CHANGEMENTS QUI S'OPÈRENT DANS LA FORTUNE NATIONALE
(c) En économie nationale, on peut acquérir d'une autre nation, autrement que par le commerce extérieur, par exemple en recevant l'intérêt de capitaux prêtés, le prix de services rendus, comme on le voit par les faucheurs westphaliens qui se rendent en Hollande ; pour les consignations, commissions, expéditions, dans le commerce, etc.
On oppose d'ordinaire les revenus aux capitaux : les revenus sont des biens qui, à certaines époques, s'ajoutent à la fortune des particuliers ou de la nation. Ceux que nous produisons nous-mêmes, sans les destiner à notre propre consommation, et pour les échanger contre d'autres, doivent s'évaluer d'après leur prix probable. Les revenus que l'on peut régulièrement obtenir des mêmes agents de production (a) , forment le produit brut {b). Le revenu national brut est moins grand que la somme des revenus bruts de tous les particuliers ; pour ces derniers en effet, le passage des biens, d'une main à l'autre, produit des revenus, mais sans que la fortune nationale en reçoive un accroissement.
(a) Ainsi, ce ne sont pas uniquement ceux qu'on a obtenus par l'échange, par les emprunts, ou par donation.
(©) Il n'est pas juste d'opposer le revenu à la fortune, car le revenu de chacun est une partie de celle-ci, c'est la dernière valeur qui est venue s'y ajouter. Le capital est productif, c'est-à-dire destiné à favoriser la production d'autres biens ; ou non productif, c'est-à-dire destiné à être consommé (fonds de consommation).
Le revenu brut ne convient pas pour mesurer notre avoir et nos ressources, car on ne l'obtient d'ordinaire qu'à la condition de consommations et de sacrifices antérieurs ; or, si ces consommations doivent précéder la production du revenu brut, il faut, pour pouvoir les renouveler, prélever une somme équivalente sur ce dernier pour les couvrir; ce qui reste, déduction faite , s'appelle revenu net. Le revenu net se compose des produits que le propriétaire peut à son gré dépenser ou accumuler, sans empêcher par là la rentrée future de son revenu brut. Une partie de la consommation, notamment celle qui est destinée à favoriser les travaux productifs, procure des avantages immédiats aux travailleurs et sert à la satisfaction de leurs besoins.
Cette partie du produit brut et tout le produit net peuvent donc être immédiatement employés à notre consommation.
Toute la partie du revenu d'une époque qui, à la fin de celle-ci, n'a pas été dépensée, forme un excédant économique (balauce économique) et augmente d'autant l'avoir de l'époque suivante (année), comparé à celui de l'époque qui vient de s'écouler ; l'excédant de l'économie de la nation se compose de tous les excédants des particuliers. Quelque importante que soit cette donnée pour faire apprécier l'état de la fortune du peuple , il ne faut pas cependant la considérer comme la seule propre à indiquer le mouvement ascendant de l'économie nationale; car la richesse n'a rempli sa fin, et reçu sa destination, que lorsqu'elle a procuré des jouissances à la société. Il faut donc, tout en applaudissant à l'accroissement du capital national, ne pas perdre de vue la distribution et la consommation des biens, et les avantages qui en résultent.
QUATRIÈME DIVISION
Comme le besoin de choses matérielles renaît sans cesse, les travaux, qui ont pour objet d'y pourvoir, doivent avoir un caractère de durée, et jamais on ne peut leur donner une direction qui tendrait à compromettre un jour leurs effets utiles, et à en rendre la continuation impossible (a). Ce serait donc agir hostilement à ce principe que de faire porter la consommation sur le capital , car on frapperait ainsi la production dans sa source. Une réduction des revenus net et brut serait la conséquence immédiate de celle des capitaux, et si Ton prélevait sur le fonds de consommation plus qu'on ne produit annuellement , on réduirait aussi progressivement la consommation.
(a) Un particulier pourvoit, même pour le temps où il aura cessé de vivre, à l'existence des siens, llfaut considérer une nation comme une personne immortelle.
On peut donc juger de la productivité des travaux de chaque profession, c'est-à-dire de leur efficacité à satisfaire la demande des consommateurs, parla rentrée périodique du revenu brut et du revenu net qu'ils donnent, comparée à l'étendue des besoins (a). Une grande provision de biens qui ne produisent rien, serait d'une fort petite utilité pour le possesseur, si celui-ci n'avait toujours le moyen d'en tirer parti (b). Une sage économie conseille de ne pas accumuler des provisions au-delà d'une certaine proportion avec les revenus.
Ao) A celte occasion nous signalerons une différence remarquable. Le simple particulier peut se créer des revenus par son travail et par ses capitaux; tantôt ces deux agents agissent simultanément , tantôt l'un des deux opère seul pour lui. Il est évident que de deux particuliers possesseurs de revenus de la même importance, celui qui reçoit le sien sans travailler lui-même, et comme prix de l'usage de son capital, est dans une position plus avantageuse que le travailleur: cette observation n'est pas applicable aux nations.
