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Quelques mots pour les agents forestiers

N° 4. — Avantages généraux. — « On voudrait trouver un placement de capitaux offrant toute garantie de sécurité, étant d’une administration facile, et susceptible d’une certaine amélioration dans l’avenir ; à ces conditions, on se contenterait d’un taux d'intérêt modéré. »

Voilà, assurément, un langage que bien des capita-

listes et bien des pères de famille ont tenu et que beaucoup de personnes ont entendu tenir autour d’elles, ou pu voir dans les annonces de journanx.

Nous n’hésitons pas à répondre :

« Achetez une forêt! »

La sécurité du placement est, en effet, hors de doute : c’est celle des immeubles fonciers. C’est même une sécurité plus grande que celle des fonds agricoles, car les risques des intempéries, telles que la grêle, la gelée, etc., si redoutables aux cultivateurs, y sont très minimes et presque insignifiants. La sécurité est plus grande aussi que celle des immeubles bâtis, soit à la ville, soit à la campagne, car les dangers d'incendie sont, en général, si peu graves que l’assurance devient le plus souvent inutile. Naturellement, il faut savoir choisir la forêt qu’on veut acheter ; il en est ainsi de tous les immeubles.

N° 2. — Quelle gestion plus facile que celle des forêts ! un immeuble qui travaille tout seul. Là, point de labours, de fumures, de drainages ni d’irrigations ; rien de ce travail agricole qui oblige à chercher, soit un entrepreneur, soit un métayer, soit enfin un fermier, selon les différents modes d'exploitation usités. L’intermédiaire souvent malfaisant ou mal payant et toujours se plaignant est supprimé, car on ne loue guère de forêts. Le propriétaire gagne la part du produit qui, dans l’agriculture, est la rémunération légitime de l’intermédiaire exploitant. Il ne partage avec personne et la totalité du prix des produits lui est acquise, sauf, bien entendu, la partie de ce prix qui forme le bénéfice du commerce et qui va aux marchands de bois, comme aux marchands de denrées agricoles, quand lexploitant ne vend pas directement au public consommateur. Or, le propriétaire de forêts peut, comme le propriétaire de champs, être à la fois exploitant et marchand, producteur et vendeur direct. Il a même, pour agir ainsi, bien plus de facilités que le propriétaire agricole, car il n’est pas, comme celui-ci, occupé aux soins incessants de la culture et aux travaux de chaque jour. Un traité pour exploiter la coupe à passer avec des bûcherons, braves gens que l’on retrouvera chaque année,

parce qu’ils travaillent en morte saison, voilà l’unique travail de la forêt, c’est, en réalité, celui de la récolte seule.

La forêt est un bien naturel. Le meilleur et le plus sûr moyen de restaurer une forêt dégradée est de la laisser reposer et de oublier en quelque sorte (‘), c’est assez dire la facilité de son administration.

N° 3. — L’amélioration graduelle du revenu en argent et par suite celle de la valeur capitale d’une forêt ne saurait être mise en doute par personne. La ville de Remiremont (Vosges) possède une sapinière de 900 hectares, dont le plan d’exploitation est réglé sur un produit de 3,000 mètres cubes : en 1825, la ville était heureuse et estimait ses coupes avantageusement vendues, quand le revenu atteignait 27,000 fr.; en 1875, la même forêt, ayant la même contenance, la même production et le même genre d'exploitation, rapportait 75,000 fr. Le prix du mètre cube a passé de 9 à 25 fr. Il n’y a dans cet exemple, ni un fait isolé, ni une anomalie, mais, bien au contraire, l’application d’une loi économique dont chacun a pu se rendre compte. Tous les prix des objets de consommation ont notablement augmenté; cela tient à des causes multiples, parmi lesquelles la plus caractéristique est l’énorme augmentation des métaux précieux dont les quantités extraites de la terre vont toujours en croissant. Le signe monétaire a baissé, non de prix officiel et marqué, mais de valeur réelle. Il est bien certain qu’on obtenait, il n’y a pas bien longtemps, beaucoup plus de services et de choses avec 25 grammes d’argent qu’on ne peut s’en procurer maintenant. Le prix nominal des

(*) Ce moyen, que les ordonnances de réformation appelaient mises en ban ou en défens, paraît même avoir été le seul mode de restauration connu des anciens forestiers.

mêmes objets a donc beaucoup augmenté. On soutiendrait vainement que l’effet est produit, que les prix des objets de consommation tendent maintenant à se niveler par l’effet des chemins de fer et des moyens rapides de transport, et qu’ils n’augmenteront plus notablement. Que ce nivellement existe, qu’il soit même de nature à retarder, dans une certaine mesure, l’augmentation des prix, qu’il y ait des moments d'arrêt et des fléchissements temporaires dans ces prix, nous le reconnaissons, mais cette augmentation est fatale tant que ne seront pas épuisées les mines d’or et d'argent de l’Oural, de l'Australie, du Mexique et de la Californie.

