CHAPITRE PREMIER
Quel/es sont les causes qui déterminent le taux des salaires.
L'homme qui travaille, reçoit pour sa peine (abstraction faite de la coopération de tout autre agent de la production), un salaire ($ 139) (a). S'il travaille pour son compte, par exemple s'il est en même temps entrepreneur, et qu'indépendamment de cette qualité et des profits qu'elle lui procure, il partage le travail de ses ouvriers (&), il trouve son salaire dans les produits de son travail ou dans leur prix; mais s'il reçoit un salaire d'un entrepreneur, c'est pour prix de son travail (c). Le salaire dépend comme le prix de tous les biens (§ 145), l°de la valeur du travail; 2° des frais de production et 3° de la concurrence ; ces trois causes déterminent toujours le prix du travail productif, et de tous les services personnels, et expliquent aussi les différences que les salaires présentent dans leur taux à chaque époque et dans chaque pays; quant à l'élévation du salaire en lui-même, n'importe en quels biens on le paye, on peut l'apprécier par les ressources qu'il donne à l'ouvrier pour satisfaire ses besoins {d}.
(a) Will. Sesior , Tnree lectures on the rate ofteages, 2 e édition. Oxford ,
(b) Comme cela a lieu dans les industries qu'on cxrrce sur une petite échelle; par
exemple, dans les petites fermes où le cultivateur, qu'il soit propriétaire ou locataire, laboure, sème et moissonne avec ses ouvriers, et dans plusieurs autres industries. Un cordonnier qui n'a que 5-4 ouvriers, emploiera tout au plus 1 jour par semaine, (i/6 de son temps) à acheter du cuir et autres matières premières, à établir ses comptes, à encaisser ses créances , a diviser son travail ; et pendant les 5/s restants de son temps, il travaillera comme un simple ouvrier. Cela est surtout remarquable dans les travaux d'art, par exemple, dans la fabrication des horloges, des instruments de musique. Voy. Lotz, Traité, i, 502.
(c) Celui-ci est le maître par rapport à l'ouvrier qu'il paie.
(d) La théorie du salaire est d'un intérêt bien grand, puisque le salaire est la condition de l'aisance de la classe la plus nombreuse , laquelle généralement n'en connaît rien. On se tromperait singulièrement, si Ton jugeait du sort des ouvriers uniquement sur la somme d'argent qu'ils reçoivent, sans avoir égard au prix des moyens de subsistance, S 17». — Storch, i, 495.
Le mattre estime la valeur du travail de l'ouvrier d'après l'aptitude, le zèle de celui-ci («) , et la nature des opérations auxquelles il peut l'appliquer. Dans la plupart des cas on n'emploie les ouvriers qu'à des choses productives et pour réaliser Hes plus grands profits possibles (6). Leur travail doit donc être considéré comme moyen de spéculation, et se paye d'autant mieux que l'entreprise où on l'emploie est plus productive, c'est-à-dire qu'elle donne plus de profit, après qu'on a prélevé les frais de production sur la valeur des produits. Il pourrait arriver que les salaires fussent tellement élevés qu'ils absorbassent le profit de l'entrepreneur, qu'ils diminuassent même le loyer du capital ou la rente ; mais ils ne pourraient absorber ces deux derniers revenus, sans que la production devint impossible à l'avenir, et que les entreprises cessassent entièrement (§ 158) (c). On peut juger, par là, du taux le plus élevé des salaires que les entrepreneurs pourraient donner à leurs ouvriers s'ils ne pouvaient les employer que dans ces circonstances ; mais l'action des autres causes qui gouvernent le salaire, l'empêche d'atteindre jamais ce taux {d).
(a) Ces qualités ne diffèrent pas seulement d'ouvrier à ouvrier, mais aussi d'un pays à l'autre; en supposant les salaires égaux , ils sont d'autant plus coûteux pour l'entrepreneur, que les ouvriers sont moins habiles. Le travail à la pièce qui devient de plus en plus fréquent ($ 112), a l'avantage de majorer le taux des salaires, sans coûter davantage à l'entrepreneur. — Les ouvriers anglais travaillent plus que les ouvriers français, et plus que les Irlandais, dont le salaire est fort bas. Les scieurs de bois de Berlin, font de 8 à 3 °/ 0 plus d'ouvrage que ceux d'Uckermarck. Senior distingue le salaire des ouvriers sous le nom de rate ofwages, du prix d'un certain travail, price of labour.
