‹ Traité d'explication française: ou, Méthode pour expliquer littéralement les auteurs françaisChapitre 69 sur 79 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

Ce petit travail serait incomplet si aux préceptes ne venaient pas s'ajouter quelques exemples destinés à faire voir comment Ton peut appliquer la méthode. Les exemples qu'on a vus jusqu'à présent se rapportent tous à l'objet particulier de tel ou tel chapitre; il est donc nécessaire d'expliquer maintenant un certain nombre de textes, et de signaler, en suivant simplement Tordre des mots, les particularités qui méritent d'attirer l'attention.

On trouvera dans cette troisième partie quelques essais d'explication littérale destinés à montrer comment il est possible d'étudier par le détail un fragment d'auteur français.

LE MEURTRE DU SOUDAN d'ÉGYPTE.

Cil de la Haleca, qui estoient cinq cens a cheval, abattirent les pavillons au soudanc^ et l'assiégèrent autour et environ dedans la tour avec trois de ses evesques, et li escrièrent qu'il descendist. Et lors dist que si feroit-il, mes qu'il l'asseurassent. Et il distrent qu'il le feroient descendre à force et que il n'esloit mie dedans Damiete. Il li lancèrent le feu gréjois qui se prist en la tour, qui estoit faite de. planches de sapin et de telle de coton. La tour s'esprit hastivement que oncques si beau feu ne vi, ne se droit. Quand le soudanc vit ce, il descendit hastivement et s'en vint fuiaut vers le flum. Ceulx de la Halequa avoieut toute la voie rompue a leur espées; et au passer que le soudanc fist pour aler vers le flum, l'un d'eulz li donna d'un glaive parmi les costes, et le soudanc s'enfuit au flum le glaive traînant; et il descendirent là jus à nou et le vinrent occire au flum, assez près de notre galie, là où nous estions. L'un des chevaliers de la Halequa, qui avoit à nom Haraquetage le fendit de l'espee et li osta le cuer du ventre; et lors il en vint au roy, sa main toute ensanglantée et li dist : « Que me donras-tu, que je t'ai

EXEMPLES. in

occis ton ennemi qui t'enst mort se il eiist vescu? » Et le roi ne li res pondi onques riens.

JoiNviLLE. — Cité par M. Meiiet {Origines, du neuvième au dixseptième siècle. — Prose, p. 92).

Ce passage de Joinville ne peut être expliqué que dan? les classes supérieures, par conséquent il doit donner lieu à bien des observations sur la manière dont il est composé, sur les caractères de simplicité, de naïveté charmante qu'il présente; on dira en passant quelques mots de Joinville et de ses œuvres; on pourra recourir à la savante édition qu'en a faite naguère M. Natnlis de Wailly, et voir ainsi quelle est au juste, dans le récit du chroniqueur, la place du fragment à expliquer.

— Nous nous contenterons ici du commentaire littéral, en lui donnant une importance toute particulière, parce que bien des observations faites à propos de ce premiei morceau pourront servir pour l'explication de ceux qui suivront.

— Cil de la Haleca, Les mameluks^ dit une note de M. Merlet. On sait que nos pères respectaient fort peu l'orthographe des mots étrangers. Ainsi les assassins, {assacis, dans Joinville), étaient les haschischin ou séides du Vieux de la Montagne ; le chiaoux de la Fontaine est un chaouch, c'est-à-dire un envoyé, etc. Nous sommes aujourd'hui plus scrupuleux et nous disons tramway, railway, etc.

— CH; ancien pronom démonstratif dont La Bruyère a dit qu'il fut dans ses beaux jours le plus joli mot de la langue française; synonyme exact de ce/M2 ou celui-ci, qui l'a remplacé. On le trouve encore dans les poésies en style de Marot.

Cil est amant parfait Qui reste ami de parole et d'effet. (Cuaulieu.)

Estaient (étaient). L'* montre ici l'origine stabant, prononcé par le peuple estabant comme sont encore dans la bouche des personnes sans instruction les mots estalue.

«20 TRAITÉ D'RXPLICATION FRANÇAISE.

^spectacle, cstation, estrapontin, etc. Les Formes en oi (prononcez oue) ont subsisté jusqu'à la fin du dix-huitième siècle.

Cinq cens. Le / du mot cent n'a reparu au pluriel que vers la fin du siècle dernier ; tout le dix-septième siècle écrivait cmq cens hommes ; on écrivait de même parens, en fans, etc. La Revue des deux mondes a conservé celte orthographe.

A cheval. Celte locution nous est tellement familière que nous ne songeons même pas à ce qu'elle présente de curieux : Un homme à cheval, c'est un homme monté su?^ un cheval. L'emploi de la préposition à est des plus importants à signaler : Une machine à vapeur, un fer à repasser, etc.

Cheval^ du latin cabaUus :

Immeritis frangantur crura cdballU (Juvénal).

Les Germains du cinquième siècle ont prononcé en supprimant la finale, ce qui est arrivé constamment, cabal^ chàbal, (c-à-d. chebal) puis cheval. Ce mot est de formation populaire comme ses composés chevalier et chevaucher; on peut remarquer que les deux derniers ont cessé depuis d'être employés couramment par le peuple.

Abattirent. (Ely mologie contestée ; les uns disent à bas; M. Brachet f.iit de ce verbe un dérivé de battre). Ce mot est plus juste que ne serait renverser^ il marque un effondrement sur place.

Pavillons, du latin papilio, n'a plus aujourd'hui le sens <le tentes, il sert h désigner des parties d'édifice ou de petites constructions isolées; mais surtout il désigne les étendards particuliers à la marine.

Au soudanc, c.-à-d. du soudanc. Les paysans ont conservé cette tournure : La fille à Jean Pierre, la vache à Colas. Molière dit : empoisonneur au diable, et tout le monde connaît la barque à Caron. Soudanc, môme mot que sultan. La présence du c est assez difficile à expliquer.

L'assiégèrent, — Meltre le siège Jevant une ville c'est

proprement s'asseoir^ s'installer sous ses murs en attendant que les portes s'ouvrent.

Dedans la tour. Dedans n'est plus aujourd'hui une préposition, cependant on lit encore dans la Fontaine :

Tant il en avait mis dedans la sépulture.

