FAIRE DES ARBRES
car, ces 243 millions de francs en bois importés sont principalement des bois de construction et de travail, dont notre production est la plus pauvre.
Une pareille importation ne peut toujours grandir. L’étranger n’a point de mines inépuisables de bois de service; le nombre de ceux-ci diminuera chez nos voisins comme chez nous : l’avenir est au plus sage, c’est-à-dire à celui qui saura conserver des arbres !
N° 4. — Certes, on peut se contenter d’un taux de placement modeste pour un immeuble dont les revenus et la valeur capitale sont ainsi assurés d’une amélioration future. À cet égard, et sans trop anticiper sur le terrain de l’économie forestière, nous pouvons dire que les fonds engagés dans l’achat d’une forêt sont susceptibles de taux de placement très variables de 4 pour cent à 2 et même 1 pour cent. Si on exploite à court terme, c’est-à-dire à des âges peu avancés, le taux du placement est le plus élevé ; il s’abaisse à mesure que l’âge d’exploitation est reculé et qu’on laisse vieillir les arbres ou les peuplements.
Ainsi voilà un mode de placement très commode et qui fournit au capitaliste plus qu’on ne lui avait promis, puisqu’il le laisse libre de choisir le taux d’intérêt qui convient à sa fortune et aux exigences de sa vie.
Or ici, il convient de s’entendre et de ramener les choses à la réalité :
Lorsque pour acheter une maison, on calcule le prix en multipliant le loyer par 20, lorsque pour acquérir une ferme bâtie on en donne 25 fois la location, lorsque, enfin,
le prix de terres arables ou de prés se règle sur 33 fois le fermage, on dit généralement que :
La maison rapporte 5 pour cent.
La ferme — + —
Les terres — 3 — c’est une illusion dont l’acquéreur sera bientôt revenu, quand, au bout d’un certain nombre d’années, il aura défalqué du produit brut de la maison, les frais d’assurance contre l’incendie, la contribution supplémentaire de la propriété bâtie, les réparations demandées par les locataires de plus en plus exigeants et les pertes de loyers. Pour la ferme, les réparations sont moins chères, les contributions moins onéreuses, c’est pour cela que le taux des achats s’abaisse. Il diminue également pour les terres, parce qu’il n’y a plus ni assurance, ni impôts de bâtiments, ni réparations ; mais il y a encore les défauts de payement des fermiers, qui mettent le taux du placement au-dessous de 3 pour cent. Tout compte fait et établi sur une certaine période de temps, on remarque que le taux des immeubles se nivèle, ou tend, tout au moins, à se niveler.
Au propriétaire de forêts, à celui qui veut en acheter nous disons donc: ne vous laissez pas séduire par ce mirage de taux plus ou moins élevés dans les immeubles ; ayez la sagesse de ne demander à votre forêt et à l’acquisition que vous voulez faire qu’un taux modéré, inférieur même à celui qui est le plus faible pour les terres non bâties. Vous êtes certain, en effet, de n’avoir ni faillite de fermier, ni réparations à subir. Si votre revenu paraît faible, par rapport au capital engagé, c’est-à-dire à la valeur de la forêt ou à son prix d’achat, vous pouvez calculer votre vie sur des données certaines, sans avoir à subir ces désagréables surprises que réservent les grosses réparations et les défaillances des fermiers, qui abaissent le taux du placement avec cette circonstance aggravante,
que souvent elles emportent toute une année de revenu, sans rien laisser pour les besoins de votre ménage.
Ajoutez à cela que les forêts, ayant peu de voisins, ont peu de procès, que la charrue des anticipateurs les entame difficilement, que les gelées, grêles et intempéries ont peu d’action sur elles et vous aurez bien des motifs pour vous contenter d’un faible taux de placement, et pour vous expliquer que certains propriétaires trouvent encore leur compte dans un revenu en apparence très minime, relativement au capital représenté par leur forêt.
Ainsi le taux des placements en forêts est généralement assez faible parce qu’il est net des pertes habituelles aux autres immeubles ; mais il n’est pas pour cela fixe et constant ; il comporte, au contraire, des variations et s’abaisse à mesure que la richesse de la forêt augmente et que l’âge d'exploitation s’accroît, de sorte qu’il y a des placements en forêts pour tous les goûts et pour toutes les positions de fortune.
N°5. — Avantages particuliers. — Sécurité du placement, — facilité de gestion, — amélioration progressive du revenu et de la valeur capitale, — taux d'intérêt modéré mais très convenable, — la forêt donne et assure tout cela! Ce remarquable immeuble n’est pas avare d'avantages ; il en fournit bien d’autres dont il nous reste à parler.
En première ligne, nous mettons les combinaisons multiples que la forêt permet de créer en vue de tous les besoins de la vie. Laissez croître un ou plusieurs hectares de forêts, les pousses s’ajouteront aux pousses, la fabrication nouvelle s’unira au bois fabriqué, vous aurez une véritable caisse de capitalisation, aussi sûre que celle de nos plus puissantes compagnies d'assurances, s’ouvrant sans limite aux petites et aux grosses mises de fonds, travaillant avec la puissance de l'intérêt composé, sans relâche
et sans arrêt, s’adaptant à merveille à la formation d’une dot, ou d’un capital à créer en vue d’un établissement.
Groupez, au contraire, un certain nombre d’hectares, trente par exemple, dont vous exploiterez un chaque année : vous aurez un immeuble qui vous donnera des produits annuels adaptés aux besoins de votre vie et de votre ménage, et qui vous les donnera, si vous savez bien l’administrer, avec une régularité aussi grande que celle des fermages de l’agriculture.
