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CHAPITRE IL

MODE d'administration DES AGENTS ANESTHÉSIQUES.

Si l'on pouvait faire disparaître localement la douleur, sans porter atteinte aux fonctions du système nerveux central, l'anesthésie locale, érigée en méthode générale, devrait être préférée à des moyens dont le concours n'est obtenu qu'à la condition de déterminer des perturbations fonctionnelles dont il est toujours difficile de calculer l'importance.

Mais dans l'état actuel de nos connaissances, l'insensibilité provoquée localement n'est ni assez complète, ni assez durable, ni même assez facile à obtenir pour être d'un grand secours en chirurgie. Elle ne répond qu'à certaines indications que nous aurons le soin de faire ressortir dans un chapitre spécial. 11 en résulte que nous n'avons à nous occuper ici que du mode d'aduiinistration des agents anesthésiques généraux.

(I) liôk (k l'alcool, f'-lc, ouvragecilc, i>. \i\.

MODE d'administration DES AGENTS ANESTITÉSIQUES. 95

Le nombre n'en est pas très considérai )le. En passant en revue précédemment tous ceux qui ont été recommandés à la pratique, soit d'après des vues théoriques, soit d'après quelques faits exceptionnels, nous avons reconnu qu'aucun d'eux n'avait résisté à l'épreuve clinique, en dehors de l'éther, du chloroforme et de l'amyiène ; aussi, abstraction faite de l'alcool, ces substances seules, au point de vue de la thérapeutique chirurgicale comme au point de vue delà physiologie, méritent-elles le titre d'agents anesthésiques. L'objet spécial de ce chapitre se résume ainsi dans l'étude des questions afférentes au meilleur mode d'éthérisalion, en prenant ce mot dans son acception la plus large et on peut dire la plus usuelle. Il est accepté, en effet, que l'éthérisation, en raison de la priorité de la découverte de l'éther, se dit non-seulement de l'administration de l'éther, mais aussi de celle du chloroforme et de l'amyiène, de même que l'éthérisme, mot nouveau qui désigne l'ensemble des effets produits par les substances anesthésiques, s'applique non-seulement aux phénomènes déterminés par l'éther, mais aussi à ceux que détermine le chloroforme, etc.

ARTICLE PREMIER

On provoque l'anesthésie chirurgicale en donnant mélhodi(juement,sous forme d'inhalations pulmonaires, un mélange d'air et de vapeurs d'étlicr, de chloroforme ou d'amylène. Dans le but de tempérer l'énergie de ces agents, quelques chirurgiens ont eu la pensée de les mélanger entre eux, d'y ajouter des liquides inactifs, ou de modifier la forme de leur administration.

§ I. — lOdiéi'imitioit à l'aido cic nt<'>laiig;os ancç4tlic$!»iants.

M. liigolow (de Boston) a conseiUé d'ajouter au chloroforme un volume égal d'alcool ; un tel mélange, expérimenté chez l'homme, n'a pas diuini'' de résnllats encourageanis à M, Ro-

96 PROCÉDÉS d'éthérisation.

bert. Ce chirurgien l'attribue à ce que le chloroforme, à raison de sa grande volatilité, dégage d'abord des vapeurs en quantité presque aussi considérable que s'il était pur, et fait ainsi courir tous les dangers attribués à la concentration des vapeurs inhalées. L'état physique d'un pareil mélange permet difficilement d'accepter cette interprétation. Le chloroforme estsoluble en toute proportion dans l'alcool; le résultat de cette espèce de combinaison est de le rendre beaucoup moins volatil. A priori, le principal reproche que puisse encourir la modification de M. Bigelow, c'est l'insuffisance présumée de ses effets.

M. Nunnely a proposé dans le même but de mélanger le chloroforme avecl'éther chlorique ; il espérait obtenir de la sorte un liquide anesthésique moins dangereux et qui méritait d'être essayé chez l'homme ; jusqu'alors aucune tentative n'est venue confirmer ou infirmer ses prévisions.

M. le docteur Bourguignon a aussi conseillé de continuer l'anesthésie avec l'élher après l'avoir produite au moyen du chloroforme.

Enfin un interne des hôpitaux M. Ceharier (1) a fait quelques essais sur les animaux avec un mélange d'éther et de chloroforme. Les résultats lui ont paru assez satisfaisants pour en proposer l'emploi chez l'homme. L'expérience fut tentée par M. Robert. D'après un petit nombre de faits, il crut remarquer que le mélange de chloroforme et d'éther ralentissait la marche de l'anesthésie, modérait la période d'excitation et exerçait une action moins profonde sur le système nerveux. Le point intéressant pour la pratique était de savoir si par ce moyen les cliances d'accidents seraient éloignées; malheureusement l'opinion ne tarda pas à être éclairée par un cas de mort subite, survenu en Amérique entre les mains de M. Crockett dans les circonstances suivantes :

Observation. — On présente au docteur Crockelt un enfant de cinq ans pour le débarrasser d'une tuineur graisseuse du dos; elle parlait

(1) r;a:?e//C(/e.v/K}/)., 1853, |i.r,os.

ÉTHÉRISATION PAR l'eSTOMAC. ^7

du niveau de la dernière côte, à deux pouces et demi environ à droite des apophyses, et s'étendait obliquement en haut et en croisant la colonne vertébrale dans une étendue de sept pouces environ. L'opération fut décidée pour le U avril. On commença donc par administrer à l'enfant un agent anesthésique composé de quatre parties d'éther et une partie de chloroforme; on en imbiba une éponge taillée en cône creux, et l'on en fit respirer les vapeurs avec toutes les précautions convenables. L'opération ne fut commencée que quand l'anesthésie fut complète. Quand on allait procéder au pansement, l'enfant se prit à vomir, et le pouls, qui avait été bon jusque-là, s'arrêta brusquement. On lui pencha le corps en avant, et l'on s'assura avec le doigt que ce n'était pas la langue qui, en retombant en arrière, avait causé l'obstruction du larynx; on lui frotta les extrémités avec de l'ammoniaque, mais tout fut inutile, et l'enfant mourut en trois ou quatre minutes : il avait perdu au plus quatre onces de sang. L'anesthésie n'avait pas été portée assez loin pour abolir les mouvements de la poitrine, et avant le vomissement, ni la circulation, ni la respiration n'indiquaient qu'il y eût le moindre accident à craindre. On n'a pas fait l'autopsie (1).

§ H. — fe:ihéri»(a<ioil |>ai> l'c^toittac.

