‹ Traité d'aquarelleChapitre 165 sur 215 · LE SOIR · texte numérisé non relu

LE SOIR

Par le soir nous entendons le soleil couchant, cette scène éblouissante de la nature qui se répète chaque jour et qui est chaque jour nouvelle, qui est au-dessus de tout ce qu’en peut dire l’écrivain le mieux inspiré et dont le peintre le mieux doué ne peut donner qu’une idée affaiblie. Cette triomphale lin de journée, où le Créateur répand à profusion les couleurs les plus brillantes, les plus sombres et les plus disparates, commence à s’étendre en nappes diaprées autour du soleil, comme pour célébrer et augmenter encore l'éclat de ses derniers rayons, au moment où il va disparaître là-bas derrière les coteaux, derrière la forêt antédiluvienne dont chaque arbre géant de la terre semblera tout à l’heure cacher un incendie, ou bien derrière le village qui s’aperçoit au loin à l’extrémité de la plaine. Et, devant cette magique lumière, la forêt, le coteau, le village et la plaine s’enveloppent d'un voile obscur pour permettre à cette scène grandiose du ciel de se développer avec toute la solennité voulue.

Enfin, l'heure du peintre a sonné, l’œil de Dieu semble s’arrêter un instant. Le peintre, armé de toutes pièces, inspiré, enfiévré par la splendeur des merveilles qui lui apparaissent, jette sur la feuille blanche où il a d’abord tracé une rapide esquisse une large nappe d’eau et, fouillant avec son pinceau les couleurs les plus vives, les chromes, les cadmiums, les vermillons, les carmins, la garance, en un mot, les couleurs dont l’éclat s’exalte avec le plus de force, et les noyant les unes après les autres dans cette mare encore liquide, il les mêle, les empâte et en forme un tout qui, quoique bien loin du

COUP D'OEIL SUR LA NATURE

modèle, rappelle cependant la scène admirable qu’il a eue devant les yeux.

Ce rayonnement ainsi jeté, il reste au peintre à traduire la partie terrestre, lourde, sombre, matérielle, qui disparaît enveloppée dans l'ombre du soir comme dans un linceul, lorsque le soleil ne la regarde plus. Le pinceau du peintre doit donc descendre de la voûte céleste sur la terre et une lutte nouvelle doit commencer : c’est maintenant dans l’obscurité, c’est dans la nuit presque complète que son œil est obligé de fouiller la nature, pour donner à chaque être, à chaque objet sa forme, sa couleur locale et son voile de nuit ; à cette enveloppe générale doit s’ajouter l’enveloppe du ciel.

Le peintre passant à cette coloration terrestre couvre son papier d’un nappe d’eau et, prenant les couleurs les plus opposées aux premières, il mêle à profusion les bleus, les noirs, les ocres, en y ajoutant souvent les garances et parfois quelque pointe de rouge, pour donner les reflets du ciel, et il laisse sécher.

C’est bien la fin d’une chaude journée, l’heure où le soleil se couche, l’heure aux étincelantes couleurs, aux tons sombres, aux oppositions heurtées, où la mer et la plaine ne tracent plus au loin qu’un noirâtre horizon; où la montagne et la ville ne détachent plus qu’en tons d’un noir fantastique le profil des sommets ou les silhouettes des clochers sur les tons incandescents des derniers rayons du soleil.

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