Dans ces deux conceptions se trouve une distinction fondamentale entre les exploitations de forêts, distinction que nous retrouverons constamment dans la suite, les exploitations périodiques et les exploitations aménagées. La forêt estun immeuble dontles produits sont périodiques de leur nature. On attend que les tiges aient de la valeur ou qu’elles aient atteint une valeur déterminée; on les coupe et on recommence à nouveau. C’est une différence caractéristique avec les terres agricoles : champs ou prés livrent leurs produits tous les ans; les forêts ne les livrent qu’à des intervalles souvent fort longs. On ne peut en obtenir des produits annuels que par des groupements, des combinaisons de contenances ou de matériel qui constituent ce que l’on appelle l'aménagement, mot très bien dérivé de son étymologie : adaptation aux besoins du ménage; combinaison qui a pour but de rendre annuels les produits d’un immeuble, qui sont de leur nature périodiques.
Mais à cela ne se borne pas les services que le propriétaire de forêts peut demander à son immeuble.
Veut-il, par exemple, imiter ces sages réserves que les compagnies financières font sur leurs revenus pour augmenter leur puissance ou pour parer à des besoins imprévus? Il le pourra sans sortir de sa forêt, sans s’adresser à des institutions de crédit, et de plusieurs manières. Il pourra, par exemple, n’exploiter que 9/10 de sa coupe, si
la forêt est aménagée; il pourra aussi joindre à sa forêt aménagée, quelques hectares à exploitation périodique ; il pourra constituer sa réserve sur le volume ou sur la contenance, à assiette mobile ou fixe, dans la proportion qu’il lui plaira d’adopter et suivant des procédés que nous indiquerons dans la suite, car nous n’avons pour but ici que de laisser entrevoir les combinaisons fécondes offertes par la propriété boisée. Elles constituent un avantage spécial, dont ne jouissent point les exploitations agricoles. Le cultivateur peut bien disposer sa ferme dans un but déterminé, disposition qu’il appelle aussi aménagement, mais dans un sens tout autre, car ses produits sont toujours annuels. S’il veut se constituer des réserves dans la véritable acception de ce mot, c’est-à-dire des ressources toujours disponibles, il est obligé de s’adresser à des institutions de crédit ou de dépôt et de les placer en dehors de chez lui. Le propriétaire forestier peut ne jamais sortir de sa forêt.
N° 6. — Nous avons parlé de la forêt envisagée comme caisse de capitalisation des économies que le propriétaire peut faire sur son revenu. Il y a, de ce côté, un avantage qu’on ne saurait trop mettre en lumière, et qui permet de trouver dans la forêt une véritable caisse d'épargne : le propriétaire de bois peut placer dans sa propre forêt toutes les épargnes qu’il pourra faire en dehors sur son travail ou ses autres revenus et cela d’une facon à peu près illimitée, pour les plus petites comme pour les plus grosses sommes, pour le temps le plus court comme pour le plus long. Cela tient à cette différence caractéristique qui existe entre les champs et les bois : non seulement les produits de l’agriculture sont annuels, mais ils doivent être impérieusement récoltés chaque année sous peine de perte. La coupe des arbres peut, au contraire, être longuement retardée.
L'épargne que l’on veut faire vient-elle de la récolte, c’est-à-dire d’une coupe qui dépasse les besoins du propriétaire? Qu’il laisse sur pied les arbres excédant ses besoins : la forêt sera son grenier... grenier bien commode, car il ne coûtera rien à établir ; la récolte, loin d’y dépérir, continuera à vivre et à s’accroître.
L’épargne vient-elle d’une source extérieure ? qu’au lieu de la porter à une banque de dépôt, le propriétaire la place encore dans sa forêt; car là, comme à la banque, elle produira ses intérêts à un taux que le forestier apprendra à déterminer et que nous pouvons, dès à présent, dire très avantageux.
Une année de crise abaisse momentanément le prix du bois, comme cela peut arriver à toutes les récoltes. Le propriétaire agricole devra réaliser quand même; ses produits n’attendent pas. Le propriétaire de forêts pourra retarder sa coupe ou n’en exploiter que moitié pour attendre un meilleur moment.
Est-ce là un si minime avantage, qu’il soit inutile d’en parler ?
Ainsi, caisse de dépôts momentanés et caisse d’éparone permanente, fonctionnant toutes deux à bons intérêts; voilà le rôle éminemment utile de la forêt dans le patrimoine d’une famille.
Qu'on ne nous accuse pas d’exagération ou d’enthousiasme professionnel .
Deux exemples, que chacun pourra vérifier, suffiront à éclairer sur l’effet des petites économies placées dans la forêt.
1° Le propriétaire d’un taillis de trente ans laisse sur pied dans sa coupe 100 beaux brins de 30 ans; ils valent 25 centimes pièce, 25 francs en tout. L’économie n’est pas forte et le sacrifice qu’elle impose n’est pas lourd à supporter, mais à la coupe suivante, c’est-à-dire dans 30 ans, ces brins de 60 ans vaudront chacun 3 francs, et les en-
fants trouveront leur revenu amélioré de 300 francs. Estce à dédaigner ?
2° Dans une sapinière des Vosges, le propriétaire est en face d’un beau sapin de 0,50; il l’estime 50 francs et le laisse en épargne sur sa coupe. Quinze ans après, le sapin a grossi de 0,10; il a 0",60 de diamètre et il vaut 100 francs ! Ce propriétaire où sa famille se plaindrontils ? S'ils doutent du fait, ils n’ont qu’à aller dans les sapinières de l’Est; ils constateront qu’un sapin de 0",50 double de valeur en passant à 0",60 de diamètre.
Dans le premier exemple, la caisse d'épargne a fonctionné à raison de 8 1/2 pour cent à intérêts composés ; dans le second, la capitalisation s’est faite à 4,7 pour cent d'intérêts également composés.
Où pourrait-on trouver meilleur et plus solide banquier ?