(b) Kaufmant» , Recherches, i, p. 160, dit que quand il s'agît de richesse, il no faut pas avoir égard aux revenus, mais a la grandeur des fortunes; cette explication ne diffère pas essentiellement de ce que nous avons dit nous-mêmes. Si les riches, au lieu d'employer leur fortune productivement, dépensaient ou entamaient leurs capitaux, il leur faudrait, pour pouvoir suffire à leur consommation pendant leur vie, des provisions plus grandes encore que s'ils rendaient ceux-ci productifs.
1° Toute personne a des besoins qui lui sont communs avec tous les hommes, et dont la satisfaction est une loi de la conservation de la vie et de la santé.
2° II y en a qui lui sont communs avec tous ceux de sa nation (a) ;
5° D'autres résultant de son rang dans la société.
4* D'autres enfin tout-à-fait particuliers et spéciaux, résultant de sa position individuelle , de ses rapports personnels , et à l'égard desquels il n'y a pas d'uniformité parmi les hommes. Ces besoins, comme la valeur individuelle {§ 60), diffèrent quant à leur étendue, et ne peuvent être publiquement connus ; aussi d'habitude n'y a-ton aucun égard , quand on envisage ou qu'on détermine l'état de la fortune d'une personne.
(a) Les habitants des pays froids et les peuples civilisés ont des besoins plus étendus que d'autres nations. Il y a une grande différence entre la consommation d'un peuple simple et grossier et celle d'une nation civilisée et habituée à une grande aisance.
L'homme qui est à même de pourvoir continuellement à ses besoins et à ceux de sa famille, a un revenu suffisant. Ce revenu nous indique qu'il existe un équilibre entre la production et la consommation de cet individu. Mais lorsque ce revenu est plus grand que sa consommation, il a , ou
1° De l'aisance, s'il peut, après avoir satisfait les besoins résultant de la position qu'il occupe , se livrer à d'autres dépenses encore, ou faire des économies ;
2° De la richesse (a), si les sommes, qu'il peut destiner à sa consommation, dépassent ses besoins, et si, indépendantes de son travail, elles sont le fruit de l'usage fait par d'autres de son capital (b) ;
3° De l'opulence et du superflu, s'il a ce haut degré de fortune qui suppose des revenus dont l'étendue est trop grande pour pouvoir être entièrement dépensés, et qui semblent ne plus commander l'économie. Cette opulence, qui pourrait être utilement employée à soutenir largement un grand
nombre de personnes, est trop souvent dépensée en consommations insensées et inutiles, c'est-à-dire en prodigalités (c).
{a) Ce mot s'emploie ici comme dans les deux précédents dans un sens objectif pour exprimer une grande fortune ($ 6 (a) ).
{b) Ix?s fonctionnaires publics et les artistes ne sont pas riches par cela seul qu'ils ont un grand revenu (§74 («)).
(c) Chez un peuple civilisé on trouve rarement des particuliers qui ont du superflu, car ceux qui sont fort riches pour leur rang, embrassent le genre de vie et se créent les besoins d'une classe plus élevée; au surplus, l'art qui raffine les besoins, parvient aisément à absorber de grands revenus.
Que si, au contraire, ses ressources ne s'élèvent pas à la hauteur de ses besoins , il se trouvera :
l°Dans la gène, du moment où il ne pourra pas satisfaire tous ses besoins, mais les plus pressants seulement. Les privations sont la conséquence inévitable d'une position de géne, et comme de tous les besoins que nous avons énumérés précédemment (§60), ceux qui sont attachés à notre position sociale, sont aussi ceux qu'on peut se passer le plus aisément de satisfaire, ce sont ceux auxquels on renonce en premier lieu (a).
2° Dans la pauvreté s'il ne peut plus par ses revenus satisfaire ses besoins urgents ; dans cet état on doit devenir tributaire des secours étrangers pour mettre sa santé et sa vie hors de danger.
3° Enfin dans la misère et ta détresse si les secours viennent à manquer.
(a) Tant qu'il nous reste un capital, nous pouvons nous mettre à l'abri des privations ; mais cela ne peut durer longtemps.
Le revenu brut et le revenu net d'une nation doivent être comparés à la population entre laquelle ils se divisent. Mais quoique la division des revenus parle nombre d'habitants suffise pour trouver la quantité moyenne qui revient à chacun d'eux, il n'en reste pas moins difficile de conclure, sur cette donnée, comme on le fait pour les membres d'une famille (§ 75-77 ), quelle est la richesse nationale, même en faisant cette réserve, que ces données n'indiquent que les prix, et non la valeur des produits. On ne dit pas d'une nation qu'elle est riche ou pauvre, en ce sens qu'elle ne se compose que d'individus tous riches ou tous pauvres. La consommation d'une nation se règle sur les revenus, de sorte que quand ceux-ci diminuent ou augmentent, la manière de vivre se modifie aussi , et la moyenne des revenus de chaque individu augmente ou diminue en même temps. Ce ne serait que momentanément, en tant
que ce changement n'aurait pas produit tousses effets etaussi longtemps qu'on resterait encore attaché aux habitudes d'un meilleur temps, qu'une baisse subite et sensible des revenus pourrait occasionner une gêne générale et tous les symptômes de la misère ; en revanche aussi la somme des revenus pourrait excéder les besoins ou la consommation ; mais il n'est pas facile d'évaluer les besoins par rapport aux habitudes de chaque classe de la société.