(b) On est guidé par d'autres considérations , lorsqu'on emploie des travailleurs dans des cas d'urgence pour défendre ses propriétés et protéger sa fortune, par exemple dans les cas d'incendie , d'inondation , ou lorsqu'il s'agit d'un but purement personnel.
(e) Lotz, Traité, i, 469. — Voie Jacob, Piat. OEkon., p. 158.
(rf) Quand l'ouvrier peut obtenir un salaire aussi élevé, il le doit à l'absence de concurrence; mais s'il arrive que l'entrepreneur le lui paie de son plein gré, c'est qu'il reconnaît que son travail le mérite.
Les dépenses que l'ouvrier fait en travaillant, et qui lui sont bonifiées par son salaire, ne consistent, pour les travaux simples et sans art, que dans les frais de son entretien ; mais dans les travaux plus relevés et savants, d'autres dépenses entrent en considération', notamment celles qu'il a dû faire pour son éducation , et il est juste qu'elles lui soient en partie bonifiées dans le salaire.
Les frais d'entretien ne s'étendent pas seulement sur tout le temps de la durée del'ouvrage^mais sur le temps de l'enfance de l'ouvrier, sur l'époque en un mot où il ne pouvait rien gagner encore. Le salaire doit donc être assez fort pour suffire et à l'entretien du travailleur, et à celui de toute la classe des ouvriers; car autrement celle-ci diminuerait, et il y aurait pénurie d'ouvriers, jusqu'à ce que des salaires plus élevés en eussent de nouveau fait grossir le nombre; ainsi pour maintenir le chiffre de la population et surtout celui des ouvriers, est-il indispensable que leur salaire suffise à l'entretien de toute une famille {a). Ceci est du moins généralement vrai de ces ouvriers qui ne font que de grossiers ouvrages, et qui ne peuvent satisfaire que le plus petit nombre de leurs désirs. Il peut cependant se faire que, dans les travaux d'art, le salaire (vu l'étendue des besoins de cette espèce d'ouvriers ), ne suffise qu'à l'ouvrier seul, sans famille, et que cependant le nombre des bras qui s'offrent, ne diminue pas, à cause de la grande concurrence des classes inférieures {b).
(a) On compte qu'une famille se compose de 4 1/2 têtes , on admet que dans la classe ouvrière , les femmes ne font que la moitié parfois même que le tiers seulement du travail de l'homme , soit parce que leurs salaires sont moins élevés , soit aussi, parce qu'elles sont plus souvent détournées de leur travail. Le salaire de l'ouvrier marié, doit donc suffire à satisfaire aux 2/3 ou aux a/4 des besoins de sa famille qui ne se compose que d'enfants en bas âge , puisque la mère travaille aussi. Dans les travaux qui demandent plus d'habileté, la coopération des femmes est toutà-fait nulle, ou du moins plus éloignée encore de l'importance du travail de leurs
maris. Klebe compte (voy. Gemeinhoitstheilung, i, p. 85, 1821), que l'entretien d'un famille de journaliers, conte environ 160 rth. ou 275 fl. dans l'Allemagne septentrionale. On compte aujourd'hui , que l'entretien d'une famille d'ouvriers conte, dans le Brandebourg 100 rth. ou 175 fl. dont le père en gagne 75 rth, à raison de 7 1/2 silbg. ou 26 \U krtz de salaire, par jour. Dans l'Allemagne du sud on évalue la consommation annuelle d'une famille d'ouvriers de I50à160fl., en comptant la journée à raison de 24 krtz par homme. Les domestiques ont un peu plus d'aisance que les ouvriers , mais ils n'ont pas leur liberté et sont forcés de vivre dans la dépendance et dans la famille de leurs maîtres. C'est ainsi qu'un valet de ferme coûte à peu près autant qu'un journalier, voy. Hoffmann, dans les Annales de Moeglin , xxm , 285. — Rau , sur l'agriculture du Palatinat, 1830, p. 18. — Storch, i, 291. — Lotz, Traité, i, 472. — Ricardo, Principles, i, 134. Lorsque les enfants travaillent et sont payés fort jeunes, le salaire des pères est moins élevé et doit l'être en effet, car l'offre de bras est plus grand. Simo*de , Nouveaux principes, i, 353.
