ÉLECTRICITÉ DAR8 LES ACTIONS PHYSIOLOGIQUES
Nous ne reviendrons pas sur les différentes phases si bien décrites par Nobili, que présentent l’action du courant direct et celle du courant inverse aux différentes périodes de vitalité du système nerveux, non plus que sur l’altération que détermine dans les propriétés du nerf, la transmission prolongée du courant, altération qui, lorsqu’elle ne cesse pas en même temps que le courant qui l’a provoquée par le simple effet de la force vitale, cède à l’action d’un courant inverse. Tous ces effets sont liés à la constitution même dû nerf et aux propriétés qui découlent de cette constitution et dont nous avons fait l’étude dans le § 4 de ce chapitre. L’altération ou l'affaiblissement qu’éprouve l’excitabilité du nerf, quand il est parcouru pendant un certain temps par un courant continu, sont encore plus prononcées quand le courant est discontinu de manière à déterminer la tétanisation; il en résulte que pour faire ensuite contracter la grenouille, il faut un courant plus fort dans le second cas que dans le premier.
. La ligature d’un nerf arrête l'action du courant électrique comme celle des autres stimulants;- seulement il faut qu’elle soit plus forte quand le stimulant employé est le courant. Lorsque la ligature a été très-serrée, on trouve le nerf, dans les points où il est lié, très-aminci et réduit à son névrilème; alors, en coupant la ligature, on ne parvient plus à exciter de contraction en irritant le nerf au-dessus du point qui a été lié. Les poisons agissent différemment les uns des autres ; M. Mattencci a observé que celui qui diminue le plus l’excitabilité du nerf est l’acide -hydrocyanique ; quant aux narcotiques, tels que l’opium ou la noix vomique, ils ne diminuent l’excitabilité du nerf de la grenouille qu’à la dernière période de l’empoisonnement. M. Matteucci a également remarqué que, lorsque la mort de l’animal a été déterminée par une décharge électrique, l’excitabilité du nerf parle courant électrique cesse entièrement. Mais, dans ce cas comme dans les précédents , les grenouilles ne perdent pas l’irritabilité de la fibre musculaire; le courant électri- ,.que y excite des contractions quand il y est appliqué directement.
Une observation trës-eurieUse de M. Bernard est celle qui se
54 RAPPORTS DE l’£LECTRICITA AVEC LES PHÉROMiNES NATliRELg.
rapporte h l'action du curare'; on a deux grenouilles parftitement semblables; on en empoisonne une en insérant sous sa peau un petit morceau de curare; puis, quand au bout de cinq ou six minutes elle ne donne plus de signes de vie, on retire le morceau de curare et on prépare cette grenouille, ainsi que celle qui n’a pas été empoisonnée, suivant la méthode de tlalvani. On fait passer dans une portion du nerf lombaire de chacune d'elles successivement le courant d’une petite pile voltaïque; on voit aussitôt les muscles de celle qui n'a pas été empoisonnée se contracter fortement , tandis qu'on n'aperçoit pas le plus léger signe de contraction dans celle qui a été empoisonnée; mais en appliquant les pôles de la pile sur les muscles, l’une et l’autre éprouvent également une forte contraction, et mémo la grenouille empoisonnée conserve plus longtemps que l’autre la propriété d’éprouver la contraction musculaire.
Les expériences qui précèdent, en nous montrant la possibilité de déterminer directement la contraction musculaire par l'application de l’électricité aux muscles mêmes, sans l'intervention du nerf, nous appellent à examiner la question importante de savoir ai la fibre musculaire est par ell&-mème, indépendamment de toute action externe portée sur son nerf, capable de ée contracter, ou bien s’il faut toujours , pour produire , la contraction du muscle, que son nerf ait été irrité d’avance.
J. Muller et Longet -avaient trouvé que, lorsqu’un nerf a été depuis quelque temps séparé du système nerveux central, il n'excite plus la contraction dans les muscles auxquels il aboutit, lorsqu'on irrite son extrémité libre. M. Matteucci a obtenu le même résultat en agissant sur des grenouilles qui avaient été empoisonnées par une solution d'extrait alcoolique de noix vomique introduite dans leur estomac. Cependant le même courant de huit à dix couples qui , appliqué an nerf sciatique de ces grenouilles, ne produisait aucun efi’et, déterminait une con-
* Le 'curare est un poison remarquable dont les efTets ont été étudiés par .M. Alvaro Ra)-noso dans un mémoire communiqué A l'Académie des sciencaa, et sur ieqvel H. Flourens a (ait un rapport important.