Lors des premières communications à TAcadémie des sciences au sujet de l'éthérisation, Magendie fut d'avis que le plus simple moyen d'obtenir les effets anesthésiques était d'administrer l'éther par la bouche, à l'état liquide. Les expériences de tous les physiologistes viennent protester contre une telle assertion. MM. Flourens, Longet et Blandin assurent n'avoir jamais pu, même avec des doses énormes d'éther introduites dans l'estomac, développer les phénomènes de réthérisme. Dans ces conditions, il survient des effets complexes dont il est facile de se rendre compte. Le liquide ingéré, élevé subitement à la température du corps, fournit d'abondantes vapeurs qui distendent le tube digestif et pénètrent dans le torrent circulatoire en quantité proportionnelle au pouvoir absorbant de la muqueuse gastro-intestinale. Mais la quantité d'éther ou de chloroforme qui reste à l'état liquide dans la cavité gastrique

(1) American Journal of médical science i\m\\ci 18o"?) traduit dans les Archives yénéraki de mtdccmc, 5' eério, t, XI, p. yô*

ÔS PROCÉDÉS D'ÉTHÉRISÂTION.

exerce simultanément une action irritante des plus énergiques, et cause, sur une surface d'autant plus étendue que l'agent est plus diffusible, tous les ravages d'une substance caustique. C'est ainsi que les animaux soumis à ce genre d'expérience présentent d'abord quelques signes d'anesthésie, qui disparaissent bientôt pour faire place aux symptômes d'une inflammation suraiguë dont la gravité eat en raison de la quantité, du degré de concentration du liquide ingéré et delà durée de son séjour dans l'estomac.

Il existe dans la science plusieurs observations d'individus qui, par inadvertence ou dans le but de se suicider, ont avalé des quantités considérables de chloroforme. Nous en avons relaté plusieurs exemples dans nos recherches physiologiques. Les accidents, à peu prés identiques chez tous, ont offert une grande analogie avec ce qui se passe chez les animaux : c'était d'abord une anesthésie plus ou moins profonde, puis une irritation gastro-intestinale assez violente pour déterminer la mort.

Ces faits portent en eux un enseignement ; l'ingestion des liquides anesthésiques ne convient en aucune façon pour favoriser le développement des phénomènes de l'éthérisme, et de pareilles tentatives doivent être rigoureusement condamnées chez l'homme, parce qu'elles sont très désagréaljles au malade, insuffisantes dans leurs effets , et surtout dangereuses pour la vie.

§ III. — l^itliérij^ation par le rectum*

Il était permis de supposer plus de tolérance au gros intestin qu'à l'estomac; dans cette prévision on tenta de provoquer rinsensibilité par des injections d'éther dans l'intestin, soit à l'état liquide, soit à l'état de vapeur. Roux parla le premier à l'Académie des sciences de remplacer les inhalations par les injections rectales ; cette idée fut réalisée par M. Marc Dupuy, qui paraît avoir obtenu des résultais assez satisfaisants en administrant de cette façon de Téther liquide à des chiens et

ÈTHÉRISATION PAR LE RECTVM. 99

à des lapins. Cet expérimentateur assure que l'insensibilité est aussi rapidement obtenue par ce moyen que par les inhalations (1).

M. Defert (de Metz) a obtenu de son côté une anesthésie complète chez des enfants en bas âge à Taide d'un lavement contenant Il grammes d'éther; l'anesthésie fut même assez intense pour inspirer des craintes à l'opérateur (2).

Les faits annoncés par MM. Dupuy et Deferl sont loin d'avoir été confirmés. Avant eux, ces injections avaient été infructueusement employées dès le 19 février 18/i7 à l'hôpital général de Madrid. Le docteur Vincente y Hédo (3) échoua également dans diverses expériences tentées sur des lapins et des cochons d'Inde. Il reconnut qu'il fallait des doses énormes d'éther pour obtenir l'insensibilité, et que les phénomènes de phlogose étaient assez développés pour amener la mort de l'animal. En ajoutant à l'éther une certaine quantité d'eau, on ne peut éviter plus sûrement le développement d'une phlegmasie intestinale. Les injections dans le rectum d'éther pur ou mélangé, et à plus forte raison de chloroforme, doivent être également repoussées de la pratique de l'anesthésie.

Administré en vapeur par les mêmes voies, cet agent ne présente plus les mêmes inconvénients. Sous celte forme, M. Pirogoft (de Saint-Pétersbourg) a obtenu des résultats assez avantageux pour concevoir le projet d'ériger en méthode générale ce procédé d'éthérisation (Zi). Il emploie pour pratiquer ces injections une canule de gomme élastique, introduite dans le rectum nettoyé préalablement à l'aide d'un lavement. Celleci s'ajuste sur une seringue contenant de l'éther liquide et placée dans une capsule remplie d'eau chaude. L'éther chauffé

(!) Marc Dupuy, De Vélhérisation. Paris, 1847.

(2) Revue clini/iue des hôpilaux de Metz {Gazelle médicale de Strasbourg, décembre 1852).

(3) Gazette médicale de Paris^ 1847, p. 317.

(4) PirogofT, Rechercher praliqaes et physiologiques sur VéUiérisalion. Saint- Pétersbourg, 1847 .

100 PROCÉDÉS d'ÉTHÉRISATION.

entre en vapeur et pénètre sous cette forme dans la cavité intestinale. M. Charrière, sur les indications de Roux, construisit dans le même but une canule métallique, terminée en tête d'arrosoir dans une étendue de 3 centimètres et adaptée à un inhalateur mécanique ordinaire, dont elle remplaçait l'embouchure. Il suffit pour faire fonctionner l'instrument d'en placer la carafe dans Teau chaude.

Quel (juc soit l'appareil employé, les effets de l'éthérisation rectale sont identiques. D'après le témoignage du chirurgien russe, le narcotisme survient plus sûrement, et l'absence d'excitation préalable s'ajoute aux avantages spéciaux de la méthode, qui sont de respecter les organes respiratoires, de se passer de la volonté du malade et de déterminer une insensibilité beaucoup plus durable, plus profonde, et conséquemment très favorable à l'exécution des opérations longues et très douloureuses. Malgré des promesses aussi séduisantes, la méthode de M. Pirogoff n'a guère été expérimentée en France; M. Simonin (de Nancy) (1) l'a pourtant essayée chez quelques malades de sa clinique. Il s*est assuré que les effets de l'éther employé de la sorte étaient beaucoup plus lents à se produire et fréquemment insuffisants. M. Bouisson n'a pas été plus heureux que M. Simonin dans des expériences tentées chez les animaux (2). D'ailleurs, sans tenir compte de la répugnance naturelle qui s'attache à de telles manœuvres, qui ne prévoit l'inconvénient capital attaché à cette manière de faire, et l'alterïiative dans laquelle on se trouve placé? Si Ton donne peu de vapeur, les effets seront tout à fait insuffisants, et par conséquent la tentative inutile; si Ton en donne une grande quantité, il peut en résulter un gonflement de l'intestin, une tympanite considérable, mais surtout une action qui se prolonge ou s'accroît forcément tant qu'il reste de la vapeur à absorber. Ces conditions exposent à dépasser le but, ù conduire le malade

(1) Simonin, mém. cite, p. 193.