0) C'est ce qu'on voit dans les degrés inférieurs de la hiérarchie des fonctionnaires du gouvernement , du commerce, de l'armée.
Les frais d'entretien des ouvriers dépendent encore de plusieurs causes , et entr'autres :
1° De leur manière habituelle de vivre qui détermine l'étendue de leurs besoins. Les différences qu'on y remarque, tiennent
a. Au climat (§87) (a),
b. Aux usages , aux mœurs et à l'éducation du peuple (b); à mesure que l'instruction se répand parmi les classes inférieures leurs mœurs se polissent, leurs besoins s'étendent, et des habitudes de luxe viennent remplacer les grossiers besoins physiques. La manière usuelle de vivre des ouvriers est le résultat, il est vrai, de l'état antérieur des salaires, mais elle influe à son tour sur leur taux, et cela d'autant plus, que les ouvriers s'opposent avec plus d'énergie à toute réduction qui les forcerait de s'imposer des privations, et ne s'y résignent que lorsque leur concurrence est trop grande (c);
c. De la situation des différentes classes d'ouvriers, lesquels, à raison du rang qu'ils occupent dans la société , ont une espèce particulière de besoins.
(a) Hufelaxd, i, 171. — On sait que les peuples du Nord mangent plus que ceux du midi , (Storch, i, 236, 293. — Rau, not. 48), qu'à raison de leurs besoins ils sont forcés d'être plus actifs , et que cela leur est moins pénible qu'aux peuples méridionaux (§ 88, n° 2).
(b) On se fait aisément un besoin , d'une certaine abondance dont on a joui pendant quelque temps. C'est ce qui explique comment les salaires devenus fort élevés,
CAUSES QUI DÉTERMINENT LE TAUX DES SALAlWît!£iiSl*fe
par l'effet de circonstances extraordinaires , ne retombent que difficilement à leur ancien taux , même quand ils ne sont plus soumis a l'empire de ces circonstances.
(c) L'ouvrier de la Haute-Italie se contente généralement d'une portion de polenta (de farine de mais) pour toute une journée ; ?oy. Rumford, Mélanges, i,21i>. — Burgeb (sur le Maïs, p. 339), prétend qu'une livre de mais suffit à la nourriture d'un homme pendant tout un jour.
2° Du prix des principaux produits nécessaires à l'entretien des ouvriers. Lorsque ce prix s'élève et se maintient , les salaires doivent hausser dans la même proportion, car sans cela la situation des ouvriers deviendrait critique, et produirait les effets que nous avons mentionnés antérieurement (a) (§ 190). L'extension de l'aisance publique et l'accroissement de la population qui font renchérir les matières premières (§ 185) font aussi hausser les salaires ; mais l'aisance des ouvriers n'en devient pas plus grande, puisque l'augmentation de salaire n'a pour effet de hausser leurs revenus qu'en proportion de leurs dépenses (6). Une cherté momentanée des vivres, causée par une mauvaise récolte, ne produit pas une hausse proportionnée ni assez grande des salaires, pour permettre à l'ouvrier de consommer les mêmes quantités qu'autrefois, attendu que la rareté des produits s'y oppose; et quand même les salaires hausseraient, la demande des ouvriers et des autres consommateurs ne ferait qu'augmenter le prix des moyens de subsistance plus encore, et jusqu'à ce qu'enfin une partie des demandeurs se verraient forcés de se retirer {c). Dans ces circonstances, la classe ouvrière est dans l'alternative ou de ne satisfaire que ses besoins les plus pressants, ou de se contenter de produits moins bons ou en moins grande quantité (d). Lorsque le prix des moyens d'existence diminue, les salaires baissent aussi , et l'entrepreneur en fait son profit (e). Cependant l'expérience nous apprend que les salaires ne varient qu'à la longue.
{a) Ainsi le salaire est plus élevé à la ville qu'à la campagne, au moins de la différence du prix des loyers, du bois, etc. ; dans celle-là, la demande de bras, rend même souvent celte différence des salaires plus grande encore.
