Comparaison avec les exploitations agricoles
95. — Épargne nécessaire pour rendre une exploitation intensive. 96. — Conversion et transformation.
N° 89. — Toute exploitation a un but général et un but spécial. Le but général des exploitations forestières est de produire du bois, et l’on aurait bien tort de chercher à la fois la production du bois et celle du pâturage ; ce sont deux productions qui s’excluent et se détruisent mutuellement : on ne saurait tirer deux moutures du même sac de blé.
Mais la matière ligneuse a différents degrés d'utilité et de cherté suivant la grosseur, c’est-à-dire suivant l’âge de arbre qui produit le bois. Le but spécial de l'exploitation est de produire des tiges capables de fournir des bois déterminés. Tel propriétaire veut faire produire à son taillis des bois capables de servir d’étais de mines ; tel autre veut régler l'exploitation d’une sapinière de manière à obtenir des arbres de sciage ; un autre se contente de bois de charpente ou de perches télégraphiques ; un autre, enfin, demande à sa forêt des bois de dimensions variées. À un autre point de vue, certains propriétaires veulent obtenir des fonds engagés un taux de placement déterminé, 3 p. 0/0 par exemple.
Le but de exploitation peut donc être très différent suivant les conditions où elle se trouve placée et suivant la fortune du propriétaire. Ce but se manifeste par l’âge auquel on règle l'exploitation.
L’âge ou le terme de lexploitation est encore le temps pendant lequel le matériel d’exploitation a été consommé et remplacé par un nouveau. Aïnsi, dans une forêt de taillis aménagée à 35 ans, cet âge indique à la fois qu’on produit des bois de 35 ans (étais de mines par exemple) et que les 35 coupes annuelles seront consommées et remplacées en 35 ans.
On a appelé révolution le nombre d'années déterminé pour l'exploitation d’une forêt (‘). Si on exploite un bois à 35 ans, la révolution est de 35 ans. La révolution est donc une expression synonyme de l’âge d'exploitation dont le besoin ne se faisait nullement sentir (?).
Si par le mot révolution, on entend exprimer que la coupe reviendra en 35 ans au point de départ, cela est inexact pour certaines forêts, par exemple, pour celles aménagées en jardinage avec une rotation au bout de laquelle la coupe revient sur le coupon du début.
Si enfin, la révolution exprime le temps pendant lequel on aura consommé le matériel d'exploitation, la même idée se trouve renfermée dans le terme d'exploitation et deux mots sont bien inutiles pour exprimer la même chose.
On peut écrire tout un livre d'économie forestière sans employer une seule fois le mot révolution qui était inconnu des anciens forestiers; c’est la meilleure preuve qu’on puisse donner de son inutilité.
L’âge est ainsi la note caractéristique de l’exploitation ; il exprime son but, la dimension des bois, leur utilité, leur volume et leur valeur. Il en résulte que dans nos diasrammes, l’âge suffit à exprimer le volume et la valeur
(1) Lorentz et Parade, Culture des bois, 6e édit., p. 151.
(2) Le mot révolution ne se trouve pas dans le Dictionnaire de Chaïlland ni même dans celui de Baudrillart.
des peuplements ; il sert de base aux calculs de l’usufruit et aux méthodes de partage ().
N° 90. — Il y a autant de buts à une exploitation de forêt qu’il y a de différences dans la situation des propriétaires et de conceptions dans leurs combinaisons. De là, un certain nombre de problèmes sur l’âge de l’exploitation qui s'imposent à l’étude de l’économie forestière. Nous ne pouvons les énumérer tous, tant sont multiples les buts poursuivis. Nous indiquerons cependant les principaux dans l’énumération suivante :
A quel âge faut-il exploiter une forêt ?
