‹ Traité d'explication française: ou, Méthode pour expliquer littéralement les auteurs françaisChapitre 47 sur 79 · Racine, At halte, i · texte numérisé non relu

Racine, At halte, i

ments, etc. Ex. : Dieu-esi-samt, Les enfants - dmvent- aimer et respecter 'leurs parents. Cela est vrai pour la généralité de nos phrases, et nous devons à notre manière de les construire cette clarté qui a fait du français la langue di« plomatique par excellence. Il est en effet très difficile que des phrases ainsi construites présentent un double sens comme le fameux vers latin :

Credo Romanos Pyrrham devincere posse,

c'esf-à^dire : Je crois que les Romains pourront vaincre Pyrrhus, ou : Je crois que Pyrrhus pourra vaincre les Roumains»

Si pourtant nous construisions toutes nos phrases de celte manière, notre langue serait insipide; les œuvres de nos plus grands écrivains seraient comme une suite ininterrompue de théorèmes de géométrie; on croirait entendre, en les lisant tout haut, l'ennuyeux tic-tac d'un moulin ou le bruit des vagues qui déferlent toujours de la môme manière. Mais il n'en est pas ainsi ; et quoi qu'en aient dit quelques écrivains, Voltaire entre autres, la langue française présente une très heureuse variété de constructions. On vante beaucoup la richesse de tours du latin qui, étant donnés ces trois mots : Romulus condidit Romam, — Romidus a fondé Rome, peut les grouper de six manières différentes, et dire à son choix :

RoiDulus coodidit Romain.

Romulus Romam condidit.

Condidit Romulus Romanu Condidit Romam Romulus, Romam Romulus condidit.

Romam condidit Romulus.

Assurément le français n'a pas une aussi grande va* riélé de tournures; il semble môme qu'il n'ait qu'une façon de traduire ces six phrases : Romulus a fondé Rome. Mais

i. Voltaire prétend {Dictionnaire philotophique : Langues, Génie des langaes} que les inversions du latin sont forcées, et aoe la construction du franoai« est naturelle; c'est le contraire qui est Trai. La preuve en est que lestons jeunes enfants, lorsqu'ils commencent à parler, font des inversions dont la hardiesse nous étonne.

en y réfléchissant un peu, on se convaincra que noire langue peut, elle aussi, arrriver au môme résultat. Ainsi Ton dira très bien, pour rendre les différentes nuances de cette pensée :

Romulas condidit Romam.

Romulus a fondé Rome, ou C\&t Romulus gui a fondé Home,

Romulas Romam condidit.

C'est par Romulus que Rome a été fondée, Condidit Romam Romuhis.

Le fondateur de Rome a été Romulus, Romam Romulus condidit.

C'est Rome que Romulus a fondée, Romam condidit Romulus.

C'est Rome qu'a fondée Romulus,

La phrase Condidit Romulus Romam est la seule que le français ne puisse traduire exactement, mais en revanche il a deux manières de traduire Romulus condidit Ro^ mam. Il ne faut donc pas dire avec les détracteurs de notre bel idiome, que le français n'a pas d'inversions. Ce qui est vrai, c'est que nous ne connaissons pas, du moins en prose, les inversions directes, celles qui se font par simple juxtaposition. Il serait impossible de traduire comme nous venons de le faire les quatre-vingtdix-neuf centièmes des phrases latines, et si Ton veut traduire les premiers vers de TEnéide :

Arma, virumque cano, TrojaB qui primus ab oris Italiam fato profugus Laviniaque venit Littora.

on ne pourra rien dire qui approche de la construction suivante : Les combats et le héros je chante^ de Troie qui le premier fuyant les rivages, l'Italie par le destin chassé et de Lavinie atteignit les rives; il faudra dire : Je chante les combats, et le héros qui le premier, fuyant les rivages de Troie, atteignit, chassé par le destin, r Italie et les bords de Lavinie. Au lieu de déplacer les mots à volonté, nous sommes obligés, quand nous voulons faire une inversion, de recourir à une infinité de petits mots

parasites dont la concision romaine n*eût point consenti à se charger.