Evesques (episc-opus) ; les deux dernières syllabes sont tombées parce qu'elles n'étaient pas accentuées; on a donc eu épisque, épesque, comme mittere a donné mettre; évesque^ de même que ripa a donné rive^ et enfin évêque comme ondi apôtre^ épître^ etc. poura/305/re,e/?w^re, etc). Comme le soudan était un chef religieux autant, sinon plus, qu'un chef militaire, Joinville donne naïvement le nom chrétien à*évêques aux imans ou prêtres d'un ordre supérieur qui entouraient le soudan. Tout à l'heure il traitera les mamelucks de chevaliers. Alexandre était au moyen âge le grand empereur des Macédoniens, etc.

Liescnèrent (lui crièrent). LiàQ illi huic, E sérièrent; ce verbe a complètement disparu; on dit aujourd'hui crièrent; le verbe s'écrier soûl est resté.

Descendist (du lat. descendisset plus-que-parfait devenu un imparfait) ; la chute de Ys nous a donné aimât^ finît, rendît^ reçût.

Lors. Nous dirions a/ors, mais nous avons conservé lors-que^ dès lors^ pour lors.

Dist. pour il dit. La prôsence de Vs serait difficile k expliquer si l'on ne savait que l'orthographe, cette science bizarre et compliquée, était inconnue de nos pères. Dans ce morceau môme on voit Haleca et Halequa.

Si ferait-il. Si pour ainsi (\\ ferait ainsi). Cette inversion se retrouve dans Molière : Si ferai-je, de par tous les diables, c.-à-d. Je ferai ainsi.

Mes que (pourvu que, note de M. Mcilet).

Asseurassent, La présence de Yé dans ce mot témoigne de rétymolo:^ie de sûr^ securus. Assurer n'existe plus dans le sens de donner des garanties.

Distrent. Le t paraît inexplicable.

A force. La locution moderne est de force ^ par la force ^

et quelquefois par force, Bossuet appelle le médecin malgré lui de Molière « son médecin par force» »

Que il. Certaines élisions se faisaient alors, certaines aulre!3, point; en cela encore il faut remarquer les fluctuations et les caprices d'une langue qui n'était pas fixée.

Mie, Point, Biaux chires leups, n'écoutez m?e. (La Font.) Aujourd'hui, comme dq temps de la Fontaine, les picards disent journellement : Je ne veux mie^ je ne sais mie. Ce mot paraît venir de mica^ la mie du pain, comme en latin nihil de hilus^ germe du pois chiche, et en français point àepunctum et pas de passus.

Feu grejois (feu grec) composition chimique employée à la guerre par les Grecs du Bas-Empire, et dont le secret s'est perdu comme celui des miroirs d'Archimède, du ciment romain et de la peinture sur verre.

Se prist. Le feu ne peut être pris par lui-même, mais on trouve ainsi le pronom avec un certain nombre de de verbes comme se mourir^ s'évanouir^ s'écrouler^ etc.

En la tour. En (de in) est synonyme de dans. Un lièvre en son gîte songeait (La Font.)

Telle de coton. De tela, toile (prononcé alors touelle) les deux / sont ici pour rendre brève la première syllabe^ conformément à la règle générale : honneur, de hônor; bonne de bôna^ etc., etc.

S'esprit (s'éprit). Encore un mot disparu de notre langue, si ce n'est dans les locutions ; s'éprendre d'ennoxir^ d'un beau feu pour quelqu'un.

Hâtivement. Adverbe peu employé de nos jours, tandis que l'adjectif hâtif s'est conservé. Hâtivement que; il y a ellipse de si.

Onques (et souvent owc), de tinquam, un jour. C'est la négation ne : oncques ne vi^ qui donne à ce mot un sens négatif. Il en est de môme des mois jamais, rien, aucun, personne. Oncques était un mot charmant dont la disparition est regrettable.

Si beau feu ne vi^ ne se droit. — Je ne vis feu si beau, ni si droit, c'est-à-dire s'élevant si haut. Remarquons, outre l'inversion, l'emploi de ne et de se pour ni et si.

Dans la période de formation des langues, les voyelles se prennent perpétuellement les unes pour les autres.

Vit ce, vit cela; neutre conservé en français^ mais jamais construit de celte manière.

S'en vint fuiant. Ici l'emploi du participe est conforme à l'usage de la langue latine ; cette tournure expressive n'a pas complètement disparu. Ainsi Musset a dit :

Un couplet qu'on s'en va chantant...

Flum (flumen), le fleuve, le Nil. Le radical /7m, indiquant l'idée de couler, avait seul été conservé ; dans l'Est, aux environs de Metz, on dit en patois un 9*u pour dire un ruisseau,

Ceulx de la Halequa. Plus haut, Joinville écrivait Cil et Haleca ; la langue n'était pas fixée.

Avaient toute la voie rompue. Inversion ; c'est-à-dire avaient rompu toute la voie. Dans l'ancien français, lorsque, par suite d'une inversion, le participe venait après son complément, on le faisait accorder. On en trouve d'assez nombreux exemples au dix-septième siècle :

Un certain loup dans la saison, Que les lièdes zéphyrs ont l'herbe rajeunie. (La Font.)

Cette construction a été expliquée plus haut. (Cf. p. 92.)

A leurespées. A (latin aô), par. Leur (de illorum) devrait nejamais s'accorder avec le substantif qui l'accompagne; mais l'usage a décidé contre la logique. Espées^ de spatlia^ comme échelle de scala, état de status par la prononciation signalée plus haut : escala, estatus, etc.

Au passer que le soudancfit, (Lorsque le soudan passa.) Au moyen âge, beaucoup d'infinitifs étaient employés substantivement,-comme en grec et en latin où tous les infinitifs étaient considérés comme des noms neutres ; il en reste encore un assez grand nombre : le boire, le manger, le coucher, le dîner, le savoir, le vivre, le plaisir, le loisir, etc.

û'eulz. Le z était encore, au dix-septième siècle, dans bien des mots, la marque distinctive du pluriel : les véritez, les clartez; par contre on écrivait ; vous savés, etc.

Parmi les costes {per médias illas costas). On trouve dans Corneille :

Farmi ce grand amour que j'avais pour Sévère...

et dans La Fontaine :

Mais je voudrais parmi Quelque doux et discret ami.

