‹ Traité d'explication française: ou, Méthode pour expliquer littéralement les auteurs françaisChapitre 63 sur 79 · DE LA PROPRIÉTÉ DES TERMES. DES SYNONYMES. H · texte numérisé non relu

DE LA PROPRIÉTÉ DES TERMES. DES SYNONYMES. H

répétés, et qu'essayant de les corriger on les trouve si propres qu'on gâterait le discours, il les faut laisser, c'en est la marque '. »

— Plus auguste; toutje respect du prêtre chrétien pour la loi divine de TEvangile est rendu par ce seul mot, plus expressif que ses synonymes vénérable^ adorable^ divin^ etc.

— Moins chargée; ce mot est plus juste que son composé surchargé, qui impliquerait une idée de blâme; remplie présenterait à l'esprit du lecteur une tout autre image.

— Cérémonies est également plus juste que fêtes^ sa-crifices, etc., parce que seul il exprime tout cela.

— Plus féconde; on ne pourrait dire plus riche y ou qui produisît plus; c'est un très heureux latinisme. 11 serait donc impossible de changer quoi que ce fût à la phrase de Bossuet sans dénaturer complètement sa pensée.

Don Louis. — Je vois bien que je vous embarrasse, et que vous vous passeriez fort aisément de ma venue. A dire vrai, nous nous incommo> dons étrangement l'un et l'autre, et si vous êtes las de me voir, je suis bien las aussi de vos déportcraents. (Molière, Don Juan, iv, 6.)

Il n'est pas nécessaire de faire pour celte phrase le même travail que pour les précédenU-s ; contentons-nous de substituer aux expressions de Molière les synonymes qui se présentent le plus naturellement à l'esprit, et l'on saisira aussitôt la difTr'rence.

« Je m'aperçois bien que je vous gêne^ et que vous vous dispenseriez très facilement de ma pi^ésence, A vrai dire^ nous nous embarrassons prodigieusement tous les deux, et si vous êtes fatigué de me voir, je suis très fatigué aussi de vos désordres. ))

Voilà pour les écrivains de premier ordre; étudions maintenant quelques lignes d'un poète contemporain qui n'écrit pas toujours bien en prose :

Malesberbes, introduit le jour même dans la tour où gémissait son i. Edit. Havet, i, 102.

Ii4 TRAITÉ D'EXPLICATION FRANÇAISE.

maître, fut forcé d'attendre dans le dernier guichet; les commissaires de la Commune, chargés d'empêcher Tintroduction furtive de toute arme qui pourrait soastraire le roi par le suicide à Téchafaud, rarrëtërent longtemps dans cette pièce...

(Lamartine, Histoire des Girondins; mort de Lom$ XVL)

On ne saurait croire ce qu'il y a d'impropriétés, ou du moins de termes trop vagues dans cette seule phrase. Ainsi \e moi gémissait n'est pas juste, car on sait que Louis XVI ne poussait point de gémissements indignes de lui dans la Tour du Temple. — Son maître, il faudrait: celui qui fut^ovL celui qu'il considérait toujours comme son maître, le roi détrôné et mis en jugement n'était plus un maître.

— Fut forcé. On n'employa pas la force^ et par conséquent nous pouvons nous demander si d'autres expressions, comme celle-ci : fut obligé d'attendre, dut attendre, etc., ne rendraient pas la pensée avec plus de précision.

— Attendre dans un guichet n'est pas juste, car un guichet n'est pas une pièce; c'est une ouverture pratiquée dans une porte, ou un passage entre deux cours avec des ouvertures dans les portes.

— Introduction furtive. L'adjectif /wr^i/ ne paraît pas pouvoir se rapporter d'une manière bien précise à un substantif abstrait ; on dira une main furtive, un regard furtif^ etc., mais jamais une introduction furtive. Ne vaudrait-il pas mieux dire : empêcher quon n'introduisît furtivement, — Soustraire le roi par le suicide à Véchafaud; encore une phrase qui n'est pas claire, quoique le sens ne soit pas douteux ; grammaticalement soustraire est trop loin d'échafaud^ et suicide à Véchafaud prête à une confusion. — Var?-êtèrent n'est pas le mot le plus juste, puisque Malesherbes attend; le retinrent serait plus précis, etc.

— Mais pour saisir les nuances souvent si délicates de synonymie, on a besoin d'une préparation très sérieuse ; c'est à la longue, et après avoir étudié avec attention les ouvrages spéciaux, c'est-à-dire les Synonymes finançais de Girard, de Roubaud, ou ceux de M. Guizot, ou mieux

DES ÉTYMOLOGIES. lia

encore l'excellent Dictionnaire des St/nrmt/mes français de M. La Paye, où se trouvent résumés, discutés avpc une grande science et souvent recLiliés tous les travaux antérieurs; c'est après avoir étudié ces divers ouvrages, le dernier surtout, qu'on pourra saisir la différence souvent si profonde qui sépare des termes considéri's généralement comme tout à fait équivalents. On verra ainsi que les mots casser, briser, rompre, fracturer, fracasser ne sont nullement synonymes, et qu'il y a une grande différence entre une cabale, un complot, une conjuration et une conspiration, etc. Il n'est donc pas nécessaire de donner à ce ciiapilre plus d'étendue; le dictionnaire de M. La Fnye doit être entre les mains de toutes les personnes qui veulent savoir le français et arriver à bien comprendre nos auteurs.

