ACTION LOCALE DU CHLOROFOUME SUR LE POUMON
même dans un de ces faits complexes que M. Faure crut reconnaître les altérations pathologiques qu'il avait observées dans ses expériences.
Il s'agit des poumons de cette femme qui succomba dans le service de M. Manec, à l'hôpital de la Charité (1). Les poumons observés avec soin par M. Manec et M. Després, son interne, étaient dans l'état suivant : « adhérence de la plèvre viscérale droite avec la plèvre pariétale du même côté; contusion au troisième degré de la périphérie des deux lobes du poumon droit (la malade avait fait une chute violente sur le côté droit) et congestion passive de la partie centrale des deux poumons. » Pour M. Manec, auquel nous avons demandé des renseignements destinés à compléter les notions un peu sommaires de l'observation, il n'était pas douteux que ces altérations ne lussent le résultat du traumatisme. Les détails analomopathologiques décrits par M. Faure diffèrent un peu des précédents. « Le poumon gauche, dit-il, était libre dans toute son étendue. Le lobe supérieur présentait une tache ecchymotique très étendue à l'intérieur et à l'extérieur. Dans ce point, le moins propre à la congestion cadavérique, se trouvait une portion considérable qui était congestionnée, dense, d'un rouge très foncé. Dans le reste du poumon, la coloration des sections était absolument identique avec ce qu'on trouve au sommet des poumons chez les individus qui sont morts violemment sans agonie. Le poumon droit, entièrement recouvert de pseudomembranes pleurétiques, avait perdu sa crépitation dans toute son étendue; il ne présentait plus qu'une masse charnue, très dense, d'un rouge foncé, noirâtre même à certains endroits. Il offrait dans toute son étendue un aspect très rouge, très foncé et la consistance de l'hépatisation (2). » Négligeant ajuste titre, et comme incapable d'amener la mort, la lésion observée au sommet du poumon gauche, M. Faure attribue l'état du
(1) Voyez [1. 333.
(2) I-'.iure, Note sur les j)Ouiiio)is iVunc femme inorlc par le chloroforme {Archives générales de médecine, o" sciie, t. XV, p. 58).
360 NATURE DE LA MOUT SUBITE PENDANT l'ANESTHÉSIE.
poumon droit à Faction locale du chloroforme : mais de ce côté l'organe était enveloppé de fausses membranes qui suffisent bien, en dehors de toute influence spéciale, pour expliquer une pareille transformation.
Dans de telles conditions, les cellules pulmonaires ne tardent pas à s'affaisser; le poumon, enchaîné dans ses mouvements, se rapetisse et acquiert l'apparence du tissu hépatique ou musculaire ; vers certains points, surtout au niveau des parties déchves, le tissu, pénétré de sang noir, représente une pulpe friable qui rappelle l'aspect du tissu ramolli de la rate. On peut dire que ce sont là des altérations de structure classiques de la pleurésie chronique. « Dans cette affection, le poumon, écrit Valleix, est refoulé, condensé, comme carnitîé, mou, non crépitant (1). » De quelque façon qu'on l'examine, ce fait particulier, choisi par M. L'aure à l'appui de ses idées, ne permet de tirer aucune conclusion. Aussi nous établissons sans restriction que dans le nombre des observations de mort subite survenue pendant l'éthérisation, il n'en existe pas une seule dans laquelle l'accident puisse être attribué à une action organique quelconque des vapeurs de chloroforme, inégalement réparties dans le réseau bronchique.
LA MORT PEUT-ELLE ÊTRE ATTRIBUÉE A LA PRÉSENCE ACCmENTELLE DE FLUIDES AÉRIFORMES DANS LE SYSTEME CIRCULATOIRE?
La présence de produits gazeux dans le système circulatoire, constatée à l'autopsie chez certains sujets, la ressemblance qui existe entre l'expression des accidents de la chloroformisation et celle d\autres accidents que l'on attribue à la pénétration de l'air dans les veines, ont conduit quelques auteurs à supposer que la mort subite pourrait bien résulter, au moins dans un certain nombre de cas, soit de la pénétration
(1) Valleix, Cuide (lu mcdec in praticien, 2*-" cclil., t. I, \). 560.