Le glaive traînant. H pourrait y avoir ici une amphibologie. Est-ce à dire, avec une inversion, que le sultan traînait son sabre ? Non, c'est comme l'explique une note de M. Merlet, que Tépée est resiée dans la plaie ; haeret lateri,..

Là jus, jusque-là. La suppression de que ne s'explique pas si, comme la chose est probable, jusque vient de de usqu^,

A nou. A la nage (?)

Le vinrent occire (occidere). Vieux mot très expressif qu'on n'emploie maintenant que par manière de plaisanterie : J'ai occis un perdreau,

Nostre galie. Le mot galère n'a été introduit que plus tard ; galie est sans doute le même mot que galée : Vogue la galée I

Là où nous estions, dans laquelle nous étions. Les adverbes ont été employés souvent pour épargner des circonlocutions ; ainsi l'on trouve dans Molière : la maison oh f aime ^ dans laquelle est une personne que j'aime.

Chevaliers. Voyez ci-dessus la note au mot évesques.

Avoit à nom. Locution disparue ; avoir nom est même tout à fait inusité maintenant, si ce n'est dans le style maniéré.

Le cuei' du ventre. Le cœur n'est pas dans le ventre^ mais bien dans la poitrine; le mot ventre est employé parfois de cette manière : n'aioir pas de cœur au ventre, ventre affamé n'a pas d'oreilles, se faire un dieu de son ventre, etc.

Il en vint aurait aujourd'hui un autre sens et voudrait

dire il s'attaqua au roi. Ici le sens est : il alla delà (inde) vers le roi.

Sa main. Nous dirions la.

Joute ensanglantée. C'est presque de nos jours que les grammairiens ont établi la règle bizarre du mot tout : tout aimable, toute bonne; tout aimables, toutes bonnes; Télymologie et la logique réclament Taccord nonobstant les confusions qui peuvent se produire : elles sont toutes {omnes) aimables.

Donras. Suivant toutes les probabilités, les contemporains de Joinville prononçaient donnras.

Que je t'ai occis. La conjonction que (quod, /?arce que) a été longtemps employée de cette manière ; elle Test encore dans le langage populaire.

Je t'ai occis. Ce commencement de phrase prête à confusion, mais on voit bientôt que te est complément indirect {tibi) pour toi^ dans ton intérêt.

Qui t'eust mort [qui te habuisset mortuum), latinisme pur conservé dans la locution qui t'eût tué. Ng*us expliquons aujourd'hui : qui — eût tué — toi. L'accord : qui vous eût tuées montre bien que c'est une erreur.

Roy. Vy est un affaiblissement du g de regem.

Riens. De res^ c'est-à-dire quelque chose : est-il rien de plus beau que la ver tuf Mais on a vu au mot onques^ comment le sens négatif a pu être donné par ellipse à ces mots affirmatifs : Quavez-vous fait de mal? Rép. : Rien [je n'ai rien fait].

Le temps n'est plus d'ainsi conquester les royaulmes, avec dommage de son prochain frère chrétien : ceste imitation des anciens Hercules, Alexandres, Hannibalz, Scipions, Césars et autres telz, est contraire à la profession de i'Évangilef par lequel nous est commandé guarder, saulver, régir et administrer chacun ses pays, non hostilement envahir les aultres. Et ce que Sarrazins et barbares jadis appeloient procsses^ maintenant nous appelons briguanderyes et meschancetéz. Mieuk eust-il fait soy contenir en sa maison, royallement la gouvernant, que insulter en la mienne, hostilement la pillant. Car par bien la gouverner, l'eust augmentée, par me piller sera destruyct. Allez vous en on nom de

pieu, suybvez bonne entreprise, remonstrèz à vostre roy ses errears que cognoistrez, et jamais ne le conseillez ayant esguard k votre proffict particulier; car avec le commun est aussi le propre perdu.

(Rabelais, Gargantua, ch. ïlvi.) Texte cité par M. Merlet, Cours supérieur, p. 301 .

.' Nota. L'orthographe de ce fragment, tel qu'il est donné par M. Merlet, ne saurait donner lieu à des observations suivies ; ce n'est pas celle qu'on trouve dans les éditions du seizième siècle, et plusieurs éditions «de ce temps-ci en donnent une très différente. S'il s'agissait de préparer ce morceau de Rabelais, en vue d'un examen de Licence ou d'Agrégation, il serait indispensable de recourir soit aux éditions publiées du temps de Rabelais, soit à la belle édition de M. Marty-Laveaux (1872, 3 vol. petit in-8*»).

D'ainsi conquester. Nous ne placerions plus de cette manière l'adverbe ainsi^ nous serions obliges de le mettre après le verbe.

Conquester. Ce mot n'existe plus, et c'est dommage, car il dit plus encore que conquérir^ et exprime mieux l'idée de blâme.

Lé temps n est plus d'ainsi conquester les royaulmes. Cette première phrase fait un vers alexandrin, ce qui arrive parfois, sans que l'auteur l'ait voulu, quand la pensée revêt une forme un peu solennelle.

Avec dommage de. Locution disparue; nous disons maintenant au détnment de. Le mot dommage lui-même ne s'emploie guère au singulier que dans les phrases suivantes : C'est dommage; quel dommage! c'est grand dommage. Au temps de La Fontaine, grand lecteur de Rabelais, comme l'on sait, le singulier était encore usité :

Et mirent en commun le gain et le dommage.

La Fontaine en avait même fait l'adjectif dommageable :

Son bois, dommageable ornement.

Prochain, Devenu stibstantif, {le prochain^ son pro^ ehain) ce mot était exclusivement adjectif au seizième

siècle. Au dix-septième siècle, Pascal l'emploie en le plaçant après le substantif : pouvoir prochain ; nous disons indifféremment, ou du moins avec une nuance de sens très délicate : la fois prochainey la prochaine fois, . Frère (de fvainem^ d'après les lois qui ont été exposées déjà) ne désigne pas ici les enfants d'un même'^père ou d'une même mère ; il a une signification plus étendue, et précisément celle que le christianisme lui a donnée. .. Chrétien^ (ou Christian dans quelques éditions), n'est pas ici placé au hasard ; le siècle de François I" n'était pas éloigné du temps des Croisades. La trêve de Dieu existait entre chrétiens^ mais on croyait faire œuvre pie en courant sus aux infidèles.

