LES SUPPORTS : PILIER OU COLONNE
Les supports sont de deux espèces, ou bien ils sont carrés et dans ce cas s’appellent piliers, ou bien ils sont cylindriques et dans ce cas se nomment colonnes.
Le pilier est employé de préférence, et même son emploi est exclusif dans les églises romanes que nous étudions (Auderghem, Woluwe-Saint-Lambert et Watermael).
La colonne ne se rencontre que dans les cryptes, comme dans la crypte de l’église Saint-Pierre à Anderlecht.
Théorie des moulures. L’étude du support nous oblige à nous servir de certains termes, tels que tore, gorge, scotie pour désigner certaines moulures. Nous voulons fixer tout d’abord le sens de ces termes, et pour plus de clarté nous
Fig. 15. Profils de moulures, d’après Enlart.
LE STYLE ROMAN
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Fig. 16. Profils de moulures dans leur application.
avons groupé les moulures les plus usuelles dans deux tableaux d’ensemble auxquels on recourra en cas de doute. La fig. 15 donne les moulures en coupe, la fig. 16 les représente dans leur application.
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Les moulures sont saillantes ou rentrantes.
Parmi les moulures saillantes, signalons le bandeau qui est une bande d’une certaine largeur; le filet qui est une toute petite bande; le tore, appelé aussi boudin, qui est une moulure saillante semi-circulaire.
Il sera souvent question du tore ou boudin et on se pénétrera bien de sa forme. Le mot tore vient du latin torus qui veut dire corde. Le tore est aminci quand il est aplati vers le milieu.
La baguette est un très mince tore ou boudin.
Le quart de rond est un quart de cercle convexe.
A côté de ces moulures saillantes, mentionnons différentes espèces de moulures concaves ou rentrantes : la rainure qui est l'opposé du filet; la gorge qui est une moulure semi-circulaire concave, l’inverse du tore; la scotie qui est une gorge de forme concave irrégulière ou déprimée; enfin, le cavet qui est un quart de cercle concave.
Le chanfrein est un plan oblique qu’on obtient en coupant une arête vive.
Le talon (fig. i6) est une moulure mi-convexe et mi-concave, composée d’un quart de rond et de son opposé le cavet. Le quart de rond forme la partie la plus saillante.
La domine est également formée d’un quart de rond et d’un cavet, mais ceux-ci sont disposés en sens inverse.
Remarquons que les moulures de nos édifices du moyen âge ne répondent pas toujours à la rigueur géométrique des tracés que nous venons d’indiquer. Ceux-ci sont souvent reproduits d’une façon inexacte. Ou bien l’ouvrier a été maladroit et s’est contenté d’un à peu près, ou bien le maître, au lieu de se servir de la règle et du compas, a tracé la moulure d’une main libre en tenant compte avant tout de la fonction que la moulure devait remplir dans la construction. Ainsi un tore n’est pas nécessairement un demi-cercle parfait; il peut n’avoir qu’une forme plus ou moins semi-cylindrique.
Ces notions générales étant connues, revenons aux supports romans et décrivons successivement le pilier et la colonne.
lo Le pilier. Le pilier roman se compose d’une masse carrée oblongue, reposant sur un socle carré légèrement saillant. Elle est ornée, à sa partie supérieure, d’une ou de deux moulures saillantes (fig. 17). Cette partie moulurée, sorte de
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chapiteau, s’appelle imposte. L’imposte est la dernière pierre qu’on place en saillie sur un piédroit et sur laquelle vient se poser la première pierre du cintre ou le sommier. L’imposte ne surplombe pas toujours les quatre côtés de la masse du pilier, mais parfois les côtés intérieurs seulement, de sorte
que du côté de la nef principale et de la nef latérale, l’imposte se trouve dans le même plan que la masse même du pilier.
Le pilier roman a l’aspect trapu. Il sert de soutien au plein cintre qui sépare la nef principale des collatéraux. Comme il y a généralement plusieurs piliers, il y a une succession de pleins cintres, formant ce qu’on appelle une arcade.
La fig. 19, qui reproduit les piliers de la nef de l’église de Saint-Clément à Watermael, nous permet de vérifier ce que nous venons de dire. On y voit trois piliers carrés oblongs et trapus, reposant sur un socle carré et terminés en haut par une imposte moulurée, faisant saillie du côté intérieur de l’arcade. Les retombées des arcs en plein cintre s’appuient sur les impostes et forment une arcade.
Fig. 18. Imposte et pilastre engagé romans, à l’église de Forest (xii® siècle?).
Fig. 17. Pilier roman avec imposte et socle.
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\J arcade est une ouverture réelle ou simulée, fermée par un grand arc qui va d’un support à l’autre et qu’on nomme archivolte.
L’arcade, telle que la fig. 19 nous la présente, est ouverte, mais elle peut être simulée, ce qui est le cas, par exemple, quand elle est adossée à un mur.
