‹ Traité d'explication française: ou, Méthode pour expliquer littéralement les auteurs françaisChapitre 49 sur 79 · Satire lu · texte numérisé non relu

Satire lu

D'ennemis, de mourants vous étiez entourée, Et moi, perçant à peine une foule égarée, J'emporte votre fils dans mes bras languissanis. Les dieux ont pris pitié de ses jours innocents.

{Mérope, m, 5.)

Avez-Yous dans le sein la cicatrice heureuse Du fer dont à mes yeux une main furieuse...

(Zaïre, ii, 3.)

Quand le premier chantre du monde

Expira sur les bords glacés

Où THëbre effrayé dans son onde

Reçut ses membres dispersés...

(Lb FbANC de POMPIGICAN.)

Te souvient-il du lac tranquille Qu'effleurait Thirondelle agile.

Du vent qui courbait le roseau

Mobile, Et du soleil couchant sur l'eau

Si beau?

(Chateaubriaih).)

Mes sœurs à vous parer si lentes.

Venez voir près de mon vainqueur Ces timbales étincelantes Qui sous sa main toujours tremblantes Sonnent et font bondir le cœur...

(Victor Hugo, La fiancée du Timbalier.)

L'abus des adjectifs énerve le style, mais leur emploi raisonné lui donne au contraire beaucoup de grâce ; il est donc nécessaire, quand on explique, de faire remarquer comment sont employés les adjectifs.

— Enfin Tagencement des mots n'est pas indifférent chez les grands poètes, et il faut tenir compte de ce qu'on nomme Vkannonie imitative. On comprend qu'il ne saurait y avoir de règle à cet égard; mais toutes les fois qu'un auteur a cherché à produire un effet de ce genre, nous devons donner en passant quelques mots d'explication. Virgile a voulu imiter le galop du cheval dans ce vers si connu :

Quadrupedante putrem sonitu quatit ungula campum Quâdrûpë-dântë pû-trëm sônl-tù qufttlt-ûngûl&<câmpûm.

et Boileau, dans son Epitre à Lamoignorij est arrivé au

même résultat, mais avec moins de bonheur, parce que le vers français est plus court que le vers latin :

Et pour te suivre encor ranimant mon andace, Apprenti-cavalier-galoper-sur ta trace.

Fresques tous nos grands poètes ont cherché à produire de ces effets d'harmonie imitative, et il sera bon d'attirer l'attention sur des vers comme ceux-ci :

Les murs en sont émus, les voûtes en mugissent Et l'orgue même en pousse un long gémissement.

(BoiLEAU, le Lutrin, m.)

... Soupire, étend les bras, ferme l'œil et s'endort.

{Ibid,, 11.] L'autre esquive le coup, et l'assiette volant S'en va frapper le mur et revient en roulant

(BoiLEAU, Satire m.)

Maudit soit l'auteur dur dont l'àpre et rude verve. Son cerveau tenaillant, rima mulgré Minerve, Et de son lourd marteau martelant le bon sens A fait de méchants vers douze fois douze cents.

(BoiLEAU, Vers en style de Chapelain.)

Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos tètes?

(Racine, Andromaque, v, 5.)

Le jour n'est pas plus pur que le fond de mon cœur.

(Racine, Phèdre, iv, 2.)

Que toujours dans vos vers || le sens coupant les mots Suspende l'hémistiche |{ en marque le repos... Gardez qu'une voyelle, à courir trop — hâtée. Ne soit d'une voyelle en son chemin — heurtée.

(BoiLEAU, Art poétique, i.)

A ces mots on cria — haro sur le baudet.

(La Fontaine, Fables, vii, 1.)

Après bien du travail le coche arrive au— haut.

{Ibid,, vil, 9.)

Un— heurt survient, adieu le char.

{Ibid,, VII, 11.)

... Se sent pris comme aux lacs, car l'huître tout d'un coup Se referme. Et voilà ce que fait l'ignorance.

(16id., viii, 9.)

C'est promettre beaucoup; mais qu'en sort-il souvent?

Du vent.

{Ibid., v, 10.)

Même il m'est arrivé quelquefois de manger

Le berger.

{Ibid,, vu, 1.) L'essieu crie et se rompt.

(Racine, Vhédre, y, 6.)