1° Pour que la hauteur des tiges ne gêne pas le tir d’une place forte ou la vue d’une habitation, ou bien pour que le massif forme un rideau protecteur contre des vents dangereux ;
2° Pour que la forêt produise des bois propres à fournir une marchandise déterminée, par exemple : des étais de mine, ou de la charpente, ou du sciage :
3° Pour que les arbres fournissent les marchandises les plus variées et les plus utiles :
4° Pour que la production ligneuse soit la plus considérable possible ;
5° Pour que le produit en argent soit le plus élevé possible ;
6° Pour que le propriétaire obtienne des fonds engagés dans l’exploitation le taux de placement le plus élevé possible ;
7° Pour que le propriétaire ait ses fonds engagés dans l’exploitation placés à un taux déterminé, par exemple celui de 3 0/0 usité dans la localité pour les placements en immeubles agricoles.
Ces questions ont recu de certains auteurs le nom de pro-
(*) Estimations concernant la propriété forestière, À vol, grand in-8°, 1886, n°s 125 et suivants.
blèmes d’exploitabilité. Ce mot inconnu des anciens forestiers et même de ceux qui ont écrit, comme Baudrillard, au début du siècle, offre à l’esprit une idée peu nette. Si, en effet, l’exploitabilité sert à désigner la qualité, l'aptitude à être exploité comme en physique la fusibilité, la conductibilité expriment certaines qualités des corps, il faut convenir que l’exploitabilité ne signifie pas grand chose, puisque tous les bois sont aptes à être coupés dès l’âge le plus tendre jusqu’à l’âge le plus avancé.
Si, au contraire, ce mot signifie le but, la condition assignée à l’exploitation, il faut alors lui ajouter un déterminatif comme on fait en Droit pour la condition potestative, résolutoire, etc. C’est effectivement ce qui a été pratiqué et ona distingué les exploitabilités physique, technique, économique, composée, absolue, relative, financière, commerciale, etc. Mais alors, il faut toujours avoir à l'esprit ce que signifient ces mots, et quel problème a été ainsi dénommé. Il est arrivé que certains auteurs ayant cru mieux faire que leurs devanciers, ont donné au même mot des sens différents. La confusion s’est introduite dans le langage forestier. [l nous paraît beaucoup plus simple de désigner un problème d’exploitabilité par son énoncé, que de lui donner un nom arbitraire dont l'esprit demande l’explication dès que l'oreille l'entend. Nous préférons exploitabilité offrant le taux de placement des immeubles agricoles à exploitabilité commerciale, parce que ce mot appelle une définition sans laquelle on est exposé à ne pas s'entendre.
Nous renonçons à désigner ces différents problèmes sur l’âge d’exploitation par un mot spécifique même emprunté aux auteurs forestiers, car, outre le motif de simplification que nous venons d'indiquer, on ne saurait dissimuler qu’il y a de nombreuses variantes dans les dénominations usitées. Pour être juste, il faudrait presque toujours ajouter le nom de l’auteur à la terminologie et indiquer les synonymes, ce qui n’offrirait ni intérêt ni utilité.
Quant à l’expression terme d’exploitabilité employée pour exprimer l’âge de la coupe correspondant au but choisi, il est digne de remarque que :
Terme d’exploitabilité, Age d'exploitation, Révolution,
sont absolument synonymes ; nous avouons ne pas comprendre l'utilité de cette abondance dans les expressions ; elle a le tort grave d’enlever la netteté aux idées ; l’âge d'exploitation suffit au langage de l’économie forestière.
N° 91. — Les problèmes sur l’âge d’exploitation sont les uns très faciles, les autres assez délicats à résoudre.
Chaque fois qu’il s’agit de trouver l’âge qui assure à l'exploitant une hauteur donnée ou une dimension capable de fournir une marchandise déterminée, la solution ne dépend que de l’observation des faits et de la végétation dans la localité. Cette solution concerne naturellement le produit principal et non les produits intermédiaires. Si, par exemple, on à calculé que pour produire des arbres de sciage, il faudra régler l’exploitation aux environs de 140 ans, il est certain que la forêt fournira en même temps des perches et des charpentes d’un âge moindre.
Pour les autres problèmes, par exemple pour ceux qui consistent à trouver l’âge qui assure la production la plus élevée ou le taux #4aximum du placement, il faut considérer :
1° Que la solution varie avec chaque mode de traitement ;
2° Qu’on doit compter tous les produits principaux et intermédiaires.