Imitation. Ce substantif a ici un sens actif très accusé ; c'est-à-dire cette action d'imiter les Hercules, etc.

Hercules, Prononcez Hercules ; on disait au moyen âge et au seizième siècle Aristotelès^ Démosthénès, etc. par une de ces inconséquences comme il s'en trouve tant en français nous disons encore Périclès, Androclès^ Damodes, de même que nous disons Tite Live et Livius Andronicus Titus, etc. Ce mot et les suivants sont au pluriel ; nous mettrions le singulier car il s'agit d'Z^ercw/e, à Alexandre^ etc., et non de gens qui leur ressemblent.

Aultres (alter). Ce mot ne devrait s'employer qu'en parlant de deux personnes ou de deux objets, Yun^ I'ûm- /re; l'usage lui a donné un sens plus général ; mille autres, etc. On sait d'ailleurs que le français, une langue admirable, a été fait ainsi de barbarismes et de solécismes par milliers.

La profession de l'Evangile, Ce petit membre de phrase a besoin d'être expliqué ; c'est-à-dire le fait de se déclarer disciple de Jésus-Christ, Faire profession de,.. voulait dire au dix-septième siècle, êti^e ouvertement,..

Moi votre ami? Rayez cela de vos papiers.

J'ai fait jnsques ici profession de l'être. Molière.

. V Evangile est pris ici pour la foi chrétienne parce que

TRAITÉ d'eXPL. FRANij. 7

i34 TRAITÉ D'EXPLICATION FRANÇAISE.

le chrétien accepte sans discussion tout ce qui est dans VFvangile.

Par lequel nous est commandé guarder... Inversion très forte que Fusage n'autorisait déjà plus au dixseptième siècle. On dirait aujourd'hui : qui nous corn-mande... ou bien, avec des mots parasites : par lequel il nous est commandé de; cette dernière tournure même ne serait pas heureuse.

Commandé est plus impérieux que ordonné. Ordonner (du lat. ordinare)j c'est régler par avance ce qui devra se faire; commander, c'est exiger une exécution immédiate. Un maître ordonne, un chef commande.

Guarder, saulver, régir et administrer. Ces quatre verbes ne sont pas rangés ici de manière qu'il y ait gradation; ils expriment simplement quatre idées différentes: garder y c'est empêcher qu'on n'y entre; sauver (salvus), c'est maintenir le royaume dans son intégrité. Jtégir {de regere, conduire), c'est proprement /atre marcher, surveiller la marche; administrer enfin, c'est régler les détails du gouvernement.

Pays. On emploie dans ce sens le singulier :

Mourir pour wn^^yi est un si digne sort. CoRir.

Le pluriel de certains mots analogues est encore très usité ; on dit fréquemment dans nos cantons, dans nos contrées, dans nos régions, etc. ; on ne dit pas dans nos pays, dans ces pays-ci.

Non hostilement envahir les aultres. Avec ellipse de nous est commandé; toute cette phrase a un tour latin trèsnet~ tement accusé ; la chose est fréquente chez Rabelais, qui était un latiniste consommé.

Hostilement (de hostis qui a donné, suivant certains lexicographes, hôte et hostile, parce que l'étranger peut être accueilli comme un ami, ou au contraire repoussé les armes à la main). Cet adverbe, ainsi que beaucoup d'autres terminés en ment est peu employé dans le français moderne.

Envahir, de tnvadere, comme abolir de abolere^ trahir

de iraderey etc. M. Brachet dit que e long accentué est devenu i; c'est vrai pour abolere^ mais dans tnvadere et tradere Ye n'est ni long ni accentué : invàdëre, tràdëre ; il faut donc admettre que ces verbes ont été faits au moyen âge avec les barbarismes, invadtre, (ï long et accentué), tradire^ etc. Ainsi courir^ gémir^ conquérir viennent des mots barbares eurrire, gemïre, conquirire; les autres ont donné cowrre, geindre ^ conquerre, etc.

Et ce. que Sarrazins appelaient proesses.,. Nouveau latinisme ; cette inversion a été conservée, mais on est obligé de rappeler par le petit mot le ou cela toute la proposition : Ce que les Sarrazins... nous /'appelons.

Sarrazins et barbares. L'article serait obligatoire ici.

Jadis appelaient — appelaient jadis.

Proesses (prouesses) , actions d'éclat faites par leé preux.

Briguanderyes, Donné par quelques dictionnaires comme un néologisme, ce mot était usité au seizième siècle comme beaucoup d'autres de môme terminaison qui étaient très expressifs : bavarderie, menterie^ etc. Il méritait de rester, à côté de brigandage comme mentet^e à côté de mensonge.

" Meschancetez. Le mot méchant avait autrefois plus 4'énergie qu'aujourd'hui:

Ah! méchante, dit-il... (La Font.)

Méchant! c'est bien à vous d'oser ainsi nommer

Un Dieu que votre bouche enseigne à blasphémer... (Racine.)

Le pluriel de ce mot et du précédent mérite d'attirer l'attention. Beaucoup de mots abstraits ont ainsi un pluriel dont la signification est très précise. Les bontés sont les preuves de bonté; les douceurs, les rigueurs, etc., sont les marques de douceur, de rigueur, etc. Le sens du pluriel est donc tout diiférent de celui qu'on attribue aU singulier.

Mieulx eust'tl fait soy contenir, — Il eut mieux fait dé se tenir. Le français moderne éviterait cette inversion toute latine, il ajouterait la fausse préposition de; il

substituerait 96 à «or qui n'est plus jamais complément direct de verbe, si ce n'est dans la locution soi disant/ enfin il remplacerait le mot contenir, dérivé directement du latin se continere,

Qai dabat olim Imperium^ fasces, legiones^ omaia, nunc se ContineU r (Jovénal, x, 79.)

par tenir. — De qui s'agit-il ici? Il faut le dire en expliquant. L'idée générale qui précède est tirée d'un petit discours de Grandgousier à Toucquedillon, l'un des gens de Picrocbole, fait prisonnier après une bataille. C'est donc de Picrocbole qu'il est question.