iLECTHlClTÉ DANS LES ACTIONS PHYSIOLOGIQUES. • 55
traction dans le muscle soumis à son action. Il y a plus, Humboldl le premier, et bien d'autres après lui, ont réussi à faire contracter, au moyen du courant électrique, des morceaux de substance musculaire pris sur un animal quelconque, auxquels tous les tilaments nerveux visibles avaient été enlevés avec le plus grand soin. M. Matteucci, en répétant celle expérience, s’est assuré que cette contraction a lieu au moment où le courant commence à pénétrer dans la masse musculaire et au moment où il cesse de circuler, et cela quelle que soit sa direction relativement à celle des fibres musculaires. Cette contraçtion, qui ne dure qu'un instant, semble consister dans une espèce de raccourcissement des fibres, et, quoique le circuit reste fermé, la fibre, raccourcie au premier moment, reprend sa forme, et ce n’est que lorsque le circuit est interrompu qu’on la voit de nouveau se contracter, quoique plus faiblement que la première fois. Ainsi le courant électrique seul de tous les excitants essayés peut, quand il est appliqué directement aux muscles, déterminer leur contraction sans l’intervention des filets nerveux.
Ce dernier fait semble établir une analogie remarquable entre la manière d’agir des courants électriques et celle des nerfs, pour produire la contraction musculaire. Un nerf excité par un moyen quelconque, et un courant électrique appliqué directement, agissent de même sur un muscle, N’est-il donc pas probable que c’est par une modification dans son état électrique naturel que le nerf agit quand, en vertu d’une excitation provenant du cerveau ou du muscle, ou d’une, cause extérieure, il produit mouvement ou sensation? Essayons de voir s’il nous est possible denous rendre compte de ce mode d’action.
Nous savons que le nerf a par lui-méme un certain état électrique que nous avons réussi à déterminer; nous savons de plus que .cet état électrique est modifié par toute excitation exercée sur lé nerf. Le muscle a également un état électrique naturel, lequel est modifié toutes leè fois qu’il y a contraction. En l'absence d’excitation exercée sur le nerf et de contraction opérée sur le muscle, il do4 s’établir nécessairement un certain équilibre électrique, qui consiste dans la circulation de cou-
âë RÀPrOUTS DC L'iLECmCITÉ AVEC LES PHÉROliËNES MTtRELS.
ranls électriques internes en rapport avec les phénomènes chimiques qui s'accomplissent dans le muscle vivant. Nous ne voulons pas dire par là que ces phénomènes soient la cause des courants électriques; la cause en est dans la force vitale qiii donne aux molécules organiques, naturellement bipolaires, la disposition nécessaire pour l'établissement de ce courant; mais cette disposition une fois établie , le courant est entretenu par les actions chimiques qui l'accompagnent , et qu'il détermine probablement lui-méme en partie'. Ainsi la vie est transmise par le nerf au moyen de l'état électrique qu'il possède dans les conditions normales de vitalité, et il en résulte pour le muscle un état électrique analogue avec quelques dilférences que nous avons fait remarquer et qui tiennent A la nature dillérente de ces deux parties du corps animal.
Maintenant si, par une cause quelconque, l'état électrique dn nerf est modifié, l'équilibre est rompu , et il en résulte une contraction du muscle ou une sensation. Avant d'étudier les conséquences de celle modification, remarquons qu'elle consiste en ce que les molécules organiques dont le nerf est formé ne sont plus polarisées transversalement de dedans en dehors, mais longitudinalement d'une extrémité à l'autre, comme l'est tout corps conducteur traversé par un courant électrique. (Juand la modification provient de l'action immédiate du centre nerveux, il parait que la polarisation s'opère toujours de façon que les pôles négatifs des molécules soient tournés du côte de ce centre , et les positifs du côté du muscle , comme cela résulterait de l’action d'un courant électrique qui cheminerait dans le sens des ramifications nerveuses. C'est ce qui explique pourquoi un courant électrique qui chçmine dans ce sens favo-
' l.a force vitale Joue lei un rAle analogue à celui de la force qui polarise les molécules d'un liquide électrolyllque, quand on j plonge un métal susceptible d’étre attaqué par lui; puL«, quand le ciicuit est fermé, le courant lui-méme est entretenu par les actions chimiques qui résultent de la fermeture du circuit; celles-ci en même temps augmentent d'intensité. C'est ce qui a lieu également pour les actions chimiques qui constituent la respiration musculaire, puisque, ' comme M. Hatteucci l’a observé, elles sont plus fartes quand le muscle est contracté que quand U ne l'est pas.
