LA FENÊTRE
L’ogive s’élargit, nous l’avons dit déjà, au fur et à mesure que l’architecture gothique approche de sa fin. Elle redevient obtuse.
Le tracé de l’arc est un élément important dans l’appréciation des styles mais il ne suffit pas toujours pour asseoir un jugement certain. C’est ainsi, par exemple, que l’ arc-type de l’époque ogivale rayonnante — l’arc en tiers- point — peut se rencontrer dans le style gothique flamboyant, du moins dans sa première phase de formation.
Il est un deuxième élément d’appréciation, beaucoup plus certain, ce sont les dessins en forme de flammes ou de cœurs allongés qui appartiennent en propre au style flamboyant
On usera toutefois, ici encore, de sens critique. Si une voûte à nervures prismatiques peut recouvrir un monument gothique primaire, un remplage flamboyant peut se rencontrer dans une fenêtre de la même époque. C’est que la fenestration peut avoir été modifiée au cours des siècles et nous en trouvons un exemple dans les fenêtres de l’abside du chœur de l’église de Sainte-Gudule. Pour dater avec certitude un édifice, il faudra tenir compte de toutes les caractéristiques qu’il présente. Quelques-unes d’entre elles nous sont déjà connues (le tracé ou la projection de l’arc, la colonne, les nervures prismatiques), d’autres seront signalées ci-après (le dessin des balustrades, le triforium, la décoration sculpturale). Tous ces éléments doivent entrer en jeu, et qu’on ne se décourage pas à la première erreur commise. L’étude du
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Fig. 214. Fenêtre de style flamboyant, à dessins curvilignes. Bas-côté de l’église N.-D. de la Chapelle, vers la Place de la Chapelle. (Milieu du xv® siècle.)
style exige une certaine pratique. Le sens critique ne se développe qu’à la suite d’un grand nombre d’observations particulières.
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Nous examinerons successivement le remplage et les meneaux. Ensuite, la rose et la fenêtre triangulaire curviligne qui sont des ouvertures d’un genre particulier. Nous signalerons en terminant la fenêtre du style gothique décadent, qui se rencontre souvent dans les environs de Bruxelles.
1° Le remplage. Le remplage flamboyant des fenêtres étant un signe distinctif certain de l’architecture gothique tertiaire, il convient de lui donner une attention particulière.
Les flammes, les cœurs allongés, les lignes tourmentées, ne prédominent pas tout de suite. Pendant la première moitié du xv® siècle, on retrouve dans le tympan de la fenêtre les formes géométriques de la période précédente, mais souvent déjà les côtés des triangles et des quadrilatères ont fléchi. Ils décrivent une légère courbe, ils sont devenus curvilignes. Il n’est pas rare non plus d’y retrouver la grande rosace distinctive du style rayonnant, dans laquelle sont inscrits ces triangles ou ces quadrilatères curvilignes. Entre ceux-ci jaillit çà et là une légère flamme, qui s’étendra de plus en plus et finira par envahir le tympan tout entier.
L’église de N.-D. de la Chapelle nous offre des exemples intéressants de cette période de transition entre le rayonnant et le flamboyant (fig. 214). On y voit la grande rosace comprenant des dessins régulièrement tracés ; au centre, une rose à six lobes, autour d’elle, six petites ogives trilobées comprises dans un hexagone. Ces dessins n’ont rien de flamboyant et ils pourraient parfaitement figurer dans une fenêtre ogivale rayonnante. Autour de l’hexagone gravitent six quadrilobes enfermés dans des quadrilatères, tandis que
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des trèfles allongés occupent les interstices. Les quadrilobes pourraient figurer à la rigueur dans un remplage rayonnant, bien que déjà leurs pointes s’infléchissent, mais les quadrilatères qui les enveloppent ne forment plus un carré parfait, mais un carré dont les côtés sont légèrement renflés, curvilignes, et cette forme appartient déjà au style gothique tertiaire.
En dehors de la grande rosace, deux triangles également curvilignes, ornés d’un trèfle, et entre la rosace et l’intrados
Fig. 21 6. Remplage flamboyant des fenêtres du chœur de l’église de N.-D. des Victoires. (Première moitié du xv^ siècle.) Dessin de l’architecte M. Van Ysendyck.
de l’archivolte, une « flamme », caractéristique indubitable du style gothique flamboyant.
Dans les subdivisions de la fenêtre nous remarquons aussi deux cercles renfermant des trilobés ou trèfles dont le tracé est régulier et n’a rien de spécifiquement flamboyant.