(b) Voy. les remarques de Ricardo, sur l'observation de Buchaxa*, fausse dans sa généralité, que le salaire ne se règle pas du tout sur le prix des moyens de subsistance. Principtes, i, 368.— Gakilh, Systèmes, i, 249. - Gioja, ISuov . prosp., m, 228, partage l'avis de Bûcha* an.
(c) Dans les années de disette on emploie moins de travailleurs, et par là, déjà les salaires ne haussent pas en raison de la cherté générale. Hufblano, i, 323.
(d) Ceci doit être le résultat de la libre importation des grains étrangers , ou de l'usage d'une espèce de produits moins chers, propres à la nourriture des ouvriers; il n'est pas saus intérêt d'examiner si les pommes de terre ont eu cet effet :
1° Un champ de pommes de terre rapporte, à peu près, en volume 10 fois , et en poids, onze fois autant qu'un champ de seigle de même étendue (en ne comparant que les tubercules et les graines de ces deux espèces de produits).
2° On n'a pas déterminé encore le rapport des qualités nutritives que contiennent ces produits; 100 liv. de seigle équivalent à 312 liv. de pommes de terre d'sfprès Lokdun; à 348, d'après Voit Thumen; à 384, d'après Pétri; d'après Thaer, à 326, et même à 630, d'après Block.
La comparaison des moyens d'existence des écossais et des Irlandais ( voy. Rau, note sur Storch, m, 332), donne la proportion de 100 a 373. La comparaison faite par Dombasle, du foin ou du seigle, donne le rapport de 1 h 433. On conçoit que ces données doivent nécessairement varier d'après la qualité des pommes de terre, et l'usage plus ou moins répandu qu'en font les hommes pour eux-mêmes et pour les animaux. La moyenne de ces données est de 462; d'où il suit, qu'un scheffel de seigle = à 3 9/10 scheff. de pommes de terre, et qu'un arpent de pommes de terre produit 2, 59/100 plus qu'un même champ de seigle.
3° Le prix des pommes de terre varie de 1/4—1/6 de celui du seigle; le prix et la valeur de ces produits se balancent donc, et l'on ne peut, partout où ce rapport se maintient, regarder l'un d'eux comme moins cher que l'autre. Voy. Kreysig, la Culture en grand, des pommes de terre, 2* édition, p. 49 (ail.). — Klebe, Introduction, p. 221, 21. Schmaltz, sur la Manière d'amender et d'assoler les terres, p. 178 (ail.).
4» Les pommes de terre n'ont donc pas précisément rendu la vie moins chère, mais rendu possible l'existence d'un plus grand nombre d'hommes, et empêché la hausse du blé, qui eût infailliblement eu lieu si , avec l'accroissement qu'a pris la population, on ne les trouvait pas dans le commerce.
3° De la quantité des intervalles pendant lesquels l'ouvrier ne peut rien gagner, et doit vivre du produit de ses journées antérieures de travail. Il faut y comprendre :
a. Les jours de fête qu'on chôme, ils diminuent la production générale et par là, le revenu des ouvriers (a) ;
b. Les interruptions qui proviennent de la nature des travaux, en admettant qu'il n'est pas possible de se livrer à d'autres occupations pendant la durée de ces interruptions {b). Lorsqu'elles sont régulières et longues, les ouvriers ne sont pas obligés de rester dans l'oisiveté (e), ils peuvent employer utilement le temps qu'elles laissent à leur disposition ; mais le salaire qu'ils reçoivent pour ce travail accessoire, peut n'être pas fort élevé lorsqu'ils sont à même de vivre sans cela ou qu'ils n'en sentent pas véritablement le besoin {d).
(a) Voy. Hufki.awd, 1, 180. — Simonde, nouveaux Principes, 1 , 334. — On
comprend parfaitement que les ouvriers doivent être payés de manière à pouvoir vivre aussi les jours de fête. Hais dans les pays, comme l'Inde, où la moitié de l'année se compose de jours fériés , le salaire des ouvriers est fort bas cependant , et cela , â cause même du peu de travail qu'ils font.
(à) Tel est, par exemple, le travail qu'on ne peut faire que lorsqu'il est demandé, et a certaines éjioques ; celui des garde - malades, des guides, des domestiques dans les établissements de bains, etc.; ou celui qu'on doit suspendre souvent à cause des fatigues qui l'accompagnent , celui des scieurs et fondeurs de bois. Les forges et les verreries chôment souvent aussi. Les tailleurs ont peu d'ouvrage depuis la S'-Michel jusqu'à la S*-Jean, etc. Voy. Smith, i, 205-211.