ÉLÊCTHICITÉ DANS LES ACTIONS PlffSIOLOCIQl’ES. ’ 57-
lise U (Contraction bien plus que lorsqu'il chemine dans le sens contraire. C’est également une conséquence naturelle de ce que les particules des nerfs sur lesquelles doit s'exercer l'action immédiate du cerveau étant les intérieures qui y pénètrent plus profondément, celles-ci ont leurs pèles négatifs libres.
Si, au lieu de venir du cerveau, l’action exercée sur le nerf vient du muscle, la polarisation du nerf doit avoir lieu en sens contraire, c’est-à-dire de façon que les pôles positifs soient tous tournés du côté du centre nerveux, et les négatifs du côté du muscle d’où vient l’excitation. Ce renversement dans la polarité des muscles du filet nerveux qui aboutit au cerveau doit l’affecter et y produire une sensation. C’est ce que confirme l’effet d’un courant électrique étranger qui, lorsqu’il circule dans les nerfs dans un sens opposé à celui de leurs ramifications, produit une sensation et non une contraction. On conçoit donc d’après cela que la polarisation s’établisse en sens contraire dans un nerf de mouvement et dans un nerf de sentiment, et que le même nerf ne puisse pas en même temps dans l'état normal transmettre le mouvement et la sensation. Il n’y a que le cas où il est excité dans une partie de sa longueur; il peut alors * transmettre le mouvement vers la périphérie et la sensation au centre nerveux, ses deux portions étant polarisées en sens contraire l’une de l’autre. L’effet de la ligature qui, en altérant la constitution musculaire du nerf, arrête la transmission de la cause du mouvement si on la fait au-dessous du point irrité, et celle de la cause de la sensation si c’est au-dessus, s’explique également bien , car alors la polarisation des molécules nerveuses, sous l’action de la cause excitante, ne peut plus s’opérer. ' •
Maintenant comment l’excitation du nerf détermine-t-elle la contraction de la fibra musculaire? Puisqu’on peut déterminer celte contraction par l’application immédiate au muscle d’un courant électrique extérieur, il est évident qne le nerf la détermine en modifiant l’état électrique du muscle. Nous avons vu que lorsque le muscle est contracté, son courant propre diminue, ce qui nous parait tenir évidemment à ce que ses particules changent de place et se disposent les unes à l’égard des autres
58 RAPPORTS DR L’ÉLECTHICITi AVEC LG8 PHlROUiNES NATURELS.
de manière que leurs pèles négatifs et positifs soien tloumés dans le sens de la longueur comme dans un conducteur traversé par up courant, et non plus dans le sens tranversal. Ce change* ment de place doit produire un rapprochement des particules dans le sens longitudinal, et par conséquent un raccourcissement de la libre, ce qui est le caractère de la contraction. Mais ce raccourcissement, et le rapprochement qui en est la cause, ne durent qu'un instant, à cause de l’élasticité propre de le fibre, et les particules se replacent à leur première distance. Cependant il y a une différence importante à noter. Ouand la libre musculaire se contracte par l'effet d'un courant électrique continu appliqué soit à son nerf, soit immédiatement à elle'méme, la contraction ne dure, il est vrai, qu'un instant, mais les particules du muscle, tout en reprenant, en vertu de l'élasticité, leur première distance relative, conservent leurs pôles électriques tournés dans le sens de la longueur de la libre; ce n’est qu’au moment où le courant électrique cesse de circuler que les pôles électriques des particules se replacent dans leur position normale, et ce retour est accompagné d'un nouveau déplacement des particules, et par conséquent d’une nouvelle contraction. Voilà pourquoi il n’y a contraction qu'à l’établissement et à la rupture du courant; parce quo ce n’est qu'à ces deux moments qu'il y a demi-révolution des particules du muscle. Quand le courant, au lieu d'ètre continu, est discontinu, alors il y a une succession si rapide de déplacements et de retours^ leur position primitive des particules du muscle, que la contraction semble permanente, ce qui constitue le tétanos; cependant, comme nous l’ayons vu au moyen do la grenouille galvanoscopique , la contraction est réellement intermittente. - .