N° 7. — Le cultivateur ne peut pas plus devancer l’époque de sa récolte qu’il ne peut la retarder; le forestier peut toujours anticiper ses coupes. C’est encore là une différence notable. Que ces anticipations soient de bonne pratique, cela est douteux. Que ces emprunts faits au matériel de la forêt aient pour effet de la dégrader parfois et de la compromettre souvent, nous sommes des premiers à l’affirmer. Il en est ainsi chaque fois qu’on emprunte à sa fortune, mais on ne saurait se refuser à reconnaître qu’il y a dans la vie des circonstances urgentes où il faut trouver des ressources ; — qu’il est presque toujours moins onéreux d’emprunter à soi-même qu’à autrui; — qu’anticiper une coupe, c’est souvent profiter des hauts cours sur le marché des bois. On ne peut nier qu’il y a dans cette faculté, dans cette sorte de caisse d’escompte, à court et à long terme, un avantage qu'aucune autre propriété rurale ne saurait offrir à son propriétaire.
Le cultivateur qui a besoin d’argent ne peut que gager
sa récolte en attendant sa maturité. Le propriétaire de forêts peut battre monnaie à toute époque. Le gage sans nantissement sur récoltes pendantes n’a pas encore trouvé sa forme légale pour le crédit du cultivateur. Le forestier peut à la rigueur s’en passer ; s’il a été réclamé pour lui, c’est autant au nom de l’intérêt public qu’au sien propre, car la société a intérêt à ce que des réalisations de bois sur pied ne soient pas faites avant l’époque de leur maturité, c’est-à-dire avant le moment où ils rendent le plus de services au travail du pays.
Le seul revers à cette médaille, c’est que la grande facilité de mobilisation du matériel des forêts diminue pour les propriétaires de bois l’étendue de leur crédit hypothécaire ; on prête moins par hypothèque sur une forêt que sur des terres de valeur égale, car le débiteur peut réaliser les bois sur pied et diminuer le gage du créancier — les meubles n’ayant pas de suite, suivant le langage du droit.
La forêt ne saurait avoir tous les avantages et il faut se résigner aux petits inconvénients nés de ses qualités ; c’est pour cela que le crédit agricole, constitué sur le gage sans nantissement de ces objets qui sont, comme les récoltes et les bois, #mobilisables, c’est-à-dire intermédiaires entre les meubles et les immeubles de notre droit civil, pourra avoir une véritable utilité pour les propriétaires de forêts. Quand ce nouvel instrument de crédit aura été légalement organisé, les forêts n’auront, sous ce rapport, que des avantages pour leurs propriétaires ().
N°8. — Nous ne saurions citer pour simple mémoire un autre côté des avantages d’un placement de capitaux en forêts. Il est possible que certains propriétaires comp-
(:) Voir notre étude : « Les forêts et le crédit agricole ». Revue des eaux et forêts, 1883.
tent pour peu leurs fraîches senteurs, leurs poétiques détours et leurs ombreuses retraites. Les beaux arbres ont cependant leur charme; mais d’autres ne compteront pas pour rien les plaisirs de la chasse que la loi du 22janvier 1874 a permis de leur prolonger quand elle est fermée aux propriétaires agricoles.
D’autres plus positifs auront réel plaisir à faire des places d’essai dans leurs peuplements, à mesurer des arbres pour en contrôler l’accroissement, à étudier des moyens de transports, à suivre le travail des bûcherons pour saisir le secret du commerce des bois et se rendre compte des débits les plus avantageux. Rien n’est plus intéressant, ni plus attachant, alors surtout que l'intérêt du propriétaire en recoit satisfaction.
Que le propriétaire prenne soin de mesurer quelques arbres en les ceinturant avec de la peinture pour que les mesures ultérieures soient faites à la même hauteur, il ne tardera pas à les aimer en constatant la manière dont ils travaillent pour lui; qu’il s’occupe à installer des emplacements destinés à étudier les effets dus à l’écartement des tiges, à l’enlèvement des feuilles mortes et de la couverture du sol, au débroussaillement des tiges et arbustes vivant en sous-étage, la forêt lui livrera d’intéressantes observations comme le champ d’expériences en fournit à l’agriculteur.
L’étude de la nature vivante est une des plus attrayantes occupations qu’on puisse rencontrer : elle explique lamour passionné que les forestiers ont pour leur profession.
N° 9. — Objections. — Nous avons énuméré tous les avantages des placements en forêts d’une manière sommaire et générale, sauf à préciser ultérieurement les faits et en donner la justification raisonnée. Il est cependant un fait expérimental certainement digne
de remarque, c’est l’amour que les anciennes communautés religieuses avaient pour les forêts. Leur charme poétique a été d’un faible poids dans les considérations qui ont décidé ces sociétés à y placer leurs capitaux ; elles y ont trouvé, avec des revenus assurés, le placement de leurs épargnes et l'augmentation de leur patrimoine, avec cette agréable condition que la forêt travaillait seule à les enrichir. Nous avouons ne pas comprendre comment les sociétés financières, telles que les compagnies d'assurances, en quête de placements de cette solidité et de cette nature, n’y emploient pas plus de capitaux ; — comment nos établissements publics, hospices, bureaux de bienfaisance, n’imitent pas davantage la sagesse des anciennes communautés religieuses (°) ; — comment, enfin, tant de familles soucieuses de leur avenir ne cherchent pas dans ce mode de placement la garantie de leur rang dans la société.
C’est sans doute parce qu’on fait à ce mode d’emploi des capitaux des objections nombreuses. Il faut, dit-on, habiter la campagne, — il faut être riche pour avoir des forêts, — celles-ci n’ont pas dans la législation une protection suffisante, — et enfin, il faut s’y connaître pour les administrer convenablement.
Examinons successivement ces objections.