Maison, de mansionem, séjour ; ce qui justifie les paysans des environs de Paris qui disent : la maînson,

Royallement la gouverner. C'est-à-dire comme doit le faire un bon roi, et non pas, comme on pourrait le croire, avec le luxe d'un roi.

Insulter {in et saltare, se jeter avec violence sur). Le mot insultes a encore ce sens voisin de celui d'incursions. . Par bien la gouverner. La proposition infinitive esj. employée ici substantivement, comme en grec et eq latin; par une bonne administration de ses affaires. .^ Par me piller, — par le fait de m' avoir pillé.

Sera destruyct. Il n'est plus nécessaire de remarquer les inversions et les ellipses qui se rencontrent en si grand nombre dans ce passage ; mais le mot destruict, (destructus) doit attirer l'attention. C'est par métaphore qu'il se rapporte à Picrocbole. Rapprochons de cette locution le vers d'Athalie :

L'impie Achab détruit „.

Allez-vou9 en. Cette locution est aujourd'hui plus fainilière qu'elle ne l'était au temps de Rabelais.

On nom. — Au nom (note de M. Merlet). L'édition de M. Barré porte au nom.

Bemonstrez^ Verbe perdu pour nous dans ce sens ; nous avons conservé seulement la locution en remontrer ;

vouloir en remontrer à quelqu'un, prétendre lui donner des leçons. Les Parlements avaient le droit de remon-* trances, ce qui prouve que le verbe remontrer voulait àxTQ\ faire respectueusement observer que.,, ' Ses erreurs que cognoistrei. Ce n'est pas à dire : faites lui voir ses erreurs, car vous les connaîtrez; mais bien : celles de ses erreurs que vous connaîtrez, ■>

Ne le conseillez. Le est ici con>plément direct, commô dans ce vers de Boileau : '

Aimez qu'on votrs conseilU, 'et non pas qu'on vous loue« )

ïelte construction est rare aujourd'hui ; on dirait : ne lui donnez jamais de conseils.

• Prouffict, Nous dirions avantage, "' . '""

' Avec le commun est aussi le propre perdu. Avec la fortune publique est ruinée la fortune privée (note de M. Merlet). Le commun^ le propre n^ sont plus jamais employés dans ce sens, si ce n'est dans la langue ecclésiastique et liturgique : le commun des justes ^ le propre des saints^ c'est-à-dire l'office commun à tous les justes, l'office particulier à tel ou tel saint. L'inversion produit un très bel effet dans cette phrase, car elle permet à l'auteur de réserver pour la fin le mot le plus important, le mot perdu. On a pu remarquer d'ailleuré la prodigieuse souplesse de cette langue de Rabelais; en se fixant depuis, le français a pu acquérir de la précision et de la force, il a certainement perdu quelques-unes de ses qualités les plus charmantes.

En vérité le mentir est un mauldict vice. Nous ne sommes hommes^ et nous ne tenons les uns aux autres que par la parole. Si nous en cegnoissions Thorreur et le poids, nous le poursuyvrions à feu, plus juste* meut que d'aultres crimes. Je treuve qu'on s'amuse ordinairement à chastier aux enfants des erreurs innocentes très mal a propos, et qu'on les tourmente pour des actions téméraires qui n'ont ny impression ni suitte. La menterie seule, et un peu au dessoubs l'opiniâtreté, me semblent estre celles desquelles on debvroit à toute instance combattre la naissance et le progrez : elles croissent quant et eulx; et depuis qu'on

a donné co fanlx train à la langue, c'est merveille combien il est impossible de l'en retirer; par où il advient que nous vooyons des honnestes hommes d'ailleurs y estre subjects et asservis. J'ay un bon garçon de taillenr àqui je n'ouy jamais dire une vérité, non pas [mesme] quand elle s'offre pour luj servir utilement. Si comme la vérité le mensonge n'avait qu'un visage, nous serions en meilleurs termes; car nous prendrions pour certain l'opposé de ce quediroit le menteur; mais le revers 9e la vérité a cent mille figures et un champ indéfiny. Les Pythagoriciens font le bien cectain et ûny, le mal inflny et incertain. Mille routes 4esvoyent du blanc; une y va.

(MoifTAiaNE, Essais j I, 9.)

(Même observation que ci-dessus (p. i32) pour Tort.hographe de ce passage. Les éditions savantes de Montaigne sont faciles à trouver.)

^ Ce passage est emprunté^ au chapitre neuvième du premier livre des Essais^ chapitre intitulé des Menteurs, Montaigne commence par dire qu'il n'a pas de mémoire; il ^e pense pas qu'il y ait au monde une mémoire « si merveilleuse en défaillance que la sienne ; » puis il énumère les avantages qu'il retire de ce manque de mémoire : il oublie facilement les injures; les lieux et les livres qu'il reçoit lui « rient toujours d'une fraîche nouveauté;» enfin, quand on n'a pas de mémoire, on ne doit pas « se mêler d'être menteur, » Vient alors une page de dévelop- |)ements sur le mensonge, la page qui doit nous occu« per; et le chapitre se termine par une longue série d'exemples, comme pour prouver que Montaigne avait au contraire la plus étonnante mémoire qu'on puisse imaginer. On retrouve dans cette page de Montaigne toutes les qualités qui distinguent cet écrivain, le naturel, la grâce, le laisser-aller ; ce n'est pas un chapitre composé avec art, c'est une causerie charmante; l'auteur n'a pas songé à enchaîner étroitement ses pensées, et l'on remarquera plus d'une fois qu'il saute d'une idée h une autre sans que la transition soit marquée. Ce n'est pas un défaut, car Montaigne a précisément affecté de ne pas faire un livre, un traité plus ou moins méthodique ; il a voulu s'entretenir avec lui-même et avec ses amis.

— En vérité le mentir est un mauldict vice. L'opposition, fortuite ou non, du mot vérité au mot mentir est ici très piquante ; elle fait songer à cette phrase célèbre : a Mes chers amis, il n'y a point d'amis. » Le mentir. On a déjà vu qu'en latin et en grec tous les infinitifs étaient des noms neutres ; quand nous disons aujourd'hui : Il est honteux de mentir, c'est absolument comme si nous disions : Le mentir est honteux. On dit couramment k manger, le boire, etc., on ne dit plus : le mentir, k penser, etc. Mauldict qui a été l'objet d'une malédiction, par conséquent affreux, abominable, mais avec une nuance de sens facile à déterminer : Vice, du latin vitium, défaut. Ce sens a été conservé : vice de conformation; vice de forme ; cheval vicieux. La différence entre vice et défaut est grande, car le vice implique toujours la dépravation du cœur.