On consultera avec un égal intérêt la fig. 253 qui représente une des fenêtres supérieures de la grande nef de la même église. Elle est un peu plus ancienne en date que la fenêtre de la fig. 214. Celle-ci date vraisemblablement du milieu ou 'même de la seconde moitié du xv® siècle, car nous savons que les collatéraux ne furent entièrement achevés qu’en 1483. Celle-là, au contraire, appartient à la première moitié du XV® siècle, entre 1421, date à laquelle les travaux de la grande nef furent commencés, et 1434, date de leur achèvement. On n’y voit aucune trace de flamme. Les quadrilobes de la rosace sont réguliers, seuls les trilobés en forme de cœur des deux subdivisions nous avertissent qu’un changement est intervenu dans la conception décorative du remplage.
Fig. 217. Fenêtre flamboyante de la grande nef de N.-D. des Victoires au Sablon. (Fin du xv® siècle.)
Dessin de l’architecte M. Van Ysendyck.
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Le chœur de T église N.-D. des Victoires au Sablon, achevé avant 1435, offre à son tour une série |de modèles intéressants pour l’étude du gothique tertiaire à Bruxelles. Les fig. 215
Fig. 218. Fenêtre flamboyante du bas-côté sud de l’église de N.-D. des Victoires. (Extrême-fin du xv^ siècle.) Dessin de l’architecte M. Van Ysendyck.
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et 216 nous montrent, tantôt la prédominance des tracés curvilignes, tantôt celle des dessins flamboyants.
Dès la seconde moitié du xv® siècle, les « flammes » et les « cœurs allongés » envahissent le tympan tout entier de la fenêtre, et au début du xvi® siècle, les lignes contournées se croisent en tous sens.
C’est encore la belle église du Sablon qui nous fournit les plus beaux modèles. Tout au plus y découvre-t-on encore çà et là un trèfle ou des quatre-feuilles, ces derniers très déformés déjà, mais, dans son ensemble, le tympan est sillonné de
Fig. 219. Fenêtre flamboyante, cantonnée de contreforts-pilastres, du bas-côté de l’église de N.-D. au Sablon. (■Extrême-fin du xv^ siècle.)
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flammes montantes ou renversées. La fig. 218 est particulièrement caractéristique à cet égard
2° Les meneaux. Les fenêtres sont plus larges, comparativement à leur hauteur, que celles du xiv® siècle. Les colonnettes qui les divisent perpendiculairement n’ont conservé que la hase et le socle. Le chapiteau a disparu, exactement comme il a disparu dans les colonnes en faisceau ou dans les arcatures.
Les meneaux ne sont plus que de minces baguettes à moulures prismatiques. Si dans le style gothique primaire (flg. 126) et même encore dans le style ogival rayonnant ils contribuaient à la solidité de la fenêtre, ici ils ne sont plus qu’un simple ornement, comme la dentelle de pierre elle-même qui orne le tympan. Qu’ils viennent à disparaître et l’arc de la fenêtre n’en restera pas moins inébranlable.
Les subdivisions — et parfois elles sont nombreuses — sont couvertes d’une ogive trilobée (fig.
216 et fig. 219) ou d’une ogive en accolade (fig. 217).
Il arrive aussi, même déjà dans la première phase du style gothique flamboyant, que l’arc en plein cintre ou hémisphérique se substitue dans les meneaux à l’ogive ou à l’arc brisé (fig. 215). Chose curieuse, cette substitution d’un arc à un autre rappelle celle qui s’est faite dans le style roman deux siècles auparavant, mais tandis que là l’ogive a écarté le plein cintre, ici c’est le plein cintre qui refoule l’ogive.
Le socle est prismatique et se compose généralement de deux étages, l’un en retraite sur l’autre, exactement comme le socle de la colonne en faisceau (fig. 220).
La comparaison du collatéral droit de l’église de Sainte-
I. Nous remercions vivement M. Maurice Van Ysendyck, le consciencieux et savant restaurateur de l’église de N.-D. au Sablon, d’avoir bien voulu nous communiquer ces dessins.
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Fig. 220. Socle de la fenêtre du collatéral gauche de l’églisede Sainte- Gudule (xve siècle).
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Gudule (xiv® et début du xv® siècle) avec le collatéral gauche de cette même église (seconde moitié du xv® siècle) donne lieu à d’intéressantes observations.
