein de la Société de chirurgie. Le 17 février 1853, M. Vallet, chirurgien en chef de l'Ilôtel-Dieu d'Orléans, communiqua à cette société savante l'observation d'un nouveau cas de mort subite survenue sous ses yeux pendant l'administration du cliloroforme. Chargé, au nom d'une commission, de rendre

(1) Jules Guéiin, Gazelle médicale, 1853, p. 413.

(2) Ancelon, Mémoire sur les dangers de l'élhcrisalion après le repas {Comptes rendus de V Académie des sciences, t. XXX, p. 5).

(3) Mercier, Bullelin de l'Académie demédecine, t. Xlll, 2»^ partie, p. 1186.

(4) Stansky, Union médicale, 184<), \). 70. (.'■)) Roiiisson, OUI', cil.

compte de ce fait, M. Robert crut le moment favorable pour agiter de nouveau le problème, toujours palpitant d'intérêt, des dangers de la cbloroformisation et des moyens de les combattre. L'auteur avait pris au sujet de cette question une attitude qui faisait prévoir quelles seraient ses conclusions; elles peuvent se résumer dans les trois propositions suivantes :

1° La mort, pendant l'administration du cldoroforme, paraît causée par une véritable syncope résultant, non pas d'une administration excessive de l'agent anestbésique, mais bien d'une disposition particulière de l'organisme inconnue dans sa nature;

2" La science ne possède jusqu'à ce jour aucun moyen de reconnaître ces idiosyncrasies;

3" L'art ne possède aucun moyen efficace d'enrayer la marche des accidents produits par le chloroforme et d'en prévenir les funestes résultats (1).

L'objet du rapport, autant que l'œuvre du rapporteur, devint le point de départ d'une discussion approfondie, dans laquelle furent successivement passées en revue toutes les questions qui se rattachent à l'administration du chloroforme; c'est à peine si l'asphyxie mécaniijuc simple ou combinée trouva encore des défenseurs. L'existence d'une idiosyncrasie chloroformique inconnue dans sa nature, fatale dans ses manifestations, fut contestée par MM. Houx, Giraldès, Demarquay. Des exemples d'accidents graves , conjurés à l'aide de divers moyens, furent signah'^s par MM. Maisonneuve, Boinet, Denonvilliers, dans le but de montrer que la science n'était pas complètement désarmée en pareille circonstance. La plupart des membres qui prirent la parole tombèrent d'accord pour reconnaître que la mort est habituellement causée par un arrêt brus(]uc des battements du cœur, dont les causes prochaines, si bien exposées par M. IL Larrey, paraissent résider surtout

(1) Unppnrl 'Je M. linhcrl [Uiilhliii fie In Snrjrir dr rliiriirfjic, t, lll, p. r.R2).

PROPIUÉTÉS ANESTHÉSIQI ES DU CHLOROFUKME. 85

dans certaines conditions morales pour ainsi dire l'unestes, telles qu'une excitation vive, une terreur profonde, en un mot toute cause d'épuisement nerveux (1). Enfin la méthode suivant laquelle doivent être administrés les anesthésiques pour éviter sûrement les accidents, ou, du moins, les rendre moins fréquents, fut l'objet de judicieuses remarques de la part de MM. Sédillot, Forget, Chassaignac, Guersant.

L'idée qui domine toute cette discussion, prolongée pendant plus de trois mois, est relative à l'importance qu'il faut attacher à la syncope survenant accidentellement pendant l'administration du chloroforme; qu'elle résulte d'une action directe de l'agent anesthésique sur le cœur, comme le pensent MM. Gosselin et Robert, ou qu'elle provienne d'une véritable sidération exercée sur les centres nerveux par une action générale, profonde, subtile, comme le suppose M. J. Guérin. Telle est la doctrine formulée de la façon la plus explicite dans la cinquième conclusion du résumé de M. Robert : (( Dans le cas où la mort a lieu exceptionnellement, elle a lieu par syncope. La cessation des battements du cœur est quelquefois tellement soudaine qu'elle constitue une véritable sidération (2). »

C'est autour de cette pensée fondamentale que viennent se grouper, comme autant de corollaires, d'autres propositions résumant l'ensemble des moyens dictés par l'expérience dans le but de prévenir ou de combattre cette fatale tendance.