Reste maintenant à savoir comment il peut résulter d’une modification dans l'étal électrique des nerfs que celui des muscles est modifié de manière à produire la contraction. Il faudrait, pour résoudre celte question d’une manière un peu satisfaisante, connaître mieux qu'on ne la connaît, la manière dont les nerfs se terminent, et dont, ils se ramifient dans les muscles, U nous parait probable que chaque filament nerveux
SLKCTUCITi Dl.'ilt LES ACTIONS PHTSlOLOOigSES. 59
élémentaire aJjoulit à une 4ibre élémentaire ' ; alors il n'est pas étonnant que si ce nerf est polarisé par une cause d’excitation, il détermine la polarisation de la fibre musculaire à laquelle il aboutit, bans ce cas la fibre entre dans le circuit du nerf, et elle doit éprouver la contraction, comme lorsqu'elle est traversée immédiatement par un courant électrique artificiel. Nous retrouvons alors les mêmes phénomènes, en particulier que la contraction ne dure qu’un instant, à moins que le nerf ne soit tétanisé, ce qui fait que le muscle lui-méme l’est aussi. Uans la sensation, c’est le muscle dont l’étal électrique normal est Irou.blé, qui polarise le nerf de manière à agir sur le cerveau. Dans les deux cas également, il n'est pas étonnant que tout ce qui altère la contraction moléculaire du nerf empêche sa polarité de s’établir, et par conséquent arrête la transmission du mouvement ou de la sensation. Il serait bien important, pour appuyer ces explications sur des bases plus solides, et pour pouvoir leur donner plus do précision, qu’on parvint à mieux déterminer qu’on ne l’a fait le mode de communication du nerf et du muscle. Ce qui me parait émiuemmenl probable, c’est que dans la contraction musculaire, comme dans la transmission de la sensation, l’action réciproque du nerf et du muscle s'opère à l’extrémité même du nerf, et non pas tout le long de son parcours à travers le muscle.
11 résulte de l’élude détaillée que nous venons de faire qu’on peut regarder le corps d’un animal vivant comme le siège d’une multitude innombrable de courants électriques n’ayant la plupart que des circuits locaux; ce sont des portions dérivées de ces courants que nous parvenons à percevoir par l'expérience. Mais, .quand par l’elfet de la volonté ou d’une autre cause agissant directement sur un nerf, ou modifie son état
' L« docteur Waller a réuati par ta Motion des nerfs à déterminer dans lee filets nerveux qui sont au-dessus de la section une altération qui permet de les suivre dans leurs dernières ramifications avec une grande précision ; on les voU ainsi pénétrer Jusque dans l'Intérieur des fibres musclaires auxquelles elles s'entrecroisent. Mous regrettons que les llmllet assignées, dans un ouvrage du genre de eelui-ci, t cet ordre de coneidéraüons, ne nous permettent pas d'entrer dang plus de détatla sur lu recherchu intéressantu du docteur Waller.
: by Googli
60 RAPPORT» J>E l'électricité A>'EC LES PBÉNOMÈHES NATURELS, électrique, le courant local correspondant se transforme, sinon eu totalité, du moins en partie, en un courant dont le circuit plus considérable comprend alors le nerf et le muscle correspondant, et il en résulte les effets que nous avons signalés.
Nous ne quitterons pas ce sujet sans remarquer que nous sommes conduits à admettre que l’agent au moyen duquel s’exerce toute l’action nerveuse est l’électricité, non une électricité créée au moment même où le nerf agit, mais préexistante dans toutes les particules organiques, comme elle préexiste daus toutes les particules de la matière inorganique. Nous sommes de plus forcés d'admettre que, sous l'influence de la vie, ces particules se disposent d’une manière toute spéciale, et qui permet l’accomplissement des fonctions organiques; de sorte que la vie ne peut point être considérée comme une conséquence de la nature électrique et de l'arrangement de ces particules, mais doit au contraire être regardée comme la cause de leur mode de groupement, et par conséquent indirectement des phénomènes qui en résultent. Qu’on ête la vie, en effet, et les particules, tout en conservant leurs propriétés électriques, c’est-à-dire leur polarité, se groupent tout autrement, de manière à obéir aux conditions d’équilibre des forces qui leur sont propres, et ne présentent plus que les phénomènes ordinaires que nous offre la matière inorganique.
