‹ Traité d'explication française: ou, Méthode pour expliquer littéralement les auteurs françaisChapitre 48 sur 79 · Bdîti Qréçoiret · texte numérisé non relu

Bdîti Qréçoiret

est très différente de la prose; le français lui aussi possède une langue poétique très riche et très variée dont on n'aurait aucune idée si Ton ne connaissait que des œuvres en prose. Sans parler ici de la constitution du vers français, que Ton peut étudier dans Texcellent Traité de versification de M. L. Quicherat, on comprend qu'il est évident que la poésie doit avoir sa syntaxe particulière. Très rare en prose, l'inversion directe, sans mots parasites pour la faire accepter, est d'un usage fréquent chez les poètes que les nécessités de la césure et de la rime obligent à l'employer, et qui d'ailleurs la préfèrent souvent à la construction analytique et logique. Ex.:

Maître corbeau, $ur un arbre yerché.

Tenait en $on bec un fromage; Maître renard, par l'odeur alléché.

Lui tint à peu près ce langage.

(La Fontaine, Fables, i, 2.)

La grammaire, du verbe et du nominatif, Comme de Vadjectif avec le substantif Nous enseigne les lois»

(Molière, Femmes savantes, ii, 6.)

Les exigences du vers français ont pu obliger La Fontaine et Molière à construire ainsi; mais voici d'autres exemples où le poète a préféré l'inversion à la tournure directe, et cela pour donner à la phrase un tour plus vif et plus poétique.

... Et ce fer que mon bras ne peut plus retenir, Je le remets au tien pour venger et punir.

(Corneille, le Cid, i, 5.)

Mais un jour, à quelqu'un dont je tairai le nom, Je disais, en voyant des vers de sa façon...

(Molière, le Misanthrope, i, 2.)

Ainsi parle un esprit languissant de mollesse. Qui, sous l'humble dehors d'un poète affecté. Cache le no^r venin de sa malignité.

(Boileau, Satire ix.)

Du temple, orné partout de festons magnifiques, Le peuple saint en foule inondait les portiques.

(Racine, Athalie, i, 1.)

Corneille pouvait dire :

Je remets à ton bras, pour venger et punir, Ce glaive, que le mien ne peut plus retenir.

Molière également :

Mais un jour, en voyant des vers de sa façon, Je disais à quelqu'un dont je tairai le noni.

Un très léger changement eût permis à Boileau d'employer le mot dehors dsins sa véritable acception, c'est-àdire au pluriel :

Ainsi parle un espnt languissant de mollesse, Cachant le noir venin de sa malignité Sous les humbles dehors d'un poète affecté.

Enfin Racine pouvait dire :

Le peuple saint en foule inondait les portiques Du temple, orné partout de festons magnifiques.

On voit que ces grands écrivains ont préféré Tinversion, quelque forte qu'elle paraisse au premier abord, à la tournure ordinaire, qui eût fait des phrases prosaïques et vulgaires. C'est même une habitude chez nos grands poètes du dix-septième siècle de dissimuler habilement, en les plaçant au début de la période, les idées et les mots accessoires, tandis qu'ils réservent pour la fin l'idée principale. Ex. :

Ami, peux-tu penser que d'un zèle frivole Je me laisse aveugler pour une vaine idole, Pour un fragile bois que, malgré mon secours Les vers sur son autel consument tous les jours.

(RACiifE, Athalie, m, 3.)

On comprend dès lors combien il est nécessaire, en expliquant les poètes, de montrer en quoi leurs constructions diffèrent de celles des prosateurs ; c'est une source de remarques aussi importantes que nombreuses. Etant donné ce fragment du discours de Joad à Joas :

mon fils, de ce nom j'ose encor vous nommer; Souffrez cette tendresse, et pardonnes aux larme»

74 TRMTÉ D'EXPLICATION FRANÇAISB.

Qae ro*arrachent pour vous de trop^justes alarmes.

Loin du trône élevé, de ce fatal lionneur

Hélas! vous ignorez le charme empoisonneur;

De l'absolu pouvoir vous ignorez l'ivresse,

Et des lâches flatteurs la voix enchanteresse.

Bientôt ils vous diront que les plus saintes lois,

Maîtresses du vil peuple, obéissent aux rois,

Qu'un roi n'a d'autre frein que sa volonté même,

Qu'il doit immoler tout à son pouvoir suprême,

Qu'aux larmes, au travail le peuple est condamné,

Et d*un sceptre de fer veut être gouverné.