DES ÉTTMOLOGIES.

Si l'étude raîsonnée des Synonymes est nouvelle; comme on vient de le voir dans le cliapitre précédent, la science des EtymoJogies l'est encore davantage : elle n'a pas cinquante ans. Autrefois, les clnTCbeurs d'étymologies s'abandonnaient sans scrupule aux caprices de Icuf imagination; le français, disaient-ils avec raison, vie?it du latin; mais ils ajoutaient sans hésiter que le latin vient du grec, et le grec de l'hébreu. Quanta Voltaire^ on sait que, pour se moquer des constructeurs de systèmes étymoloijiques, il faisait dériver toutes les langues du bas-breton. Aujourd'hui, c'est tout!

la recherche des étvmolo^ies est soumise à précicies ; on avoue que six cent cinquante mol gue française ont une origine inconnue, mais pose tous les autres avec une rigueur malhéni lois de la dérivation sont parfaitement établi

par exemple que les syllabes accentuées en latin ont donné au français des syllabes également accentuées : colorem, couleur, candoi^em, candeur, calorem^ chaleur, hominem^ homme, epistolam^ épître, etc., etc., on connaît en un mot, et on a pu les réduire en un petit nombre de chapitres, toutes les règles de la formation des mots. Etant donnés les mots grenouille et rossignol^ un étymologiste contemporain nous démontrera aussi clairement que pourrait le faire un mathématicien, que ces deux mots dérivent des mots latins ranunculam et lusciniolum^ diminutifs populaires de rana et de luscinius ; le caprice et Timagination n'ont rien à voir dans ces démonstrations, c'est de la science toute pure.

Il faut donc, quand on explique les auteurs français^ signaler au passage un certain nombre d'étymologies; non pas celles qui pourront mettre en lumière l'érudition du commentateur, mais celles qui feront comprendre le sens exact des mots à expliquer. Il n'est pas nécessaire de dire que calèche vienl dû polonais kolaska par l'intermédiaire derallemandA:a/^5cA, ou que ^a^e^ûfs dérive du persan tafteh; de pareilles étymologies ne présentent en elfe qu'un intérêt de curiosité; mais on doit remonter à la source des mots toutes les fois qu'une étymologie aura le double avantage d'être facile et instructive. Ainsi l'on dira sans hésiter que le mot écriture vient du latin scripturam, prononcé jadis escripturam, de même que les gens du peuple disent couramment uneestatue, une eslaiion^ une belle espeetacle, un estrapontin, etc., pour dire statue, station^ beau spectacle^ strapontin, etc. Escripturam est devenu escripture parce que les finales non accentuées ont toute? disparu, puis on a eu par une série de modifications très simples escriture, et enfin écriture. Cadran vient de çuadrantem qui a donné quadrant puis quadran^ et enfin cadran^ etc.

Les étymologies de ce genre devront toujours être signalées quand on pourra le faire sans pédanlisme, d'autant plus qu'elles serviront à faire comprendre le sens exact de bien des mots. Si l'on demande à une

DES ÉTYMOLOGIES. il?

personne qui ne sait pas le latin d'expliquer les mots circonspect^ impéritie, impotent, infirme^ etc. cette personne se trouvera dans un grand embarras, car Tétymologie seule peut rendre raison du sens précis de tous ces mots. Un homme circonspect^ comme l'indique l'étymologie [circum tout autour, et spect^ de Tancien verbe 5/îeao, regarder), c'est un homme qui ne s'avance pas à l'étourdie, un homme qui commence par regarder tout autour de lui s'il n'y a point de danger ou de risque à courir. — Impéritie serait inexplicable si l'on ne recourait au latin, puisque péritie n'est pas français ; l'étymologie in privatif et peritia, habileté, lèvera complètement la difficulté. Il en sera de même des mots impotent {in privatif et potens qui peut) et infirme (m privatir et firmusj fort, solide, qui a donné le mot français ferme) ^ etc.

Pour les étymologies comme pour les synonymes on ne saurait trop recommander aux personnes qui veulent étudier sérieusement le français l'emploi constant d'un ouvrage excellent, le Dictionnaire étymologique de la langue française^ de M. Brachet ^ La préface et l'introduction se feront lire avec fruit ; quant au dictionnaire lui-même il devra être consulté avec précaution. Les étymologies savantes, dont on n'a que faire quand on veut étudier simplement la langue des auteurs classiques, s'y trouvent nécessairement placées à côté des étymologies ordinaires ; et si l'on rapportait en expliquant un auteur tout ce que M. Brachet avait le devoir de consigner dans son dictionnaire, on transformerait un exercice élémentaire en un cours de linguistique transcendante ; les classes deviendraient autant de succursales de l'Académie des inscriptions et belles-lettres; il ne faudra s'arrêter en consultant ce livre si bien fait qu'aux étymologies les plus simples.

Voici d'ailleurs, pour terminer ce petit chapitre, un aperçu de la manière dont on peut faire usage des étymologies en expliquant nos auteurs.

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