M. Matteucci, tout en reconnaissant que les courants organiques ne sont point dus à une action chimique extérieure quelconque, estime qu'on doit les attribuer aux actions chimiques de l’organisme vivant. Ce serait, suivant lui, dans l’action chimique qui doit eïister entre la fibre musculaire proprement dite et le sang artériel en contact avec elle, et par conséquent dans la vie nutritive des tissus, qù’il faudrait chercher la cause de ces courants. Elle serait ainsi inhérente à l’état de vie des tissus organiques, et liée constamment avec une différence dans l’état et dans le pouvoir nutritif de ces tissus, de manière que l’élément positif du couple organique serait toujours reprér senté par la partie du tissu dont le pouvoir nutritif est le plus fort. Comme on le voit, M. Matteucci est d’accord avec nous en ce point que c'est de la force vitale qu’il fait dépendre en pre-
iLECTRICtTÉ DA.N8 LES ACTIOXS PHYSIOLOGIQUES. 61
inière ligne l’éleclricilé animale; seulement, suivant lui, ce n'est qu'indirectement en obligeant la nutrition à s’opérer, que les nerfs intermédiaires entre la force vitale et les muscles développeraient l'électricité; tandis que, suivant nous, l'action serait plus directe, la transmission de l’action vitale des nerfs aux muscles s’opérant par l’électricité même dont les nerfs sont primitivement doués. Nous ne contestons nullement la part de l’action chimique dans la production de l’électricité animale, mais ce n’est pas d’elle que nous faisons découler la première origine de cette électricité que nous croyons, comme nous venons de le dire, être préexistante aux causes qui en déterminent la manifestation , aussi bien dans l’organisme vivant que lorsqu’il s’agit de la matière inorganique.
$ O.. PoliMBa êlMtri^aem.
Nous avons déjà indiqué, dans le § 1 , qu’il existe une classe d’animaux, les poissons électriques, chez lesquels les signes d’électricité, dont la perception ne peut avoir lieu dans lès animaux en général que sous certaines conditions et avec le secours d’instruments très-délicats, se manifestent de la manière la plus prononcée, et de façon à avoir frappé l’attention des observateurs dès les temps les plus reculés. Ces poissons sont au nombre de cinq : la raya torpelo (la torpille), le gymnotus eleclrieus, le silurua electricus, le ielraodon electricua et le trichiunu electricua. De ces cinq espèces deux seulement ont été étudiées avec soin, la torpille et le gymnote; ce sont les deux dont nous nous occuperons essentiellement dans ce parar graphe.
La torpille ou raie électrique est le plus anciennement connu des poissons électriques, et celui qui a été l’objet du plus grand nombre de recherches, vu qu’il est facile à se procurer, puisqu’il se trouve dans la Méditerranée; son corps, à peu près circulaire, se termine par une queue courte et assez charnue (üg. 347 et 348); l’espace entre les nageoires pectorales, là tète et les branchies, est rempli de chaque côté par un appareil extraordinaire formé de petits tubes maembraneux
62 RAPPORTS DR L'iLECTRICITR AtEC LES PHÉIWMÈNES NATIRELS. serrés les uns contre les autres comme des rayons d'abeille, subdivisés par des diaphragmes horisontaux en petites cellules
Fig. 347. Fig. 348.
pleines de mucosités, et parcourus par les ramifications de nerfs abondants provenant de la huitième paire; c’est dans cet appareil’ que réside la puissance électrique, comme nous le verrons plus loin. La torpille a été citée de tout temps par les pêcheurs comme donnant volontairement une compaolion, soit pour se défendre, soit pour tuer les poissons nécessaires à sa nourriture ; mais Musschenbroek est le premier qui ait établi la nature électrique de cette commotion. Walsh avait fait, en 1778, des recherches nombreuses sur celle électricité; il avait remarqué que la commotion est arrêtée par tous les mauvais conducteurs, et qu’on peut par conséquent toucher lia torpille impunément avec du verre et de la résine, tandis qu’on reçoit les secousses quand on la touche avec une lige de métal. Il avait réussi à transmettre la décharge à travers un circuit de vingt personnes qui se tenaient par la main, et dont la dernière touchait la torpille sous le ventre, pendant que la première la touchait sur le dos; il en avait conclu que .le dos et le ba»-