(2) Bouisson, ouvr, cit.^ p. 141.

aux limites extrêmes de l'éthérisme, sans qu'il soit possible à l'opérateur, comme dans les inhalations pulmonaires, de modifier, s'il en est besoin, la marche et l'énergie de l'éthérisation. Peut-être aussi, comme le pense M. Bouisson, l'action locale de la vapeur d'éther ne serait pas sans inconvénients pour la muqueuse intestinale.

§ IV. — Éthérisiition par inhalations pulmonaires.

L'éthérisation par inhalations pulmonaires est aujourd'hui la seule usitée dans la pratique. L'appareil respiratoire, parla vaste étendue de sa surface, par son aptitude élective à l'égard de l'absorption des gaz, paraît, en effet, merveilleusement adapté au but que l'on se propose. Les vapeurs stupéfiantes suffisamment diluées, amenées au contact des cellules pulmonaires, pénètrent sous la forme la plus propice pour être entraînées dans le torrent circulatoire et impressionner promp tementle système nerveux. D'un autre côté, le mélange aéroéthéré qui se trouve en excès dans les poumons étant immédiatement expulsé, au moins en grande partie, pendant le mouvement d'expiration, il est possible à chaque instant de changer la dose de l'agent mis en œuvre et de la régler sur la nature et la marche des effets obtenus.

Un grand nombre d'appareils ont été imaginés dans le but de perfectionner le procédé par inhalations. Les conditions physiques dans lesquelles se trouve l'air atmosphérique qui sert de véhicule aux vapeurs est sans contredit la notion qu'il importe le plus d'acquérir pour apprécier leur valeur respective, soit au point de vue de l'entretien de la fonction respiratoire, soit au point de vue de la formation des vapeurs dont la pondération directe est inaccessible à nos moyens d'investigation. Pour ce motif, il nous paraît avantageux de les partager en trois classes spéciales : les appareils à air libre, les appareils à courant d'air régulier et les appareils à air confiné.

A. Appareils à air libre. — Ces appareils sont d'une simplicité qui se refuse à toute description. Un corps spongieux

102 PROCÉDÉS d'éthérisâtïon.

quelconque , capable de retenir une certaine quantité de liquide el de se laisser traverser librement par un courant d'air, peut être inopinément transformé en appareil, sauf la précaution d'y ajouter comme complément un voile mobile, destiné à empêcher une dissémination trop grande des vapeurs éthérées. Les plus usuels se composent d'un tampon de charpie, de filasse, de ouate, d'une petite éponge, placés au fond d'une compresse ou d'un mouchoir roulé en cornet, et plus simplement encore de la compresse ou du mouchoir sur lesquels on verse directement une certaine quantité du liquide volatil.

Le fonctionnement de ces petitsappareils est des plus élémentaires, et pourtant il nous semble avoir été mal apprécié. Quand on expose à l'air libre un liquide volatil, il se forme instantanément des vapeurs dont la quantité est relative à l'élévation de la température, à la volatilité du liquide, et surtout à l'état d'agitation dans lequel se trouve l'air ambiant.

Pendant l'éthérisation, le liquide est toujours le même, la température du lieu où l'on o[)ôre offre peu de variations ; il en résulte que la quantité de vapeur est surtout en rapport avec l'activité du courant d'air. Plus le tampon de charpie ou la compresse chargés de chloroforme seront éloignés des voies aériennes, moins l'appel d'air produit par l'aspiration pulmonaire se fera sentir au foyer d'évaporation , moins il y aura de vapeur formée et entraînée dans les poumons; à mesure, au contraire que l'appareil sera rapproché, le courant d'air deviendra plus actif au niveau des surfaces d'évaporation, et entraînera une [)roportion plus considérable de vapeur, de façon à se rapprocher du maximum de saturation. Dans ces diverses conditions, l'agitation de l'air produite par le mouvement d'expiration, la température môme de l'air expiré, doivent contribuer dans une certaine mesure au même résultat. Entre ces deux termes extrêmes dont l'un représente un écartement de la compresse assez considérable pour obtenir une proportion de vapeur aussi faible que possible, et l'autre une appli^

cation immédiate de l'appareil sur la face, de façon à provoquer l'évaporation la plus active, il existe, on le conçoit, une foule de situations intermédiaires, à l'aide desquelles l'opérateur peut changer à son gré le titre du mélange, à la condition expresse toutefois que la surface d'évaporation soit constamment mouillée par le liquide générateur. Ces résultats seront sensiblement modifiés, si l'on fait usage d'une coiffe, d'un cornet peu perméables, qui établissent un véritable conduit ou tube d'appel entre le patient et le foyer d'évaporation ; moins le tissu que l'on emploiera sera perméable à l'air, plus profondément seront modifiées les conditions de la respiration à l'air libre, plus aussi par conséquent l'appareil s'éloignera du type qui nous occupe pour se rapprocher de ceux des deux autres classes.

On a répété souvent qu'en plaçant directement la compresse sur la bouche et le nez, ou bien en s'exposant à des courants d'air produits par une porte ou une fenêtre, on faisait respirer au malade des vapeurs à peu près pures, et qu'ainsi on le privait d'air respirable et l'on courait le risque de l'asphyxier. Ce que nous venons de dire indique assez tout ce qu'il y a de gratuit dans cette assertion. Comme la condition physique la plus importante dans le phénomène de l'évaporation réside dans l'état d'agitation de l'air, il en résulte que la quantité de vapeur et la quantité d'air ne peuvent être, à l'air libre, dans un rapport inverse : plus le courant d'air sera rapide, plus la quantité de vapeur qui pourra être absorbée deviendra considérable, mais plus aussi l'appareil pulmonaire sera amplement pourvu d'air respirable, caria physiologie expérimentale elles analyses ont démontré que les qualités de l'air ne sont point altérées de façon à le rendre impropre à la respiration par la présence des vapeurs d'éther qui peuvent se dégager à la température moyenne de nos appartements. En termes plus généraux, j)our toutes les distances auxquelles on vou(h\'i placer l'appareil, on court d'autant moins le danger de produire l'aspliyxie, que la quantité absolue des vapeurs devient plus considérable,

iOli PROCÉDÉS D'ÉTHÉRISATION.

les autres conditions restant les mêmes, mais aussi moins on doit avoir de crainte à l'égard des accidents causés par le défaut d'air, plus on a déraisons pour redouter l'empoisonnement.

