PROPORTION DES MORTS
iOO
La comparaison, conclut M. Simpson, est toute en laveur de l'éthérisation, et la démonstration est assez frappante : sur 100 amputés, dans les hôpitaux anglais, il y en a 6 qui ont été sauvés avec l'éther et qui auraient succombé sans lui; si l'on prend, pour terme de comparaison, l'hôpital de Glascow, l'éther en aurait sauvé 17 sur 100, et jusqu'à oii, à s'en rapporter à la mortalité des hôpitaux de Paris.
Malgré tous les soins apportés par l'auteur à la construction de ses tableaux statistiques, il est impossible d'accepter, sans faire de réserves, les conséquences qui en découlent.
La collection de M. Phillips y figure à deux litres différents, d'abord en totalité, puis dans la plupart des éléments qui la composent; elle constitue donc un double emploi. Le tableau de M. Lawrie, représentant pour un seul hôpital une période de prés d'un demi-siécle, ne peut être comparé avec les amputations pratiquées pendant une année dans /i9 hôpitaux différents; d'autre part, les moyennes de mortalité antérieures à l'éthérisation sont trop différentes entre les hôpitaux anglais et les hôpitaux français, pour que l'on puisse indifféremment se servir des unes ou des autres, comme terme de comparaison. 11 n'y a donc que le tableau des amputations faites dans les hô[iitaux anglais et relevé par Simpson qui puisse être rigoureusement opposé à celui des opérations pratiquées avec le concours de l'auesthésie. El encore les données qu'ils four-
53/l INFLUENCE DE L'ANESTHÉSIE SUR l'ISSUE DES OPÉRATIONS.
nissent sont-elles absolument vraies? Les 618 opérations qui figurent dans la statistique de M. Simpson (tableau n"" k) comprennent une période de 7 années; les 302 amputations qui leur sont opposées appartiennent à une seule, puisque l'usage de réther n'a commencé à se répandre en Angleterre que dans les premiers mois de l'année 1847, et que le travail qui nous occupe a été publié dans le Monthly Journal au mois d'avril 1848. La moyenne fournie par une période de sept années est-elle comparable, sans crainte d'erreur, à celle qui résulte d'une seule pendant laquelle aura pu se présenter une de ces séries heureuses aussi fréquentes qu'inexpliquées dans l'exercice de la chirurgie? Ajoutons enfin qu'il n'est pas indifférent de comparer entre elles des moyennes mortuaires fournies par un nombre d'opérations égal de part et d'autre, ou bien par des nombres aussi différents que le sont 618 (total des opérations pratiquées avant l'éthérisation) et 302 (total des opérations pratiquées avec l'éthérisation).
Après avoir réuni les résultats de trois amputations différentes, M. Simpson a fait, en outre, un travail spécial, relatif à l'amputation de la cuisse pour laquelle existent les séries de faits les plus nombreuses. 11 démontre que la moyenne générale de la mortalité n'était guère inférieure à 50 pour 100, en d'autres termes qu'il mourait environ 1 opéré sur 2. En effet, dans les hôpitaux de Paris, sur 201 amputations de cuisse, M. Malgaigne (tableau n° 3) a trouvé 126 morts; à Glascow, sur 127, M. Lawrie (tableau n° 2), 46 morts, et dans les hôpitaux anglais, sur 284, M. Simpson (tableau n"" 4), 107 morts. Ajoutons encore qu'à l'infirmerie d'Edimbourg, sur 43 opérations, il y a eu, d'après M. Peacock, 21 morts. Les 145 amputés, sous l'influence de l'éther, au contraire (tableau n° 5), n'ont donné que 37 décès. Ce qui revient à dire que l'amputation de cuisse sans l'anesthésie est mortelle chez la moitié, ou, si l'on veut, pour forcer les termes, chez le tiers des opérés, tandis qu'avec l'éther, la mortalité est réduite au quart. Le tableau suivant met en opposition ces résultats d'une façon plus saisissante.
INFLUENCE DE l'ANESTHÉSIE SUR L'ISSUE DES OPÉRATIOKS. 535
Tableau comparatif de la inortalité des amputations de la cuisse sans éthérisation et avec éthérisation.
Hôpitaux de Paris. — Malgaigne. .
Hôpital d'Edimbourg. — Peacock.
Collection générale. — Phillips. . .
Hôpital de Glascow. — Lawrie. .
Hôpital anglais. — Simpson. . . .
Amputés sous l'influence de l'éther
OPÉRÉS
MORTS
PROPORTION
sur 100.