3® Des gallicismes»

n y aurait encore beaucoup à dire au sujet de la construction des phrases, et Ton pourrait parler ici de certaines figures telles que TEllipse, la Syllepse, la Suspenfiion, etc.; mieux vaut renvoyer ces observations au chapitre des Figures et traiter brièvement des Gallicismes, c*est-à-dlre des locutions ou des tournures particulières à la langue française.

Toutes les langues ont ainsi des locutions ou des tournures quileur sont propres, et dont le caractère distinctif est de ne pouvoir passer directement dans une langue étrangère. L'hébreu a ses hébraîsmes, le grec et le latin leurs héllénismes et leurs latinismes, Tallemand ses germanismes, etc. C'est ainsi que les latinismes servire servitutem^ servir une servitude, vivere vitam, vivre une vie, dormire somnum^ dormir son sommeil, currmque et rabiem parât, il prépare ses chars et sa rage^ et beaucoup d'autres du même genre, sont intraduisibles pour nous. Bossuet a dit : Dormez votre sommeil, grands de la terre ^et l'on admire avec raison la beauté de cette expression; ce qui est plus digue de remarque, c'est l'heureuse audace avec laquelle Bossuet a rendu un verset du psaume 75, Dormierunt somnum suum, et nikil invenet^unt viri divitiarum in manibussuis. — Us ont dormi leur sommeil, et ils n'ont rien trouvé dans leurs mains, ces hommes de richesses, nest évident que tous les gallicismes importants iloivent être signalés et expliqués; nous ne prescrirons à cet égard aucune règle, et nous nous contenterons de citer quelques exemples en suivant l'ordre adopté par les grammairiens pour les parties du discours.

— Substantif, Presque tous les mots composés : cAe-

min de fer y timhre^poste^ passe-partout^ hôtel-Dieu, fête'- Dieu, lieutenant, arrière-garde, etc.

Le nombre singulier s'emploie parfois en français pour le pluriel. Ex. : Le Français qui les vante n apprend rien à l'étranger (Bossuet). Le soldat, le troupier, etc. Grattez le Busse, vous trouverez le Tartare (Napoléon), etc.

— Article. L'article, inconnu des Romains, existe dans toutes les langues dérivées du latin, et généralement dans toutes les langues qui n'ont point de déclinaison complète. Il faut expliquer en français non pas la pré* sence, mais l'absence de l'article : Pauvreté nest pas vice :

Femmes, moine, vieillards, tout était descendu.

Dans les titres de fables : le Cheval et le Loup, la présence de l'article doit être signalée, de même que l'article pluriel emphatique : les Racine, les Bossuet, les Molière, etc.

— Adjectif. Grand'mère, mère grand, grand'garde.

— Comparatifs et superlatifs : on montrera que le français n'en possède véritablement pas, si ce n'est meilleur, pire, moî'wrfre, et quelques superlatifs comme richissime, savantissime, excellentissime, et d'autres encore qu'on emploie plaisamment.

— Adjectifs possessifs :

Voilà mon homme aux pleurs, il gémit, il soupire.

(La Foktaiwe, ¥ahU$, iv, 20.)

^otn homme s'était donc à la pluie attendu.

(/6îd., VI, 3.)

— Adjectif indéfini : at/cun c.-à-d. quelqu'un,

Phèdre était si succinct qu'aticuru l'en ont blâmé.

(La Fontaine, vi, 1.)

Plusieurs avaient la tète trop menue, Aucuns trop grosse, aucwm même cornue.

[Ihid., VI, 6.)

*— Pronom. Le vous de politesse est tellement passé dans nos habitudes qu'il n'a pas besoin d'être expliqué; on se contentera de dire une fois pour toutes que les em-

pereurs ou les magistrats romains disant Nous, c'est-àdire moi et mes ministres^ moi et mon conseil^ etc., de même que les orateurs ou les écrivains disaient par modestie Nous,,., c'est-à-dire mes auditeurs et mot, mes lecteurs et moi, etc., on a répondu sur le même ton et dit Vous, c'est-à-dire toi et tes ministres, etc. Ce qui doit être expliqué, c'est l'alternance du Vous et du Tu dans les tragédies. Exemple :

LE COMTE

Ce que je méritais, vom l'avez emporté.

DON DIÈGCIE.

Qui Ta gagné sur mous, l'avait mieux mérité... Qui n'a pu l'obtenir, ne le méritait pas.

LE COMTE

Ne le méritait pas, moi !

DON DIÈGUB.

LE COMTE

Ton impudence, Téméraire vieillard, aura sa récompense.

[Il lui donne un soufflet.)

Page 1