B. Appai^eils à courant d'air régulier, — Ces appareils, désignés habituellement sous le nom d'inhalateurs mécaniques, sont très nombreux et beaucoup plus compliqués que ceux qui précèdent; à cet égard le zèle des chirurgiens et des fabricants d'instruments s'est multiplié outre mesure. Afin d'épargner au lecteur des redites inutiles par la description détaillée de tous ces instrumenis et de leurs modifications, nous indiquerons seulement les perfectionnements successifs apportés à chacune des pièces principales ou même accessoires dont se compose tout inhalateur mécanique.

On peut les diviser en deux groupes spéciaux : les appareils à fonctionnement volontaire, qui nécessitent la coopération intelligente du malade, et les appareils à fonctionnement forcé, qui peuvent s'en passer.

Les premiers représentent l'enfance de l'art. Us ont été justement abandonnés parce qu'ils offrent tous le vice radical de devenir à peu près inappHcables après la perte de l'activité volontaire.

Les seconds méritent seuls d'être décrits. Chacun d'eux se compose essentiellement d'un récipient destiné à recevoir le liquide anesthésique, à fournir une surface d'évaporation suffisante, et à prévenir la dissémination des vapeurs; d'un système de tubes destiné à établir un courant d'air à travers le récipient; et en troisième lieu, d'un système de soupapes destiné d'une part à empêcher la déperdition des vapeurs, et d'autre part à s'opposer à la pénétration des produits de l'expiration dans la capacité du récipient. On peut ajouter à titre d'accessoire un entonnoir gradué, muni d'un robinet et adapté au col du récipient, dans le but de faire arriver le liquide d'une façon plus régulière ou rigoureusement déterminée.

1° Le récipient est ordinairement de verre ou de cristal ; sa transparence permet de voir à chaque instanl ce qui se passe

pendant l'opération, et de s'éclairer sur la quantité de liquide volatil contenu dans l'appareil. Elle permet aussi de s'assurer si les produits de sécrétion, si abondants pendant l'administration de l'éther, refluent dans le récipient.

La forme, la capacité de ce vase ont subi diverses modifications; au matras ordinaire à deux tubulures, on a substitué d'abord, comme dans les appareils de MM. Robinson, Charrière, Luer, une lanterne ou une carafe à fond plat et de grande dimension, puis un petit flacon cylindrique adopté surtout depuis la substitution du chloroforme à l'éther. Ce récipient est toujours muni de tubulures ou tout au moins d'un col destiné à l'adaptation du système aspirateur ; afin d'augmenter les surfaces d'évaporation, on a pris le soin de disposer dans la capacité du récipient tantôt une éponge ou de la charpie, tantôt un diaphragme mobile formé d'un tissu perméable, tantôt une couronne de papier plissé et non collé, ou une spirale métallique et élastique recouverte d'un tissu de tricot épais et à claire-voie (1), tantôt enfin une surface métallique à rainures concentriques destinées à retenir le Uquide anesthésique au fur et à mesure qu'il arrive dans le récipient (2). Quelques personnes ont substitué au verre des parois métalliques ; d'autres ont réduit à de très petites dimensions la capacité du récipient, afin de pouvoir le chauffer avec la main et favoriser ainsi l'évaporation. Pour mieux régler l'émission des vapeurs, Smée avait imaginé d'adapter à un récipient métallique un réservoir d'eau, maintenu aune température constante de 15 degrés (3).

2" \je système de tubes se compose de deux parties.

La première, que l'on peut désigner sous le nom de tube d'appel^ est destinée à conduire l'air extérieur dans le réci-

(1) Charrière, Notice sur les appareils qui peuvent servir à Vinhalation de Vélher et du chloroforme.

(2) Anesthésimèlre Duroy, décrit dans le rapport lu à la Société médicale d'émulation, i);ir L. Lallemand, p. 67.

(3) Médical TiiiicSy 30 janvier 1847.

106 PROCÉDÉS d'ÉTHÉRISAïION.

pient : elle peut être représentée par un tube plongeur de verre ou de cuivre, qui traverse à frottement l'une des tubulures ou l'armature disposée au goulot du récipient. Ce tube doit pénétrer assez avant pour que son orifice vienne effleurer la surface du liquide ; les vapeurs d'étber et de chloroforme étant plus denses que l'air, se mêlent difficilement à lui et exigent que le courant vienne en quelque sorte lécher la surface d'évaporation. Dans certains appareils, le tube plonge même dans le liquide de façon à déterminer un certain bouillonnementqui accélère notablement la formation des vapeurs. Ce tube d'appel doit être large et proportionné dans ses dimensions au diamètre même de la trachée. Au lieu d'un seul tube, il peut y en avoir deux disposés symétriquement sur l'armature du récipient. On y a ajouté le plus souvent un robinet, dans le but de régler la quantité d'air que l'on veut faire arriver dans le récipient.

Dans plusieurs appareils, et en particulier dans ceux de MM. Sait (1), Charriére et Esler (de Strasbourg), le tube plongeur a été remplacé par des trous nombreux dont est persillé le fond du récipient. Il est clair que dans ces cas le liquide anesthésique doit être intégralement absorbé par le corps poreux disposé à cet cft'et. Pour arriver au même résultat, c'est-à-dire pour diriger le courant d'air à travers le liquide, M. Charriére (2), mettant en pratique les modifications de M. Sait, construisit un a|)pareil entièrement métallique qui offre ceci de particulier : la partie inférieure du récipient destinée à contenir le hquide anesthésique représente un fond de boîte couronné par un pas de vis. L'épaulement est garni d'une rondelle de cuir, et immédiatement audessus de cette rondelle sont pratiquées des ouvertures oblongues dans toute l'étendue de la circonférence de cette pièce qui sert de réservoir. Sur celle-ci se visse un cylindre dans

(1) PharmacculicalJournal, 1"^ avril 18*7.

(2) Charriére, Notice dire, p. 7,

ÉTHÉRISATJON PAB INHALATIONS PULMONAIRES. 107

lequel se met un diaphragme imprégné d'éther. Pour activer ou modérer le courant, il suffit de découvrir plus ou moins les ouvertures qui servent de tube d'appel, ce qui se fait en vissant ou en dévissant le cylindre supérieur monté sur le réservoir.