(c) Les bergers, les bateliers, les menuisiers, les maçons peuvent pour l'hiver, et les bûcherons pour l'été , chercher d'autres occupations. Les paysans du Bengale sont occupés à tisser, pendant tout le temps que les travaux des champs sont interrompus par l'inondation du Gange.
(d) Comme cela se pratique pour les interruptions périodiques des travaux de l'agriculture , ainsi l'on paie fort peu de chose à ceux qui filent le lin , etc. Voy. Storch, i , 502. Un ouvrier qui tresse de la paille dans la Forêt-Noire, peut gagner de 4-20 kret2. par jour, d'après le degré de finesse de son travail.
Les frais d'éducation qu'il a fallu faire pour acquérir l'habileté requise dans certaines branches de travaux (§ 189), ne peuvent pas aussi exactement être évalués que les frais d'entretien,
1° Parce que leur taux peut différer, d'après certaines circonstances;
2° Parce que l'incertitude de la durée de la vie, ne permet pas de dire quelle partie de ces frais devrait, annuellement ou chaque jour, être bonifiée en salaire (a).
II faut cependant que, toutes choses égales d'ailleurs, un métier difficile à apprendre, rapporte plus à celui qui l'exerce, que celui dont l'apprentissage ne demande aucune peine; car, si pendant quelque temps le contraire avait lieu, personne ne se donnerait la peine d'acquérir avec beaucoup de mal, une habileté dont on fait peu de cas et qui ne produit rien ; et le nombre des ouvriers exercés diminuerait jusqu'à ce que les salaires haussassent {b).
{a) On pourrait a la vérité d'après les calculs sur la mortalité aux différents âges , préciser cette quotité, mais comme il est fort incertain si les règles générales sont applicables a chaque cas spécial , on a peu d'égard à ce moyen. La vie moyenne probable est, pour des individus de 16 ans, 59 ans; de 20 ans, 56 ans; de 25 ans, 55 ans. Il faudrait donc que l'ouvrier, selon l'âge auquel il commence à gagner, reçut le remboursement et l'intérêt de tous les frais faits pour son éducation, dans un intervalle moyen de 55 h 59 ans. En comptant à 56 années, la durée du temps de travail pour un ouvrier, et a 1000 fl. les frais de son éducation , il devrait pour se voir
remboursé du capital et des intérêts de ces frais, recevoir 60 fl. par au, ou 16 kreutz. par jour. V05 Sciiloetzer, Staatswirtsch., t. i , 118.
(b) Cet effet ne peut pas être sensible dans un court espace de temps, parce que les ouvriers formés préfèrent assez généralement dans des circonstances qui i*ur sont défavorables, se résigner à perdre une partie de leurs frais d'éducation, plutôt que d'embrasser un autre métier; mais d'un autre côté, te nombre des jeunes gens qui se vouaient h cette profession diminuera.
Il faut dans la concurrence qui détermine en dernière analyse le taux des salaires (§ 187), prendre en considération X offre et la demande de travail. Celle-là nous représente la disposition des ouvriers qui cherchent de l'occupation et s'offrent à travailler pour un salaire ; la demande dépend de la somme des capitaux qu'on destine aux entreprises productives où l'on a besoin des bras de l'homme (a). Le salaire se règle toujours en définitive sur le rapport de l'offre à la demande de travail. Quand la population est grande, comparativement aux capitaux, les salaires baissent au point de suffire à peine à l'entretien des ouvriers. Dans l'hypothèse contraire, les salaires s'élèvent au point que les profits des capitalistes et des entrepreneurs deviennent tout à fait insignifiants, et que les ouvriers peuveut étendre leur consommation. On voit par là combien la formation des capitaux influe sur le bien-être des ouvriers.
(a) Et non de tout le capital national. Les capitaux prêtés à l'étranger n'ont aucune influence sur les salaires du pays qui les a prêtés; mais uniquement ceux qui dans le pays même sont placés dans des bâtiments, des machines, et voués pour toujours à des travaux productifs. Dans les $$ suivants , où , pour être bref, nous n'avons parlé que du capital en général , il faut comprendre aussi par là, le capital destiné à l'entretien des ouvriers, et dont le rapport au capital national , est à peu près invariable.
