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LA COLONNE

Si le style romano-ogival ne nous a fourni aucun exemple de support principal cylindrique mais uniquement des spécimens de colonnettes ornant les murs ou les angles des fenêtres, le style ogival primaire, par contre, nous en donne des exemples remarquables.

Nous dirigerons tout d’abord nos pas vers l’église de Sainte-Gudule où le chœur et le déambulatoire devront nous arrêter longuement. Ils nous fournissent l’occasion de développer sur place toute une leçon d’architecture gothique primaire, car tous les éléments s’y rencontrent à la fois, la colonne, le chapiteau, la base, le triforium, les fenêtres à meneaux, la voûte, etc. Mais procédons avec ordre et ne retenons momentanément ici que la colonne.

Les colonnes du chœur de l’église de Sainte-Gudule sont des masses cylindriques puissantes et élevées, faites d’assises en pierre superposées. Elles soutiennent tout le poids de l’édifice comme le montre la fig. 123 et le détail de la fig. 138.

Nous retrouvons ici encore les trois parties principales que nous avons fait connaître déjà (p. 29) : le féit, le chapiteaîi et la hase, subdivisée en hase proprement dite et en socle ou plinthe.

1° Le fût. Le fût ne donne lieu à aucune observation spéciale. Il est simplement cylindrique, dépourvu de tout ornement, et se compose d’une série de blocs découpés en segments de cercle. Son diamètre très vaste ne permet pas l’emploi du tambour ou pierre cylindrique monolithe, comme

LE STYLE GOTHIQUE PRIMAIRE

nous en avons trouvé une application dans la crypte de Saint-Guidon à Anderlecht (fig 20).

20 Le chapiteau. La corbeille est décorée sobrement de larges feuilles stylisées s’enroulant à leur extrémité. Ces feuilles sont disposées sur simple ou sur double rang. Les deux exemples se rencontrent à la fois au chœur de Téglise de Sainte-Gudule (fig. 102 et 103). Un tore sert à! astragale et sépare le chapiteau du fût. La corbeille est surmontée d’un tailloir ou ahaque légèrement mouluré au bord supérieur. On remarquera sa forme. Elle est octogone, et non plus carrée, et c’est cette forme octogone que nous trouverons désormais pendant tout le cours de l’évolution du style ogival. On voudra bien remarquer aussi la place qu’occupe l’enroulement de la feuille de la corbeille. Elle correspond à l’axe de chacun des angles de l’octogone, disposition logique et constructive en même temps.

Le chapiteau de la fig. 103 comporte non seulement une double rangée de feuilles enroulées, mais en outre une feuille qui remplit le vide entre les enroulements de la rangée supérieure.

Fig.’' ho i. Colonne du chœur de l'église de Sainte-Gudule (seconde moitié du xiiie siècle).

A côté des colonnes qui sont les véritables soutiens de l’édifice, apparaissent les colonnettes engagées, dans le genre de celles que le chœur romano-ogival de l’église de Notre-Dame de la Chapelle nous a fait connaître déjà (fig. 90). Le chapiteau de cette colonnette, qui se trouve à la hauteur du chapiteau principal (fig. 105), est à comparer au chapiteau que nous avons rencontré au rez-de-chaussée romano-ogival de ce même chœur de l’église de Sainte-Gudule (fig. 67 et fig. 69). On y voit des feuilles vigoureusement sculptées, terminées en pointe et non plus enroulées.

Cette décoration des chapiteaux du chœur de l’église de Sainte-Gudule n’est pas exceptionnelle. Elle est propre au style ogival primaire et on la retrouve identique en Flandre, par exemple à Audenarde, à Bruges et à Fumes. Cette

Fig. 102. Colonne gothique primaire. Chapiteau et base.

Chœur de l’église de Sainte-Gudule (seconde moitié du xiii® siècle).

Fig. 103. Chapiteau de la colonne gothique primaire du chœur de l’église de Sainte-Gudule (seconde moitié du xiii® siècle).

Fig. 104. Profils de la base de la colonne du chœur (à gauche) et de la nef principale (à droite) à l’église de Sainte-Gudule.

L’ARCHITECTURE DU MOYEN AGE

remarque prouve qu’au début le style gothique s’est répandu partout d’une manière uniforme ; ce n’est que plus tard qu’il a acquis des caractères nettement régionaux.

Cependant, dès la fin du xiii® siècle, les artistes s’ingénient à donner aux chapiteaux une décoration florale ou végétale plus parfaite. Ils abandonnent les crochets qui sont un rappel évident de l’ornementation romane et décorent la corbeille d’élégants rinceaux de feuillage, à l’imitation de la^sculpture française. En rompant ainsi avec la tradition,

Fig. 105. Chapiteau des colonncttes du chœur ogival primaire de l’église de Sainte-Gudule (seconde moitié du xiii® siècle).

ils inaugurent un genre sculptural nouveau qui se développera dans la suite et fera le charme du style gothique.