Que, s'il n'est opprimé, tôt ou tard il opprime... {Athalie, iv, 3.)

on pourra le mettre en prose (la chose est permise, puisque Racine écrivait d'abord en prose et que nous avons ainsi le débutd'une Iphigénie en raurzV/e), et faire ressortir de celte manière la différence des constructions :

mon fils! j'ose encore vous nommer de ce nom; sonifrez cette tendresse, et pardonnez aux larmes que de trop justes alarmes m'arrachent pour vous. Elevé loin du trône, vous ignorez le charme empoisonneur de cet honneur fatal, hélas! Vous ignorez l'ivresse du pouvoir absolu, et la voix enchanteresse des lâches flatteurs. Bientôt ils vous diront que les lois les plus saintes, maîtresses du vil peuple, obéissent aux rois; qu'un roi n'a d'autre frein que sa volonté même; qu'il doit immoler tout à son pouvoir suprême; que le peuple est condamné aux larmes, au travail, et veut être gouverné avec un sceptre de fer; que, 8*11 n'est opprimé, il opprime tôt ou tard.

La différence est saisissante, car les constructions de llacine seraient aussi incorrectes en prose que cette prose serait plate en vers.

Mais outre ces inversions et ces tournures, la poésie admet une infinité de constructions particulières dont il faut rendre compte en expliquant ; elle peint les objets plutôt qu'elle ne les nomme, et elle emploie pour les désigner les périphrases les plus diverses. C'est ainsi que Dieu s'appelle en poésie le Roi des Bois, le Ciel, le Très- Haut, le Maître du tonnerre, le Fabricateur souverain, le Seigneur des seigneurs, Celui qui met un frein à la fureur des flots, etc., etc. Jérusalem devient :

palais de David et sa chère cité,

Mont fameux que Dieu même a longtemps habité;

{Aihalie, ii^ 9.)

un poignard est un homicide acier, ce qui en prose serait ridicule ; la gent troite-menu désiirne les souris et une grenouille est quelquun du peuple coassant. Enfin Racine fait dire à Phèdre par sa suivante :

Les ombres par trois fois ont obscurci les cieux Depuis que le sommeil n'est entré dans vos yeux ; Et le jour a deux fois chassé la nuit obscure, Depuis que votre corps languit sans nourriture ;

(Acte I, se. m.)

c'est-à-dire en prose, Il y a deux jours que votts n'avez ni dormi ni mangé. De même Racan, pour dire que nous avons assez travaillé et qu'il faut nous reposer, s'exprime en ces termes :

Nous avons assez vu sur la mer de ce monde Errer au gré des flots notre nef vagabonde, U est temps de jouir des délices du port.

(Stances,)

La poésie est destinée à tout animer et à tout embellir, et l'on connaît ces vers de Bpileau :

Echo n'est plus un son qui dans l'air retentisse, C'est une nymphe en pleurs qui se plaint de Narcisse, Un orage terrible aux yeux des matelots, C'est Neptune en courroux qui gourmande les flots.

(Art poétique, m.)

n faut donc expliquer ces locutions diverses et montrer que c'est en cela précisément que consiste la phrase poétique.

Enfin la poésie emploie beaucoup plus d'adjectifs que la prose et la place de ces adjectifs (épitbëtes ou attributs)| de même que leur emploi, devra toujours être l'objet d'une étude attentive. Corneille, La Fontaine et Molière qui riment facilement, évitent en général de placer l'adjectif après le substantif, surtout à la fin des vers ; Racine rime fiiquemment avec des adjectifs, mais il les emploie toujours avec un art consommé ; l'adjectif a chez lui la force d'une proposition circonstancielle. Ex. :

Des vengeances des rois ministre rigimreux...

(Atkalie, ii, 5.)

c*est-à-dire chargé d'exécuter à la rigueur les vengeances des rois ;

hti ronces dégouiianUi Portent de ses cheveux les dépouilles sanglantes;

{Phèdre, v, 6.)

ce qui ne revient pas du tout à cette phrase :7e^ roncex portent les dépouilles de ses cheveux.

Je te plains de tomber dans ses mains redoutables. Ma ûlle. En achevant ces mots épouvantables, Son ombre vers mon lit a paru se baisser, etc.

{Aîha.lie, ii, 5.]

Boileau, qui rimait avec tant de peine,

Enseigne-moi, Molière, où tu trouves la rime M

a eu souvent recours, pour construire ses vers, à des adjectifs dont remploi n'est pas toujours très heureux. Ex. :

Le Rhin, tranquille et fier du progrès de ses eaux, Appuyé d'une main sur son urne pencliante, .

Dormait au bruit flatteur de son onde naissante... A ces mots, essuyant sa barbe limoneuse Il prend d'un vieux guerrier la figure poudreuse... Revel le suit de près; sous ce chef redouté, Marche des cuirassiers l'escadron indompté...

{Épitre IV.) Quelquefois à l'appât d'un hameçon perfide J'amorce en badinant le poisson trop avide... Une table, au retour, propre et non magnifique, Nous présente un repas agréable et rustique...

{Épitre VI.) Cesse de t'étonner si l'envie animée.

Attachant à ton nom sa rouille envenimée, La calomnie en main quelquefois te poursuit, etc.

{Épitre vu.)

Voltaire, tous les poètes du dix-septième siècle, et aussi ceux du nôtre, usent et abusent de Tadjeclif pour ter* miner leurs vers :

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