Une majoration de salaire permet à l'ouvrier
1° De donner à sa consommation plus d'étendue que ne le peut en général la classe à laquelle il appartient ;
2" De se marier et de former ainsi une nouvelle famille qui vient accroître la population. Les plaisirs de la vie domestique ont tant d'attraits, que la hausse des salaires engage la plupart des ouvriers à se marier de bonne heure (a). Cette circonstance et les émigrations d'ouvriers venant d'autres pays, augmentent d'ordinaire promptement la population et l'offre de bras (b), et lorsque le capital ne s'accroît pas dans la même proportion, le salaire doit
nécessairement baisser. En général, les motifs qui poussent à l'épargne et à la formation des capitaux ne sont ni aussi nombreux ni aussi puissants que ceux qui font augmenter la population (c). Celle-ci ne tarde donc pas à être arrêtée dans le développement qu'elle pourrait prendre, par la lenteur que mettent les capitaux à s'accroître, et généralement l'offre de bras est à la demande qu'on en fait, dans une proportion telle, que le salaire des ouvriers ordinaires ne suffit qu'aux besoins de leur strict entretien. Cependant on voit parfois aussi les capitaux s'accroître plus rapidement, et cette circonstance se fait sentir immédiatement dans les salaires.
(a) Le nombre de ceux qui préféreront augmenter leur consommation personnelle dépendra des habitudes de luxe et de dépense plus ou moins généralement répandues dans la société.
(*) Comme le nombre de femmesde 18-15 ans, c'est-à-dire dans l'âge de la fécondité s'élève à 20 °/„ de la population , et qu'il n'y a guère qu'une naissance de trois en trois ans, on peut estimer que les naissances ne s'élèveront pas à plus )f °/ 0 , ou 6 •/„ au plus, de toute la population. dans des circonstances très-favorables a son accroissement. L'expérience nous apprend qu'il ne naît pas plus de 4 1/3 enfants par cent personnes (1 par 23, 2/100), terme moyen, dans tous les pays. CVsl le chiffre des naissances pour la Prusse, pendant les années 1817 à 1835; de 1824 à 1830 il n'y eut dans ce pays qu'une naissance sur 25, 3/100; en Suède , dans les derniers temps 1 sur 30 ; en France, 1 sur 31 ; en Angleterre, 1 sur 3a hommes. Pour évaluer l'accroissement de la population, il faut, des naissances, soustraire les morts, qui s'élèvent généralement à 1/30 ou 1/40 de la population, et au minimum à i/ao, dans des circonstances très-favorables. La mortalité la moins grande connue , est celle de V Angleterre; elle était en 1801, de 1/43; en 181 1, de 1/53; en 1821, de 1/59 ou d'un °/„ seulement. En Prusse, elle fut de 1817-1823 , terme moyen , de 2 3/4; de 1824-1830, 2, * •/. (resp. 1/36 et 1/35). En France et dans les Pays-Bas, elle est actuellement 2, * »/o. D'après Colebrookb (Revue encyclopédique, mars 1824, p. 703), la mortalité parmi les habitants du Cap de Bonne-Espérance n'est que de 1/50, et les naissances de plus de 1/25. Aussi la population s'y est-elle parvenue de 1798 à 1822, de 61,947 a 120,000 âmes. Dans les îles Canaries, la mortalité est de 2 •/., et les naissances de 3, ». Voy. Coi.ema* Mac Gbegor, les lies Canaries, 1831 , p. 89. En prenant maintenant 1/50, ou 2 •/. comme la moindre mortalité qui puisse exister pour le chiffre d'aussi nombreuses naissances, que celles que nous venons de donner, et en soustrayant les morts des naissances, nous trouvons que l'augmentation annuelle de la population, par les naissances, sans les émigrations, peut s'élever à 3, ou au plus haut à 4 °/„. Avec un accroissement de ce genre, la population doublerait dans les termes respectifs de 23 ou de 17 2/3 ans. Uicardo admet aussi que la population peut doubler en 25 ans. Cependant nous ne connaissons pas de pays qui en offre d'exemple; si ce n'est ceux où se portent les émigrations; et l'on peut regarder un accroissement de 1 1/2 °/ 0 qui ferait doubler la population en 46 ans, comme l'indice d'une situation prospère. Le double exemple d'une popu-
lation dont le chiffre a doublé de 1784 à 1809, et de 1800 à 1825, c'esl-a-dire en 25 ans, nous est offert par V Amérique du nord, et doit être attribué h la situation prospère de ce pays et aux émigrations qui se sont portées vers cette partie du monde. La population a doublé en Irlande de 1788-1821, c'est-à-dire dans l'espace de 33 ans; en France, la population ne s'est accru que d'un neuvième en 74 ans; et Moheau estime, d'après des observations postérieures, que la population de ce pays doublait en un peu moins de 250 ans (Recherches et considérations sur la population de la France, traduit par Ewal , p. 282. Gotha , 1780).