tLSCTRICITt BANK LES ACTIONS t>HT8H)LOGtQUES. 6.1
ventre de la torpille ont un état électrique opposé. (îay-Lussae et Humboldt avaient plus lard décrit avec soin les circonstances principales de la décharge de la torpille. Mais le premier travail complet fait sur ce sujet est dû à John Davy, le frère de l’illustre chimiste, qui, en mettant respectivement en contact avec les deux faces de la torpille les deux extrémités d’un fil métallique tourné en hélice ou les deux bouts en platine d'un galvanomètre, était parvenu à aimanter une aiguille d’acier et à dévier l’aiguille du galvanomètre. Il avait également réussi à décomposer l’eau salée, sans pouvoir cependant obtenir des effets de chaleur et de lumière, par le courant de la torpille, dont il avait ainsi déterminé la direction, qu’il avait trouvée être telle que la face supérieure du poisson est positive et l’inférieure négative. MM. Becquerel et Breschet, en conQrmanl les résultats de Davy, par des expériences faites à Venise en 1835, dans lesquelles ils avaient pris toutes les précautions nécessaires pour se mettre à l’abri de différentes objections qu’on pouvait faire contre la manière d’opérer du savant anglais, avaient établi d’une manière évidente que la décharge de la torpille est bien le résultat d’une décharge électrique analogue à celle de la bouteille de Leyde, et dirigée de la face supérieure à l’inférieure, en même temps qu’ils avaient analysé les circonstances diverses tenant à la position et à l’état de l’animal, qui peuvent influer sur l’intensité de sa décharge. Mais, de tous les physiciens, M. Malleucci est celui qui a fait l’étude la plus détaillée et la plus complète des phénomènes que présente la torpillej aussi ce sont essentiellement ses recherches qui nous guideront dans l’analyse que nous allons faire de ces phénomènes. •
La torpille donne ses décharges dans l’air comme dans l’eau ; quand on la tient dans la main, les décharges sont si intenses et se succèdent avec une telle rapidité, qu’il est impossible de les supporter; mais l’animal se lasse» et il faut le remettre dans l’eau salée, cl lui laisser un certain temps de fepos pour que sa fonction électrique se, rétablisse. La commotion que lance la torpille est volontaire; on la détermine eh irritant l’animal en un point de son corps, mais surtout en lui pinçant les
Digilized by Googk
64 RAPPORTS DE l’ÉLECTRICITÉ AVEC LES PHÉNOMÈNES NATURELS.
nageoires; le plus souvent il l'a produit spontanément, soit pour se défendre, soit pour tueries petits poissons qu’il foudroie ainsi à distance. M. Matteucci a montré l'extrèrae diffusion de cette décharge dans Le liquide où elle a lieu; ainsi, en tenant à la maiu, dans une grande cuve pleine d’eau salée, et large de I“,ü0, et tout près de sa paroi, une torpille vivante, on voit, au moment où elle se décharge, une grenouille préparée, suspendue dans la même eau, mais à l’extrémité opposée, se contracter fortement; preuve qu’une portion de la décharge la traverse. Une pile très-puissante, dans les mêmes circonstances, ne produirait pas le même effet.
La torpille se décharge quand elle veut, mais non où elle veut ; on avait cru par erreur qu’elle pouvait diriger sa décharge, parce qu’on avait ressenti la commotion en touchant la torpille en un point quelconque; il est vrai que si les décharges sont fortes, elles se sentent partout où l'animal est touché; mais quand celui-ci est affaibli, il est facile de voir, en posant des grenouilles préparées sur divers points de son corps, qu’il n’y a que celles qui sont sur les points correspondants à l’organe électrique qui se contractent. 11 faut de plus pour que la grenouille, comme tout autre conducteur, soit traversée par la décharge de la torpille, lorsque celle-ci est isolée, qu'elle la touche en deux points différents de son corps; si elle ne la louche que par l’extrémité de son filet nerveux, elle n’éprouve point de contraction ; il n’en est plus de môme quand la torpille communique avec le sol, la grenouille alors sc contracte, parce qu’il s’établit une communication toute naturelle entre un second point de son corps et un socohd point de la torpille.