C’est dans l’étude détaillée de chaque mode de traitement et non dans de simples éléments d’économie forestière, que ces problèmes peuvent être traités et résolus. Les solutions ne peuvent être générales; on se tromperait gravement en pensant, par exemple, que l’âge qui assure un taux de placement de 3 0/0 pour une exploitation de peuplement d’un seul âge est le même que pour une exploitation de taillis sous futaie composée, installée en même sol et avec les mêmes essences. Nous nous borne-
rons à donner ultérieurement quelques exemples de ces problèmes.
Une observation générale est nécessaire.
Les problèmes sur l’âge d’exploitation sont très utiles pour se rendre compte de ce que l’on fait et pour se décider à régler la coupe à un âge plutôt qu’à un autre. Mais c’est à une double condition :
La première est qu’on ne saurait exiger pour leur solution la précision mathématique. Si le calcul indique, par exemple, qu’à 25 ans on obtiendra un taux de placement déterminé, il faudra se dire que c’est dans les exvirons de cet âge que ce résultat sera atteint. Il y à, en effet, des variations dans les prix et dans les produits d’une même forêt qui ne permettent pas de préciser davantage : les limites d’exactitude dépendent de la nature des choses.
La seconde condition est de ne jamais généraliser et de se mettre en garde contre les conclusions absolues, de ne pas dire, par exemple, que telle exploitation convient à telle nature de propriétaires. Les conditions des propriétaires sont très variables ; outre leurs différentes natures (communes, établissements publics, établissements d'utilité publique, particuliers, sociétés financières et autres, etc.), il y a dans chacune de ces classes des propriétaires plus ou moins riches, poursuivant des buts divers et ayant ainsi des objectifs différents pour lexploitation d’une forêt. Telle famille qui a une grande fortune pourra très bien se contenter de ne retirer que 1 pour cent de ses forêts ; tel qui demanderait 3 pour cent à son exploitation forestière pourra fort bien être satisfait de 2 pour cent s’il devient plus riche ou si le loyer général de l’argent vient à baisser. Il y a même de très modestes cultivateurs qui possèdent à côté de leur ferme quelques hectares de bois exploités à très long terme et que le taux de placement laisse très indifférents, soucieux qu’ils sont
avant tout d’avoir sous la main les bois utiles aux réparations de leurs bâtiments.
Il ne faut donc pas généraliser et dire, par exemple, que les exploitations à court terme conviennent seules aux particuliers, parce que ce serait méconnaître la diversité de leurs situations. Il n’y a qu’un seul propriétaire, en France, susceptible d’une généralisation de cette nature, c’est l’État, parce qu’il est le pays tout entier. Pour lui, il n’y a qu’une exploitation convenable, c’est celle qui conduit les arbres jusqu’à leur maturité et ne les coupe qu’à l’âge le plus avancé où leur bois reste sain. Mais, est-il besoin de longs calculs et de conceptions bien savantes pour dire que l’État n’a à s’inquiéter ni du taux de placement, ni de celui de l’outillage, mais doit exploiter les forêts en vue des produits les plus utiles au travail national et qu’en fabriquant de gros et vieux arbres, il livrera, en général, au public les produits les plus utiles ? La raison de ce maximum d'utilité n'est-elle pas que si d’un gros arbre on peut tirer de grosses et de petites pièces de bois, on n’a jamais pu demander une grosse pièce à un petit arbre?
En dehors de PÉtat, tous les autres propriétaires, Communes, établissements publics, particuliers, etc., chercheront donc l’âge d’exploitation qui convient le mieux à leurs intérêts, et comme leurs intérêts sont très divers, il n’y aura jamais de règle systématique spéciale à une classe de propriétaires.
Mais que l’on soutienne qu'à raison des besoins de la vie, de la brièveté de l’existence et du morcellement des héritages, les forêts des propriétaires particuliers sont en général exploitées à court terme, ceci est un fait dont la fréquence nous paraît malheureusement hors de doute ; mais c’est en même temps une question toute différente et que nous traiterons plus loin, en parlant du rôle économique des forêts de l’État.