Voici le tableau de l'accroissement actuel de la population de la plupart des états :
États-Unis de F Amérique du norrf, 1820-30. . . . 2, 92/100 p. c.
Hongrie , ( d'après Rohrer ) 2, 4/10
Angleterre, depuis 1811-1821 1, 78/100
- - 1821-1831 l,6/io
Autriche, (d'après Rohrer) 1 , 3/10
Prusse, 1810-27 1, 54/100
Pays-Bas, 1821-28 1 , ss/ioo
Écosse, 1821-31 1,3/10
Saxe, 1815-30 1, 15/100
Bade, 1820-30 (Heu îusch) 1,13/100
Bavière, 181 1-28 1, s/ioo
Naples, 1814-24 0, 83/100
France, 1817-27 (Matuieu) 0, 63/100
(et récemment Moreau de Jouîtes) 0, 55/100
Pour des périodes de 10 années, environ, on peut sans erreur grave , indiquer le chilfre de l'accroissement de la population, en centièmes de la population moyenne, entre les deux époques auxquelles on se rapporte ; mais pour de plus longues périodes, il faut recourir b l'emploi plus difficile des séries géométriques. — Rau , dans les annales de Poelitz, 1831, 1, 1. — Les chiffres de Moreau de Jonnés (voy. Revue encyclopédique, janvier 1832 , p. 217) , ne méritent pas une entière confiance.
(e) On ne peut pas indiquer le maximum de l'accroissement du capital , parce qu'il ne tient pas à des causes physiques ; mais dans le cours ordinaire des choses , cet accroissement est fort lent.
1° D'abord les grands capitalistes n'ont pas de motifs assez puissants pour faire des épargnes, et préfèrent dépenser leurs revenus pour en jouir; aussi les grandes fortunes mobilières sont-elles bientôt morcelées par les partages de successions.
2° Les grands entrepreneurs sont à même de faire des épargnes ; mais ils sont exposés aussi à d'énormes pertes ; ajoutez qu'on fait malheureusement de grands profits dans des spéculations qui sont tout-a-fait improductives , comme dans le commerce d'effets publies , qui ne contribue en rien à l'augmentation des capitaux.
3° Les petits entrepreneurs et les petits capitalistes sont le plus portés à faire des épargnes, mais ils en sont le moins capables.
4° On peut dire la même chose des ouvriers qui n'ont que fort peu de revenu net.
5° Quelque grands que soient les revenus des propriétaires de biens-fonds , ils sont en général absorbés par les besoins de leur position sociale, et Ton en voit même beaucoup s'endetter dans les mauvaises années. Ainsi , quand la statistique nous apprend que la population ne s'accroît pas de plus de 1/2 a l 0 par an , et que dans certains pays, l'accroissement est plus lent encore, nous sommes autorisés à dire, que la population n'augmente qu'en raison de l'accroissement des capitaux , que l'accroissement de ces derniers même en est la condition, d'où nous pouvons tirer cette conséquence, qu'en général la concurrence est désavantageuse pour les ouvriers. Les événements qui diminuent tout-a-coup une population en train de s'accroître depuis plusieurs années, tels que les guerres, les disettes, les tremblements de terre, les mauvaises institutions lesquelles empêchent les mariages et les établissements d'étrangers, s'attaquent aussi aux capitaux ; mais il n'en est pas de même des maladies. Une augmentation de population permet de conclure à un accroissement du capital national, a moins que comme en Mande, les ouvriers ne se contentent de modiques salaires , et ne vivent avec beaucoup d'économie. Voy. Ricardo, ch. 4. Mill, Éléments, p. 34-72. Mac-Colloch, Principles, p. Remarquons enfin que les ouvriers auxquels il n'est permis de faire que de rares économies, ne peuvent pas vivre, même pendant un fort court espace de temps à moins que les entrepreneurs ne leur donnent de l'ouvrage, ou à défaut d'ouvrage ne leur avancent de l'argent ; aussi ne peuvent-ils jamais faire la loi à ces derniers ; d'ailleurs il n'y a que bien rarement accord entre eux. Smith, i, 133.