Moins absolue que M. Sédillot, la Société de chirurgie, avec de pareils principes, ne pouvait proclamer l'innocuité constante du chloroforme pur et bien employé. Éloignée de toute idée systématique, elle ne mettait à la disposition du praticien aucun procédé sûr et infailHble , mais elle lui apprenait à tenir le plus grand compte des diverses circonstances dans

(1) H. Larrey, Discussion sur le rapport de .V. lioberl {BuUelin de la Société de chirurgie, t. IV, p. 99).

(2) liuUciin de la Société de chirurrjic^ t. IV, p. 202.

86 CRÉATION DE LA 31ÉTH0DE ANESTilÉSlQUE.

lesquelles se produit habituellement la syncope. A ce titre, elle nous paraît avoir rendu un grand service à la science et à l'humanité; nous ne voulons en tirer aucune conséquence dans la crainte d'être abusé par une coïncidence, mais nous avons été surpris, en faisant le relevé des accidents survenus pendant la chloroformisation, de voir la moyenne annuelle des morts subites, qui était de sept jusqu'alors, descendre et rester fixée à trois environ à partir de 185 A exclusivement.

Si l'on s'en rapporte à un travail de M. Bickersteth, publié en Angleterre vers la fin de 1853 (I), ce mouvement dans les idées ne se produisit pas partout à l'étranger à la même époque. On y trouve cinq observations d'accidents survenus au moment de l'opération, et que tout porte à considérer comme autant de syncopes, ainsi que l'a fait observer M. Hubert; mais l'auteur n'attribuant les effets du chloroforme qu'à son action sur la respiration en tire la conclusion que, dans ces cinq cas, le chloroforme est étranger à la mort, qui avait dû être causée par le choc de l'opération sur le système nerveux. Toutefois les chirurgiens anglais ne tardèrent pas à être édifiés, car dans l'ouvrage de M. Snow, la syncope cardiaque est signalée comme la source unique des accidents (2).

La question des dangers de la chloroformisation reparut sous une autre forme, à l'Académie de médecine, le 26 mai 1 857. Plusieurs fois, des commencements de poursuite judiciaire avaient été dirigés, sous la prévention d'homicide par imprudence, contre des chirurgiens à l'occasion de ces cas de mort subite. Justement ému de ces enquêtes périlleuses, M. Devergie (3) tenta d'y porter remède ; malheureusement, ses vues person-

(1) r.ickerstclli, On Iha mode of dealh from Ihc uihalalion of chloroform^ Monthly Journal ofmrjJical science:^. Septembre IS'i.') [Archives générales de la médecine, 5" série, l. HI, p. I).

(2) Snow, On ancslhelics. London, I808.

(3) Devergie, De l'ctliérisaiion envisagée sous le rapport de la responsabilité médicale {fiullelin de l'Académie do médecine, t. WU, p. 820).

iielles sur les causes de ce genre de mort trahirent ses bonnes intentions. Prenant pour point de départ la doctrine vieillie de l'asphyxie accidentelle, il proposa d'imposer à la pratique un appareil mécanique bien conditionné qui pût être victorieusement opposé à la justice cherchant à s'éclairer sur l'existence possible de l'asphyxie : a Je déclare, dit M. Devergie, que si le malade a pu respirer une certaine quantité d'air, le magistrat n'a rien à voir après (1). »

Une telle mesure proposée comme sauvegarde n'était qu'illusoire. S'il est un moyen d'éviter sûrement l'asphyxie mécanique qui est seule en cause, de la rendre impossible, c'est de respirer en plein air ou dans les conditions qui se rapprochent le plus de l'air libre, c'est-à-dire à une certaine distance d'un tissu perméable, tel qu'une compresse, une éponge. S'il est un moyen, «au contraire, de rendre l'asphyxie possible, c'est d'employer un appareil mécanique plus ou moins compliqué et dont le jeu réguher peut être troublé pendant un instant d'oubli ou d'incertitude. Comme l'a judicieusement fait observer M. H. Larrey (2), l'un des exemples sur lesquels M. Devergie se fondait pour admettre l'asphyxie accidentelle et prescrire les appareils mécaniques, est précisément l'accident malheureux survenu entre les mains de Snow pendant l'administration de Tamylène. Or, dans ce cas [larticulier, on avait fait usage d'un appareil mécanique dont l'opercule destiné au passage de l'air et accidentellement fermé avait sans doute contribué à la production des accidents.

A d'autres égards, la proposition de M. Devergie n'avait aucune chance d'être accueillie favorablement. En principe, elle imprimait aux idées une tendance rétrograde, elle conduisait à replacer les intérêts de la science sous le joug de l'autorité. f/Académie préconisant un ap|)areil dans le but de couvrii- la responsabilité médicale, le rendait [)ar cela niême

(1) liullcUn (le l'Acadcmie de médecine, t. XXll, p. 'JOD.