S’il est une propriété foncière dont la gestion n’exige pas l’habitation à la campagne, c’est certainement celle des forêts, puisque la main de l’homme est étrangère à la fabrication des produits et qu’elle n’intervient que pour leur réalisation : quelques visites par an pour marquer la coupe, la vérifier quand elle est exploitée, dénombrer les produits fabriqués par les bûcherons, visites
(1) Il n’y a en France que 32,059 hectares de forêts appartenant à 1,175 établissements publics, Ce sont de petites forêts dont l'étendue moyenne ne dépasse pas 52 hectares (Statistique forestière de 1878).
hygiéniques, agréables et salubres pour l’habitant d’une ville ; voilà en quoi se résume le déplacement d’un propriétaire, que les chemins de fer facilitent maintenant de toutes facons. Si, même, la coupe est vendue sur pied à un marchand qui se charge de l’exploitation, le déplacement pourra se réduire à deux opérations, la marque et le récolement des coupes. Est-il un immeuble moins exigeant? Faut-il pour cela habiter la campagne ? Même en vendant ses produits au détail, le propriétaire exploitant n’aura pas besoin d’y consacrer beaucoup de temps, si sa coupe façonnée est ouverte aux acheteurs le même jour de chaque année. Le public en prendra vite l'habitude ; il saura qu’au même jour le propriétaire viendra lui-même vendre ses bois ; en quelques heures, les marchés sont faits avec des clients accoutumés ; s’il reste quelques produits invendus, le garde aura mission de les céder au prix moyen (‘).
Voilà le maximum des exigences que la gestion d’une forêt imposera à un propriétaire urbain. Nous avons la conviction que l'attrait de l’exploitation forestière l’amènera plus souvent visiter ses bois où il trouvera plaisir et santé.
N° 10. — On répète continuellement que « Il faut être riche pour acheter des bois ! » C’est une erreur complète et trop accréditée. La propriété forestière est plus divisible qu'on ne le croit généralement. Les gens de la campagne, fort avisés quand il s’agit de leurs intérêts, savent très bien acquérir des bois de petite étendue pour leur fournir chaque année le chauffage de la maison et, de
(*) Les lois du 22 pluvièse an VII et 5 juin 1851, qui réservent aux officiers ministériels les ventes aux enchères publiques de récoltes et de bois, ne sont pas applicables à ces ventes amiables, faites sans publicité annoncée, aux clients accoutumés d’une forêt.
temps à autre, des pièces de construction pour la réparation des bâtiments.
La question dépend un peu du but que l’on se propose: si l’on veut acheter un bois pour le laisser croître en vue de la constitution future d’un capital, il faudra certainement posséder déjà une certaine aisance, mais il faut cette aisance pour toute épargne et le bois n’y est pour rien.
Si, au contraire, on désire posséder un bois pour en tirer un revenu annuel, il ne faut pas y mettre un capital plus considérable que celui qu’il est dans lusage de consacrer à l’acquisition d’une ferme Il y a des fermes de toute valeur et de toute importance. Il y a, de même, des bois de toute nature: entre l’hectare de haute futaie de chêne, valant près de 30,000 francs dans le Blaisois, et hectare de modeste taillis coûtant à peine 500 francs, il y à toutes les gradations et tous les intermédiaires. Les combinaisons d’aménagement sont très différentes suivant la nature des forêts : avec 30 hectares de taillis sous futaie, exploités à 30 ans, on peut avoir un hectare de coupe par an et ne pas y affecter plus de 30,000 francs ; on a une série de futaie aménagée en jardinage avec quelques hectares de sapinière. Il y a des bois pour toutes les bourses !
Nous pouvons même noter ici une autre supériorité des forêts sur les exploitations agricoles. Une ferme est habituellement un ensemble constitué d’une manière fixe. On ne peut y ajouter que des terres voisines ou dont l’éloignement ne rend pas le travail trop onéreux; toujours il faut augmenter les bâtiments. L'exploitation forestière n’a pas les mêmes exigences; son aménagement peut se constituer par des achats successifs et avec des cantons de forêts très éloignés les uns des autres sans que le propriétaire ait à se préoccuper de bâtiments, d’assolements ni de perte sur la main-d’œuvre.
N° 11. — Le ministère public, dit-on encore, ne poursuit pas d’office les délits forestiers, et la propriété boisée laissée sans protection est exposée à toutes les rapines des populations, rapines journalières, incessantes et finissant à la longue par dépeupler des cantons entiers. De ce côté, il y a du vrai, mais en même temps une exagération certaine et même une faute de la part des propriétaires de bois. D’abord, nulle part, dans nos lois, le ministère public n’est tenu à poursuivre les délits d’aucune sorte ; son action est toujours essentiellement libre ; s’il poursuit d'office les infractions graves, c’est que leur existence trouble l’ordre dans la société et légitime son action spontanée. Il attend et doit attendre que les parties lésées lui dénoncent les faits peu graves, tels que les délits de chasse, les infractions forestières ou champêtres. Que les propriétaires victimes d’un délit fassent constater les dégâts soit par le garde particulier qu’ils sont autorisés à instituer (C. for. art. 117), soit par le garde champêtre (*) à défaut de garde particulier (C. for. 188) ; qu’ils adressent le procès-verbal au Procureur de la République (C. for. 191) etils auront toute répression s'ils se joignent au ministère public à titre de partie civile.
Nous n’avons pas ici à faire un exposé de la législation forestière ; elle demande une étude attentive des propriétaires de bois (*); mais nous devons constater que sur beaucoup de points elle est bien plus énergique et bien plus protectrice que celle des immeubles ruraux.
Ainsi nombre de faits, tels que lintroduction des voi-
(*) Les constatations faites par les gardes champêtres sont gratuites et les procès-verbaux qu'ils rédigent à la requête des particuliers sont même enregistrés en débet, c’est-à-dire sans rien débourser (GC. for. 188).
(2) Consulter : Sirey, Code forestier annoté, À vol. gr. in-8°, 1867. — Dalloz, Code forestier annoté, À vol.in-40, 1884, — Dalloz, Répertoire, v° Forêts, À vol. in-40, 1849. — Puton, Manuel de législation forestière, 1 vol. in-12, 4876, — Puton, Code de la législation forestière, À vol. in-12, 1883.
tures (C. for. 147), des instruments à couper le bois (C. for. 146), l'enlèvement et même le seul déplacement du moindre produit du sol forestier (C. for. 144) qui, dans les champs ne sont protégés que par une action civile, lente et coûteuse à mettre en mouvement, sont érigés dans les bois à l’état de délits ; disposition éminemment favorable, car elle donne aux propriétaires de bois, la juridiction rapide et facile des tribunaux répressifs, et leur permet même de réprimer les anticipations des riverains par l’action née du délit, sans avoir recours à action possessoire.
