CHAPITRE PREMIER
Avant d'expliquer'un passage quelconque, on commence par le lire à haute voix, et cet exercice prélipiinaire n'est pas indifférent : une phrase bien lue est à demi expliquée. Nous nous attacherons donc dans ce premier chapitre à montrer en peu de mots ce qu'il faut lire d'un texte donné, et comment on doit lire.
1** Que doit-on lire et un texte donné?
Le premier embarras qu'éprouvent les élèves est de savoir jusqu'où ils doivent aller en lisant ; les uns se bornent à deux ou trois lignes, les autres iraient volontiers jusqu'à la fin du volume. II importe assurément de ne pas- émietter tout d'abord les passages que l'on expliquera, mais il n'est pas moins nécessaire d'éviter à ceux qui nous écoutent l'ennui d'une lecture prolongée. Lisons donc sans hésiter plusieurs phrases de suite, mais arrêtons-nous dès que ces phrases réunies formeront ce qu'on appelle un alinéa^ un paragraphe^ ou une tirade. S'il s'agit d'un petit récit, d'une fable de La Fontaine ou de Fénelon, d'une scène très courte de Corneille ou de
Molière, il sera bon de ne pas s'interrompre avant la fin, et de faire goûter à ses audîteui'S l'ensemble du morceau ; mais si le passage à lire est d'une certaine étendue, comme le Sotige d'Athatie ou les Animaux malades de la peste, il faudra le diviser, en tenant compte des indications fournies par l'auteur luî-mÈme. La Fontaine a divisé sa fable en trois parties distinctes, l'exposition, le nœud, te dénouement; on lira donc en premier lieu jusqu'au quinzième vers :
Un mal qui répand la terreur,
Mal que le cie) en sa fureuf Inventa pour punir les crimes de la terre, La peste, puisqu'il faut l'appeler par son nom, Capable d'enrichir eu ud jour l'Acbèron,
Faisait aux animaun la gnerre.
Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés;
On n'eD voyait plus d'occupés k cherclier le soutien d'une mourante vie;
Nul mets D'excilait leur envie.
Ni loupa ni renards n'épiaient
La doute et l'innocente proie;
Les tourterelles se fujaienl ;
Plus d'amour, partant pins de joie.
Et l'on expliquera ces quinze vers. Ensuite on reprendra celle lecture jusqu'au vers 49 ;
Le lion tint conseil et dit ; « Mes chers amis,
Je crois que le ciel a permis
Pour nos péchés celte infortuoe.
Que le plus coupable de nous Se sacrihe aux traits du céleste cour Peut-être il obtiendra la guérison ci L'histoire nous apprend qu'en de tels a<
On Tait de pareils dévouements.
Ke nous flattons donc point; voyons sac
L'état de notre conscience.
Pour moi, satisfaisant mes appétits gloutons,
J'ai dévoré force moutons.
Que m'avaienc-ils fait? nulle offense.
Hèœe il m'est arrivé quelquefois de manger
Le bei^er.
Je me dévouerai donc, s'il le faut; mais je pense Qi^'il est bon que chacun s'accuse ainsi que moi,
Car on doit souhaiter, selon toute justice,
Que le plus coupable périsse.
— Sire, dit le renard, vous êtes trop bon roi; Vos scrupules font voir trop de délicatesse.
Eh bien! manger moutons, canaille, sotte espèce. Est-ce un pécbé? Non, non. Vous leur fîtes, seigneur,
En les croquant, beaucoup d'honneur;
Et quant au berger, l'on peut dire
Qu'il était digne de tous maux, Etant de ces gens-là qui sur les animaux
Se font un chimérique empire. »
Ainsi dit le renard, et flatteurs d'applaudir.
On n'osa trop approfondir , Du tigre, ni de l'ours, ni des autres puissances,
Les moins pardonnables olfenses :
Tous les gens querelleurs, jusqu'aux simples mâtins, Au dire de chacun étaient de petits saints.
Puis la fin :
L'âne vint à son tour, et dit : a J'ai souvenance
Qu'en un pré de moines passant, La faim, l'occasion, l'herbe tendre, et, je pense,
Quelque diable aussi me poussant.
Je tondis de ce pré la largeur de ma langue.
Je n'en avais nul droit, puisqu'il faut parler net. » A ces mots, on cria haro sur le baudet. . Un loup, quelque peu clerc, prouva par sa harangue Qu'il fallait dévouer ce maudit animal, Ce pelé, ce galeux d'où venait tout le mal.
Sa peccadille fut jugée un cas pendable.
Manger l'herbe d'autrui! quel crime abominable!
Rien, que la mort, n'était capable D'expier son forfait. On le lui fit bien voir.
Selon que vous serez puissant ou misérable,
Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir.
Il en sera de môme pour le songe d'Athalie, que Racine a également divisé en trois parties; on s'arrêtera tout naturellement après ces vers :
. Xe l'évite partout, partout il me poursuit.
Et après cet autre :
Que des chiens dévorants se disputaient entre eux.
Mais il arrive souvent que les temps d'arrêt ne sont pas marqués avec une aussi grande précision ; c'est alors à celui qui lit de montrer son intelligence en faisant à propos les coupures nécessaires. Les grands discours d'Agrippine à Néron*, d'Auguste à Cinna •, et de Mithridate à ses enfants ' devront être divisés de la sorte, et puisqu'il ne se trouve guère dans chacun d'eux que trois ou quatre idées principales, trois ou quatre paragraphes, comme disent les rhétoriciens, un peu d'habitude suffira pour les distinguer les uns des autres. C'est la même chose pour ceux d'entre nos grands prosateurs qui font de longs alinéas, pour Descartes et Bôssuet ; il ne sera pas difficile d'y faire les coupures nécessaires. Prenons comme exemple la péroraison si fameuse ; Venez peuples, venez maintenant.. N'est-il pas évident qu'on devra lire d'abord l'apostrophe aux princes du sang, pour séparer cette apostrophe de celle que Bossuet adresse aux amis du prince de Condé, comme on séparera cette dernière des magnifiques paroles que l'orateur se consacre à lui-même ?
Mais il est inutile de multiplier les exemples; tout le monde comprend que, s'il est nécessaire de ne pas s'arrêter après chaque phrase, il ne l'est pas moins d'éviter les inconvénients d'une trop longue lecture; voyons maintenant comment on doit lire.
2** Comment on doit lire un texte à expliqt*er.
n semble que rien ne soit plus facile que de bien lire ; mais si l'on a pu soutenir qu'autrefois, à l'Académie française, M. Villemain seul possédait ce rare talent, combien se trouvera-t-il dans nos classes d'écoliers qui sachent vraiment lire ? On lit en général d'une façon pitoyable, parce qu'on ne sait pas trouver le juste milieu entre l'afféterie et la trop grande simplicité. La
i. Britannicuif iv, 2.