(2) H. L.'uroy, ibicL, p. «JiO.

obligatoire et soustrayait à toute appréciation ultérieure la raison de son utilité et de son importance. Au nom de cette dangereuse association des intérêts du médecin et des malades, on pouvait prévoir le moment où une censure trop souvent arbitraire viendrait se substituer à la bienfaisante et irrésistible influence exercée par les Académies et les Sociétés savantes.

Un tel écueil ne pouvait échapper à la sagacité d'une assemblée, gardienne aussi vigilante des intérêts professionnels que des intérêts scientifiques : aussi s'empressa-t-on de changer le caractère des débats en générahsantla question. Les causes, le mécanisme de la mort subite pendant l'état anesthésique, furent une fois de plus l'objet de savantes considérations de la part de MM. Jules Guérin et Robert, H. Larrey, etc. Mais ce que cette discussion offrit de nouveau et de particulièrement intéressant, c'est que l'observation clinique fut appelée à se prononcer pour la première fois sur la valeur pratique des appareils, non pas au point de vue de l'asphyxie accidentelle repoussée par tout le monde, mais au point de vue de l'administration la plus méthodique, la moins dangereuse des vapeurs anesthésiques. MM. Jules Guérin, Robert et Devergie soutinrent l'utilité des appareils mécaniques contre l'usage vulgarisé de la compresse, de l'éponge. Suivant eux, les premiers permettent seuls de régler avec poids et mesure la marche des inhalations, de se tenir approximativement dans les limites au delà desquelles les recherches expérimentales, et en particulier celles de M. Snow, apprennent que le chloroforme devient dangereux. Avec les autres, on n'a pour guide que la nature et l'importance de l'effet produit, et il est impossible de préciser quelle est la (juantité de chloroforme inhalé, à quel degré de dilution les vapeurs ont été mêlées à l'air.

La valeur des appareils mécaniques a paru plus spécieuse que réelle, plus théorique que pratique, au plus grand nombre des chirurgiens. MM. Vcipeau, IL Larrey, Gibcrt, Iluguicr,

PROPRIÉTÉS ANESTIIÉSIQUES DE l'aMYLÈINE. 80

Jobert, etc., se sont attachés à démontrer que le dosage des vapeurs anesthésiques était illusoire dans les conditions de l'étliérisation chez l'homme, et qu'en dernière analyse la somme des effets obtenus restait encore le seul guide, même pour les partisans des inhalateurs. L'appareil mécanique gêne la respiration; l'éponge, la compresse mettent le patient dans les conditions qui le rapprochent le plus de la respiration à l'air libre. La simplicité de ces derniers, la facilité avec laquelle on se les procure, la possibilité de graduer le mélange gazeux en éloignant ou rapprochant l'éponge chargée de chloroforme, les succès constants et innombrables qu'ils ont fournis à la pratique, ont paru des raisons suffisantes pour justifier la faveur dont ils jouissent et mériter l'approbation générale.

§ V, — Découverte «les propriétés anesthésiques de l'amylènc.

Par cette dernière et remarquable discussion, l'Académie de médecine apportait un nouvel et éclatant témoignage à la réalité des dangers, qui, malgré les perfectionnements apportés à la méthode, restaient attachés à l'administration du chloroforme. D'un autre côté, l'anesthésie, à mesure qu'elle était plus répandue et que le cadre de la médecine opératoire s'agrandissait sous son influence, devenait en chirurgie une nécessité de plus en plus pressante. On conçoit dès lors l'empressement avec lequel fut accueilli un nouvel agent signalé dans ces conditions et promettant tous les avantages des autres anesthésiques sans en avoir les dangers. C'est encore de l'Angleterre que nous vint cette découverte.

Dans le courant du mois de novembre 1856, M. Snow constata sur des animaux les propriétés stupéfiantes d'un composé connu seulement des chimistes jusqu'alors, et auquel M. lialard, qui l'avait étudié le premier en 18/i/i, avait donné le nom d'amylcne.

Après s'être bien assuré du fait, M. Snow fit usage de l'amylène chez l'homme d'abord pour des opérations de peu d'im-

portance, puis clans quelques cas plus graves. Il lui reconnut une action prompte, douce, conduisant à l'insensibilité sans traverser cette période d'excitation quelquefois si fatigante avec l'éther et le chloroforn^ie. Ces qualités parurent assez importantes pour être signalées, et il en fit l'objet d'une communication à la Société royale de Londres, le 20 janvier de la même année.