Ajoutons à cela que les gardes des particuliers ont le droit de saisie et de visite domiciliaire (C. for. 161-169), de constatation par des procès-verbaux faisant foi jusqu’à preuve contraire (C. for. 188), ce qui les dispense le plus souvent de venir en témoins à l’audience ; — que les tribunaux n’ont pas la faculté de modérer les peines par Padmission des circonstances atténuantes (C. for. 203) ; — que, enfin, les propriétaires lésés par un délit n’ont pas à faire preuve de l’importance du &ommage éprouvé, car une loi prévoyante leur alloue des dommages-intérêéts dont le chiffre ne peut descendre au-dessous de l'amende encourue (C. for. 202).
On voudra bien reconnaître que la législation forestière n’est pas si avare de protection qu’on se plaît trop à le dire.
Il ne faut pas, du reste, s’exagérer l’importance des délits : dans les conditions habituelles, c’est-à-dire en dehors du voisinage des villes ou des établissements industriels, les rapines de la population agricole portent surtout sur des brins dépérissants, dominés, destinés à disparaître et sans valeur réelle. Avec un peu de fermeté, onena vite raison. Si la propriété n’est pas assez grande pour comporter un garde particulier, on peut presque toujours obtenir de l'Administration forestière l’autorisa-
tion d’en confier la surveillance à un des gardes communaux ou domaniaux du voisinage. Il suffit le plus souvent qu’on sache la propriété gardée pour qu'on la respecte.
N° 12. — « Il faut s’y connaître pour acheter et administrer une forêt. » Ah ! nous le reconnaissons, il faut au propriétaire de forêts une certaine instruction technique et nous pourrions citer bien des personnes victimes de leur ignorance, bien des familles tristement réveillées de leur quiétude et d’une confiance aveugle en leur régisseur.
La nécessité d’une instruction professionnelle n’a rien de spécial aux forêts. N’est pas industriel sans danger le fils d’un fabricant qui, s’endormant dans la prospérité acquise par ses devanciers, se désintéresse des progrès réalisés dans l’industrie. Le commerçant a besoin d’un long apprentissage ; l’agriculture elle-même a quitté l’ancienne pratique qui l’avait fait vivre pour devenir une industrie d’autant plus compliquée qu’elle a besoin de faire appel à toutes les branches de nos connaissances.
L’instruction du forestier a ceci d’agréable qu’elle peut s’acquérir en peu de temps, par soi-même, sans apprentissage à la ferme ou à l’atelier. Les grandes lignes de la théorie forestière s’étudient, en effet, au cabinet, dans des traités spéciaux. La sylviculture, cette application aux forêts des données expérimentales des sciences naturelles, est commandée par une règle de bon sens qu’il ne faut jamais perdre de vue : « Observez la nature, ne la contrariez jamais », c’est la règle de tous les biens naturels dont la formation est indépendante de l’homme. Quant à l’utilisation et au débit des produits, un peu d’observation attentive du travail des bûcherons et des habitudes du commerce suffira pour s’en rendre compte.
N'est-ce pas une qualité précieuse de l’exploitation d’une forêt que de pouvoir l’étudier ainsi soi-même et la diriger
sans prendre à ses habitudes de ville ou au travail de sa fonction d'autre temps que celui réclamé par une salutaire hygiène !
Nous savons que la théorie des forêts a été quelquefois voilée sous des nébulosités doctrinaires, que le coup d'œil du forestier a été souvent érigé à l’état de prescience innée et fatalement nécessaire. Nous nous appliquerons dans ce 7raité d’Économie forestière à être surtout clair et positif, à n’employer que le calcul accessible à tous, à nous affranchir, enfin, de ces idées abstraites dont toute science aime à s’entourer à ses débuts, pour revenir enfin à la règle simple et pratique. Que le coup d’œil expérimental ait utilement servi des gens sans instruction, cela est incontestable et cela se rencontre dans tous les métiers, dans les plus compliqués comme dans les plus humbles. On voit de simples toucheurs de bestiaux indiquer sans se tromper le poids d’un animal vivant; mais on voit aussi des agriculteurs instruits arriver au même résultat par l’étude raisonnée et des propriétaires de forêts estimer le volume et la valeur d’un arbre avec autant de sûreté qu’un vieux bûcheron ou un bon facteur de coupe.
Il ne faut pas croire qu’en proclamant ici, haut et fort, la nécessité de l’étude pour un propriétaire de bois, nous n’avons en vue qu’une étude rapide, élémentaire et provenant d’un simple manuel ou traité forestier. 11 faut au propriétaire beaucoup plus que cela; il aura besoin de connaissances sérieuses en droit général et spécial, d’études géologiques et chimiques du sol, d’études botaniques et physiologiques des végétaux, d’arpentage, de constructions, de sylviculture et de technologie forestière. Nous sommes à l’époque où il faut beaucoup savoir dans tous les métiers et où l’instruction générale et professionnelle s'impose comme le meilleur aide de la vie. Tout ce que nous voulons dire, c’est que les connaissances utiles au propriétaire forestier sont intéressantes et agréables à étu-
dier, toujours profitables à ses intérêts et faciles à acquérir pour l’homme du monde qui, n’ayant pas suivi les cours d’une école forestière, voudra sérieusement s’en donner la peine.
N° 13. — Conseils. — Nous avons répondu aux objections ; nous nous permettons maintenant de donner quelques conseils à ceux qui achètent des forêts ou qui en possèdent, conseils que nous rendrons aussi brefs que possible, car il faudrait pour les expliquer complètement, entrer trop avant dans des matières techniques où nous ne voulons faire que des incursions incidentes.
