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LETTRE DE CHARLET SUR L’AQUARELLE

« L’aquarelle es! un genre agréable et commode; agréable en ce qu’il cause peu d'embarras, peu de salissure, et que tout ce qui est nécessaire pour le faire peut se renfermer dans une boite de six pouces sur quatre, et, par conséquent, le rendre facile pour le voyage. Ajoutez à cette boîte un calepin de feuilles de papier tendues les unes sur les autres, et vous pourrez explorer la forêt et la montagne.

« L’aquarelle de marche ou de campagne ne peut être qu'une espèce de sténographie des objets qui nous frappent et dont nous voulons rapporter le souvenir; c'est un léger lavis qui doit nous donner l’etfet et le sentiment de couleur des objets. Comme dans la nature les etfets de lumière changent rapidement, il faut promptement charpenter son ensemble, ayant soin de l’écrire fortement, ne s’occupant que des masses ; puis, d’une teinte légère de sépia, accuser fortement la partie d’ombre dans laquelle i! faudra se renfermer. Donc il est urgent de prendre un parti, de saisir un moment, un elfet, et de s’y attacher ensuite ; de là la nécessité d'abandonner les détails pour ne voir que l’ensemble des lignes et les grandes masses de lumière et d’ombre.

« J’ai beaucoup pratiqué l’aquarelle et peut-être puis-je donner quelques bons conseils dans cette partie de la peinture à l'eau. Ainsi, lorsque votre dessin est charpenté comme trait et massé comme ombre, vous vous occupez des grandes teintes lumineuses de votre ciel d'abord, puis de vos fonds, ensuite de vos premiers plans, terrains, arbres, fabriques; mais, au nom do ce que vous avez de plus cher, ne cherchez point à fondre vos teintes : où vous

COUP D'OEIL SUR LA NATURE

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voyez du violâtre, mettez-en ; où vous voyez du verdâtre, posez-en; de même du bleu, du vert. Ne vous effrayez pas si votre dessin ressemble à une mosaïque, à une marqueterie : tant mieux; l’importance est de savoir où il y a du bleu ou du jaune.

« Vous massez aussitôt vos arbres à leur valeur relative, c'està-dire en harmonie avec la valeur que vous avez donnée à la lumière, évitant le noir. Oh! le noir est la mort de toutes choses, comme il est chez nous un signe de deuil; donc évitcz-le.

k Votre dessin proprement massé et votre effet arrêté, vous pourrez alors mettre le plus ou le moins, sacrifier d’un côté, augmenter de l’autre et ajouter quelques détails de nature; mais, avant toutes choses, la grande silhouette comme trait et le grand aspect comme effet.

« C’est ainsi qu’il faut procéder; aussi ce n’est pas sans raison que, dans les modèles que j'ai établis ou fait établir pour l’école, j’ai sacrifié les détails aux masses; c’est afin de pénétrer les élèves de ce grand principe : Les masses avant tout.

« L’aquarelle qui se fait dans l'atelier ou le cabinet peut, quand elle est d’un homme habile, rivaliser avec l’huile et même lui être supérieure comme finesse de ton dans la lumière ; mais l’écueil est dans les ombres et le clair-obscur. Le papier, absorbant le ton et formant un léger duvet blanc à la superficie, force souvent à gommer davantage, et dès lors on a beaucoup de peine à revenir sur son travail. Le mieux est de masser fermement scs ombres en préparant toujours avec des tons chauds et transparents; puis, quand le dessin est presque terminé, de le glacer avec une eau légèrement gommée, pour n’y plus revenir. Il se peut qu’il y ait aussi d’autres moyens; mais celui-ci m’a souvent réussi... quand j’ai réussi... car on peut réussir comme procédé et s’enfoncer comme produit.

« L’aquarelle est un genre qui s’est perfectionné depuis vingt ans1; pendant dix ans ce fut une fureur aquarello-monomanique qui s'empara de la haute société ; il fallait avoir son album, et dans cet album un choix de dessins plus ou moins beaux, plus ou moins

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