Fig. 19. Coupe montrant los piliers, les arcs en plein cintre ou archivoltes reliant les piliers, les fenêtres romanes éclairant la partie supérieure de la nef de l’église de Watermael (xii® siècle). — Dans l’arcade, le détail du profil des impostes.
On dit aussi arcature, mais cette expression est plutôt réservée à une arcade de petite dimension.
Le pilier peut être engagé dans un massif de maçonnerie; il affecte alors l’allure d’un pilastre. C’est ainsi que nous le trouvons dans la chapelle de Sainte- Alêne à l’église de
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Forest (fig. i8). Le dessin montre Fimposte, la retombée du cintre sur cette imposte, une partie du pilastre. L'imposte y est autrement moulurée qu'à Watermael (fig. 19). Elle se compose de deux pierres saillantes superposées dont la première est taillée en quart de rond, la seconde en forme de gorge.
2° La colonne. La colonne est d'un emploi exceptionnel. Nous ne la trouvons pas dans les églises romanes de l'agglomération bruxelloise ni dans les églises romanes voisines de la vallée de la Voere. Partout le pilier est de règle. La colonne ne se rencontre que dans la crypte de l'église Saint-Pierre à Anderlecht; encore s'y présente- t-elle, du moins une des colonnes, avec des caractères si étranges que nous sommes tenté d'y voir une colonne de remploi d'origine romaine
Déjà dans le pilier nous avons distingué trois parties : la masse carrée oblongue qui constitue le corps même du support; le couronnement ou imposte; le socle. Dans l'étude de la colonne ou support cylindrique, nous devons observer la même distinction, d'autant plus que ces trois parties y sont même plus nettement accusées que dans le pilier. Nous rencontrerons donc successivement : le fût, le chapiteau et la hase.
a) Le fût. Le fût est cylindrique. Il est fait généralement de blocs circulaires superposés, qu'on appelle tambours. Parfois, très exceptionnellement, il est monolithe.
Dans la crypte d'Anderlecht nous rencontrons à la fois les deux types de fût. La colonne (fig. 20) est monolithe; la colonne (fig. 21) est à tambours.
b) Le chapiteau. La partie supérieure moulurée, parfois sculptée, servant de couronnement à la colonne, s'appelle, non pas imposte comme précédemment, mais chapiteau.
Théorie du chapiteau. Avant d'aller plus loin dans la description des colonnes assez exceptionnelles de la crypte d'Anderlecht, détaillons sommairement la théorie du chapiteau et assimilons-nous tout de suite les premières notions indispensables à la connaissance du chapiteau en général. Le chapiteau roman usuel est cubique. Il se compose, en effet (voir fig. 22), d'un cube ou corbeille; d'une pierre dépassant légèrement la corbeille, dénommée tailloir on abaque ; enfin, d'un cordon ou tore qui relie le chapiteau au fût et qui s'appelle astragale.
I. Guide illustré de Bruxelles. Monuments religieux, 2® éd., p. 258.
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Nous distinguons deux périodes dans Vévolution du chapiteau roman.
lo Le chapiteau dans la première période de développement du style roman
(xie et xii® siècles) :
Nos églises romanes des XI® et XII® siècles ne connaissant que le pilier et par conséquent l’imposte, nous n’y rencontrons pas de chapiteau cubique. Toutefois, la colonnette qui sépare les deux baies de la fenêtre de la tour de l’église Sainte-Anne à Auderghem, du xii® siècle, est couronnée d’un chapiteau cubique. (V. ci-après fig. 45.) Pour trouver un exemple de colonne avec chapiteau cubique servant de support principal, il faut aller jusqu’au village voisin de Crainhem.
Là on trouve au rez-dechaussée de la tour un chapiteau curieux qui peut dater du XI® siècle. Sa corbeille est rehaussée d’arabesques et d’une tête de bouc à longues cornes; son tailloir est décoré d’une série de dessins losangés (fig. 23).
Bien que cet exemple n’appartienne pas à l’architecture de l’agglomération bruxelloise, nous le citons volontiers ici, parce qu’il est
Fig. 20. Colonne monolithe de la crypte d’Anderlecht (fin du xi^ siècle).
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caractéristique et fort apte à faire connaître le chapiteau de forme cubique que le style gothique adoptera à l* exclusion de tout autre et ornera diversement suivant les époques.
Le chapiteau cubique est propre au style rhénan : on l’appelle même chapiteau rhénan. Son emploi s’est surtout répandu dans la Belgique orientale. On le trouve rarement en Flandre et en Hainaut. Aussi, sa présence permet-elle de conclure a priori à une influence rhénane.