1° N’achetez qu’une forêt faite, c’est-à-dire bien pleine, fertile et vivace, sans vides à repeupler, sans dégradations à réparer. Les repeuplements artificiels sont trop coûteux par nos temps de cherté dans les salaires; ils n’ont été réellement avantageux que dans les régions particulières, telles que la Sologne ou les Landes, où la terre se refuse à toute autre production que celle du bois, et où la forêt plantée forme, par ses essences, une culture forestière en quelque sorte spéciale. La forêt à restaurer perd toutes ses qualités de bien naturel.
2° N’achetez pas de forêt grevée de droits d’usages en bois ou en pâturage, au profit d’une communauté d’habitants, ou au profit d’un domaine particulier ; vous n’en auriez que des désagréments continuels se traduisant en concessions ou en procès, en pertes d’argent ou de temps. Si vous voulez dégrever votre immeuble de ces droits par le cantonnement ou par le rachat (C. for., art. 63 et 64), vous payerez toujours plus cher que vous n’avez compté et d’autant plus que vous retarderez.
3 Achetez toujours votre forêt dans des régions bien servies en chemins, routes et voies ferrées, dans lesquelles le commerce des bois est établi et la valeur créée. Vous payerez votre acquisition plus cher, mais vous vendrez
vos coupes en conséquence ; les prévisions de vos plans d'exploitation s’accompliront et vous n’aurez jamais ni déboires ni mécomptes. Acquérir une forêt dans une région déshéritée et où la valeur n’est pas créée, dans la pensée qu’un jour viendra où les produits se vendront à bon prix, c’est prendre un billet à la loterie et en attendre le numéro gagnant. Il est digne de remarque que le déboisement des régions du plateau central de la France est dû à labsence de commerce et de moyens de transport. Le pâturage a détruit sans peine la forêt qui était sans valeur. Si l'Auvergne se reboise depuis 40 ans, c’est que les routes y ont introduit l’activité sociale. Les environs de Paris, les départements du Nord et du Nord-Est ont toujours été convenablement boisés parce que les besoins de la population et de l’industrie y ont toujours donné la valeur aux produits.
N°14. — Voici également quelques conseils, quand la forêt sera achetée :
1° Administrez vous-même votre forêt, ne la confiez pas à un régisseur; un garde honnête et intelligent suffit à cette nature de propriété, dont vous avez tout intérêt à être vous-même l’administrateur. Surtout, marquez vousmême vos coupes et ne les laissez point marteler en dehors de votre présence. La coupe est l’opération capitale de la gestion d’une forêt; par elle on peut ruiner sa richesse en fort peu de temps et d’une manière presque irrémédiable. Dans le service de l’administration des forêts, deux Agents forestiers dont l’un a le grade élevé d’inspecteur, assistent à la marque des coupes, tant est grande l'importance de cette opération pour la conservation et l'avenir de la propriété. Avec un régisseur, on finit par se désintéresser de l’administration de sa forêt et à devenir étranger aux notions les plus élémentaires de l’exploitation. Des gérants payés à tant l’hectare de coupe et dési-
reux d'augmenter leurs honoraires, ont pu, ainsi, persuader à leurs propriétaires d’abaisser l’âge d’exploitation, ce qui avait pour effet d’augmenter la surface de la coupe et d'accroître temporairement le revenu. Au bout de 15 ou 20 ans, la valeur capitale de immeuble avait diminué de moitié et le revenu avait baissé dans une plus forte proportion. D’autres, payés à tant pour cent sur le produit des coupes, ont fait abattre tous les beaux arbres qui constituaient la valeur et l’ornement de la forêt. Aïlleurs, le propriétaire exigeait de son régisseur un gros revenu tout en lui prescrivant de ne point diminuer le nombre des arbres de réserve. Le gérant marquait de petites tiges comme anciens, c’est-à-dire comme on a l’habitude de marquer les gros arbres de réserve, et comme le propriétaire ne visitait point sa forêt, il ne put constater que trop . tard que son immeuble avait tout à fait diminué de valeur. Voilà où on en arrive avec un régisseur !
2° Défiez-vous des fantaisies en matière de modes de traitement de votre forêt et ne vous laissez pas séduire par des raisonnements plus ou moins ingénieux sur la comparaison entre le taillis, le jardinage, la futaie pleine, le taillis sous futaie et autres modes de traitement. Du moment où votre forêt est bien remplie, bien garnie d’arbres sur un sol bien couvert, l’essentiel est atteint.
Chaque localité a son mode de traitement accommodé à son climat, à ses essences et à son terrain. Changer le traitement local, c’est introduire dans le pays une nouveauté que l’expérience et même la nature n’ont point consacrée ; c’est tenter une entreprise des plus hasardées : c’est comme si l’agriculteur voulait introduire partout en France la culture du blé par la raison qu’elle enrichit la Beauce, ou la pratique des embouches parce qu’elle réussit en Charolais. Chaque localité a son mode cultural commandé par le climat, le sol et l'exposition ; améliorez ce mode de traitement local, mais ne cherchez pas à lui
en substituer un autre, sous prétexte que celui-ci réussit en une autre contrée.
3° N’écoutez pas les dires du public, ni les conseils des soi-disant praticiens, experts en matière de forêts. Étudiez vous même les questions et n’agissez qu’après étude faite ou conseils demandés à des hommes véritablement instruits. On ne saurait croire jusqu'où va l'ignorance du public en matière de forêts. Ici, on vous donnera le conseil de réaliser le matériel de la forêt que vous venez d’acheter et même de l’exploiter à blanc estoc. Qu’un marchand de bois agisse ainsi, on le conçoit ; en achetant une forêt, il n’a pas fait autre chose qu’acquérir la matière de son commerce. Mais qu'un propriétaire consacre 100,000 fr. à l’acquisition d’une forêt pour les en retirer le lendemain, avec bien du mal, avec toutes les peines et les mauvaises chances d’une exploitation à laquelle il n’est pas préparé par des relations commerciales antérieures, qu’il agisse ainsi pour n’avoir plus, en résultat final, qu’un immeuble dénudé et improductif, cela est-il raisonnable ? Là, les gens de la campagne, vos gardes même vous diront : votre taillis dépérit ; il est temps de le couper ! Ces personnes, ne voyant que le petit côté des choses, sont frappées de ce que, à un certain âge, vers 12 ou 15 ans, les coudriers, morts bois et essences secondaires périssent par défaut de lumière et jonchent le sol de leurs débris. Ils ne voient pas que la place de ces brins sans valeur est occupée par des tiges d’essences dures, chênes, hêtres, charmes, que les débris des autres sont des éléments de restitution au sol appauvri et que le peuplement, loin de dépérir, commence seulement à prendre une valeur réelle. Ailleurs, on ne manquera pas de vous dire : tel gros arbre ne gagne plus, il est temps de le couper ! Un arbre gagne toujours, puisque l'enveloppe de bois annuellement fabriquée, quoique de plus en plus mince, recouvre chaque année une surface de plus en plus grande.