62 sur 100 49 sur 100 44 sur 100 36 sur 100 38 sur 100 25 sur 100
Nous tenions beaucoup à reproduire ce dernier document, pour montrer combien il faut se défier des résultats fournis par une statistique établie sur une base insuffisante. La mortalité à la suite des amputations de cuisse faites sous l'influence de l'éther n'a été en Angleterre, pendant environ une année," que de 25 pour 100, tandis qu'elle avait été auparavant, et dans les mêmes hôpitaux, de 38 pour 100. Il existerait donc, pour l'amputation de cuisse en particulier, une différence de 13 pour 100 en faveur de l'éthérisation , tandis qu'elle n'est que de 6, si l'on prend pour base les résultats réunis des amputations de cuisse, de jambe et de bras. Gomment expliquer cette différence considérable? 11 ne viendra à l'esprit de personne d'admettre une sorte d'immunité en faveur des ampulations de cuisse : il faut donc qu'il existe une cause d'erreur." dans le point de départ, et cette cause, nous n'en doutons pas, provient de ce que la statistique des opérés sous l'influence de l'anesthésie ne comprend qu'une seule année. Quoi qu'il en soit, et malgré ces imperfections , qui n'avaient point échappé à l'esprit sagace et rigoureux de l'auteur, le travail de M. Simpson permet de croire à l'influence favorable exercée par l'éther sur l'issue définitive des opérations.
Houx (1) a relové les résultats des grandes opérations pra-
(1) BuUelin de l'Acadéinie de médecine, t. XIV, p, /4 28.
53o INFLUENCE DE l'aNESTIIÉSIE SUR l'iSSUE DES OPÉRATIONS.
tiquées clans son service à l'Hôtel-Dieu pendant les deux dernières années qui ont précédé l'inauguration de la méthode anesthésique et les deux premières qui l'ont suivie; voici quels sont les chiffres auxquels il est arrivé, sans distinction par espèces d'opérations :
Années.
Opérés.
Morls.
Proportion sur 100.
Presque
33 sur 100
30 sur 100
25 sur 100
26 sur 100
Comme Roux le fait remarquer, le chiffre de la mortalité, qui était environ d'un tiers avant que l'on employât l'éther, est descendu au quart, quand on a fait usage des inhalations; par conséquent, l'influence heureuse de l'aneslhésie chirurgicale se traduirait par une augmentation approximative de 7 pour 100 dans le chiffre des guérisons.
M. Bouisson (1) a fait aussi connaître les résultats des premières opérations qu'il avait exécutées avec l'aide des agents anesthésiques ; il serait difficile do ne pas en être frappé, tant ils sont remarquables. Pour ne point sortir du cadre des grandes opérations, nous nous contenterons de mentionner que 13 amputations de bras, d'avant-bras, de cuisse, de jambe ou de pied, ont donné 12 guérisons.
Si l'on s'en rapporte à une statistique de M. Burguière, citée par M. Debout, la mortalité consécutive aux amputations est de 2 sur 5 depuis que l'on fait usage des inhalations, tandis qu'elle était auparavant de 3 sur 5 (2).
La plupart des documents qui précèdent, proviennent d'opérations pratiquées avec l'éther. Quelques essais moins importants ont été tentés depuis en Amérique et en Angleterre pour ce qui concerne le chloroforme ; chose surprenante, mais qui aurait besoin de confirmation , ils conduisent à attribuer au chloroforme une influence plutôt défavorable que favorable sur la marche et l'issue des opérations.
(1) Bouisson, (,um\ ciU', p. V27.
(2) Bullelin delà Soci'té de chirurgie, I. IV, p. 102.
INFLUENCE DE l'ANESTIIÉSIE SUR l'iSSUE DES OPÉRATIONS. 537
On trouve, dans un journal de médecine américain (1), les résultats suivants des amputations pi\^tiquées avec et sans chloroforme dans les hôpitaux de Boston, de New-York et de Philadelphie.
AMPLTATÏONS PRATIQUÉES SOUS L'INFLUENCE ANKSTHÉSIQUE. Amputations pour lésions tranmatiques.
Boston.
Ncw-Yoïk.
Philadelphie.
Total. .
Guérisons. .
Morts . . .
Total. . . 26 23 00 49 Moyenne de la mortalité, 42 pour 100, ou 1 sur 2,38.
Amputations pour affections chroniques,
Boston, New- York. Philadelphie. Total.
Guérisons. . 23 12 00 35
Morts. ... 3 6 00 9
Total. . . 26 18 00 44 Moyenne de la mortalité, 20 pour 1 00, ou 1 sur 5.
AMPUTATIONS PRATIQUÉES SANS LE CONCOURS DES ANESTHÉSIQUES. Ampulaiions pour lésions traumatîques,
Boston. New-York. Philadelphie. Total.
Guérisons. . 18 53 138 209
Morts, ... 12 30 46 88
Total. . . 30 83 184 297 Moyenne delà mortalité, 29 pour 100, ou 1 sur 3,14.