N°92. — Plus l’âge d’exploitation augmente, plus les produits de l’exploitation ont de valeur : on vendra plus cher 100 mètres cubes en bois d’arbres que 100 mètres cubes en bois de brins ou de perches.
Cette distinction entre l'arbre fait et les tiges inférieures correspond à la futaie.
On appelle futaie tout arbre dont le fût est formé. C’est une définition à la fois juridique et économique.
Dans la science du Droit, les arbres de futaie sont opposés aux taillis pour tracer les règles de l’usufruit (Code civil, art. 590 à 594) et pour établir une distinction entre les pouvoirs des officiers ministériels chargés des ventes publiques (Zois du 22 pluviôse an VIT et du 5 juin 1851).
Cette distinction est très ancienne, elle remonte au droit romain où la futaie s’appelait grandes arbores et le taillis sylva cedua ; elle a passé dans notre Droit coutumier (Pothier, du Douaire n° 197) et dans les ordonnances royales (ordonnance 1669, tit. 22, art. 5). Les coutumes déterminaient suivant les localités et d’une manière très variable, à quel âge un arbre devenait futaie ; aujourd’hui c’est une question de fait laissée à l’appréciation des tribunaux.
En économie forestière, la qualité d’arbre de futaie est déterminée par une circonstance facile à apprécier : la formation du fût. C’est le moment où l’arbre est fait et rend des services qu'on peut lui demander par la qualité de son bois : c’est à peu près la même définition qu’en droit.
La sylviculture n’adopte pas le même langage, elle distingue les forêts en deux régimes : celui du taillis etcelui de la futaie. Dans le premier, la forêt se régénère par rejets de souches et, dans le deuxième, par les semences. Cette distinction, qui comporte un troisième régime mixte où la forêt se régénère à la fois par des rejets et par des semences (taillis sous futaie), est donc entièrement culturale ;
elle est étrangère à l’économie forestière et à la science juridique.
C’est le propre de chaque science d’employer les mêmes mots dans un sens tout différent. Il n’y a pas de définition absolue ; les sylviculteurs feraient une erreur de droit en appelant f'utaie les jeunes recrus, les gaulis et les perchis venus de semences et dus au régime de la futaie. Les jurisconsultes se tromperaient également en croyant qu’il n’y a point de futaie dans les forêts soumises au régime du taillis.
N° 93. — L’âge d'exploitation imprime un caractère spécial aux exploitations forestières. Que les exploitations soient d'arbres isolés ou de peuplements, qu’elles soient périodiques ou aménagées, il faut les distinguer en exploitations 2n{ensives et exlensives.
L’exploitation intensive est celle qui se pratique à un âge avancé.
L'exploitation extensive se fait au contraire à des âges assez bas dont les taillis offrent l'exemple.
A cette distinction correspond une marque particulière, c’est que les exploitations intensives ont un gros capital d'exploitation et celles qui sont extensives un matériel beaucoup plus faible.
Il en est toujours ainsi pour les exploitations aménagées. L’intensité correspond à un grand matériel-bois immobilisé parce que le produit est annuel.
Voici, par exemple, 30 hectares de pineraie aménagée à 30 ans et produisant chaque année un hectare de coupe valant 900 francs, on évalue à 9,000 francs le matériel-bois de 1 à 29 ans, c’est une exploitation aménagée extensive ou à petit capital.
Les mêmes 30 hectares produiraient, si on les aménageait à 60 ans, une coupe de 0,50 valant, à 3,600 fr. l’hectare,
1,800 francs par an. Le matériel de 1 à 59 ans vaut 36,000 fr., c’est une exploitation intensive ou à gros capital.
On voit que l'intensité de la culture forestière est indépendante de l’étendue du sol et qu’un même terrain peut se prêter à des exploitations dont l’âge seul mesure importance de l'outillage et du produit.
Dans les exploitations périodiques intensives, le capitalbois est généralement faible; il se réduit à presque rien (souches et semis) dans les exploitations à blanc estoc; il est plus fort, mais toujours relativement peu considérable, dans les exploitations à réserves, mais le temps intervient pour aider à la fabrication du bois, et le temps n’est autre que de l’argent immobilisé faisant fonction de capital.