Peu de jours après, M. Giraldès employait l'amylène à l'hôpital des Enfants et M. Gabriel lourdes étudiait son action sur les animaux. Dans une note adressée à l'Académie impériale de médecine et publiée dans la Gazette médicale de Strasbourg (1), M. lourdes signalait en particulier le peu de durée et d'énergie de l'action anesthésique de l'amylène. Un nouveau travail à la fois clinique et expérimental de M. Debout (2) fut l'objet d'un rapport remarquable dans lequel M. Robert exposa à l'Académie (3) non-seulement les idées de Fauteur, mais aussi le résultat de recherches personnelles et de nombreuses observations cliniques. L'expérience du rapporteur lui permit de confirmer les caractères déjà connus de l'amylène : la rapidité et même la brusquerie de son action, le peu de durée de ses effets et une énergie incontestablement moins grande que celle des autres anesthésiques. D'après les expériences de M. Debout, il faudrait en quintupler la dose pour causer des accidents, tandis qu'il suffirait de doubler celle du chloroforme. Il lui a paru légitime d'en inférer que l'amylène serait sans danger chez l'homme, ou du moins beaucoup moins dangereux. Ce rapprochement fournit à M. Robert l'occasion de rappeler qu'il est impossible de conclure toujours des animaux à l'homme ; que ce n'est pas par le fait do

(1) licchcrches sur les effets anesthésiques de l'amylène (liulletin de l'Académie de inrdecine^ t. XXII, p. 420; Ciazette médicale de Strasbourg, 28 février 1857).

(2) Note sur Vinnocuitc cl la valeur de famylcnr considéré comme agent anesthésique {liullelin de VAcadé})iie de rnédecine^ t. XXII, p. 454).

(3) Ibid., p. 751.

PllUPUIÉTÉS ANESTIIÉSIQUKS DE L'AMYLÈNE, 91

l'évolution successive et progressive des phénomènes de l'éthérisme que la-mort arrive, mais d'une façon brusque, inattendue, et comme par suite d'une prédisposition de l'organisme inconnue dans sa nature.

On conçoit sans peine que c'était sur l'innocuité absolue ou relative de l'amylène que se basait tout l'avenir du nouvel agent. L'expérience ne larda pas à donner de cruelles déceptions : entre les mains de M. Snow lui-même, et à quelques mois de distance, deux malades lurent frappés de mort pendant son administration. Malgré cet avertissement redoublé, M. Robert ne le repoussa point d'une façon absolue. A cause de la très courte durée de son action, de son peu d'effet sur les voies aériennes, il en recommanda l'usage dans certaines opérations d'une exécution rapide.

Une seconde fois la cause de l'amylène fut plaidée devant l'Académie de médecine par M. Giraldès (1), qui le premier en France, nous l'avons dit, en avait fait usage chez l'homme. Le théâtre de ses observations le conduisit à en recommander l'usage chez les enfants, lui reconnaissant comme avantage particulier, surtout quand il est employé pur, de ne pas |)rovoquer de vomissements, ce qui permet de l'employer peu de temps après le repas, de façon à ne pas astreindre les enfants à une diète préjudiciable. Malgré les résultats favorables signalés par M. Giraldès, l'amylène dut être définitivement banni de la pratique lorsqu'on apprit par M. Jobert (2), que cet agent anesthésique , employé avec assez d'énergie pour obtenir une insensibilité complète, indispensable à beaucoup d'opérations, n'était exempt d'aucun des inconvénients reprochés à l'éther et au ciiloroforme, sur lesquels il avait le désavantage de provoquer des mouvements convulsifs violents. Dès lors il n'y avait plus de raison plausible de conser-

(1) Girnldôs, l'Jtwles cliniques sur ramylènc {liullelin do l'Académie de médecine, t. Wll, p. 77 2).

(2j Bullclin de l'Académie de médecine, l. XXU, p. I 118.

92 CREATION DE LA MÉTHODE ANESTllÉSlOLE.

ver à côté de ses aînés un agent aussi dangereux, moins certain dans ses effets, d'une administration plus difficile et qui avait de plus contre lui, comme l'ont fait remarquer avec beaucoup de raison MM. Yelpeau et H. Larrey, son odeur insupportable et son prix excessif.

§ VI. — Propriétés» anestbésiques du kérosolciic.

