PHILINTE
Dans vos brusques chagrins je ne puis vous comprendre, Etj quoique amis enfin, je suis tout des premiers,»,
ALCESTE
Moi, votre ami? Rayez cela de vos papiers.
J'ai fait jusques ici prof ession de l'être.
Mais, après ce qu'en vous je viens de voir paraître
Je vous déclare net que je ne le suis plus.
Et ne veux nulle place eii des cœurs corrompus,
PBILINTE.
Je suis donc bien coupable, Alceslc, à votre compte?
ALCESTE
Alkz, vous devriez mourir de pure honte;
Une telle action ne saurait s'excuser.
Et tout homme d'honneur s'en doit scandaliser.
Je vous vois accabler un homme de caresses,
Et témoigner pour lui les dernières tendresses;
De protestations, d'offres et de serments
Vous chargez la fureur de vos embrassemenis ;
Et quand je vous demande après (^uel est cet homme,
A peine pouvez-vous dire comme il se nomme;
Votre chaleur pour lui tombe en vous séparant,
Et vous me le traitez à moi d'indifférent.
Morbleu! c'eai une chose indigne, l&che, infâme,
TRAITÉ D*EXPL^ FRANC. -
De s'abaisier ainsi jusqu'à trahir son âme; Et si, par un malheur, j'en avais fait aotaot, Je m'irais, de regret, pendre tout à Vinstant, etc.
(MoLiÈBE, le Misanthrope, i, 1.)
4® Des mots et des tournures tombés en désuétude. — •
Des néologismes.
Au dix-septième siècle, La Bruyère se plaignait avec raison de la fortune de certains mots et de la proscription de quelques autres. Ams a péri, disait-il... Certes est beau dans sa vieillesse, et notre langue doit beaucoup aux écrivains qui le disent en prose et qui se commettent pour lui dans leurs ouvrages. Maint est un mot qu'on ne devait jamais abandonner... Quelle persécution le car n'a-t-il pas essuyée I etc. *. Ainsi, même dans une langue fixée par d'aussi grands écrivains que les nôtres, il y a comme au temps d'Horace bien des fluctuations :
Multa renascentur qu» jam cecidere, cadeotqae Qu» nunc sunt in honore vocabala*.
parmi les mots qqe La Bruyère regrettait, il en est comme certes^ maint, et car, qui ont repris une vigueur nouvelle; mais beaucoup de mots employés couramment par cet écrivain ont disparu et l'on a vu surgir des milliers de termes qui ne répondent pas tous à des besoins réels.
Fénelon lui aussi, vingt-cinq ans après La Bruyère, se plaignait qu'on eût appauvri la langue française en voulant la purifier; il était plus bardi que son confrère de l'Académie, car il voulait « ne perdre aucun mot, et en acquérir de nouveaux •. » Si l'on eût écouté ses avis, le dictionnaire de l'Académie contiendrait cinquante ou
1. Les eatactères : De quelques usages. Dans la nomenclature très abrégée que La Bruyère fait ainsi des mots perdus, il s'en trouve que La FontHine t&cbait de conserver, comme s'éjouir (Dont maint voisin s'éjomt d'être), yaint. Cure (Le meunier n'en a cure), Souloir (Deux paris en tit dont il xoulait passer l'une à dormir...). Pensers (Pour moi, de tels pensera me seraient maiséants). Molière, Boasoet, Pascal et presque tous nos grands écrivains' ont aussi travaillé à conserver d'anciens mots qui leur paraissaient rendre parfaitement bien leurs pensées.
S. Art poétique, vers 70.
3. Lettre w les occupations de V Académie française^ éd. Masure, ch. iti.
soixante mille mots, deux fois plus qu'il n'en compte aujourd'hui, après les conquêtes de la science moderne. On a dû créer, avec plus ou moins de bonheur, un grand nombre de termes tels ({\xq locomotive, photographie^ gouvernement constitutionnel^ etc., etc. Mais on n'a pas su reprendre des mots comme souvenance et tant d'autres qui n'auraient jamais dû périr. Les écrivains qui ont essayer de ressusciter la langue de Marot et d'Amyot se font lire avec plaisir, mais leur exemple n'a pas été suivi.
Et pourtant que de néologismes dans notre langue du dix-neuvième siècle I Fénelon lui-même serait effrayé s'il lisait nos journaux et nos revues, où l'on parle si souvent â^ agissements^ de centralisation^ de laïcisation^ ^'individualisme, de particularisme, de dénationalisation, etc., etc., où les mots en isme et en ion tiennent une place si considérable.
Evidemment on n'a pas à faire, quand on explique littéralement un texte donné, l'histoire de tous les mots; autant vaudrait avoir sur sa table le dictionnaire de M. Littré et en lire chaque fois un article ; mais si l'on a du goût et un peu de savoir^ que d'observations utiles et intéressantes on peut faire, soit à propos des mots vieillis et des locutions abandonnées, soit à propos des néologismes I
On a composé de nos jours d'excellents Lexiques de Molière, de Corneille, de Racine et de Saint-Simon ; il suffit de les parcourir pour voir combien sont grandes les pertes que notre langue a faites depuis cent cinquante ans. Tantôt les mots ont disparu complètement, tantôt on les a conservés, mais leur signification a été changée. Ainsi les mots étonner, gêner^ ennui, assommer, importuner^ etc. % si forts au dix-septième siècle, ont perdu