Amputations pour affections chroniques.
Boston. New-York. Philadelphie. Total.
Guérisons. .52 24 39 115
Morts. ... 7 7 6 20
Total. . . 59 31 45 135
Moyenne de la mortalité, 14 pour 100, ou 1 sur 6,75.
(1) American Journal of tlw médical science^ 1832, p. 4^8, trailiiit dans les Archives générales de médecine, 4*^ série, t. XXIX, p. 351.
538 INFLUENCE DE l'ANESTHÉSIE SUR l'ISSUE DES OPÉRATIONS.
Cette statistique ne nous inspire aucune confiance ; elle embrasse un trop petit nombre de faits. On ne comprend pas pourquoi surtout la pratique de Philadelphie figure dans le deuxième tableau avec le chiffre le plus imposant, quand elle n'est représentée dans le premier que par une série de zéros. Evidemment, dans ces conditions, il serait mieux de n'en pas tenir compte. La suppression de cette cause d'erreur suffit pour élever de 29 à 37 pour 100 la proportion des insuccès à la suite des amputations pour lésions traumatiques, pratiquées sans chloroforme. D'ailleurs, quelles conclusions tirer d'un travail dans lequel sont additionnées, comme des unités de même ordre, des opérations assez dissemblables pour que la moyenne de la mortahté qu'elles entraînent soit représentée par 21 pour 100 à Boston, tandis qu'elle s'élève à 32 pour 100 à New- York?
M. le docteur Porter (1), d'après les faits qu'il a observés pendant la guerre du Mexique, est aussi disposé à attribuer aux anesthésiques une influence fâcheuse sur les plaies et l'état des amputés. Enfin, la même opinion paraît ressortir d'un certain nombre de faits rassemblés par M. Arnolt (2). En relevant un nombre de 530 opérations pratiquées sans le secours de l'anesthésie, il a trouvé ^35 morts, c'est-à-dire une mortalité de 25 pour 100 ; au contraire 389 amputations, faites pendant le sommeil du chloroforme, ont donné 117 morts, c'est-à-dire une mortahté de 30 pour 100, et conséquemmentune différence de 5 pour 100 en faveur de l'abstention. On sait déjà que cet auteur, inspiré sans doute par ce résultat inattendu, accuse le chloroforme de favoriser la pyohémie. Vers la même époque une discussion assez vive, qui s'éleva sur le même sujet entre MM. Arnott, Sharp et Holmes (3), provoqua quelques éclaircissements qui sont au contraire favorables à la cause du chloroforme. La même pré-
(1) American Journal of the médical science, 1852.
(2) Médical Times and Gasette, 4 857, 2'= trimestre.
(3) Ibîd., 1857, Ic trimestre.
INFLUENCE DE l'ANESTHÉSIE SUR L'ISSUE DES OPÉRATIONS. 539
somption découle d'une note statistique publiée récemment par M. U. Trélat. En comparant les résultats fournis par les hôpitaux de Paris pendant ces dix dernières années environ, avec les résultats relevés par M. Malgaigne, pour la période de 1836 à 18/il, et que nous avons publiés plus haut, il a trouvé que la moyenne de mortalité s'était abaissée de près d'un cinquième pour les amputations réunies de cuisse, de jambe, et de bras (1). Sans que la chose soit incontestable, tout conduit à accorder à l'anesthésie une part dans cette amélioration. Enfin, M. Samuel Fenwick (de New-Gastle) a dressé aussi quelques tableaux statistiques pour élucider cette question controversée. Leur dernier mot fut que la mortalité n'avait pas été modifiée par l'usage du chloroforme (2). Que conclure d'opinions si divergentes ! Ces travaux , contradictoires dans leurs résultats , bien que s'appliquant au même objet et basés sur le même procédé scientifique , témoignent une fois de plus du peu de confiance que doivent inspirer les statistiques partielles, incomplètes et gouvernées par quelques influences passagères. Une seule échappe autant que possible à ces causes d'erreur , c'est celle de M. Simpson; aussi nous paraît-elle mériter une sérieuse attention : si elle ne permet pas de juger définitivement l'influence des anesthésiques sur l'état des opérés et les résultats des opérations, elle autorise à croire qu'elle est favorable, et que le seul bienfait de l'éthérisation n'est pas d'avoir aboli la douleur et ajouté de la sécurité à l'acte chirurgical.
(1) u, Trélat, Noie sur les résultais statistiques des grandes amputations dans les hôpitaux de Paris {Bullelin de l'Académie de médecine, t. XXVII, p. 591).
(2) Médical Times, 1857, 2*^ trimestre.
tliO APPLICATIONS DE l'aNESTHÉSIE AUX OPÉRATIONS SPÉCIALES.