Un hectare de futaie pleine produit 7,000 francs tous les 120 ans. Le capital-bois est un semis naturel dont la valeur est de 100 sur un sol estimé 500 francs, mais il faut attendre le revenu pendant 120 ans; cette longue durée de l’épargne en fait une exploitation intensive.
Il peut être utile de connaître de quel capital-bois il faut doter une exploitation aménagée pour avoir, en revenu annuel, du bois d’un âge donné, 120 ans par exemple. Le {aux de l'outillage d'une forêt aménagée est une question de relation entre le revenu et le matérielbois que nous traiterons n° 144. Il ne faut pas la confondre avec celle du {aux du placement qui est la relation entre le revenu et le capital engagé (sol et matériel d’exploitation). [N° 122.
Un mot encore sur cette distinction entre les exploitations à long et à court terme :
On a souvent dit qu’une exploitation est intensive quand ses peuplements sont bien complets et quand le sol est garni de tiges d’une manière aussi pleine que possible. Il y à, de ce côté, une confusion de mots contre laquelle il faut se mettre en garde : ce sont des exploitations complètes où incomplètes et elles correspondent à un autre ordre d’idées que celles intensives et extensives. Pour celles-ci, Péconomie forestière adopte la même définition
que l’économie politique et l’agronomie où le mot est de langage courant : la culture intensive est celle qui affecte à l’exploitation un gros capital en bétail, en machines et en engrais, par opposition à l’agriculture extensive dont le capital est modeste ; celle-ci est alors forcée de s’étendre sur de vastes terrains dont elle tire peu de produits. De là, l’origine de son nom, mais la note caractéristique est augmentation du capital. Il en est absolument de même dans les exploitations forestières ; elles ne sont intensives que par l’augmentation du capital-bois de Pexploitation ou, ce qui en est la conséquence, par l’élévation de l’âge fixé pour la coupe.
N° 94. — Cette division entre les exploitations forestières à gros et à petit capital est donc analogue à ce qui existe en agriculture, où l’on distingue également la culture intensive et extensive. Mais une différence profonde doit être signalée :
Que les produits de l’agriculture viennent du champ de l'artisan ou de la grande culture d’une ferme bien outillée, ils se vendent au même prix et l’augmentation du capital d'exploitation ne peut avoir d’effet que pour accroître la quantité des produits agricoles. Il en est tout autrement dans les forêts : à mesure qu’on recule l’âge d’exploitation, le matériel immobilisé augmente, mais avec lui augmente, non la quantité, mais la qualité des produits.
La quantité : car si un hectare de 60 ans produit approximativement le double de bois qu’un hectare de 30 ans, la même contenance aménagée à 60 ans ne livrera, en revenu annuel, qu’une coupe de surface moitié moindre et la quantité des produits récoltés sera à peu près la même. La forêt est un bien naturel dans lequel aucun engrais, aucun amendement artificiel n’interviennent pour augmenter la production et il est fort probable que la forêt exploitée à 60 ans fixe autant de car-
bone, c’est-à-dire fabrique autant de bois, à contenance égale, que la forêt exploitée à 30 ans.
La qualité, c’est-à-dire la valeur vénale des produits, augmente incontestablement avec l’âge. Tout le monde sait qu’un bois de 20 ans ne fournit que de la charbonnette à 4 francs le mêtre cube, qu’à 25 ans environ on a du rondin dont le même volume et le même poids se vendent 8 francs. L’augmentation se continue pour les bois dont l’âge permet de fournir des pièces propres au service, puisque le mètre cube, c’est-à-dire la méme unité de volume, peut se vendre jusqu’à 100 francs en chêne.
Quant au matériel-bois d’une même contenance, exploitée à court ou à long terme, il augmente à la fois de quantité et de qualité, c’est-à-dire de valeur vénale : de quantité, car chaque élément de contenance ayant travaillé plus longtemps à produire du bois, se trouve mieux garni de matière ligneuse ; de qualité, car la suite d’âges qui constitue ce matériel étant plus âgée, a une valeur moyenne par mètre cube, plus considérable que dans exploitation à court terme.