La deuxième partie du système de tubes , plus spécialement désignée sous le nom à' aspirateur , facilite l'écoulement du mélange anesthésique vers l'appareil pulmonaire. Primitivement construit en verre ou en métal, cet aspirateur se fait aujourd'hui de caoutchouc vulcanisé, ce qui permet de l'accommoder plus facilement aux différentes positions du malade. Il s'adapte au récipient à l'aide d'une tubulure spéciale ou de l'un des trous dont est perforée l'armature du col. L'extrémité libre qui plonge dans l'appareil ne doit pas avoir plus de quelques centimètres. La longueur totale de l'aspirateur est elle-même très variable : à peine de quelques centimètres dans l'appareil de MM. Sait et Ester, il a dans les appareils de MM. Charrière, Duroy, Luer, environ 30 centimètres. Son diamètre, primitivement exigu, a été agrandi ; d'après les observations de MM. Gavarret, Jules Cloquet et Bonnet (de Lyon), on lui a donné au moins le cahbre de .'a trachée.

Le tube aspirateur en dehors des cas où l'inhalation se fait par la narine, comme dans l'appareil primitivement employé par M. Malgaigne et renouvelé depuis par M. le docteur Faure, se termine par une pièce spéciale nommée embouchure, destinée à couvrir la bouche ou le nez , ou bien à envelopper à la fois les deux orifices. L'embouchure buccale doit s'appliquer hermétiquement sur le contour de la bouche. A cause des différences individuelles qui existent sous le rapport de la grandeur de cet orifice et du relief des lèvres, il est indispensable d'avoir à sa disposition des embouchures de diverses grandeurs. Quelles que soient les précautions prises, il arrive que certains sujets trouvent toujours le moyen de respirer en dehors de l'appareil. Pour éviter cet inconvénient,

108 TROCÉDÉS d'ÉTHÉRISATION.

M. Bouissori a judicieusement proposé de substituer au rnaillechort ou h l'argent le caoutchouc, qui est plus souple et plus efficace. M. Jules Cloquet nous paraît être le seul qui ait fait disposer l'extrémité de l'aspirateur de manière qu'elle puisse être adaptée à l'orifice des narines (1).

C'est à Bonnet et M. Ferrand (de Lyon) que l'on est redevable d'avoir substitué à l'embouchure ordinaire une espèce de masque destiné à couvrir la bouche et le nez. Ce masque, assez spacieux pour loger les orifices des voies aériennes, s'applique sur la face, et pour que le contact soit plus intime, on interpose un coussin de caoutchouc de 5 à 6 millimètres d'épaisseur, rempli d'air et percé de deux ouvertures , l'une pour les narines et l'autre pour la bouche. Le masque est fixé par des rubans derrière la tête. La modification de Bonnet et Ferrand imaginée pour l'administration de l'éther, a été depuis adoptée pour la chloroformisation par Amussat , puis par M. Ester (de Strasbourg), dont l'appareil emprunte une certaine célébrité à la pratique si heureuse de M. le professeur Sédillot.

Afin qu'il soit possible , pendant les inhalations, de faire respirer de l'air pur au malade sans déranger l'appareil, M. Charriére (2), dans ses derniers modèles d'appareils, a pratiqué une ouverture au tuyau aspirateur dans la partie opposée à l'embouchure. Pendant l'inhalation des vapeurs, une virole mobile recouvre cette ouverture ; si l'on veut mêler une quantité d'air pur égale au moins à la quantité d'air chargé de vapeurs, il suffît de tourner cette virole jusqu'au trou de rencontre.

Enfin, un robinet est adapté à la naissance de l'aspirateur dans le but de faire varier au gré de l'opérateur la quantité du mélange anesthésiquc. On conçoit que le jeu simultané de ce robinet et de l'opercule disposé sur le tuyau d'aspiration

(i) Charriére, Notice cilée, p. 7.

(2) Idem, ibid., \k 11.

permet de diluer à volonté les vapeurs, de rendre ainsi, pendant l'administration de l'éther, moins longue, moins laborieuse, la période d'excitation, et d'épargner au malade ce sentiment de suffocation si pénible que déterminent les premières aspirations d'un air saturé de vapeurs d'éther.

Les robinets du tube d'appel et de l'aspirateur ont été remplacés par un seul robinet à eflets multiples. Ce robinet donne tantôt de l'air pur, tantôt de l'air éthéré , tantôt un mélange variable des deux ; il suffît de le tourner lentement pour administrer d'abord de l'air pur , puis de l'air chargé de vapeurs en proportion croissante. Par cette combinaison ingénieuse, la seule rotation de la clef du boisseau règle en même temps la dépense de la vapeur d'éther et l'aspiration de l'air atmosphérique : les deux ouvertures du boisseau se contrôlent mutuellement; l'une est d'autant plus apparente que l'autre l'est moins, et celle qui donne passage à l'air pur dans l'aspiraleur ne disparaît entièrement que lorsque celle qui donne accès à l'air extérieur dans le réservoir est complètement ouverte.

3° Les soupapes remplissent un rôle très important dans le fonctionnement de tous ces appareils mécaniques ; ce sont elles qui permettent de se passer de l'intervention de la volonté du malade. Leur but principal est d'empêcher la pénétration des produits de l'expiration dans le récipient et de permettre leur expulsion au dehors. Deux soupapes suffisent. Elles sont placées le long du tube aspirateur : l'une, disposée à son extrémité interne et qu'on peut appeler soupape d'inspiration, s'ouvre de dedans en dehors par rapport au récipient, sous l'influence du mouvement d'aspiration, comme la soupape d'une pompe aspirante; l'autre, qu'on peut appeler soupape d'expiration, placée le long du segment supérieur du même tube, sur un point quelconque de l'espace qui sépare la première soupape de l'embouchure, s'ouvre également de dedans en dehors, mais par rapport à l'axe du tube lui-même et pendant l'expiration, comme cela arrive dans la pompe foulante. Ces soupapes pcu^

no PROCÉDÉS d'ÉTHÉRISATION.

vent être remplacées par des valvules métalliques ou clapets articulés sur un point quelconque de leur circonférence avec le pourtour de Forilice qu'ils sont destinés à fermer. La soupape d'expiration se ferme d'elle-même par son propre poids; la soupape d'inspiration se ferme en partie par son poids, en partie par l'impulsion du courant d'air de l'expiration. On a ajouté à certains appareils une troisième soupape qui s'ouvre pendant l'inspiration, et qui est adaptée à l'orifice interne du tube d'appel. Elle permet, si le réservoir est transparent, de juger quel effet produit l'aspiration, et surtout elle empêche toute déperdition de vapeurs.

M. Brisbart-Gobert a proposé de remplacer les soupapes ordinaires par des soupapes sphériques de liège, roulant dans des loges de verre ou de treillis métallique, et qui sont employées depuis longtemps dans l'industrie, et en particulier dans la fabrication des pompes. Elles offrent le grand avantage d'être mises enjeu par une puissance beaucoup moindre, de ne point se dégrader facilement, et de traduire à l'œil la manière exacte dont fonctionne l'appareil ; aussi ont-elles été adoptées par la plupart des fabricants d'appareils.