Au collatéral droit, nous trouvons, en guise de meneaux, des colonnettes qui sont tantôt munies, tantôt privées de chapiteau. Au collatéral gauche, au contraire, le chapiteau est partout absent. Les moulures de l’ogive intérieure
Fig. 221. Rose éclairant le transept sud de l’église de N.-D. des Victoires au Sablon (vers le milieu du xv^ siècle).
descendent en droite ligne le long des piédroits de la fenêtre et viennent reposer sur un socle prismatique à double étage. Nous trouvons des fenêtres du même type aux collatéraux de l’église N.-D. de la Chapelle (fig. 214). Mais bientôt ce dernier ornement paraîtra inutile, et dans les constructions de style ogival flamboyant de la fin du xv® et du xvi® siècle, on ne le trouvera plus. La baguette tenue du meneau ira s’appuyer directement sur le glacis de la fenêtre (fig. 218 et 219).
3® La rose. La rose est un des plus beaux ornements de l’architecture ogivale. Elle éclaire le transept ou la façade principale. Le style ogival rayonnant la connaît déjà, mais
au XV® siècle elle abandonne le tracé rigoureusement géométrique et se complique de dessins flamboyants qui ressemblent aux rais d’une étoile.
Fig. 22 2 et 223. Fenêtres triangulaires curvilignes et flamboyantes éclairant la nef centrale de l’église de Saint-Pierre, à Anderlecht. (Extrême fin du xv® siècle.)
La rose du transept sud de l’église du Sablon est considérée comme un des types les plus remarquables qui se puissent voir en Belgique. Elle date très probablement du milieu, et peut-être de la fin du xv® siècle (fig. 221).
4® La fenêtre triangulaire curviligne. A la fin du
XV® et surtout au xvi® siècle, on rencontre dans la façade
occidentale des églises ou dans la partie supérieure de la nef centrale, des fenêtres triangulaires qui ressemblent à des œils-de-bœuf.
Ce genre d’ouvertures se rencontre dans la grande nef de l’église de St-Pierre d’ Anderlecht (fig. 222). On les considère comme des exceptions. On croit que lors de la reprise des travaux, après les guerres civiles qui désolèrent la régence de Maximilien, il ne fut plus possible, faute de ressources, d’exécuter le plan primitif, qui prévoyait en cet endroit la construction
de l'église d 'Anderlecht (xvi®-xvii® siècle).
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de grandes verrières, semblables à celles qui éclairent les nefs de N.-D. de la Chapelle ou l’oratoire du Sablon. Cependant, quoiqu’on en pense, ces fenêtres triangulaires ne constituent pas des exceptions dans notre architecture locale. On les retrouve aux grandes nefs des églises de Dieghem et de Droogenbosch, et même, lorsqu’on releva de ses ruines l’église de la Madeleine à Bruxelles, on pratiqua des ouvertures de ce genre dans les deux premières travées du chœur.
Ces fenêtres en forme d’œils-de-bœuf appartiennent au style gothique flamboyant par leur tracé curviligne. On retrouve aussi dans leur remplage, outre les trilobés et les quadrilobes, les flammes et les cœurs allongés.
la Misérable, à Woluwe St-Lambert (xviie siècle)
40 La fenêtre du style gothique décadent. Dès
le XVI® siècle, les fenêtres perdent leur brillante fenestration. Les meneaux deviennent lourds et les dessins du tympan sont négligemment tracés et largement espacés. Les fenêtres qui éclairent la chapelle de Saint- Guidon à Anderlecht, construite dans la première moitié du XVI® siècle par Mathieu Keldermans, dit- on, appartiennent déjà à la période de la décadence.
Ailleurs, pour éclairer les chapelles latérales, la sacristie ou la partie supérieure de la tour, on adopta un type de fenêtre que nous faisons connaître ici, parce qu’on le retrouve fréquemment aux environs de Bruxelles, dans la vallée de la Pede par exemple. Il consiste en une ouverture proportionnellement plus large que haute, divisée par un meneau central sans cha-
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piteaujni |socle. Ce meneau bifurque en deux branches à la hauteur de la naissance de l’archivolte, décrivant ainsi deux ogives intérieures. Ce type se perpétue à la campagne jusque bien avant dans le xvii® siècle (fig. 224).
Parfois les ogives intérieures sont trilobées, mais le trilobé a pris une forme allongée particulière. L’espace entre les extrados de ces ogives est orné d’un trèfle ou d'un quatrefeuilles. Le meneau est chanfreiné, dépourvu de socle. La fenêtre du chœur de la chapelle de Marie la Misérable à Woluwe Saint- Lambert est un exemple de cette architecture gothique tardive (fig. 225).
Enfin, ajoutons que dans le style gothique décadent les belles formes prismatiques se perdent. Les moulures s’alourdissent et redeviennent hémisphériques. Si on n’était averti par l’aspect général de l’édifice, on serait tenté de voir dans ces tores, des moulures appartenant au style ogival.