L'exemple de 30 hectares de pineraie exploités à 30 ans et à 60 ans, déjà donné au n° 93, servira encore à mieux préciser le
caractère de culture extensive et intensive des exploitations forestières.
On peut évaluer ainsi qu’il suit le matériel et le revenu de ces 30 hectares.
Exploitation de 30 hectares à 30 ans :
Matérielévalué;à.1:.:4:7.::82008 2.250mc HART Revenu: A 150 0 2 150 Ho À Matériel évalué à... ......2..2. 9.000!
|'Revenu 21 à 9UDE LL, Lee 900 Exploitation de 30 hectares à 60 ans :
CS À Mätériol évalué 42.40.00 4.500mc | Revenu : 0h,50 à 300mc......... 150 Here \ Matériel évalué à.............., 36.000 | Revenu : 0,50 à 3.600f........ 1.800
On voit donc qu’en rendant son exploitation intensive,
le propriétaire de forêt aura l’avantage, tout en fabriquant la même quantité de produits, de vendre ceux-ci plus cher ; il aura surtout ce notable avantage d’augmenter à la fois son revenu et la valeur de son immeuble, d’être à la fois plus riche et mieux renté.
Reconnaissons, enfin, qu’il ne lui faudra pour y arriver ni grands frais d'imagination ni les soucis des industriels qui accroissent leur outillage ; il lui suffira de reculer graduellement l’âge de sa coupe ; il ne lui faudra que du temps et de l'épargne.
N° 95. — Nous disons que, pour passer d’une exploitation extensive (ou à petit capital) à une exploitation intensive (ou à gros capital), il faudra du temps et de l'épargne. Il est facile de s’en rendre compte d’une manière très nette par l’exemple suivant :
Une commune possède 90 hectares de pineraie exploitée à 30 ans et produisant chaque année 3 hectares de coupe rendant 150 mètres cubes par hectare à 6 fr. l’un, soit 900 fr. l’hectare, ce qui fait 450 mètres cubes et 2,700 fr. pour la coupe annuelle.
On propose à cette commune d'aménager son bois à 90 ans, ce qui, dans l'avenir, ne changera pas sa production de 450 mètres cubes pour 1 hectare de coupe, mais lui fournira des produits bien plus précieux évalués à 16 fr. le mètre cube ou 7,200 fr. par an, au lieu de 2,700 fr.
On voit, immédiatement, par le diagramme de la figure 22, qu'il s’agit de passer d’un matériel d'exploitation formé de 1 à 30 ans à un autre matériel échelonné de 1 à 90 ans et qu’il faudra au moins 90 ans avant que le nouveau capital soit entiérement et régulièrement constitué.
On voit, ensuite, que ce nouveau matériel sera bien plus considérable en volume et en valeur que celui de l'exploitation aménagée de 1 à 30 ans ; il faudra le former avec des économies faites sur la coupe annuelle, qui sera réduite à 1 hectare au lieu de 3 hectares. :
pargne.
La 1'° année 1! de 30 ans à 150" au lieu de 450mc : 300mc
1'° coupes 2 — 1 de3l ans à 155 — 295 fournira ({ 32 — ]1 de 32 ans à 160 —— 290
La 4° année 1 de 32 ans à 160 au lieu de 450" : 290mc 2° D. 5 — 1] de33ansà 165 — 285 fournira 6e — ] de 34 ans à 170 — 280 La 7e — ] de34ans à 170 — 280 3° coupes 8 — 1 de 35 ans à 175 — 275 fourniraf 9 — 1 de 36 ans à 180 — 270 La fi — 1 de88 ans à 440 = 10 30 coupe 89 — 1 de 89ans à 445 — 5 fournira (90° — 1 de90ansà 450 volume égal... 0
L'épargne, très forte au début, va toujours en diminuant et en rendant le sacrifice moins lourd. Comme le prix du mètre cube passe de 6 à 16 fr., le moment arrivera assez vite où le produit de l'exploitation, même réduit en volume, atteindra 2,700 fr., pour s'élever graduellement chaque année jusqu’à 7,200 fr., revenu présumé de l'exploitation établie à 90 ans.
