Acte IV, se
et peut dès lors continuer sans crainte d'être interrompu. Dans un second paragraphe, l'empereur montre qu'il a de bons avis, et non pas de mauvais soupçons ; dans le troisième enfin, sans revenir une seule fois sur le reproche d'ingratitude, il fait voir à Cinna toute la folie, toute la niaiserie d'une pareille entreprise, et il le convainc lui-môme de son néant et de sa profonde incapacité. Quant à la péroraison, c'est à peine si elle est développée ; elle consiste en ces quelques mots :
Parle, parle, il est temps...
auxquels on doit ajouter les derniers vers de la scène ;
Ta me braves, Cuina...
jusqu'à ces mots si caractéristiques :
Fais ton arrêt toi-même, et choisis tes supplices.
Rien de plus simple qu'un pareil discours ; et Ton voit avec quelle rigueur s'enchaînent les différentes idées qui s'y trouvent exposées : Ingratitude de Cinna — Preuves manifestes de son crime — Folie d'une pareille entreprise. Il serait impossible de changer de place l'un ou l'autre de ces trois paragraphes, car alors le discours ne serait plus aussi bien composé. Si, par exemple, les preuves du crime précédaient l'énumération des bontés d'Auguste pour Cinna, cette énumération paraîtrait bien longue ; l'ordre que Corneille a adopté est à la fois naturel et logique.
4* Rapprochements littéraires*
Ce discours est parfaitement à sa place au début du cinquième acte de Cinna ; car Auguste, qui sans doute a déjà pris la résolution de pardonner, veut auparavant se donner la satisfaction d'écraser pour ainsi dire Cinna sous son mépris. Il paraît donc avoir été composé pour le théâtre, et cependant Corneille n'a fait que suivre fidèlement les traces de Sénèque ; on s'en convaincra si l'on jette les yeux sur le passage du de Clementiâ que Corneille
H transcrit dans sa Préface de Cinna; tout s'y îronve- Augustè, dit le philosophe latin, nianda Cinna, lut fit donner un siège, et lui parla en ces termes :
La première chose que je te demande, c'est de ne pas m'interrompre, de ne pas te récrier au milieu de mon discours; tu auras ensuite la liberté de me répondre.
C'est le même exorde, et le premier paragraphe de Sénèque présente aussi, mais seulement en cinq ou six lignes, rénumération des bienfaits dont Auguste a comblé Cinna, pour arriver à la conclusion que voici :
Tu as résolu de me tuer !
Cinna se récrie dans Sénèque comme dans Corneille, et Tempereur reprend, après lui avoir reproché sa désobéissance :
Tu Teux tade tuer, te dis-je.
n lui donne ensuite au sujet de cette conspiration les détails les plus circonstanciés, et finit par lui démontrer, comme Ta fait Corneille, que Rome serait bien à plaindre si la mort d'Auguste suffisait pour élever au trône un pareil personnage. Il est donc impossible de serrer de plus près le texte qu'on imite, mais quelle différence entre la prose nécessairement tempérée du philosophe et la poésie vigoureuse du grand tragique ! Sénèque analyse rapidement le discours, car il craint de grossir son petit traité en accordant trop de place à une siriiple anecdote, au lieu que l'Auguste de Corneille s'abandonne au plaisir de développer sa pensée, et de retourner ainsi le poignard dans le cœur de Cinna. Sénèque se proposait de rapporter en passant un bel exemple de clémence ; Corneille au contraire avait le devoir de reconstituer la scène aussi 'Parfaitement qœ possible, et de nous montrer les per« sonnages eux-mêmes, puisque le sujet de son drame était précisément la Clémence d'Auguste ; Sénèque écrivait en grand moraliste, Corneille en poète tragique incomparable*
REMAROUES LITTÉRAIRES* 47
3® Jugement,
Voltaire à parfaitement bien jugé ce discours lorsqu'il a dit dans son commentaire sur Cinna :
C'est an des plus beaux qae nous ayons dans notre langue.
Il est admirable en effet, parce que le poète a su faire parler Auguste comme il convient au plus puissant de tous les monarques, à un prince qui pourra bientôt dire sans exagération :
Je suis maître de moi comme de l'univers ^
Pas un éclat de voix dans ce long discours, pas une phrase qui témoigne d'un courroux violent, mais au contraire un calme parfait et une simplicité majestueuse qui produit un effet véritablement tragique. C'est bien mal comprendre les derniers vers du premier paragraphe que de les débiter sur un* ton larmoyant, comme font les méchanis acteurs, et de dire d'un air attendri :
Tu t'en souviens, Cinna ! tant d'heur et tant de gloire Ne peuvent pas sitôt sortir de ta mémoire !
Mais! ce qu'on ne saurait jamais s'imaginer, Cinna! tu t'en souviens! et veux! m'assassiner!!!
La beauté de ces vers consiste dans leur sécheresse même, et le dernier surtout veut être dit avec une lenteur extraordinaire,
Cinna,— tu t'en souviens, — et veux m'assassiner,
de manière à prolonger le plus longtemps possible le supplice du conspirateur découvert. Ce discours est donc admirable, parcequ'û est on ne peut mieux en situation, parcequ'û est parfaitement bien composé, parcequen^m^ sauf trois ou quatre expressions, le style en est irréprochable, c'est-à-dire que toutes les phrases sont correctes, tous les termes appropriés, toutes les images naturelles et justes.