L’AQUARELLE EN TEMPS GRIS
La nature est non seulement belle en toute saison, mais encore, pour le peintre qui l'aime, elle estbelle par tous les temps et sous ses aspects les plus variés. En temps gris et même sous la pluie, elle a son genre de beauté désolé et grandiose, et le brouillard la revêt d’un aspect isolé et perdu, d'une haute poésie et bien digne d’inspirer un habile pinceau.
Lu temps gris, la nature est majestueuse dans son ensemble; les trois grandes notes, le ciel, les arbres et les terrains, sont alors parfaitement lisibles pour tous ceux qui savent observer la nature; mais elles ne font qu’un dans leur ensemble, et ce grand tout, participant du ton gris du ciel, s'en enveloppe comme d’un ton général,
et ce n’est qu’à mesure que les objets s’approchent du peintre que la nature se revêt peu à peu pour lui du coloris vrai. Cet effet est toujours puissant, parce que les objets, n’étant décolorés que par la distance, conservent toute la puissance de leur ton d’ensemble. Cet effet est aussi, et forcément, lin de ton, puisqu’il emprunte constamment les colorations grises, si aimées des peintres. Il ne faut pourtant pas s’y tromper, cet effet, qui paraît d’abord peu compromettant au peintre inexpérimenté, puisque le tableau tout entier nage dans le ton gris, et qui, pour cette même raison, est sympathique à tous, a besoin, pour être bien traduit, d’être sérieusement étudié et observé.
L’AQUARELLE ENSOLEIL LEE
Lï aquarelle ensoleillée prend une place artistique supérieure à l'aquarelle en temps gris, les points artistiques en question ici étant en effet beaucoup plus élevés et plus multiples. Ce genre d’aquarelle est souvent traité en pochade, plus rarement en aquarelle sérieuse, à cause des difficultés qu’il présente.
Dans la pochade, les inspirés voient comme dans un nuage une foule de choses qui tiennent quelquefois du mirage et de l'hallucination poétique, impression délicieuse et souvent méritée par l’œuvre, mais dont l’auteur doit pourtant éviter de chercher l’exagération; car sous le rêve, alors, les amateurs sérieux pourraient bien ne plus rien trouver.
L’aquarelle lumineuse se compose de parties éclairées et de parties dans l’ombre, savamment et suffisamment heurtées pour donner l’impression du soleil passant sur le paysage. Une seule de ces parties, ombre ou lumière, suivant l’effet voulu, doit former la dominante. Le soleil, par la force de ses rayons, décolore tous les objets qu’il frappe, et la couleur vraie ne paraît que çà et là dans les parties tournantes, frappées en conséquence moins directement par l’éclat de ces rayons. Ainsi, par exemple, en été, dans un groupe de feuillages recevant directement la lumière, l’ensemble
76 PRINCIPES ÉLÉMENTAIRES DE L’ART
général de la partie éclairée passera successivement du vert clair ardent au gris violacé le plus brillant, et dans les arbres même aux feuillages les plus sombres la décoloration causée par le soleil peut atteindre les notes les plus claires. On comprend que l'harmonie de ces notes éclatantes et de ces notes sombres nécessite une connaissance approfondie et une application savamment raisonnée de la science du clair-obscur indispensable à l'harmonie apparente et complète de ces difficiles ensembles.