Cette innovation ne s’applique pas tout de suite aux chapiteaux des colonnes-maîtresses, mais aux colonnettes engagées, et aux colonnettes d’angle. Cette application graduelle est analogue à celle que nous avons relevée dans le style roman, où les piliers gardèrent l’imposte traditionnelle, tandis que les colonnettes d’angle s’ornèrent de chapiteaux à crochets (fig. 64).

LE STYLE GOTHIQUE PRIMAIRE

C'est dans le déambulatoire du chœur de l’église de Sainte-Gudule que nous trouvons le premier chapiteau à décoration végétale ou florale (fig. 107). Il y alterne avec le chapiteau à feuilles pointues de la fig. 105. Cette rencontre en un même point des deux genres, l’un ancien et se rattachant au style roman, l’autre nouveau et annonçant l’ornementation gothique future, prouve une fois de plus combien l’évolution des styles et des arts décoratifs au Moyen âge s’est accomplie d’une façon rationnelle.

Un deuxième exemple de cette décoration nouvelle nous est fourni par les chapiteaux des colonnettes d’angle de la porte d’entrée primitive de l’église de Sainte-Gudule, du côté du transept sud (fig. 106).

Les fig. 106 et 107, jointes auxfig. 128, III, 130, 137 et 139, constituent les seuls exemples de la décoration végétale ou florale gothique primaire que nous ayons trouvés à Bruxelles. Ils acquièrent ainsi une valeur exceptionnelle pour l’histoire de la sculpture ornementale dans notre ville à la fin du xiii® siècle.

Ajoutons que les artistes, dès la fin de la période gothique primaire, puisent directement dans la nature leur source d’inspiration.

Ils reproduisent avec simplicité, voire avec naïveté, des feuilles, des fleurs et des fruits : la feuille de vigne, de chêne, de lierre, de trèfle, de chou, la rose, la renoncule.

Fig. 107. Chapiteau à feuillage du chœur ogival primaire de l’église de Sainte-Gudule (sec. moitié xiii® s.).

Fig. 106. Chapiteau extérieur de la porte d’entrée primitive de l’église Ste - Gudule.

Côté du transept sud (sec. moitié xiii® s.).

L’ARCHITECTURE DU MOYEN AGE

le raisin, le gland de chêne, etc.

Souvent déjà le modelé est fin et délicat.

30 La base. Le tore continue à prédominer dans les moulures de la base, comme l’indique le profil de la fig. 104. Dans la moulure supérieure le tore et la gorge, tous deux demi-sphériques, l’un saillant, l’autre en creux, sont classiquement rendus, tels que le tableau (fig. 15 et 16) les indiquent. I.e tore de la moulure inférieure, par contre, qui l’emporte en puissance sur le premier et s’appuie directement sur le socle, est déjà légèrement écrasé, comme si le poids de la colonne lui eût imposé cette déformation.

Le socle est circulaire. Cette forme est exceptionnelle. Nous ne la trouvons qu’à l’église de Sainte- Gudule et à l’église de la Chapelle, où elle n’est appliquée toutefois qu’aux colonnettes (fig.

loi, 102, et fig. 79 et go). Partout ailleurs, c’est la forme octogone, annoncée déjà dans le style romano-ogival, qui l’emporte et devient même une des caractéristiques de la colonne gothique.

La fig. 138 montre une travée du chœur et les fonctions que les colonnes -maîtresses remplissent. Elles sont reliées par un arc en ogive dont l’intrados est orné de tores.

Fig. 108. Colonne gothique primaire de l’église de Saint- Denis à Forest (seconde moitié du xiii® siècle).

Fig. 109. Chapiteau et base de la colonne gothique primaire de l’église de Saint-Denis à Forest (seconde moitié du xiii® siècle).

I/ARCHITECTURE DU MOYEN AGE

\ J église de Saint-Denis à Forest, simple église rurale, contraste par ses modestes dimensions et la sobriété de sa décoration avec le caractère imposant du chœur de la collégiale de Sainte-Gudule.

Le fût de la colonne y est beaucoup plus trapu. L'ornementation du chapiteau se compose de quelques feuilles stylisées terminées en pointe et n’occupant qu’une partie de la corbeille (fig io8.). Nous pouvons les rapprocher des feuilles du chapiteau de la fig. 105.

\Jabaque ou tailloir est octogone, comme l’exige le style gothique. Quant à la hase, elle est faite d’un gros tore élégamment rattaché au fût par un double cordon. Le socle ne manque pas non plus d’élégance. Il est peu élevé, octogone et mouluré. Cette moulure à la partie inférieure du socle est tout aussi exceptionnelle que la forme circulaire du socle de la colonne du chœur de l’église de Sainte-Gudule. De toutes les églises de l’agglomération bruxelloise et des environs immédiats, ce n’est, en effet, que là que nous ayons rencontré cette terminaison.

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