M. Matteucci et le père Lina[i ont réussi à obtenir des effets électriques très-prononcés avec la torpille; ils ont aimanté des aiguilles d’acier comme l’avait déjà fait John Davy ; mais le père Linari est de plus parvenu à produire une véritable étincelle électrique entre une sprface de mercure communiquant, au moyeu d’un fil conducteur, avec l’une des faces de l’organe électrique et un fil de fer communiquant avec l’autre; il a également obtenu une étincelle d'induction, en faisant passer la décharge à travers une hélice électrodynamique. Le père Linari
• . ÉiLeCTHICITÉ DA«8 les actions PUYSIOLOCIQUES. 6d
est donc le premier qui ait tiré une étincelle électrique du corps d’une torpille. 11 a aussi, avec l’électricité de la torpille, décomposé le nitrate d’argent et obtenu des effets calorifiques au moyen d’un élément thermo-électrique très-sensible; enfin, il a clierché à mesurer, en employant la balance électro-magnétique de Becquerel, l’intensité des courants électriques produits • parla décharge du poisson. M. Malleucci a employé, pour obtenir les signes de décomposition chimique, une bande de papier imbibée d’une solution d’iodure de potassium, au moyen de laquelle il fait communiquer deux lames de platiqe placées l’une sur le dos, l’autre sur le ventre de l’animal; la nature de la décomposition donne la direction du courant, qui est celle que nous avons d^à indiquée et que confirment les indications plus sensibles d’un galvanomètre. C’est encore M. Matteucci qui a décrit la manière la plus simple et la plus élégante d’obtenir l’étincelle électrique; elle consiste à placer une torpille au moment où on la sort de l’eau sur un disque métallique isolé {fig. 349), en la recouvrant d’un autre disque semblable tenu par un manche isolant; deux tiges en laiton, communiquant cliacune respectivement avec un des disques, sont terminées par des boules A et B auxquelles on applique des feuilles d’or suspendues à une distance de demi millimètre l’une de l’autre, et en agitant légèrement le disque supérieur, on irrite l’animal :
dans le même moment les feuilles d’or se meuvent, et on voit éclater entre elles des étiiiceRes très-brillantes.
Avant de poursuivre l’é^de des propriétés électriques de la torpille, il est nécessaire de revenir sur l’organe particulier qui existe chez elle comme chez les autres poissons électriques, et dont nous avons déjà signalé l’existence. Cet organe, appelé par les physiologistes organe électrique, n’est point exactement le meme chez tous les poissons électriques, comme nous le verrous en nous occupant du gymnote. 11 se compose dans la'lorpillç in. ^ U ^
■ ' Digitizec by Googli
Fig. 350.
t)Ü RAPI’UHTS DE l’électricité AVEC LES l■HÉNÜMk^tES RATTHELS. ’
(le doux portions semblabli», symétriquement placées de chaque côté de la tête entre les nageoires pectorales et les branchies; elles occupent l’une et l’autre toute l’épaisseur qui sépare les deux plis de la peau. Chacune d’elles est composée d’un grand nombre de prismes d’une forme hexagonale, rangés parallèlement les uns à côté des autres comme les alvéoles d’un rayon de miel, et dont l’une des extrémités repose sur la peau de dessus et l'autre sur celle de dessous (fig. 350); une membrane apouévrotique enveloppe extérieurement tout ce système. Ces prismes sont eux-mêmes formés d’un très-grand nombre de diaphragmes perpendiculaires à l’axe, séparés les uns des autres par de très-petits intervalles remplis d’un liquide d’une nature albumineuse ( ■— eau un peu salée et ~ albumine ) , et présentant ainsi une constitution physique analogue à celle d'une pile. Chaque diaphragme se compose d’une membrane trèsmince extrêmement simple et sans structure ap'parcute, d’une épaisseur moyenne d’à peuprèsü“‘“', 004; l’esjiace qui sépare les diaphragmes les uns des autres et qui est rempli par le liquide albumineux eslde0“'”',016 de largeur environ. On peut calculer d’après ces données que chez une torpille de moyenne grandeur il y a daus chacun des prismes dont se compose son organe, et qui ont 4 ceutimètres de longueur, 2,000 diaphragmes de 6 à 8 millimètres carréede surface. Or, comme ilya, d’après Hunter, environ 470 prismes ou piles daus cha(]ue partie de l’organe, cela fait pour l’organe entier 940 piles de 2,000 diaphragmes chacune.
A ces détails anatomiques, ajoutons un point essentiel, c’est que quatre faisceaux nerveux d’6n grand volume, partant du quatrième lobe du cerveau, viennent se distribuer dans l’organe en ramiiications extrêmement nombreuses. Les ramiheations terminales des filets nerveux n’aboutissent pas directement aux diaphragmes eux-mêmes comme Tout cru Savi et Wagner, mais d’après M. Pacini, auquel nous empruntons ces détails, elles se rumleiU daus le liquide albumineux renfermé entre deux espaces successifs ; là elles se subdivisent et s’appliquent sur la
' ‘ ÉLECTBiCITfi DANX I.K8 ACTIONS PHYSIOLOGIQCF.K. H7
surface inférieure de chii(|ue diaphragme ; les unes se (lerdent par leur extrémité dans la substance du diaphragme pendant *{ue les autres se terminent à sa surface même; la surface supérieure des diaphragmes ne reçoit aucune fibre nerveuse. Il résulte de là que les deux surfaces des diaphragmes sont ilans des conditions bien différentes d'innervation et par conséquent probablement d’état électrique. Aussi l’expérience nous apprend que les extrémités supérieures des prismes sont toutes positives et les inférieures négatives. Si l’on fait pénétrer dans l’intérieur de l’organe électrique deux lames de platine communiquant avec les extrémités d’un galvanomètre, on obtient au moment de la décharge un courant qui indique que la partie de l’organe la plus rapprochée du ventre est toujours négative par rapport à celle qui est la plus rapprochée du dos, et cela quelle que soit la partie de l'organe où l’on ait inséré les lames de platine.
