CHAPITRE II
REMARQUES BIOGRAPmQUES, mSTORIQUES ET LITTÉRAIRES
' Quand on a lu d'une manière intelligente le passage jue Ton doit commenter, il est souvent nécessaire de f éluder par quelques obseryations générales aux remar-
. 1 . Biitoire universelle (édition Jacquinet), ii, 26.
TRAITé D'eXPL. franc, 2
ques de détail qui feront le fond même de rexplication. Très développées dans les classes de lettres, et particulièrement en rhétorique, ces observations seront beaucoup plus courtes dans les classes de grammaire. Ici le professeur se les réserve pour ainsi dire exclusivement ; là, au contraire, il laisse la parole aux élèves qui ont dû priéparer l'explication, et il n'intervient que pour compléter leurs observations, ou pour rectifier ce qu'elles auraient de défectueux.
Les remarques générales qui doivent ainsi précéder le commentaire littéral d'un texte donné sojit de trois sortes: remarques biographiques, remarques historiques, et remarques littéraires ; nous allons montrer à l'aide de quelques exemples comment il convient de les faire.
# 1° Remarques biographiques.
Si l'on doit expliquer une œuvre complète, comme Fsther, Aikalie, Britannicus, le Misanthrope, ou des morceaux choisis tirés des excellents recueils qu'on a faits pour les élèves*, on commencera par lire, une fois pour toutes, la notice biographique, nécessairement très abrégée, que les éditeurs ont consacrée à nos principaux écrivains. On pourra demander que cette lecture se fasse à haute voix, et provoquer, chemin faisant, quelques explications détaillées sur la vie et sur le caractère des auteurs à expliquer.
Il est indispensable d'avoir étudié, au moins d'une manière sommaire, la biographie de nos grands écrivains; ainsi, l'on entend les auteurs eux-mêmes au lieu de les lire, et l'on se met, autant que possible, dans la situation où se trouvaient les contemporains lors de l'apparition du livre.
Prenonsdes exemples. N'est-il pas indispensable, pour bien comprendre V Oraison funèbre de la duchesse d'Orléans et celle du prince de Condé, de savoir que
1. Voyez entre autres les Recueils de morceaux choisis de MM. Meynal, Grisot, Lebaigae, Prévelj etc.
REMARQUES RIOftRÂPHIQUBS. v iS
Bossuet avait assisté la princesse mourante, qu'il fut pendant vingt-cinq ans l'ami du prince, enfin qu'il était sexagénaire en 1687, et placé depuis six ans sur le siège épiscopal de Meaux? Pourra-t-on comprendre le Discours sur Ihistoire universelle, si l'on ne sait que Bossuet, précepteur du dauphin depuis plus de dix ans, l'a composé pour son élève, alors âgé de dix-huit ou vingt ans? Se rendra-t-on compte de la prodigieuse différence qui sépare le Misanthrope ou V Avare des Fourberies de Scapin ou du Médecin malgré lui, si l'on ignore que Molière était à la fois auteur, acteur et chef de troupe, obligé malheureusement, pour vivre et pour donner du pain à ses camarades, d'attirer la foule en composant et en jouant des farces ? Il faut de même savoir que Racine avait renoncé au théâtre depuis douze ans lorsqu'il fit Esther et Athalie pour la maison de Saint-Cyr, à la prière de M°"* de Maintenon. Il faut savoir que les Fables de La Fontaine ont paru en trois fois différentes, et que le douzième livre, inférieur aux autres, a été fait pour le jeune élève de Fénelon, pour le duc de Bourgogne, par un poète âgé de soixante-douze ans. Il faut savoir enfin que les Pensées de Pascal, défigurées et mutilées parles premiers éditeurs en 1670, n'ont été rétablies dans leur intégrité que de nos jours, sur les indications de M. Cousin.