On peut plus aisément se faire une idée de la richesse d'une nation en la comparant à d'autres nations. Rien n'empêche par exemple de supposer à fous les peuples qu'on met en parallèle, le môme degré de civilisation, les mêmes lumières et les mêmes besoins , et de ne s'attacher qu'au revenu moyen nécessaire à la consommation d'un individu (§ 71). Ce parallèle nous ferait connaître qu'il y a des peuples riches, qu'il y en a de pauvres, tandis que pris isolément, on ne peut regarder aucun d'eux ni comme pauvre, ni comme riche.
Il y a plusieurs indices auxquels on reconnaît si un peuple est plus ou moins riche qu'un autre ; ce sont :
1° La manière de vivre des classes ouvrières, c'est-à-dire la consommation et la jouissance que leur permet leur revenu (a);
2° La grandeur , la nature et l'importance des entreprises faites par les citoyens, le nombre de ceux qui y prennent part (b);
5° Les grandes dépenses faites par le gouvernement dans des vues d'utilité publique, lorsque la nation les supporte sans en être ni écrasée ni appauvrie;
4° Les emprunts que lui font les étrangers (c), ou bien les prêts qu'il fait à d'autres nations.
{a) Lotz, Traité, i , 195. — On a considéré la mortalité comme un indice de ce genre , en admettant qu'une mortalité faible indique un heureux état de fortune des classes inférieures, voy. Franc d'Ivbrnois, Biblioth. Univ., mars 1831; cependant il faudrait avoir égard , dans le phénomène de la mortalité, à l'influence du climat, des travaux de l'agriculture ou des fabriques, etc. Voy. Quetelet, Rev. Encyclopédique y août 1830. — Une consommation croissante des produits destinés b la satisfaction des besoins du grand nombre des citoyens , comparée à l'augmentation de la population , est en général un indice de la situation favorable de fortune des classes nombreuses.
(b) Telles sont aussi les sociétés pour favoriser le commerce, entreprendre la construction des canaux , la culture , le défrichement, etc. , comme l'Angleterre en a vu se multiplier chez elle le nombre, mais peut-être trop rapidement; en 1824 et dans les premiers mois de 1833, il s'y forma 276 sociétés ayant, toutes ensem-
ble , un capital de 174 raillions sterling; dans le nombre il y en avait 81 pour la construction de canaux , chantiers et chemins de fer , avec 40 millions sterling de capital. Lorsque en 1829 , le gouvernement anglais demanda un emprunt de 3 millions sterling, on souscrivit pour 18 millions , en un jour.
(c) Storcd a fait reposer sur ce seul caractère, sa division des nations, en pauvres (emprunteuses), riches (prêteuses) et indépendantes; 1. 1 , p. 227, 199.
Pour apprécier l'influence de la fortune sur le bien-être national, il ne suffit pas de s'attacher à la grandeur seulement de celle-ci , mais il faut avoir égard aussi à la manière dont elle est répartie :
1° Il pourrait en effet y avoir des circonstances où un revenu national considérable ne procurât des richesses qu'à un petit nombre de personnes, tandis que le plus grand nombre n'aurait pas même des revenus suffisants pour subsister. La fortune a mieux atteint son but quand elle est partagée entre beaucoup d'individus auxquels elle permet des jouissances raisonnables, que lorsqu'elle est entassée chez un petit nombre de privilégiés (a);
2° Et à la source dont elle émane ; ce n'est qu'autant qu'elle est produite par le travail national, que la richesse est réellement avantageuse pour tous et qu'elle est assise sur des bases solides (§20, 27) {b). Nous appellerons aisance, l'état d'une nation qui jouit d'uu revenu abondant, bien distribué et produit par le travail de tous ses membres ; c'est la manière d'être la plus brillante de l'économie d'une nation , la plus conforme et qui répond le mieux au but de l'État (c).
(a) Mauvaise division des fortunes en Angleterre. Nous lisons dans les Statistical illustrât., 3 e édition, p. 36, qu'en ce pays, un million de familles ne jouit que d'un revenu de 25 liv. sterl. ; un second million de 53 — 50 liv. sterl. de revenu.
(b) La plus grande partie du revenu national provient du travail des citoyens; une petite partie pourrait provenir seulement des contributions payées par d'autres nations ou de valeurs importées des possessions étrangères.
(c) Voy. Rau, not. 39 sur Storch. — Scbulze, p. 80, sur la nature et r étude de V économie sociale.