C'est Romulus qui a fondé Rome. — Cest par Romulus que Rome a été fondée, etc. En cela, nous sommes évidemment inférieurs aux Latins et aux Grecs, surtout aux Grecs^ puisque ce sont les Latins qui nous ont donné l'exemple des constructions périphrastiques très rares chez les Grecs : Amatus sum, amatum irij amandum esse, fore ut, futurum esse ut, etc.

Quoi qu'il en soit, nous pouvons, nous aussi, rendre toutes les nuances de nos pensées, lancer pour ainsi dire en avant le mot important de la phrase, sujet, verbe ou complément, ou au contraire le réserver pour le moment favorable, prœsens in tempus^ comme dit Horace * ! On a vu la phrase de Bossuet que nous avons citée plus haut : « Aussi vifs étaient les regards, aussi vite et impétueuse élait Tattaque, aussi fortes et inévitables étaient les mains du prince de Condé; » voici d'autres exemples destinés à montrer le rôle que peut jouer dans une phrase la place de tel ou tel mot, avec ou sans inversion :

Un homme s'est rencontré, d'une profondeur d'esprit incroyable, hypocrite raffiné autant qu'habile politique, etc. (Oraison funèbre de la reine d'Angleterre.)

— ... Qu'il s'étonne de ce que ce vaste tour lui-même n'est qu'un point très délicat à l'égard de celui que les asttres qui roulent dans le tlrmamenl embrassent. (Pascal, Pensées, édit. Havet.)

Dans ces deux phrases il n'y a pas d'inversion, et c'est précisément en cela que consiste leur beauté; si l'on disait : Il s'est rencontré un homme — à l'égard de celui qu'embrassent les astres, l'effet que nous admirons serait complètement détruit.

A l'âge de trente-trois ans, au milieu des plus vastes desseins qu'un homme eût jamais conçus et avec les plus justes espérances d'un heufeux succès, — il mourut, laissant un frère imbécile et des enfants en bas âge, incapables de soutenir un si grand poids. (Bossuet, Discours sur Vilisîoire universelle, m, 5.)

— Déjà frémissait dans son camp l'ennemi confus et déconcerté. Déjà

1, Art poétique, vers 44.

DE LA CONSTRUCTION DES PHRASES. ttÔ

prenait l'essor, pour se sauver dans les montagnes, cet aigle dont le vol hardi avait d'abord effrayé nos provinces. (Flêchier^ Oraison fmèbre de Turenne.)

Ici au contraire ce sont les inversions qui produisent un effet saisissant; et c'est ainsi que tous nos grands écri< vains ont connu l'art de placer les mots, de rechercher ou d'éviter les inversions. Lors donc que Ton expliquera un fragment d'auteur français, il sera nécessaire de faire voir comment les phrases sont construites. £x :

C'est par cette vertu divine que la simplicité de l'Apôtre a assujetti toutes choses. Elle a renversé les idoles, établi la croix de Jésus, persuadé à un million d'hommes de mourir pour en défendre la gloire; enfin, dans ses admirables Ëpltres, elle a expliqué de si grands secrets qu'on a vu les plus sublimes esprits, après s'être exercés longtemps dans les plus hautes spéculations où pouvait aller la philosophie, descendre de cette vaine hauteur où ils se croyaient élevés, pour apprendre à bégayer humblement dans l'école de Jésus-Christ sous la discipline de Paul. » (BossuET, Panégyrique de saint PauL)

La construction logique de cette phrase serait très différente, car on aurait : « La simplicité de l'Apôtre a assujetti toutes choses par cette vertu divine. » Mais, comme Bossuet venait de dire que Paul « a des moyens pour persuader que la Grèce n'enseigne pas et que Rome n'a pas appris, » que « de là vient que nous admirons dans ses admirables Épîtres une certaine vertu plus qu'humaine qui persuade contre les règles, etc. » il a cru devoir placer en avant ces mots de vertu divine, et substituer à la construction logique ce que les grammairiens appellent une construction oratoire. Il en est de même de ces mots : « enfin, dans ses admirables Épîtres, elle a expliqué de si grands secrets, etc. » et « ...sous la discipline de Paul ». Ils ont été placés ainsi à dessein, pour donner à la pensée de Bossuet toute la force et toute la précision désirables.