Nous ne sommes hommes et nous ne tenons les uns aux autres que par la parole. Exagération évidente, hyperbole. Il n'est pas vrai que la parole soit le seul lien qui rattache les uns aux autres les membres de la famille humaine ; Montaigne a voulu dire que la parole est un des liens les plus forts. De même il n'est pas vrai que l'homme ne soit homme que par la parole ; ces exagérations sont parfaitement admises, parce que le lecteur ne saurait s'y tromper.

Si nous en cognoissions V horreur et le poids. En devrait grammaticalement se rapporter à la parole; mais le sens est suffisamment clair. L'horreur, du latin horror, frisson qui fait dresser les cheveux sur la tète ; état des choses horribles, c'est-à-dire capables de produire cet effet. On lit dans Racine {Iphigénie).

Jette une $ainU horreur qui nous rassure tous.

Le poids. Nous dirions aujourd'hui la gravité, de gravitas, lourdeur; l'image est la même. Le mot poids s'est conservé au figuré dans certaines locutions : exemple, autorité d*un grand poids.

Nous le poursuyvrions à feu, c'est-à-dire avec le feu.

la flamme à la main ; la locution mettre à feu et à sang n'a pas du tout la môme signification ; poursuivre à feu -c'est chercher à brûler ; mettre à feu et à sang, c'est détrutre en brûlant et en égorgeant.

Plus justement que d'aultres crimes ; il y a ellipse du vei'be poursuivre. — Crimes. Ce mot, dont tout le monde connaît la force, sert à montrer ici l'énergie de la locution maudit vice.

Je treuve. Ancienne forme du verbe trouver; les sons

ou et eu se confondaient au moyen âge, en sorte que la-

borem a pu donner labeur et labour; amorem, amour;

ardorem, ardeur, etc; La Fontaine et Molière emploient

'le verbe treuver pour la rime :

L'amour que je ressens pour cette jeune veuve

Ne ferme point mes yeux aux défauts qu'on lui treuve.

— Dans les citrouilles je la /reuve.

Quon s'amuse à ne signifie nullement qu'on p'end plaisir^ mais bien qu'on pei'd son temps à.

Chastier aux enfants desei^reurs. On dirait aujourd'hui : châtier chez les enfants...

Des erreurs innocentes. Innocent (de in privatif et no^ rere, nuire), semble devoir toujours se rapporter à des personnes; mais on le trouve par extension appliqué à des choses :

Tendre au fer de Calchas une titt innocente (Rag.)

Les erreurs dont parle ici Montaigne ne sont ni des crimes, ni même des fautes, puisqu'elles ont leur source dans l'ignorance naturelle à l'homme {errare humanum est)^ et non dans la méchanceté.

On les towmente. Le verbe toufmenter avait autrefois plus de force qu'aujourd'hui ; il signifiait, conformément à l'étymologie torqueo^ tordre les membres d'un patient; on dit aujourd'hui : il ne faut pas tourmenter les animaux^ et il n'est pas question de tortures qu'on leur ferait éprouver.

Téméraires (latin temerarius)^ est employé ici d'une

manière conforme à Tétymologie ; ce sont des actions faites au hasard^ sans réflexion^ et non pas avec témérité.

Qui n'ont ny impression nisuiiie,'LG sens de cettephrase a besoin d'ûlre expliqué; c'est-à-dire qui ne laissent pas de iraceàj et qui nont pas de conséquences. Impression, de imprimere, marquer en pressant. Suite au singulier lie s'emploierait plus dans ce sens.

Menterie. Ce mot dit plus que mensonge; on a vu dans Rabelais (cf. p. 135) briganderie; la plupart des mots terminés en ie expriment une idée très défavorable : fourberie^ niaiserie^ forfanterie, etc.

Et un peu au dessoubs. C'est-à-dire avec un peu moins de gravité ; aux yeux de Montaigne, le mensonge est pour ainsi dire au sommet de l'échelle des vices. :

Semblent être celles desquelles... Ce féminin ne peut se rapporter ni aux erreurs ni aux actions; la pensée est : la menterie et l'opiniâtreté me semblent être les défauts dont; ou bien -Montaigne a eu une distraction, ou bien il a fait rapporter le féminin aux substantifs sujets ; on dit d^ même en latin par attraction : Animal quem vocamus {lominem. On lit dans le Bourgeois gentilhomme : « Qu'est-ce qu'elle chante cette physique? — La physique est celle qui... » Ce mot celle se rapporte à science qui est 4ans la pensée, mais que Molière n'a pas exprimé.

A toute instance. Locution qui a disparu ; c'est-à-dire sans répit, en pressant toujours (instarè en latin). ; La naissance et le progrez. Expressions figurées ; les vices sont considérés comme des êtres qui naissent et qui grandissent. Le mot progrès s/employait toujours au singulier ; en effet, le latin progressus veut dire marche en avant. Le pluriel est aujourd'hui beaucoup plus usité. . Quant eteulx. Latinisme, c'est-à-dire autant qu'eux {quantum et illi). D'autres éditions portent quand et eulx qui voudrait dire en mêpie temps qu'eux (quando et illi).

Depuis qu'on a donné ce faptlx train à la langue. Expression figurée qui aujourd'hui serait difficilement comprise ; le sens est : Depuis qu'on a donné à la langue cette fausse allure^ celte habitude déplorable.

C'est merveiUe combien. Latinisme que le français moderne n'a pas conservé. On trouve dans La Fontaine : .

C'était merveilles de le voir, etc.

mais la tournnre est bien différente. Merveille, de nitra-bilis signifie proprement qui came de la surprise.

Il est impossible de l'en retirer. Logiquement : l'en retî^ rer est impossible. Le français admet Tinversion, comme le latin, mais on sait qu'il faut alors un sujet apparent il et une fausse préposition devant l'infinitif sujet.