N’abattez jamais un arbre qu'après avoir bien calculé ce qu'il gagne à rester sur pied et ce que vaudront les tiges nées en remplacement.
Certains propriétaires nettoient leurs forêts, détrappent leurs taillis, coupent systématiquement tout ce qui est brin traînant ou remplissage dans la forêt pour lui donner de Pair et en tenir le sol net partout. Cette pratique est des plus mauvaises ; Pair ne manque jamais à la forêt ; on dessèchele sol, on diminue sa fertilité en lui enlevantles éléments les plus notables de sa restitution, et on dépense stérilement son argent à recueillir des produits sans valeur. On ne doit jamais nettoyer, c’est-à-dire faire le sol net, que sur la coupe principale, sur celle qui est destinée à la régénération d’une forêt de taillis ou de futaie pleine (*). |
D’autres ont toujours la hache où la serpe à la main, taillant les arbres pour arrondir la forme de leurs cimes, les élaguant pour élever leur fût, poursuivant les chicots et les branches mortes, allant jusqu’à panser au coaltar les plaies qu’ils font à leurs arbres. Toute la peine qu’ils se donnent n’aboutit qu'à une mauvaise opération et à des dépenses onéreuses. L’exploitation des forêts n’est pas de Parboriculture ; la taille des arbres ne fait que tourmenter les formes naturelles de cimes spéciales à chaque essence, et amoindrir la fabrication du bois en diminuant le développement foliacé. Les élagages n’aboutissent qu’à garnir les fûts de plaies ou de solutions de continuité qui en diminuent la valeur (?). Il ne faut jamais oublier que la
(*) Il ne faut pas confondre les nettoiements ainsi entendus, faisant le sol net dans toute l'étendue d’une forêt, avec les nettoiements qu’on doit conseiller dans les jeunes recrus de taillis ou dans les jeunes semis de futaies ; ceux-ci ont pour but de dégager uniquement les jeunes cimes des essences d'élite, telles que le chêne, pour leur donner de la lumière et les empêcher de périr étouffées au milieu des essences de végétation plus rapide qui les entourent,
(?) I faut distinguer dans ces opérations la faille, qui a pour but de façon-
forêt est un bien naturel, fonctionnant seul sous la simple surveillance, voire même sous la direction de son propriétaire, et que la dépense faite dans le but prétendu d'activer ses forces de production n’est, trop souvent, que peine perdue et argent mal employé quand le propriétaire wa pas fait une étude spéciale et approfondie de la sylviculture.
N° 45. — On a souvent dit qu’il est plus difficile de conserver un patrimoine que de l’acquérir. Ce proverbe n’est pas sans vérité et sans application aux forêts. Quelques conseils à cet égard auront peut-être de lutilité.
1° Soyez modéré dans la jouissance de votre forêt et ne lui demandez pas de trop gros revenus ! Le conseil ne s'applique évidemment qu'aux forêts aménagées, c’està-dire disposées en vue d’un produit annuel et non à celles dont l’exploitation est périodique et constituée pour fournir un capital à des intervalles plus ou moins éloignés. Dans les forêts aménagées il y a toujours une certaine quantité de bois, c’est-à-dire d’arbres et de peuplements, qui reste fixe, invariable et constante et qui forme le matériel de l'exploitation (‘), comme les bâtiments de la ferme, les outils, le bétail forment le capital nécessaire à l’établissement d’un revenu agricole soutenu. Or dans les forêts, le matériel d'exploitation est formé par du bois, comme le revenu lui-même, il en résulte que la
ner les cimes, l'élagage, qui coupe les branches pour augmenter le fût, et l'émondage, qui dégage le fût de jeunes branches parasites et gourmandes nées au-dessous de la cime à la suite de l'exploitation de la coupe. L'émondage seul doit être conseillé, car sans lui les cimes dépérissent, se garnissent de bois mort et l'arbre peut fort souffrir du développement exagéré des branches gourmandes. L'émondage le plus tôt fait est le meilleur et le moins coûteux.
(:) Par exemple, dans un taillis aménagé à 30 ans, la valeur de la superficie boisée des coupes de 1 à 29 ans forme le matériel d'exploitation de la forèt.
confusion est toujours possible et qu’on est sans cesse exposé à prendre pour revenu quelque chose du capital, à diminuer ainsi la valeur vénale de immeuble. Avec de la modération dans la jouissance, on améliore au contraire d’une façon très notable cette valeur capitale, car on a vu (n° 6) que l’économie la plus faible, en apparence, a des effets très notables dans l’avenir. Il ne faut pas se plaindre de ce que, par suite de cette modération dans la jouissance, la forêt rapporte peu et de ce que le taux de placement s’abaisse. Le travail de lParbre a cette propriété remarquable qu’au moment où le taux pour cent de son produit diminue, sa valeur capitale augmente. On ne saurait, vraiment, lui demander de fournir à la fois gros revenu et gros capital.
Un autre conseil est à déduire de cette règle de modération dans la jouissance, c’est d’asseoir sur le terrain et de marquer par des laies aménagement qu’on aura adopté. Il y aura à cela double avantage : c’est que, d’abord, la propriété aura plus de valeur, comme cela arrive de tout ce qui est mis en bon ordre et en sage conduite. Ensuite, l’assiette de l'aménagement à pour but de déterminer le matériel d'exploitation, de telle sorte que les coupes le laissent intact et constant. On sera ainsi beaucoup moins exposé à des abus de jouissance et on pourra toujours mesurer exactement de quelle façon on se conduit.
