‹ Traité d'explication française: ou, Méthode pour expliquer littéralement les auteurs françaisChapitre 62 sur 79 · DE LA PROPRIÉTÉ DES TERMES. DES SYNONYMES · texte numérisé non relu

DE LA PROPRIÉTÉ DES TERMES. DES SYNONYMES

sens précis, de manière à justifier cette pfarase de Pascal : Les langues sont des chiffres « Les écrivains de second ordre, et à plus forte raison les écrivains médiocres, connaissant moins bien la valeur exacte des termes, sont exposés à les prendre souvent les uns pour les autres, et c'est là surtout ce qui établit une différence entre les auteurs. Bossuet, Pascal, La Fontaine et Molière sont d'une perfection désespérante sous ce rapport. Nous avons déjà vu que chez ces écrivains l'enchaînement des idées était d'une admirable rigueur; essayez de substituer dans leurs phrases un mot à un autre, le faisceau est rompu, la phrase n'a plus le même sens. Etant donnés par exemple ces vers de La Fontaine :

Un mal qui répand la terreur, Mal que le Ciel en sa fureur Inventa pour punir les crimes de la terre....

{Les animaux malades de la peste,)

qui deviendra la pensée du poète si nous disons :

Un fléau qui verse l'épouvante ; fléau que Dieu dans sa colère imagina pour châtier les forfaits des hommes ? Il est donc très important, quand on étudie les auteurs français, de montrer par le détail en quoi consiste le plus ou moins de perfection de leur style. Les mots sont-ils employés dans leur acception propre, de sorte que l'on ne puisse leur en substituer d'autres sans inconvénient ? soyons assurés que nous avons affaire à un écrivain supérieur. C'est moins la sublimité des images que la parfaite justesse des expressions qui fait le mérite de la prose de Bossuet, et l'on sait que cet incomparable génie n'a jamais pris la peine d'arrondir une période ou de cadencer harmonieusement des mots comme Fléchier et les orateurs de son école.

Prenons encore quelques exemples, pour bien faire comprendre ce qu'il s'agit de prouver :

Les rivières sont des chemins qui marchent, et qui portent où l'on veut aller. (Pascal, éd. Havet, i, 106.)

Citer comme on le fait souvent : « Les fleuves sont de§

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routes qui ii^archent et qui mènent où Ton veut aller, » c'est énerver le slyle de Pascal et lui faire dire autre chose que ce qu'il a voulu dire. En effet les fleuves sont des cours d'eau d'une espèce particulière, au lieu que le mot rivières, très précis dans la langue géographique, désigne dans la langue ordinaire tous les cours d'eau d'une certaine importance, qu'ils se jettent ou non dans la mer*. Les routes sont également des chemins d'une nature spéciale, des chemins larges, construits avec art et conduisant d'une ville à une autre : Im route de Paris à Lyon; tandis que chemin désigne tout ce qui conduit, bien ou mal, avec ou sans détours, d'un endroit quelconque à un autre : chemins impraticables , chemins de traverse ; la ligne droite est le plus court chemin (et non pas la route la plus courte) d'un point h un autre. Mener enfin est très différent de porter, et l'on voit combien ce dernier mot est plus juste que l'autre quand il s'agit de navigation.

Ce qu'il y avait de plas beau dans la loi de Moïse, c'est qu'elle préparait la voie à une loi plus auguate, moins chargée de cérémonies, et plus féconde en vertus. (Bossuet, Histoire universelle, ii, 3.)

On ne manquera pas, en expliquant cette phrase, de faire remarquer la parfaite justesse de chacun de ses mots. — De plus beau; Bossuet, toujours simple, n'a pas besoin de grands mots pour exprimer son admiration ; aussi ne dit-il pas : ce qu'il y avait de plus grand, de plus surprenant, de plus magnifique, de plus admirable, de plus sublime, etc., il lui suffit de contempler cette loi dans sa beauté, ce simple mot dit tout.

— Prépare, et non pas ouvre ; c'est la traduclion littérale du latin de l'Ecriture : Parate viam Domini, etc. — Une loi; un écrivain médiocre se serait préoccupé de ne pas répéter ainsi le mot loi à deux lignes de distance, et il eût mis ici législation ou je ne sais quel autre mot ; Bossuet n'a pas de ces scrupules; l'idée est la même, donc il se sert du même mot, suivant le précepte de Pascal : u Quand dans un discours se trouvent des mots

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