!i° Au lieu d'introduire en une seule fois une certaine quantité de liquide anesthésique dans le récipient, plusieurs expérimentateurs ont ioKiginé de le faire arriver goutte à goutte ou en proportion déterminée, afm de graduer, dans une certaine mesure, la formation des vapeurs en graduant l'émission de leur liquide générateur. Plusieurs expédients ont été employés pour arriver à ce but : le plus simple est celui de M. Gharrière, qui s'est contenté de surmonter le robinet à effets multiples d'une espèce de cupule ou d'entonnoir à l'aide duquel on peut introduire dans l'appareil une quantité déterminée d'éther ou de chloroforme.

Bonnet et M. Ferrand,dans leur appareil modifié, ont rempli cette indication à l'aide d'un réservoir de verre gradué, d'une capacité de 60 grammes, et disj)osé sur un coude que forme leur tube d'appel avant de pénétrer dans le récipient. Ce

réservoir est fermé à sa partie supérieure par un bouchon à rémeri que l'on tient soulevé à l'aide d'une carte lorsqu'on veut laisser couler l'éther, et à sa partie inférieure par un robinet qui permet de graduer l'écoulement du liquide.

Notre collaborateur M. Duroy (1), à l'aide d'un mécanisme aussi simple qu'ingénieux, a rendu cette graduation beaucoup plus délicate et plus facile. Le chloroforme renfermé dans un réservoir gradué muni d'un robinet semblable à celui de l'appareil dont nous venons de parler, tombe régulièrement dans un petit flacon à large ouverture fixé dans le récipient; deux siphons, garnis intérieurement de mèches de coton, plongent par leur courte branche dans ce petit flacon, s'amorcent d'euxmêmes par la capillarité, et versent le chloroforme goutte à goutte sur un plateau métalhque concave qui sert de surface d'évaporation. Un régulateur qui est mis en mouvement à l'aide d'un écrou placé en dehors du récipient permet d'enfoncer et d'écarter plus ou moins les deux siphons, et conséquemment de faire tomber le chloroforme plus ou moins vite et sur une surface plus ou moins étendue, de façon à pouvoir augmenter ou raréfier à volonté les vapeurs anesthésiques.

Ce simple aperçu suffit pour faire comprendre le rôle que sont appelées à jouer les ditïérentes pièces de l'inhalateur mécanique. Quelque soit l'artifice de leur disposition, elles doivent satisfaire aune double indication : d'abord, favoriser l'établissement d'un courant d'air sans cesse renouvelé qui traverse le récipient et pénètre dans les poumons, et puis déterminer le mélange à l'air, mis en mouvement de la sorte, d'une certaine quantité de vapeurs d'éther ou de chloroforme. Pour que le courant d'air puisse s'établir dans un appareil bien ajusté, deux conditions sont indispensables : la première, c'est que les soupajies fonctionnent bien, ce dont il est très facile de se rendre compte avec les soupapes sphéri({ues ; la deuxième, c'est que l'embouchure intercepte toute communication directe

(1) Rapporl cité.

entre l'air ambiant et les voies aériennes. Si donc l'embouchure est buccale, les narines devront être fermées, soit par les soins d'un aide, soit plus commodément à l'aide d'un pincenez ; il en est de même de la bouche, si l'embouchure est nasale ; enlin si le tube aspirateur est introduit dans l'une des narines, il est indispensable de clore à la fois la bouche et l'autre narine, à moins toutefois que l'opérateur ne se propose de faire arriver simultanément dans les voies respiratoires de l'air pur et de l'air chargé de vapeurs : dans ce cas particulier, la bouche seule doit être fermée et la narine libre reste ouverte. Quand l'embouchure est à la fois buccale et nasale, il suffît de s'assurer de l'adaptation exacte du masque sur la face, ce qui n'est pas toujours très facile à obtenir.

Une fois ces dispositions prises, l'aspiration se produira d'ellemême, en invitant le malade à respirer dans l'appareil. Mais si la forme de l'embouchure est peu importante au point de vue de l'accomplissement régulier du phénomène physique, il n'est pas indifférent de contraindre à respirer par la bouche seulement ou par la bouche et le nez à la fois. La plupart des fabricants d'appareils n'ont pas apporté une attention suffisante à celte considération physiologique. La respiration par la bouche seule est fatigante ; elle dessèche le palais dès les premières inspirations, et provoque quelquefois un sentiment d'angoisse très pénible. Si l'on ajoute à ces conditions défavorables la nécessité de respirer dans un conduit qui a juste le diamètre de la trachée, l'obligation d'aspirer des vapeurs suffocantes par elles-mêmes, on comprendra sans peine pourquoi nous attachons une certaine importance à ce que l'embouchure recouvre à la fois le nez et la bouche.

Nous ne voyons pas le même inconvénient à ce que la respiration se fasse exclusivement par le nez; nous avons pu nous assurer que l'cxcilation de la muqueuse nasale par le contact des vapeurs élait à peine ressentie, du moins en ce qui concerne les vapeurs de chloroforme.

Du moment que l'aspiration peut s'exercer réguhèrenient,

il suffît d'introduire dans le récipient une certaine quantité de liquide pour que les vapeurs se produisent et que le mélange aéro-éthéré se forme. Les conditions physiques déjà signalées, capables d'influencer l'évaporation, telles que l'activité et la direction du courant d'air, l'étendue de la surface d'évaporation, etc., etc., devront être présentes à l'esprit, afin de les utiliser pour obtenir le degré de saturation qui répond le mieux aux exigences de chaque instant. Il en est de même, à plus forte raison, du maniement du robinet à double effet. Ce qui intéresse cette partie du fonctionnement des appareils mécaniques trouvera mieux sa place dans le paragraphe consacré à l'étude du dosage appliqué à la méthode anesthésique.

C. Appareils à air confiné, — Les appareils à air confiné, fréquemment désignés sous le nom d'inhalateurs sacciformes, rappellent la simplicité de forme des appareils à air libre. Ils se composent ordinairement d'une vessie ou d'un sac imperméable, ayant une capacité suffisante pour contenir l'air nécessaire à l'entretien de la respiration pendant la durée de l'éthérisation. Le fond de la vessie renferme l'éther ou le chloroforme, et son col plus ou moins évasé est mis en rapport avec les orifices des voies respiratoires.