On déplace de la même manière le sujet, le verbe, l'attribut, les compléments directs ou indirects, et l'on obtient ainsi des figures de construction très nombreuses ;

Ex* « ,

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H est boB de parler, et meillenr de se taire.

(La Fortai5e, Fablei, thi, 10.)

Advienne que pourt^a, — A bon entendeur salut. — Restait cette redoutable infanterie de Vamiée d^ Espagne»

— Périssent les colonies. — Honni soit qui mal y pense ^

— Après moi le déluge! etc.. Les sujets de ces phrases sont évidemment parler et se taire; que pourra (c'est-àdire ce qui pourra, s.-e. advenir), etc. Les constnictions logiques seraient : Parler est bon et se taire est meilleur; {Je souhaite que) ce qui pourra advenir advienne, etc. Il ^ut montrer en expliquant ces phrases que les sujets ont été rejelés à la fin pour attirer l'attention du lecteur sur les mots : bon, meilleur, advienne, etc. mots que l'usage, ou pour mieux dire le sentiment populaire, seul maître des choses du langage, a jugés plus importants que les autres.

Dans ces phrases et dans celles qui leur ressemblent, le déplacement du sujet a entndné le déplacement correspondant du verbe, de l'attribut, du régime, et les inversions sout complètes. On en rencoutre de plus on moins fortes selon que l'écrivain sent plus ou moins fortement, et selon l'époque à laquelle il appartient. Descartes, Pascal et Bossuet, plus voisins du seizième siècle où presque tout le monde parlait et écrivait en latin, présentent des inversions plus fortes et plus fi'équentesque Fénelon, La Bruyère, Racine, Voltaire et Montesquieu. Voici un exemple de Voltaire qui montrera bien la différence du dix-septième siècle au dix-huitième :

Charles XU éprooTa ce qoe la prospérité a de plus grand et ce que l'adTenîté a de plus croel, sans avoir été amolli par l'une ni ébranlé par l'antre. Presque tontes ses actions, jusqu'à celles de sa yie privée et unie, ont été bien an delà du Traiseoiblable. C'est peut-être le seul de tous les hommes, et jusqu'ici le seul de tous les rois, qui ait vécu sans faiblesse; il a porté toutes les vertus des héros à un excès où elles sont ansii dangereuses qoe les vices opposés.

Sa fermeté, devenue opiniâtre, fit ses malheurs dans l'Ukraine, et le retint cinq ans en Turquie; sa libéralité, dégénérant en profusion, a rainé' U' Suéde; son' courage,' poussé jusqu'à la témérité^ a causé sa mort; sa justice a été quelquefois jusqu'à la cruauté; et, dans les

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dernières années, le maintien de son autorité approchait de la tyrannie, etc. [Histoire de Charles Xll^j livre III.)

Il y a dans cette page beaucoup moins d'inversions que dans n'importe quel passage de B(»ssuet, parce que la langue française a changé vers 1670; elle a secoué alors le joug du latin ; elle a perdu en gravité et en force pour gagner d'une manière extraordinaire en finesse et en légèreté.

— On voit combien sont nombreuses les explications que devra suggérer l'examen de nos constructions en prose ; jnais ce que Ton aura soin d(3 bien mettre en lumière, c'est la façon dont les auteurs ont dû procéder pour construire ainsi leurs phrases. Pour faire une inversion dans ce vers :

Il est bon de parler et meilleur de se taire.

La Fontaine s'est vu contraint de donner une sorte de satisfaction aux exigences de la logique. Ainsi le petit mot //est un sujet apparent du genre neutre, équivalant au mot celUy et permettant nu lecteur d'attendre les sujets véritables qui sont parler et se taire. Le verbe est s'accorde avec le sujet appâtent ; et les adjectifs bon et meilleur, attributs du genre neutre, se rapportent à il. Enfin le petit mot de est ce que nous appellerons une fausse préposition, servant uniquement à relier les sujets parler et se taire au reste de la phrase *.

C'est donc au prix de bien des efforts, et avec le secours de mots parasites que le français produit les effets produits en latin par la simple juxtaposition des mots; le français est donc plus lent dans sa marche, mais il n'est pas moins expressif, même en prose, que les langues grecque et latine.

2* Constructions de la poésie.

Nous avons vu que dans toutes les langues la poésie

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