Nous ferons observer à ce propos qu'il ne faut pas négliger, quand on veut commenter sérieusement les grands écrivains de la littérature française, de donner quelques indications bibliographiques; le format d'un ouvrage et le choix même des caractères d'impression peuvent n'être pas indifférents. Ainsi l'on dira que les Provinciales de Pascal ont été publiées pour la première fois une par une, dans le format in quarto qui permettait de plier en quatre ces feuilles volantes, et de les distribuer sous le manteau; on dira que Bossuet avait choisi le môme format pour son Histoire universelle^ cette œuvre magistrale si jamais il en fut, etc. Si l'on évite de tomber dans la minutie et de réciter tout sim-
f6 TRAITÉ D'EXPLICATION FRANÇAISE.
plemenl une page du Manuel du libraire^ on peut donner ainsi quelques explications fort intéressantes, et très utiles pour Tintelligence des textes.
2** Remarques historiques.
[ Il en est des remarques historiques comme des observations relatives à la biographie des auteurs : elles doivent précéder l'explication littérale, sous peine de la rendre vague et ennuyeuse. Il va sans dire qu'elles sont parfois inutiles, et qu'un morceau de morale ou une scène dramatique ne comportent pas ce genre de remarques : je crois même qu'en étudiant les tragédies historiques comme Horace, Cinna^ Britannicus ou Mithridate on ne doit pas s'attacher à montrer le plus ou moins de vérité des situations et des caractères. Le poète dramatique n'est pas un peintre de portraits ou un historien de profession ; il ne cherche point la ressemblance parfaite; il crée de touteà pièces, sur des données aussi précises que possible, un caractère qui n'est ni grec, ni romain, ni français, mais qui est simplement humain. Il suffira donc de dire en deux mots que le Mithridate ou le Britannicus de Racine, comme l'Auguste et le vieil Horace de Corneille, ne sont pas absolument ceux de l'histoire, en ajoutant que nos grands tragiques n'ont pas voulu mettre en vers les récits de Plutarque, de Tacite, de Sénèque ou de Tite Live, et qu'ils avaient le droit et le devoir de concevoir comme ils Tout fait ces différents caractères.
Hors de là, toutes les fois que nous nous trouverons en présence d'un fait historique donné comme tel, il faudra le contrôler à l'aide des dictionnaires historiques et des précis que tout le monde doit avoir entre les mains, et dire s'il s'éloigne ou non de la vérité. Si nous étudions la charmante narration des Prétendus fantômes tirée des Mémoires du cardinal de Retz S nous serons bien
1. Mémoires du cardinal de Rets (coUèctioa des grands ésrivains], tomeI| y. 188.
obligés de dire, que rimagination de Fauteur lui a fourni plus que sa mémoire, et que, d'après le témoignage de Voiture, Tun des héros de Tavenlure, le coad.juteur n'assistait même pas à cette scène qu'il raconte en se donnant si cavalièrement le beau rôle.
Si nous lisons le fameux Passage du Rhin, deBoileau*, nous préluderons à notre explication en montrant combien le poète s*est éloigné de la réalité, malgré la promesse de sincérité qu'il avait faite :
Et puisqu'en ce récit tout parait incroyable, Que la vérité pure y ressemble à la fable...
Nous dirons donc que Boileau a donné les proportions d'une bataille décisive à une escarmouche sans importance, et nous rectifierons son récit en le comparant, non pas à celui des Gazettes du temps, mais à celui de Voltaire * qui réduit ce fait d'armes à sa juste valeur.
Nous ferons voir également que le Sésostris du Télémaque* n'est point le Rhamsès TI de l'histoire d'Egypte, et que V Histoire ancienne du bon Rollin est souvent contredite par la science contemporaine; mais nous montrerons la gronde valeur historique de la bataille de Rocroy et du parallèle de Turenne et de Condé dans V Oraison funèbre de Louis de Bourbon, ou du portrait de Cromwell dans celle de la reine d'Angleterre.
Enfin, quand les morceaux à étudier présenteront quelques allusions à des faits contemporains, ces allusions devront être signalées au passage, pour ne laisser aucune obscurité dans l'esprit du lecteur. Souvent en effet la date d'un ouvrage en donne l'explication, et sans parler des œuvres de polémique telles que les Provinciales, V Histoire des Variations, les Mémoires de Beaumarchais, les Pamphlets de Paul-Louis Courier, etc., bien des ouvrages seraient inintelligibles, si l'on ne savait la date de leur composition* Quand Bossuet dit en parlant de la duchesse d'Orléans : •