L'exécution la plus simple de ce genre d'appareil est sans contredit celle que l'on doit à Mayor (de Lausanne) (1). Jaloux d'imprimer à l'éthérisation le cachet de simplicité et de rapidité d'exécution qu'il tentait d'introduire partout en chirurgie, Mayor déclare n'avoir besoin ni de ballon, ni de soupapes, ni de tubes aspirateurs pour obtenir l'anesthésie. Un vase quelconque, le premier qui lui tombe sous la main, constitue tout son appareil. Il verse dedans une certaine quantité de liquide stupéfiant et place le nez du malade par-dessus, en ayant soin seulement de couvrir la tête d'un voile peu perméable pour empêcher la dissémination des vapeurs.

M. Hérapath (de Bristol) ("2) proposa dans le même but une

(1) Gazelle des hôpitaux, 1847, p. 95.

(2) Hevtie mcdico-chirurgicale do Parif^, t. î, p. 17.

11 Zl PROCÉDÉS d'ÉTITÉRISATTON.

vessie très ample à laquelle on pouvait adapter une embouchure d'ivoire. Trente grammes d'éther étaient versés dans la vessie que l'on insufflait ensuite d'air pur, avec la précaution d'agiter de temps en temps de façon à favoriser la formation des vapeurs. Il suffisait alors, pour s'en servir, de fermer les narines au patient et de lui appliquer l'embouchure sur la bouche en lui recommandant de respirer complètement dans l'appareil.

Ces tentatives étaient passées à peu près inapei'çues, lorsqu'un mémoire d'un professeur de chirurgie de Pavie , M. Porta, vint éclairer le public sur les avantages inappréciables de ce nouveau genre d'appareils. Dans ce travail écrit avec chaleur, l'auteur cherche à démontrer que l'emploi de la vessie est un moyen d'éviter tous les inconvénients attachés à Tusage des appareils mécaniques, et de procurer une anesthésie prompte, complète, facile à entretenir pendant aussi longtemps qu'il est nécessaire.

Le procédé de M. Porta, dans lequel plusieurs auteurs ont vu l'inauguration d'une méthode anesthésique nouvehe, décorée du nom de métJiode italienne^ diffère peu de celui de M. lïérapath. Il consiste à prendre une vessie de porc de moyenne grandeur, dans laquelle on fait une ouverture d'une dimension suffisante pour y placer la bouche du malade. Une ou deux cuillerées à bouche d'éther y sont introduites, puis l'appareil est appliqué sur les lèvres aussi hermétiquement que possible. Le malade respire aisément, sans effort, comme à l'état de repos, et après quarante ou cinquante secondes, dit M. Porta, les phénomènes de l'éthérisation se manifestent ; avant la soixante-dixième seconde l'assoupissement est complet et sa durée est d'une à trois minutes (1). Au moment où le malade se réveille, on peut appliquer la vessie de manière à prolonger l'éthérisation par une série d'actions intermittentes

(l) Mémoire ilc M. Porta, traduit dans les Anualcs de thcropcuticjue cl de loxicologie de M. Rognetta, I847-i8, [>. (il.

ÉTIÏKP.ISATION PAR INHALATIONS PULMONAIRES. 115

pendant toute la durée de l'opération, quelle que soit sa longueur, sans faire courir aucun danger; bien plus, avec 10 à 15 grammes d'éther versés dans son appareil, il paraît avoir réussi, comme sujet d'étude, à endormir simultanément cinq ou six individus en passant rapidement de l'un à l'autre à l'aide d'inhalations intermittentes.

A peu près en même temps, M. Jules Roux (de Toulon) employait avec grand avantage un appareil basé sur le même principe, mais approprié aux légitimes exigences de la respiration. Un sac d'étoffe, doublé d'une vessie de porc et assez semblable pour la forme à celui dans lequel les dames plaçaient leur mouchoir à une certaine époque, constitue tout l'appareil. L'ouverture extérieure de ce sac, susceptible de s'élargir ou de se rétrécir à volonté à l'aide d'un double cordon qui ghsse dans une coulisse, permet d'adapter facilement l'appareil à tous les sujets. Sur l'une des faces du sac se trouve une boutonnière dans laquelle est fixée une espèce de canule de buis disposée en bouton de chemise. Au gré de l'opérateur, le trou de la canule est laissé libre ou fermé à l'aide d'une cheville de buis ajustée à cet effet. Cette ouverture permet de donner de temps à autre de l'air au malade et de verser de l'éther dans l'appareil (1). Le sac contient en outre une certaine quantité de ouate ou de charpie destinée à absorber le liquide. Pour se servir de cet appareil, il suffit de l'appliquer sur les lèvres du malade, de l'y ajuster en desserrant ou en resserrant l'ouverture, ce qui se fait d'autant plus facilement (pie les bords en sont ouatés et forment un bourrelet à la fois élastifjue et résistant. M. lloux attribue à son procédé, entre autres avantages, celui d'agir plus i)roniptement, de moins effrayer les malades, d'être plus simple et de pouvoir être improvisé inopinément.

11 est à peine utile de rap|)eler, tant il (^st simple, le fonction-

(l) I.os appareils saccifoinios en pailiciili' i nVmt été employés que pour radminislralion de l'<Hlu'r.

116 PROCÉDÉS d'ÉTHÉRISâTION.

nemenl de ces derniers appareils. En forçant un animal ou l'homme à respirer dans un sac imperméable plus ou moins hermétiquement fermé, où viennent s'accumuler les produits de l'expiration, on porte une atteinte directe à la respiration, on forme une petite atmosphère confinée dans laquelle, pourvu qu'il s'y trouve une quantité suffisante de liquide volatil, la proportion de vapeur s'accroît de plus en plus, parce que, d'une part, les parois imperméables s'opposent à toute dissémination, et, d'autre part, parce que l'air y est échauffé et dans un état d'agitation incessante sous l'influence du double mouvement d'inspiration et d'expiration. Nous avons vu fréquemment Bonnet (de Lyon) faire usage, pour administrer l'éther, du sac d'étoffe de M. Jules Roux, et si nous sommes bien informé, c'est l'appareil le plus répandu dans la pratique des chirurgiens de Lyon. Nous avons toujours été frappés de l'insouciante hardiesse avec laquelle l'éthérisation était poursuivie, malgré des signes aussi constants que manifestes d'un commencement d'asphyxie. Bonnet avait bien constaté chez ses malades cette turgescence de la face, ce gonflement du cou qui accusent de la gène dans la respiration, et il se plaisait même à le faire remarquer; mais il en avait peu de soucis, parce que l'expérience et son grand sens clinique lui avaient appris que les accidents qui peuvent résulter d'une asphyxie progressive sont à trop longue échéance pour être redoutables pendant la courte durée de l'éthérisation. Aux partisans attardés de la doctrine de l'asphyxie mécanique dans la production des accidents mortels pendant la chloroformisation, nous opposons cette pratique hardie comme un enseignement de grande valeur.

vSi nous avions à administrer l'éther, nous n'hésiterions pas à accorder la préférence à rap})areil de M. Roux, qui permet d'obtenir des effets plus profonds , |)lus durables que par tout autre procédé. Si, au contraire, on devait donner le chloroforme, on se garderait ])ien d'employer les sacs imperméables, pnrce cpie l'('\|)(''rience a démontré qu'un animal

COMPOSITION DES MÉLANGES ANESTilÉSIQUES. 117

dans ces conditions, à cause de l'élévation du titre du mélange anesthésiant, mourait empoisonné en moins de deux minutes.