2° N’introduisez jamais de bétail, petit ou grand, isolé ou en troupeau dans votre forêt. Celle-ci est un bien destiné à produire du bois ; on ne saurait lui demander, à la fois, deux productions, l’herbe et le bois, pas plus qu’on ne saurait exiger deux moutures du même sac de blé. Le bétail a une action lente, mais sûrement et fatalement désastreuse pour la conservation de l’état boisé. Elle se manifeste par le piétinement qui durcit le sol et lui enlève ses qualités physiques — par la destruction de la couverture végétale
qui ôte au terrain les éléments chimiques de sa reconstitution, — par l’abroutissement des bourgeons, des semis et des pousses, anéantissement de tout ce qui est jeune et tendre dans la forêt, enlevant le bien présent et jusqu'aux espérances de lavenir. Dès le début, le mal paraît peu, mais les places vides ne tardent pas à se montrer, les clairières s’agrandissent, la végétation languit, la ruine devient menaçante.
3° Ne défrichez jamais votre forêt; tout défrichement est une destruction de capital créé, de richesse acquise, pour lui substituer un capital à créer, une richesse incertaine. À quoi bon transformer un bon et solide matériel-bois destiné à l’exploitation d’une forêt, en un autre matériel de bâtiments, de bétail et d’instruments agricoles destiné à l’exploitation d’une ferme? Est-ce pour profiter de la différence de valeur? Mais, outre qu’elle est en général peu sensible, mieux vaudrait, si vous avez un besoin pressant d'argent, faire un emprunt à votre forêt, sauf à la reconstituer peu à peu dans l’avenir, que changer le mode exploitation de votre terre. Au lieu d’un bien naturel travaillant seul et sans aucun souci de votre part, vous allez vous trouver en face d’une exploitation compliquée, qui exigera tous vos soins et peut-être tout votre travail. Si c’est pour vendre la terre ainsi défrichée que vous faites cette opération, songez qu’en France, c’est bien plutôt le cultivateur qui manque à la terre que la terre à la culture et que de ce côté vous pouvez avoir de gros mécomptes.
L'expérience en a été faite : les sols forestiers ne sont pas constitués comme les terrains agricoles. Dans ceux-ci, la couche arable est ameublie par un labour incessant, enrichie par un travail fort ancien, par des engrais réitérés ; le sol doit toute sa valeur à la richesse de cette couche. Dans les terrains forestiers, la puissance productive est due à un ameublissement causé par un couvert prolongé,
à la présence des racines, des graines, des feuilles mortes, d’humus et de terreau, à tout un ensemble encore assez indéterminé, mais bien certain et que les cultivateurs désignent très nettement en distinguant les sols forestiers sous le nom de terre à bois. Les conditions ne sont pas les mêmes et expliquent comment il est parfois si difficile et toujours si long de reboiser un champ cultivé et de le transformer en véritable forêt. L’inverse se produit lorsqu’on consacre à la culture agricole un sol forestier défriché. Pendant les premières années tout va bien et les récoltes sont fort belles, mais ce n’est qu’un feu de paille et bientôt il faut s’appliquer à constituer ce sol agricole qui n’a été acquis dans nos campagnes que par les longs efforts de nombreuses générations. Ajoutez à cela qu’une forêt défrichée se prête le plus souvent fort mal à la constitution d’une ferme, c'est-à-dire à un ensemble d’exploitation agricole. Le sol y est à peu près partout de même nature, il fournit peu ou presque rien à la création des prairies naturelles, encore moins à l’établissement des cultures industrielles qui seules font l’aisance de Pagriculteur. Il n’y a donc rien d'étonnant à ce que maintenant on trouve à acheter pour de misérables sommes des étendues considérables de terrains jadis défrichés, et à ce que l’on reboise actuellement des sols où des destructeurs de forêts se sont ruinés par ignorance ou cupidité.
N° 16. — Dans les conseils précédents, nous nous sommes adressés aux particuliers propriétaires de bois. Estce à dire que les Agents de l’administration des forêts doivent les dédaigner et n’en tenir aucun compte ? Ne sontils pas tenus à une instruction scientifique et professionnelle plus grande encore, eux qui sont appelés à éclairer les particuliers et à renseigner les tribunaux comme experts des litiges forestiers ? Ne sont-ils pas les mandataires obligatoires, les administrateurs légalement imposés des
communes et des établissements publics propriétaires de bois ? Combien doivent-ils à ce titre, se défendre contre les fantaisies dans les modes de traitement, conserver la forêt contre les jouissances du présent, être instruits, savants même, pour éclairer les communes sur leurs véritables intérêts, discuter avec elles les questions techniques et les leur faire bien comprendre.
Cette mission d’extrême confiance que la loi donne aux Agents forestiers dans les forêts des communes leur impose le devoir d’une instruction étendue et justifierait à elle seule l'établissement de l’École nationale forestière, si leur fonction était à ce point réduite ; mais les autres services qu’ils ont à rendre au public par la gestion du domaine forestier de l’État, par la grande et belle œuvre de la restauration des montagnes, par leur délicate action dans l’agriculture pastorale de France exigent d’eux de nouveaux efforts et une instruction supérieure.
Parmi ces utiles et hautes fonctions du corps forestier, nous en retiendrons une, parce qu’elle se rapporte à notre sujet d’études et qu’elle est, en quelque sorte, plus élevée encore. Les Agents forestiers sont les conservateurs des ressources en bois indispensables à notre travail national, gardiens de l'épargne passée,producteurs du travail futur, hommes de haute mission, car ils ont charge de défendre le pays contre les périls de l'avenir, et la disette la plus dangereuse, la disette du travail.
A eux surtout, à eux plus encore qu'aux particuliers propriétaires de bois, nous disons sans nous lasser :