Si donc les prix vont toujours en augmentant, avec l’abaissement de valeur du signe monétaire, le propriétaire de forêts verra son revenu s’améliorer progressivement, et avec lui la valeur capitale de son immeuble. Sans aucun doute, cette amélioration ne sera pas sensible d’une année à l’autre, mais elle sera forcément acquise dans une période de temps plus ou moins longue, et ses enfants en profiteront sûrement.

En tout cas, le propriétaire de forêts a un avantage qu’on rencontre rarément dans la vie : celui d’être à la fois producteur et consommateur, avantage considérable que les ouvriers seuls possèdent et qui les rend justement insensibles à l’augmentation du prix de la vie. Que de gens, que de rentiers ne sont que consommateurs et se trouvent un jour au dépourvu avec leurs rentes fixes et leurs fermages dépréciés! Sans doute, le propriétaire agricole, qui exploite directement sa terre et la fait valoir par lui-même, au lieu de la louer, est aussi consommateur et producteur; mais pour lui cet avantage est tellement minime qu’il devient en quelque sorte insensible. L’augmentation des objets nécessaires à la vie a fait tant hausser le prix des salaires que si les produits de agriculture augmentent de prix, le bénéfice de cette augmentation va

à la main-d'œuvre et ne laisse que fort peu de chose à Pagriculteur. Dans la forêt, au contraire, le salaire n’influe que sur la récolte; le propriétaire, libre de son temps, peut consacrer son travail à d’autres occupations ; son revenu suit, à son insu et sans crises pour sa famille, la valeur de toutes les choses de la vie.

Une autre considération contribue encore à assurer dans l’avenir augmentation de la valeur des produits et des immeubles forestiers. Ni l’emploi du fer dans les constructions, ni celui de la houille pour le chauffage, n’ont un seul instant ralenti la marche progressive du prix des bois. — Tous les consommateurs le savent trop pour qu’il soit nécessaire d’en faire la démonstration, — cela tient à l’insuffisance des forêts dans notre pays.

Ici les chiffres relevés par la Statistique des forêts, publiée en 1878, ont leur éloquence :

Nous avons, en France, 9,185,310 hectares de forêts, soit 17 pour cent du territoire (17 ares boisés par hectare) et 25 ares par habitant sur une population moyenne de 68 têtes par cent hectares. À première vue, cela paraît très satisfaisant et nous sommes encore avec le n° 8 sur la liste des 15 États européens dont on connaît les ressources forestières. Mais relativement aux ressources en bois de chauffage et de service que ces 25 ares peuvent fournir à chaque habitant, la quantité devient tout à fait insuffisante.

La statistique de 1878 évalue, en effet, le produit de l'année 1876 :

en matière à 25,342,440 mètres cubes en argent à 236,755,430 francs (‘),

(*) Ce chiffre est le revenu des forêts, c’est-à-dire la portion du prix des bois qui revient au propriétaire. Le prix payé par le consommateur est naturellement grossi des frais de façon et de transport et doit être évalué à plus de 400 millions.

16 NOTIONS PRÉLIMINAIRES soit par hectare et par an :

en volume 26,750) en argent 2575

De sorte que chaque habitant n’a pour ses besoins annuels en bois que :

un volume de 0"c,787 une valeur de 645

Encore convient-il de remarquer que dans cette production de 2%c 3/4 par hectare de forêt, il y a 2"c 1/4 de bois de feu et 1/2 mètre cube de bois de service, soit par tête d’habitant environ 6 dixièmes de mètre cube pour le chauffage et un peu plus d’un dixième de mètre cube pour les vastes besoins des constructions privées et publiques, civiles et navales, du travail sous ses mille formes et des innombrables traverses de nos voies ferrées.

Aussi sommes-nous largement tributaires des pays voisins : en 1850, nous achètions de l’étranger pour 50 millions de bois et nous lui en vendions pour 4 millions et demi.

En 1883, nous avons importé 271,600,000 francs de bois et exporté 28,200,000 francs ; nous avons eu besoin de près de 243 millions de bois que la consommation du pays n’a pu trouver dans la production des forêts françaises (*).

Le bois est une marchandise que dans nos sociétés modernes, actives à l’excès, on use plus vite qu’on ne la fabrique, et il n’y a aucune témérité à promettre aux propriétaires de forêts une augmentation certaine de revenus et de valeur capitale dans l’avenir.

Cette augmentation sera acquise, le plus sûrement à

(*) Valeur dite actuelle, c'est-à-dire prix de consommation, Annuaire des eaux et forêts, 1885.

ceux.qui, Sans renoncer, bien entendu, à produire du bois de feu (on ne saurait faire autrement) auront la sagesse de reculer le terme de leur exploitation et surtout de :

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