De l'en retirer. Cette image n'est pas très juste, car voici la phrase complète : il est impossible de retirer la langue du train qu'on lui a donné. Mieux vaudrait sansdoute : de le lui retirer ^ h moins que le début de la phrasene fût changé.

: Par ou tl advient que. Latinisme. Le verbe advenir n'est plus employé dans ces locutions ; on lui a substitué résulter. II l'est encore dans les locutions : Advienne que pouiTaj Sait-on ce qui peut advenir 1 Le mot avenir n'est que l'infinitif de ce verbe employé substantivement.

Des honnestes hommes d'ailleurs. Nous dirions : des hommes honnêtes d'ailleurs. Honnête est pris ici dans le sens que nous lui donnons anjourd'hui. Au dix-septième siècle, un honnête homme c'était un homme comme il faut.

Y estre subjects et asservis. Y être sujet n'a pas ici le sens que nous lui donnerions en disant : je suis sujet à la migraine; le sens de ce mot, qui traduit littéralement le participe subjectus, c'est assujéti.

Un bon garçon de tailleur. Le sens n'est pas très clair; Montaigne a-t-il voulu dire comme Molière dans le Bour^ geois gentilhomme : Un garçon tailleur^ ou un tailleur qui est bon garçon, comme on dit familièrement : Son bon^ homme de père ? Il est probable que ce dernier sens est le vrai, mais on n'oserait l'affirmer.

A qui. Nous dirions auquel.

Je nouy. Première personne du singulier du présent de l'indicatif du verbe ouïr {audire). La forme parait être celle du passé, les mots qui suivent : non pas même

quand elle s'offre^ et le début delà phrase, j'ai', montrent bien qu'il est question du présent. Usité seulement dans la locution /ai ouîdire^ ce verbe Tétait généralement au dix-septième siècle :

Oyei, s'écria-Uii, oyn peuples, oytz tous. (Corn.)

Quand elle s'offre. La vérité est ici personnifiée ; on dirait qu'elle vient se mettre à la disposition du tailleur.

Lui servir. Nous dirions le; lui est un souvenir du latin illiservire.

Si^ comme la Vérité^ le Mensonge n avait qu'un visage... C'est-à-dire si le mensonge n'avait qu^un visage^ comme la vérité [n'en a qu'un]. Tous deux sont personnifiés, mais si la Vérité avait un emblème dans la Mythologie antique, il n'en était pas de même du Mensonge.

Nous serions en meilleurs termes. — Notre situation serait meilleure; nous saurions mieux à quoi nous en tenir. Aujourd'hui la locution être en bons termes [avec quel-* qu'un] a un tout autre sens.

Nous prendrions pour certain. Latinisme : pro certo tenere; nous regarderions comme indubitable.

Le revers de la vérité^ c'est-à-dire le mensonge. L'image n'est pas d'une parfaite justesse, car il faudrait considérer le mensonge et la vérité comme les deux faces d'un même objet, d'une médaille par exemple, et alors comment le mensonge peut-il avoir cent mille figures? S'il a cent mille figures, comment peut-il avoir un champ indéfini? C'est ainsi que le bon Montaigne écrit souvent; il laisse aller sa plume, et ne se relit même pas. Le naturel et l'aimable sans-gêne qui font le plus grand charme de son style, telle est la cause de ce défaut qu'on aurait bien mauvaise grâce à lui reprocher.

Les Pythagoriciens. Disciples du philosophe et mathématicien que tout le monde connaît.

Font le bien... affirment que le bien...

Certain^ qui a des bornes précises (sens du latin vertus).

i44 TRAITÉ d'explication FRANÇAISE.

Finy (flnilus), nettement circonscrit; le sens de ces deux adjectifs est à peu de chose près le même.

Mille routes. Ce n'est pas à dire 999 -f- 1 ; mais un très grand nombre de routes. Certains nombres sont employés ainsi :

YingK fois sur le métier remettez votre ouvrage (Boil.) Cela est arrivé cent fois.

unie déjà l'ont fait, mille pourraient le faire. (Cobn.) De mille doux frissons vous vous sentir saisir. (Mol.) Mais j'entends Ik dessous un million de mots. (Id.)

Desvoyent, Vont en sens contraire de {de^elvia). Ce mot ne s'emploie maintenant qu'au figuré : un grand espnt dévoyé.

Le blanc. Certains commentateurs ont expliqué cette phrase en disant qu'il y a mille nuances entre le blanc et le noir; mais n'est-ce pas plutôt qu'une seule route mène au but tandis que toutes les autres s'en écartent ? Le mot blanc est dans Scarron avec le sens de but : a Tous ces beaux talents l'avaient rendu sans contredit le blanc, si je l'ose ainsi dire, des désirs... » C'est la même chose, selon toute apparence, que Montaigne a voulu dire.

Ma vie est de quatre-vingts ans tout au plus, prenons-en cent : quMl y a eu de temps où je n'étais pas! qu'il y en a où je ne serai point! et que j'occupe peu de place dans ce grand abîme des ans ! Je ne suis rien; ce petit intervalle n'est pas capable de me distinguer du néant où il faut que j'aille. Je ne suis venu que pour faire nombre ; encore n'avait-on que faire de moi, et la comédie ne se serait pas moins bien jouée quand je serais demeuré derrière le théilltre. Ma partie est bien petite en ce monde, et si peu considérable que, quand je regarde de près, il me semble que c'est un songe de me voir ici, et que tout ce que je vois ne sont que de vains simulacres : Prsterit figura hujus mmdi,

BossuET, Méditation fur la brièveté de la vie (Choix de sermons de la jeunesse de Bossuet, édit. Gandar, p. 4).