Le chapiteau d’une des colonnes de la crypte d’Anderlecht (fig. 20 et 24) répond, quoiqu’imparfaitement, au type du chapiteau cubique. Il se compose d’un tailloir avec gorge, d’une corbeille assez faiblement marquée et de deux tores, l’un reliant la corbeille au tailloir ou abaque; l’autre, servant d’astragale et rattachant corbeille au fût. Ce chapiteau est une imitation assez grossière du chapiteau antique. Le tailloir
Fig. 21. Deuxième type de colonne de la crypte d'Anderlecht (fin du XI® siècle) .
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est d’un grès différent et ne faisait pas partie de la colonne primitive.
La colonne du deuxième type (fig. 21) a un chapiteau des plus rudimentaires ; il est circulaire et rattaché au fût par une simple gorge ou cavet.
2° Le chapiteau dans la dernière période de développement du style roman.
L’art roman, qui se répandit dans notre région au xi^-xii® siècle, ne connaissait pas la sculpture. Nous ne découvrons nulle part la moindre décoration sculpturale dans les églises romanes de cette époque; partout une austérité marquée. Le chapiteau cubique est rudimentaire, dépourvu de toute ornementation, simplement arrondi par dessous (fig. 22 qui donne le chapiteau-type et fig. 45 où nous le trouvons dans son application). Il n’en est plus de même dans la toute
dernière période du style roman, au début du xiii® siècle dans les villes, notamment à Bruxelles, et un peu plus tard dans les campagnes. A ce moment-là le style roman évolue dans le sens de la beauté; il devient moins sévère et s’orne de sculptures, mais à ce moment-là aussi il est près de se confondre avec le style de transition ou romano-ogival, et de fait déjà il se confond avec lui. Pris à part, un motif d’ architecture peut être attribué à la période romane proprement dite; replacé dans son milieu, il relève du style romanoogival. C’est le cas à Bruxelles où des motifs romans se rencontrent dans des édifices de transition, tels que le choeur et le transept de N.-D. de la Chapelle, le chevet du choeur de l’église de Sainte-Gudule.
Fig. 22. Type de chapiteau roman cubique.
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Nous disions donc qu’au début du XIII® siècle, le chapiteau cubique apparaît, non plus nu, comme au siècle précédent, mais ouvragé.
La corbeille est garnie de crochets.
On donne le nom de crochets à des feuilles allongées, stylisées et recourbées en volute à leur extrémité.
Nous trouvons à Bruxelles deux exemples caractéristiques de ce chapiteau à crochets; l’un appartient à l’église de N.-D. de la Chapelle, l’autre à l’église de Laeken (fig. 25 et 26). Ces chapiteaux ornent les colonnettes d’angle de deux portes d’aspect roman, faisant partie d’un édifice romano-ogival. Celui de l’église de la Chapelle est postérieur à l’année 1210 et antérieur à 1240 environ ; celui de la fig. 26 est emprunté à l’église, jadis rurale, de Laeken et date de la seconde moitié de ce siècle. Plus loin.
Fig. 24. Chapiteau d’une colonne de la crypte d’Anderlecht. Détail (fin du xi® s. ) .
Fig. 25. Chapiteau roman à crochets de la porte du prévôt Fig. 26. Chapiteau à crochets
à N.-D. de la Chapelle (début à l’ancienne église de Laeken
du XIII® siècle). (seconde moitié du xiii® siècle),
fig. 48 et 49, les deux portes sont représentées en entier. Prises à part, détachées du monument, elles semblent appartenir à la période romane proprement dite; en réalité elles appartiennent à la période de transition par l’ensemble dont elle font partie.
c) La hase. Le fût de la colonne repose sur une base comprenant deux parties : la hase proprement dite et la plinthe ou le socle.
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La base du type roman est faite d'un ou de deux tores s’appuyant sur une plinthe ou socle.
Le socle est généralement carré (fig. 27), parfois rond, comme à l’église de N.-D. de la Chapelle (fig. 29). A la fin de la période romane, apparaît le socle à pans coupés, hexagone ou octogone, et c’est cette forme qui prédomine dans la partie romano-ogivale intérieure du chevet du
Fig. 27. Base avec tores Fig. 28. Base avec tores et socle
et socle carré. à pans coupés.
Fig. 29, Base avec tores Fig. 30, Base avec tores, pattes
et socle cylindrique. et socle carré.
chœur de Sainte-Gudule (fig. 28). Parfois aussi, une griffe ou patte orne le socle et le relie plus intimement à la base (fig. 30). Nous n’avons pas d’exemple de ce genre à Bruxelles.
La base de la colonne de la crypte d’Anderlecht (fig. 20) se rattache au type roman. Deux tores, puissamment marqués et reliés entre eux par un cavet ou gorge, reposent sur un socle carré. Ces tores ne se retrouvent pas dans l’autre colonne (fig. 21) dont le fût s’appuie directement, sans transition, sur une plinthe carrée. Cette disposition est tout à fait exceptionnelle et ne se rencontre peut-être que là. Faut-il répéter que la base-type est celle de la fig. 27^?
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