Examinons maintenant de plus près les circonstances qui peuvent modifier ou déterminer la production de l’électricité dans la torpille. Nous devons remarquer d’abord que l’activité électrique de l’animal est proportionnelle au degré d’intensité de sa circulation et de sa respiration; c’est ce que prouvent l’iufluence de la température, du gaz ambiant ; l'action des poisons, surtout celle des narcotiques, détermine plusieurs décharges très-vives avant d'amener la mort de l’animal; la décb.Trge est encore déterminée par l’action extérieure d’un courant électrique qu’on fait passer de la bouche aux branchies ou à la peau, ainsi que par l’irritation qu'on produit en comprimant la torpille dans différents points du corps. Mais do toutes les circonstances les plus importantes à étudier; ce sont celles qui agissent directement sur l’organe électrique lui-méine et sur' les nerfs qui y aboutissent. i ,
Pour détruire la fonction électrique de l’organe en agissant sur^sa substance seule, il faut, après avoir enlevé la peau supérieure qui le recouvre, l’humecter avec de l’acide sulfurique ou le mettre en contact avec de l’eau bouillante. Au premier moment on a des décharges très-fortes ; puis, au bout de quelques instants, la substance de l’organe blancliit et se coagule, et on ne peut plus en tirer de nouvelles décharges. Ainsi la coagula-
68 RiPPORTi DE l'électricité AVEC LES PHÉMüMÈNES NATURELS.
Uon de l’albumine de l'organe détruit sa fonction électrique de quelque manière qu’on détermine cette coagulation. D'un aulrç cAté, on peut couper l’organe lui-méme soit horizontalement, soit verticalement, et introduire une lame de verre pour séparer les tranches coupées, sans que la décharge cesse d’avoir lieu, taut que l’albumine n’a pas été coagulée.
Galvani et Spallanzani avaient déjà observé qu’en coupant les nerfs qui aboutissent à l’un des organes, la décharge cesse du côté où est cet organe, tanchs qu’elle continue du côté opposé, M.Matteucci a reconnu qu'il faut pour détruire entièrement la décharge couper tous les quatre nerfs, et uon pas seulement un, deux ou trois. Quand on a coupé deux ou trois nerfs, la décharge se limite aux points de l'organe dans lesquels se trouvent les ramifications du nerf qu’on a laissé intact. 11 n’est point nécessaire de couper les nerfs pour détruire la décharge électrique; il suffit de les lier, et on observe les mêmes phénomènes. On peut, lorsque la torpille est bien vivace, obtenir quelques décharges électriques, lors même que les nerfs ont été coupés, en tirant avec une pince un des filets nerveux qui sont attachés à l’organe; et même en détachant l’organe avec ses quatre nerfs après qu’ils ont été séparés du centre nerveux, on observe des signes électriques en irritant tantôt un nerf, tantôt un autre. Il suffit pour apercevoir ces signes de placer des grenouilles préparées sur la surface de l’organe, et on voit les grenouilles se contracter sur la portion de cet organe dans laquelle est distribué le nerf irrité. La décharge électrique peut être obtenue par une très-petite partie de l’organe détaché du poisson vivant, à la seule condition qu’on irrite d’une manière quelconque le filament nerveux qui s’y rend.' Un morceau de l’organe, qui n’est pas plus gros que la tête d’une épingle, sur lequel on a posé le nerf de la grenouille galvanoscopique , ne manque jamais de donner la décharge quand on te coupe avec des ciseaux très-fins et cpi’on irrite ainsi son filament nerveux.
Quant au cerveau, M. Mattcucci s’est assuré en le découvrant ■très-rapidement dans une torpille vivante avec la lame d’un f' rasoir très-peu aiguisé, que la portion, qu’on ne peut toucher sans avoir de fortes décharges, est le quatrième lobe qui est