COMPOSITION DES iMÉLANGES ANESTIIÉSIUI ES FOIKNIS l'AR LES DIFFÉ IlENTS A V PAIIEIES .

Le principe de tout dosage repose sur la connaissance exacte de cette composition; il n'est pas surprenant que dès Tapparition de la méthode anesthésique on se soit occupé de cette question. La science est redevable à M. Doyère (1) des premièreset des plus sérieuses études sur ce sujet. Pour déterminer la proportion d'éther que contient le mélange fourni par un inhalateur mécanique, il imagina l'expérience suivante. Une pompe à piston plein fut adaptée, soit directement, soit ])ar l'intermédiaire de tubes de caoutchouc, au tube aspirateur de l'appareil. Le corps de pompe avait une contenance d'un demi-litre, c'est-à-dire environ la capacité moyenne des poumons d'un adulte ; mais une disposition particulière permettait de réduire à volonté la course du piston selon les exigences de chaque expérience particulière. En faisant jouer la pompe, l'air de l'appareil était aspiré, puis chassé au dehors par la soupape d'expiration ; on donnait, autant que possible, aux mouvements alternatifs du piston, la durée, le caractère des mouvements respiratoires eux-mêmes. En tenant compte du nombre exact de coups de piston, il é lait facile de déterminer le volume du mélange gazeux fourni par l'inhalateur à une température correspondante à celle du lieu où se faisait l'expérience ; d'un autre côté, l'appareil ayant été pesé avant l'expérience, il suffisait de le peser après pour avoir en poids la quantité d'éther perdue.

Ce j)oids une fois connu, on en peiil déduiie par le calcul la

(1) Doyère, Elude ]>h]iùquc et ]>h]i^iologi(p(C de Vclhnisnlion : dorage de la vapeur d'dftpr {(lozellc medienle, 18i7, p. ',\:\') cl 'Ay.)).

JJ8 GOMPUSlTJOiN DES MÉLANGES ANESTHÉSIQUES.

(juantité de vapeur en volutne, étant donnés le poids d'un litre d'air à 0 degré (1"%3) et la densité de la vapeur d'élher (2,568). Il suffit alors de comparer le nombre de litres de vapeur au nombre qui exprime le volume total du mélange pour obtenir la proportion de vapeur d'éther pour 100, ou le titre du mélange gazeux.

C'est à l'aide de ce procédé rigoureux d'expérimentation que M. Doyère soumit à une analyse critique le mode de fonctionnement des inhalateurs mécaniques, et les résultats qu'ils fournissent dans les diverses conditions de la pratique.

Une première remarque ne tarda pas à le frapper, c'est que pendant les inhalations, la température du liquide et du récipient s'abaisse progressivement à tel point, qu'après 8 minutes d'expérience, la température initiale, qui était de 17 degrés et d(Mni, lombe à 0 degré. Gomme la quantité de vapeur contenue dans ces mélanges gazeux est surtout relative àla température, il en résulte évidemment (jue le débit d'un appareil quelconque, toutes conditions égales d'ailleurs, cliange d'un instant à l'autre pendant la durée des inhalations. Il importait beaucoup de savoir quelle pouvait être l'influence de ce refroidissement progressif causé par l'évaporation. Pour y arriver, la composition initiale du mélange fourni par un inhalateur fut d'abord déterminée en opérant pendant un temps assez court pour que la température ne variât que dans des limites étroites, et assez long pour que les pertes inévitables pendant la durée de l'expérience et les erreurs de pesées n'eussent pas trop d'influence sur le résultat. Il contenait 17 pour 100 de vapeur, proportion qui est à celle d'un mélange saturé à la même température (h*^ pour 100 d'après les recherches de M. Regnault communiquées à l'auteur) dans le rapport de ^ à 2,5. La température moyenne de rap|)areil était alors de 13 degrés. Les inhalations fureiil poursuivies pendant 30 minutes, après lesquelles la tompéralurcîu'étaitplus que del degré et demi, et la proportion d(î vapeur calculée de la même façon, de 8 pour 100. Ainsi, les doses de vaj)eur (réilier (pie fournit

COMPOSITIOIN DES MÉLAiNGES ANESTllÉSIQUES. 119

un appareil ordinaire pendant une éthérisation d'une durée de 30 minutes, peuvent varier de 17 à 8 pour 100, c'est-àdire dans le rapport de 7 à 2,12, sous l'influence des changements de température de l'appareil. Il est vrai que M. Doyère attribue aussi une certaine action aux variations produites dans la composition de l'éther par l'évaporation.

Les recherches du même expérimentateur Font conduit à quelques autres remarques qui intéressent au plus haut point la pratique de l'anesthésie.

a. Nous avons vu tout à l'heure que dès les premières inspirations, ou plus rigoureusement pendant la deuxième demiminute et à une température moyenne de 13 degrés, la vapeur d'éther se trouvait mélangée à l'air dans une proportion de 17 pour 100, Cette proportion augmente h mesure que la chaleur augmente. En été ou sous l'influence de températures élevées artificiellement, elle peut atteindre 25 et même 30 pour 100 pendant les premières inhalations.

b. Le nombre et l'étendue des inspirations, dans un temps donné, n'influent pas d'une manière notable sur la quantité d'éther qui s'évapore, et par conséquent sur la quantité de vapeur absorbée.

c. La quantité absolue de liquide employé exerce une influence résultant surtout de ce que le refroidissement est plus prompt avec de petites quantités qu'avec de grandes. On peut en avoir une idée par l'exemple suivant :

IiilidlatioiiH de U minutes. — Ether renouvelé chaque fois. — Moyenne de quatre expériences pour chacune des quantités suivantes.

Quantités. Température initiale. Température finale. Pertes.

2"i grammes. ^l 1/2 0,73 11,20

t1 . L'effet do l'agitation du liquide dans l'appareil pendant les inhal.itioiis augmente considérablemciil la proportion de vapeur et peut méiiio rrh'voi' à une quanlih' double.

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