Depuis la découverte de l'étber et du cbloroforme, on a préconisé et même employé en inhalations, chez l'homme, diverses substances qui, aux yeux des inventeurs, devaient offrir de grands avantages ; aucune n'a laissé de traces assez durables pour que la science çn conserve le nom.

Une nouvelle tentative vient d'être faite à Boston par le docteur Hodges, mais l'expérience ne s'est pas encore prononcée à cet égard. Au rapport du professeur Bigelow, M. le docteur Hodges aurait constaté chez l'homme , à trois reprises différentes, les vertus stupéfiantes les moins contestables dans un produit de la distillation du charbon de terre, désigné sous le nom de kérosolène. Ce fluide déterminerait l'anesthésie après quelques inspirations, sans que le malade se plaigne jamais d'étourdissements, de céphalalgie ni de nausées. Mais sous cette inlluence, il paraît que le pouls faiblit, devient intermittent. D'après cette dernière considération, il est fort à craindre, s'il est permis toutefois de devancer l'observation, que le kérosolène ne tombe dans le même oubli que l'amylène et les autres hydrocarbures anesthésiques.

§ VII. — Action iine^IhéNifiiio lio l'oxyde de carbone et de l'acide

carbonique.

L'acide carbonique, l'oxyde de carbone ont été aussi proposés récemment pour remplacer l'éther et le chloroforme. Jusqu'alors aucun chirurgifui, ;'i notre connaissance , n'a cru opportun de vériher chez riiomme ce que })ouvaient faire

PROPRIÉTÉS ANESTIIÉSIQUES DU KÉROSOLÈNE. 93

espérer soit les expériences physiologiques, soil les déductions fournies par des théories plus brillantes que sohdes.

11 ne manque pas de bonnes raisons pour justifier la sage réservedes cliniciens à l'égard des substances asphyxiantes. L'insensibilité n'apparaît dans l'asphyxie progressive qu'à une période dangereuse pour l'organisme. Au moment où l'innervation se réfugie vers les centres, le sang noir stagne dans les organes, y entretient un état congestif toujours croissant et d'autant plus dangereux qu'il est produit par un liquide incapable d'entretenir la vie des organes. De cet état de congestion constaté bien souvent chez l'homme, à des lésions organiques graves et durables, il n'y a qu'un degré facile à franchir ; aussi est-il peu surprenant qu'à la suite de tentatives d'asphyxie il survienne des paralysies persistantes, ainsi que le fait a été signalé par M. lïipp. Bourdon (1).

D'un autre côté, il résulte de l'observation que l'insensibilité dans l'asphyxie a peu de persistance, qu'elle occupe plutôt les téguments que les plans sous-cutanés ou profonds, que c'est seulement à une période avancée que l'on pourrait obtenir une insensibilité comparable à celle que détermine le chloroforme. N'est-ce pas sur cette persistance de la sensibilité que sont basés les beaux succès obtenus à l'aide des cautérisations, dans le traitement de cet accident.

Les mêmes observations s'appliquent à une autre substance proposée il y a quelques années dans le même but par M. Benja • min Richardson (2). Dans plusieurs expériences, ce médecin })araît avoir déterminé l'insensibilité en faisant inhaler les j)roduits de la combustion du Lycoperdon proteus ou communément vesse de loup. L'auteur les attribue au développement d'un certain principe narcotique qui réside dans ce champignon. Jusqu'à plus ample informé, nous nous sentons

(I) Hippolylc lîourdon, Des paralysies conséculives à l'asphi.rie par les vapeurs (lu charbon, tli/ises de Paris, 18r>3.

(•1) Cidzellc <le\ hnpilanr, IS.'i:^, |i. '17 1,

9/ï MODE d'administration DES AGENTS ANESTIÏÉSIQUES.

disposé à ne voir là qu'un effet de l'asphyxie déterminée par l'aspiration de la fumée.

Nous avons à dessein réuni dans la même proscription l'acide carbonique et l'oxyde de carbone, bien qu'il y ait une différence notable dans la manière d'agir de ces deux gaz ; mais ce qui est vrai de l'asphyxie simple par privation d'air ou par inhalations d'un gaz irrespirable, l'est à plus forte raison d'un corps qui, en déterminant l'asphyxie par une action spéciale sur les globules sanguins, pourrait bien être aussi un poison violent. Tehe est d'ailleurs l'opinion générale, et il n'est guère possible de ne pas la partager si l'on tient un compte suffisant de la nature et de la marche des effets produits par l'aspiration de quantités relativement faibles d'oxyde de carbone (1) .

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