‹ Traité d'explication française: ou, Méthode pour expliquer littéralement les auteurs françaisChapitre 35 sur 79 · DU STYLE DES AUTEURS. Ç · texte numérisé non relu

DU STYLE DES AUTEURS. Ç

caractère, Téducation première, les sentiments^ les habitudes et jusqu'aux préjugés et aux manies de Técrivain contribuent puissamment à lui donner ce je ne sais quoi d'original dans la manière de s'exprimer qui s'appelle \e style. Ce style, les meilleurs maîtres sont dans l'impossibilité de le donner à leurs élèves ; sans doute ils donneront à des jeunes gens l'esprit de suite et la correction grammaticale; ils leur apprendront à bien raisonner, à enchaîner leurs idées suivant un ordre logique, et à relever leur diction par l'emploi judicieux des figures de mots ou de pensées; mais quant au style proprement dit, on ne le trouve pas sur les bancs d'un collège ou d'une école*. Autrement, tous les magistrats, tous les militaires, tous les ecclésiastiques écriraient nécessairement de la même manière, et Bossuet, Fénelon ou Fléchier auraient dû avoir un style identique, puisque tous trois ont fréquenté les séminaires ou les écoles de théologie, et longuement étudié l'Ecriture sainte et les Pères. Quelle différence pourtant dans leur façon d'écrire ou de parler ! Comme il est aisé de voir que Bossuet a « peu lu délivres français », ainsi que lui-même nous l'apprend quelque part*, et qu'il s'est nourri de préférence « des livres latins, et un peu des grecs I » Comme on s'aperçoit que Fénelon faisait ses délices d'Horace et de Térence, mais plus encore des poètes grecs, au lieu que Fléchier étudiait plus volontiers Balzac, Voiture, et les auteurs favoris des précieuses !

Mais ce qu'il importe surtout de bien connaître pour apprécier le style des écrivains, c'est leur caractère et la tournure de leur esprit. Les uns sentent fortement les choses, et ils les voient pour ainsi dire, grâce à la vivacité de leur imagination; les autres raisonnent plus qu'ils

i. C'est une erreur de confondre le style et la correction p^ammaticale ; un écrivain correct, mais sans style, ne serait pas moins insipide qu'un homme sans défauts, mais sans caractère. Saint-Simon, par exemple, est souvent incorrect, mais son style est admirable, au lieu que certains écrivains parfaitement corrects n'ont véritablement pas de style.

2. Sur le style et la lecture pour former un orateur. Edit. Lâchai, t. XXVI, p. 107.

ne sentent, et transforment leurs pensées en syllogismes *; quelques-uns se plaisent à grossir les objets, et donnent aux idées les plus simples une solennité particulière; d'autres au contraire rejettent les raisonnements en forme et les grandes images, parce qu'il leur suffît d'être clairs ; ceux-ci reviennent complaisamment sur ce qu'ils ont dit Une première fois ; ils couvrent leur pensée de fleurs, et $'amusent à lui donner successivement toutes les formes qu'elle peut revêtir; ceux-là sont avares de mots et affectent d'être aussi brefs que possible ; ceux-ci enfin accueillent volontiers le trait et même le jeu de mots, àtl lieu que ceux-là repoussent avec horreur jusqu'à l'apf^arence de la plaisanterie; et il résulte de ces diverses dispositions d'esprit des qualités de style également diverses, telles que la véhémence, la couleur, la rigueur, la limpidité, la solennité, l'abondance, la concision, la grâce, la délicatesse, la gravité et cent autres encore* Nous ne parlons ici que des qualités, mais il est facile de voir quels défauts peuvent se rencontrer chez les auteurs, la sécheresse ou la prolixité, l'obscurité, la confusion, la mollesse, l'afféterie, la prétention, etc. ; l'excès même d'une qualité peut devenir un défaut.

Il est bien rare que les écrivains possèdent au môme degré plusieurs de ces qualités différentes, et peut-être n'en trouverait-on pas un seul qui les ait réunies toutes. On n'en voit guère qu'un dont le style soit tour à tour délicat et véhément, plein de grâce et plein de force, abondant et concis, doux et grave, plaisant et sévère, c'est Platon. Quant aux autres, on dirait qu'ils ont fait leur choix, et qu'ils ont préf(^ré telle ou telle qualité à l'exclusion des autres. Ainsi Bossuet, le plus éloquent des hommes, a au suprême degré les qualités fortes, mais on ne saurait dire qu'il possède également la délicatesse et la grâce, et même on a pu soutenir avec quelque raison que ce génie sublime n'avait pas d'esprit*. Voltaire au

i. On appelle syllogisme un raisonnement en forme. Ex. : Tous les hommes Kont mortels. — Or Pierre est homme. — Donc Pierre est mortel. 2. Le mot est de M. de Rémusat.

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