AUX JEUNES ARTISTES
Nous considérons comme nue heureuse découverte la lettre que nous allons placer sous les yeux du lecteur. Cette lettre, fort peu connue, contient pour le jeune peintre un grand enseignement ; c’est toute une théorie sur l’art exprimée dans le sentiment de celles de Dufresnoy, de Mengs et de Reynolds; les observations qu’elle renferme, venant d’un homme aussi éminent que Joseph Vernet, sont de précieuses indications pour éclairer la route si obscure de l’art et apprendre au jeune artiste à diriger lui-même ses observations.
Joseph Vernet était un grand luminariste, qui a quelquefois côtoyé Claude le Lorrain; ses compositions sont toujours d’une grande distinction, sa couleur d’une extrême finesse et ses effets toujours justes ; c’est le premier peintre de marine que la Fi'ance ait eu; une lettre de lui sur les principes de l’art est donc une chose précieuse; aussi serions-nous heureux de pouvoir contribuer à la faire connaître d’un plus grand nombre de personnes, persuadé que tous ceux qui s’occupent d’art trouveront dans les conseils du maître un utile et haut enseignement.
COUP D’OEIL SUR LA NATURE
Voici la lettre de Joseph Vernet :
« Le moyeu le plus court et le plus sûr est de peindre et de dessiner d’après nature. Il faut surtout peindre, parce qu’on a le dessin et la couleur en même temps.
« Il faut d’abord bien choisir ce qu’on veut peindre d’après nature; il faut que le tout se compose bien, tant par la forme que par la couleur et le clair-obscur.
« Il faut ensuite se placer, si on le peut, de façon à être éloigné de l’objet qui est sur le premier plan de deux fois sa hauteur, ou de deux fois sa largeur, si cet objet du premier plan est plus large que haut.
« Il faut, après s’être placé ainsi, prendre, pour sujet de votre dessin ou de votre tableau, ce que le même coup d'œil peut embrasser, sans remuer ni tourner la tète; car, chaque fois qu’on la tourne pour voir un objet qu’on n’apercevait pas, ce sont tout autant de tableaux nouveaux qui demanderaient le changement de la forme des objets, celui de leurs plans, et par conséquent celui de la perspective.
« Après avoir bien choisi ce qu’on veut peindre, il faut le copier le plus exactement possible, tant pour la forme que pour la couleur, et ne pas croire mieux faire en ajoutant ou en retranchant ; on pourra le faire dans son atelier, lorsqu’on veut composer un tableau et se servir des choses que l'on a faites d’après nature.
« Une chose qui nuit infiniment aux jeunes gens, ce sont les faux principes qu’ils ont reçus, ainsi que les faux raisonnements qui en sont la suite.
« Ils ne peuvent se défaire des uns et des autres qu’en copiant ou en examinant la nature, qui les fera apercevoir des erreurs dans lesquelles l’habitude et la routine des ateliers les avaient fait tomber.
« Il faut absolument faire ce qu’on voit dans la nature; si un objet se confond avec un autre, soit par sa forme ou par sa couleur, il faut le faire tel qu’on le voit; car, s’il fait bien dans la nature, il fera bien en peinture.
« Les choses dont la couleur paraît fade dans la nature ne le seront pas en peinture, si elles sont bien imitées.
LETTRE DE JOSEPH VERNET AUX JEUNES ARTISTES, lli!
« Si l’on veut bien voir la couleur des choses, il faut toujours les comparer les unes aux autres, comme par exemple les verts des arbres, des plantes, des herbes, etc.; sans celte précaution, elles paraissent d’abord de la même couleur, quoiqu’elles soient cependant d’une teinte différente, selon leurs distances et l’interposition de l’air qui existe d’un plan à un autre.
« Une prairie paraît être d’abord du même vert d'un bout à l’autre, ainsi qu’un rang d’arbres de la même espèce; mais, si l’œil passe rapidement des objets qui sont près de nous à ceux qui sont éloignés, on s’apercevra facilement de la différence qui existe dans leurs tons ou leurs couleurs.
« Pour ce qui regarde les eaux, elles ne peuvent réfléchir les objets que lorsqu’elles sont pures et tranquilles, parce qu’alors leur surface unie les rend semblables à un miroir. Les objets qui s’y reflètent doivent être d’un ton moins fort que les objets qui les causent, c’est-à-dire les clairs moins clairs et les ombres moins prononcées ; ainsi la couleur des objets doit s’affaiblir et participer un peu de la couleur de l’eau, surtout si les eaux éprouvent quelques petites ondulations, par l’agitation de vents légers.
« Les reflets des objets doivent êlre toujours perpendiculaires et jamais obliques.
« Il faut que l’heure que l’on choisit pour peindre un tableau se fasse sentir partout et que chaque objet participe du ton général qu’offre la nature.
« 11 est rare que l’on puisse employer du blanc pur dans les objets que le soleil éclaire. Si l'on introduit surtout le foyer de la lumière dans le tableau, tout doit céder à ce foyer, sans quoi il ne peut y avoir d’harmonie.
« Ce n’est que dans le cas où l’on suppose la lumière hors du tabl eau qu’on peut employer du blanc pur, parce qu’alors ce blanc ne sert pas d’objet de comparaison et qu’on suppose le principe de la lumière encore plus clair.
« On ne doit jamais faire porter des ombres sur les eaux, à moins qu’elles ne soient troubles: alors elles ressemblent à un corps dense qui peut recevoir du clair-obscur.
COUP D'OEIL SUR LA NATURE
« L'atmosphère étant plus ou moins chargée de vapeurs, surtout près de la terre, cette vapeur, venant à être éclairée par le soleil, est plus claire près de la terre: de là vient que, dans l’éloignement, le bas des montagnes est plus clair que le haut.
« Plus on est distant d’un objet, plus il y a de vapeurs interposées entre l’œil et cet objet: voilà la cause pour laquelle on aperçoit moins les détails et que la couleur de ce même objet se montre affaiblie. Cet effet se manifeste surtout dans les ombres des corps, qui, selon la distance où ils se trouvent de notre œil, n’offrent plus que des masses incertaines, dans lesquelles le ton général de l’air doit se faire sentir.
« Quels que soient les objets que puisse représenter un tableau, il ne sera beau qu’en proportion de l’harmonie générale qui y sera répandue ; c’est pour cela qu’il faut souvent parcourir d’un œil rapide tous les objets que vous offre la nature, et ne jamais perdre de vue celte harmonie générale si séduisante, mais à laquelle on n’arrive qu’en comparant les tons que prennent les objets dont votre tableau se compose, en raison de leur distance. »
A la suite de cette lettre, où se trouve si bien exprimée la nécessité, pour le peintre, de voir et d’étudier la nalui’e, nous ne pouvons résister au désir de faire connaître l’opinion d’un maître plus moderne sur le même sujet.
Voici ce que Léopold Robert écrivait au moment où il arrêtait la composition de son tableau le Déport des pécheurs de l'Adriatique. « Je crois que la nature inspirera bien plutôt un véritable homme de génie que toutes les représentations qu’on en a faites, parce que, avec son imagination, l’artiste n’a pas besoin de l’ouvrage des autres pour se diriger et que la nature lui offrira toujours des matériaux sûrs; ensuite chacun voit la nature bien différemment: il y en a qui trouveront des beautés sublimes où d'autres n’aperçoivent rien. »