Par des combinaisons plus ou moins ingénieuses, on arrive à atténuer la dureté des débuts dans une opération pareille, mais l’art de l’aménagiste ne pourra jamais échapper à cette loi fatale qui exige du temps et de l'épargne, pour passer d’une exploitation à court terme à une à long terme. Il pourra déplacer le moment du plus gros sacrifice, le reculer plus ou moins, le mettre au milieu et non au début de la période de transformation ; il ne pourra pas plus l’atténuer que celui qui, voulant doubler les bâtiments d’une ferme, imaginerait des séries de combinaisons successives dans les locaux qu’il possède déjà.
Pour passer d’une exploitation extensive à une exploitation intensive, c’est-à-dire pour augmenter dans Pavenir sa fortune et son revenu, il faut donc du temps et de l’économie. Le temps est ce qui manque le moins aux propriétaires impérissables tels que les communes et l'Etat, mais si ces propriétaires veulent opérer cette utile transformation, en conservant le même budget et sans se résigner aux sacrifices nécessaires, ils sont à la recherche d’un problème insoluble et rêvent des utopies.
N° 96. — Rendre une exploitation plus intensive tout en conservant sa nature et son mode de traitement est une tout autre question que celle qui consiste à passer d’un mode de traitement à un autre et à modifier les éléments constitutifs de l’exploitation. On veut, par exemple, changer une expleitation d’arbres isolés (jardinage) en une exploitation de peuplements d’un seul âge (futaie pleine) parce qu’on croit celle-ci plus avantageuse. C’est, on le voit, une modification toute différente de celle qui consiste à augmenter l’âge du jardinage et à le rendre plus intensif.
La sylviculture appelle conversion le changement d’un régime en un autre et transformation le passage d’un mode de traitement à un autre dans le même régime. La sylviculture n’envisage que le moyen de régénération par les souches ou par la semence (taillis et futaie) et le mode cultural dans le même régime. On convertit, par exemple, un taillis en futaie ; on transforme un taillis ordinaire en taillis fureté, une futaie jardinée en futaie pleine. Le plus souvent on cherche à allonger l’âge d'exploitation, mais cet ordre d'idées n’entraine pas forcément et par lui seul, le passage d’une exploitation à petit capital à une exploitation à gros matériel. Ainsi la transformation d'une futaie jardinée en futaie pleine pourra très bien s'effectuer en conservant le même âge d'exploitation et le même matériel; la forêt sera autrement cultivée et le matériel autrement disposé, mais voilà tout. Ainsi, encore, un taillis aménagé à 30 ans pourra fort bien être converti en pineraie exploitée au même âge et qui, se régénérant par la semence, sera de la futaie dans le sens cultural du mot sans l'être dans le sens juridique et économique.
La distinction que nous faisons entre les exploitations intensives et extensives à long et à court terme, à gros et à petit capital est donc uniquement économique. Elle existe aussi bien dans les forêts aménagées que dans les exploitations périodiques.
Le changement économique d’une exploitation extensive en une exploitation intensive ne porte que sur l’âge
d’exploitation en conservant le même mode de traitement cultural. Les conversions culturales de taillis sous futaie en forêts de peuplements pleins, dits futaies, modifient à la fois l’âge d’exploitation, le régime et le traitement de la forêt ; elles ont pour but de créer des arbres de futaie dans un avenir éloigné; elles sont naturellement impuissantes à les créer immédiatement. Le sylviculteur qui s’est occupé depuis 30 ans à substituer aux taillis des jeunes fourrés de semis naturels n’a pas créé de futaie dans le sens utile et profitable du mot. Si pour y arriver il a sacrifié de beaux et bons arbres de futaie existant dans la forêt, il a commis un acte anti-économique. Celui qui, au contraire, réservant à chaque coupe un certain nombre des plus beaux brins qui poussent dans ses taillis, en a fait des arbres, en grand nombre, et sans gros sacrifice immédiat, a réellement fait des futaies ; il a enrichi lui-même et son pays!