Dans certaines branches d'industrie, des circonstances particulières agissent sur l'offre, de manière à maintenir le salaire soit au-dessus soit au-dessous du taux que la concurrence ou les frais de production semblent prescrire :
1° Les salaires sont élevés dans les industries qui exigent une adresse particulière chez les ouvriers, parce que celle-ci en limite aussi la concurrence. Cette aptitude est une qualité naturelle à certains hommes, ou l'effet de leur travail antérieur, de leurs prédispositions ou qualités morales, parfois aussi elle est due à plusieurs de ces causes réunies (a).
2° Les dangers et les fatigues de certains travaux peuvent en détourner beaucoup d'hommes, et déterminer ainsi une hausse dans les salaires (6).
3° D'un autre côté, certaines occupations sont, proportion gardée, fort mal payées, sans que pour cela le nombre de ceux qui s'y livrent diminue; c'est ce qui se voit dans les travaux , qui indépendamment du salaire offrent d'autres avantages, comme une plus grande sécurité pour les moyens futurs d'existence, de l'estime, un caractère public, etc.
(a) Hauts traitements attachés aux fonctions élevées , dans lesquelles on demande une réunion de qualités qui ne se rencontre pas fréquemment, par exemple chez les hommes d'état, les généraux , les avocats , les chanteurs. A Lyon, un ouvrier employé dans les filatures de coton, gagnait en 1827, 7 fr.; un tisserand dans les fabriques de drap et un tondeur, 9 î/s; un maçon, 14 ; un tisserand en soie, 18 2/3; un teinturier pour les soieries, 24 fr. par semaine. Voy. Dingler , Journal polytechnique , xxv, 540 (ail. ). On paie plus cher aussi les vignerons que les ouvriers, qui travaillent aux champs.
(b) Les tourneurs et les ciseleurs sont mieux rétribués à cause des fatigues de leur travail, que les ouvriers ordinaires. — Certains travaux même dangereux ou qui répugnent , ne sont pas aussi bien payés qu'on pourrait le croire, parce qu'on peut immédiametent s'y mettre, sans qu'il faille pour cela une aptitude particulière; or, l'éducation de ceux qui s'y livrent ne coûtant rien, il ne manque jamais de bras pour ce genre de travaux. L'attrait d'une vie exposée à des dangers, et riche en aventures , engage parfois beaucoup d'ouvriers à l'embrasser, et fait ainsi baisser leurs salaires. — Smith , 1 , 205-99. — Mac-Ci;lloch , Principles , p. 283.
Comme les frais de production et la concurrence ne sont pas les mêmes dans toutes les branches de travail (§ 190-197), il est naturel que le salaire des ouvriers ne soit pas non plus au même taux, pour toutes les industries , mais le salaire tend, comme les prix courants, à se proportionner aux frais de production de chaque espèce de travail. Car les professions les moins payées, proportion gardée, sont abandonnées, ou moins fréquemment embrassées par ceux qui ont à faire choix d'une carrière, tandis que les professions bien payées sont plus généralement choisies ; cependant cet équilibre ne s'établit pas rapidement parce que la force de l'habitude et maints autres obstacles s'opposent à ce qu'on change de profession (a). Ce n'est aussi qu'à la demande plus rare de travaux pénibles, qu'il faut attribuer que ceux qui les exécutent sont mis à même, grâces à un fort salaire, de mener une vie plus agréable; cette vie finit par devenir une habitude, et la règle du taux de leurs salaires (§ 191 {b)).
(a) Rau, note ^5, surSTORcn, m, 308, édition de Hambourg, 1820.