PRÉSENCE ACCIDENTELLE DE GAZ DANS LES VAISSEAUX. o6l
accidentelle de Tair dans les vaisseaux pendant la vie par l'intermédiaire des radicules veineuses du poumon, soit de la formation spontanée de quelque fluide dans l'organisme. Avant de songer à établir un rapprochement quelconque entre ces deux ordres de faits, il eût été indispensable d'abord d'être édifié sur la nature des fluides aériformes observés post mortem et sur leur provenance. Malheureusement cette analyse, qui eût tranché la question, n'a jamais été faite. A son défaut nous devons exposer les motifs qui nous portent à penser que ces gaz, quand ils existaient réellement, n'étaient autre chose que des produits de la putréfaction.
Leur présence se trouve mentionnée huit fois dans les circonstances suivantes. A l'autopsie de mistriss Simmons(l), on constata que <( 2 ou 3 onces de sang entremêlé de bulles d'air s'écoulèrent des sinus de la dure-mère ». Aucune autre partie du système circulatoire n'offrait d'altération semblable. Une répartition aussi exclusive nous met en doute sur l'existence effective, pendant la vie, d'un gaz quelconque dans les vaisseaux. Pourquoi de l'air dans le crâne et point dans le cœur, les gros vaisseaux veineux ? Ce qui augmente la défiance, c'est que les sinus crâniens se trouvent dans des conditions particulières bien propres à donner le change. Conduits à parois inflexibles, sans élasticité, ils ne peuvent livrer passage à une seule goutte du liquide qu'ils contiennent sans recevoir en échange une certaine quantité d'air. Celui-ci pénètre sans que l'on s'en aperçoive, puis on le voit s'échapper bientôt après, entraîne par le liquide alhumineux dans lequel il est comme emprisonné. A moins de précautions spéciales que l'on ne trouve point mentionnées, il n'est permis de tirer d'un pareil fait aucune conclusion.
Il n'en est plus de môme dans l'observation de M'"' Stock, celle qui a servi de thème aux commentaires de M. Malgaigne. Ici la présence des gaz au moment de l'autopsie n'est plus
(l) Voyez p. 254.
362 NATURE DE LA MORT SURITE PENDANT l'anESTHÉSIE.
douteuse ; les veines de l'encéphale, les carotides, le cœur, la veine porte, etc., tous les vaisseaux en contenaient en abondance, mais quelle était leur provenance?
On sait que dès le début de la putréfaction, il se développe des gaz qui s'accumulent dans le système veineux ; ce sont eux qui, même avant tout autre signe de décomposition , donnent naissance à ces sugillations violacées qui se dessinent sur la face antérieure du tronc et des membres. Or, dans ce cas, la putréfaction n'était pas douteuse : « l'abdomen distendu par des gaz (rapportent les experts), et une odeur cadavérique bien prononcée, annonçant un commencement de putréfaction, nous convainquent de l'extinction réelle de la vie (1) » ; et un peu plus loin : « la partie extérieure du cou est gontïée; sur le côté gauche de cette région se montre une lividité cadavérique de 2 centimètres carrés environ ». Les conditions même de l'autopsie, pratiquée à la fm du mois de mai, vingtsept heures après la mort, suffiraient à défaut d'autre preuve pour affirmer l'existence de la putréfaction ; quoi de plus naturel dès lors, et de moins imprévu, que la présence dans le sang de ses produits?
Dans un troisième cas, l'auteur, assisté de deux confrères, trouve à l'autopsie « dans toutes les veines de la base du crâne, môme celles d'un calibre très médiocre, une notable quantité de bulles d'air interceptant le liquide et faciles à déplacer », et dans l'oreillette gauche « un dégagement d'air par bulles ))(2). Il suffit, pour en comprendre l'existence, de rappeler que l'autopsie fut pratiquée à la fin du mois d'août et trente-six heures après la mort.
Les experts chargés de pratiquer l'autopsie de madame Simon ont constaté la présence de « quelques bulles d'air dans les veines qui rampent à la surface du cerveau et dans l'artère basilaire » (3). L'absence de gaz dans d'autres points, l'époque
(1) Voyez p. 259.
(2) Ibid., p. 270.
(3) Ibid., p. 284.