— Le passage qu'on vient de lire n'est pas un fragment de sermon ou d'oraison funèbre; c'est tout simple-

ment le second paragraphe d'une méditation que Bossuet composa, suivant toute apparence, en 4649, à l'âge dé vingt-deux ans. « Il est remarquable, dit avec raison M. Gandar, que le jeune écrivain se soit tout d'abord surpassé lui-même en agitant au fond de sa conscience, dans le recueillement et l'effusion de la prière, cette grande pensée de la mort et de l'éternité qui devait remplir les Oraisons funèbres. » Voici le début de cette éloquente méditation : il est nécessaire de le lire avant d'expliquer la suite : '

et C'est bien peu de chose que Thomme) et tout ce qui a fin est bien peu de chose. Le temps viendra où cet homme qui nous semblait si grand ne sera plus, où il sera comme Tenfant qui est encore à naître^ où il ne sera rien. Si longtemps qu'on soit au monde, y serait-on mille ans, il en faut venir là. Il n'y a que le temps de ma vie qui me fait diiTérent de ce qui ne fut jamais : celte différence est bien petite, puisqu'à la fin je serai encore confondu avec ce qui n'est point; ce qui arrivera le jour où il ne paraîtra pas seulement que j'ai été^ et où peu m'importera combien de temps j'aie élé, puisque je ne serai plus. J'entre dans la vie avec la loi d'en sortir, je vieus faire mon personnage, je viens me montrer comme les autres; après, il faudra disparaître. J'en vois passer devant moi, d'autres me verront passer; ceux-là même donneront à leurs successeurs le même spectacle; et tous enfin se vien^ dront confondre dans le néant.

Vient ensuite le paragraphe que nous allons étudier, et ce paragraphe est suivi de trois autres dont voici les idées principales : r- Ma carrière est de quatre-vingts ans tout au plus, et pour aller là, par combien de périls faut-il passer? — Ma carrière est de quatre-vingts ans tout au plus, et de ces quatre-vingts ans, combien y en a-t-il que je compte pendant ma vie? — Voilà ce que c'est que de ma vie ; et ce qui est épouvantable, c'est que cela passe à mon égard ; devant Dieu, cela demeure*

Enfin la conclusion logique de ce beau raisonnement est la suivante : Je mettrai ordre à mes affaires... pen^ sant non pas à ce qui passe, mais à ce qui demeure. » Il est difficile de voir un morceau mieux composé ; les pensées en sont fortes, les images simples et justes, et un

146 TRAITÉ D'SXPUCATIOH FRANÇAISB.

examen attentif de œ passage montrera qm cette page est Traîment digne de Bossnet.

— Ma vie est de quatre-vingts ans tout au pbts, prenons-en cent. Bossnet vent se prouver à Ini-mème qne la vie humaine est très courte, et pour donner pins de force à son argumentation, il commence par s'accorder une très longue existence, quatre-vingts ans; prenons-en centj ditr-il, comme s'il n'y avait qa'k prendre. On peut remarquer incidemment que l'auteur de cette méditation a vécu soixante-dix-sept ans.

Ma vie. — Ce mot a bien des sens différents suivant les phrases dans lesquelles il est employé, exemple : Ma vie est honorable, gagner sa vie, etc. Ici le sens exact est durée de texisienee.

Est de quatre-vingts ans. La préposition d?, dont les acceptions sont si variées, sert très souvent à marquer comme ici un rapport de durée ; ainsi l'on dit un bail de vingt ans, une maladie de trois mois, etc. — Quatrevingts est le seul multiple de vingt qui soit resté dans notre langue; les autres comme six-vingts et quinze-vingts ont absolument disparu ; quatre-vingts l'a emporté sur octante, — Ans n'est pas tout à fait synonyme abonnées; il marque plus exactement la période de douze mois consécutifs ; quand on veut insister sur la longue durée de cette unité de temps on emploie le mot année : La guerre a duré des années; il en est de même quand on veut ajouter une qualification quelconque : de longues années^ les plus belles années de la vie; toutefois on dit mes vieux ans, dix ans entiers.

Tout au plus. Locution consacrée par l'usage qui ne peut être expliquée que par une ellipse et par l'emploi du genre neutre en français; il en est de même des locutions au moins, au pis, au mieux, au juste, etc. C'est ainsi qu'on dit en employant des neutres latins : au maximum, au minimum. Dans cette locution tout est adverbe.

Prenons-en cent. L'impéfatif n'est pas employé ici pour donner un ordre; c'est une façon très expressive de

dire : j*admets que nous en puissions prendre. Les années sont ici considérées comme un trésor dans lequel on serait autorisé à puiser, mais à condition de ne pas dépasser le nombre cent.

Qu'il y a eu de temps ou je n étais pas/ Cette vérité pouvait s'exprimer de trois manières :i^ Il y a eu beau* coup de temps,,, 2°iV*y a-t-ilpas eu beaucoup, „t 3** Qu'il y a eu„J Les deux dernières sont plus oratoires que la première, et la proposition exclamative est bien plus expressive que si Ton avait eu recours à Tinterrogation. Remarquons en passant la construction de cette phrase ; il ne s'y trouve pas un seul mot saillant; on pourrait même trouver qu'elle a une certaine pesanteur : que il y a eu,,, ou. C'est ainsi que Bossuet a toujours écrit, sans chercher ce qu'on appelle des élégances ; c'est le caractère propre de son génie.

— Je n'étais pas, et plus loin je ne serai point. La seconde négation est plus forte que la première, peutêtre parce qu'il est plus dur de cesser d'être que de ne pas être.

— Qu'il y en a où je ne serai point. Il semble qu'il faudrait qu'U y en aura; mais Bossuet a une manière à lui d'employer les temps et les modes ; il les fait servir, plus que tout autre écrivain français à exprimer des sentiments, n existel^ temps où je ne serai point. De même, dans le premier paragraphe de cette méditation : peu m'importera combien de temps /aie été. M. Gandar fait observer avec raison que le subjonctif est plus logique, et en même temps plus conforme aux habitudes de la langue latine.

Grand abime des ans. Expression figurée très usitée au dix-septième siècle ; le temps était considéré comme un gouffre d'une profondeur infinie {abîme veut dire proprement qui n'a pas de fond) .

Je ne suis rien. H y a ici une hyperbole, ou exagération voulue. C'est la répétition plus énergique de cette phrase du début : « C'est bien peu de chose que l'homme I » Bossuet a dit ailleurs avec plus de vivacité encore :

U8 TRAITÉ d'explication FRANÇAISE.

« Oh I que nous ne sommes rien ! » Le mot rierij. qui vient du latin rem^ veut dire une chose, et n'est pas négatif par lui-même, bien au contraire, exemple :

Est-il rien d'amoureux comme vos cbansonnettes?

Aten qui soit comparable aux sonnets que vous faites? (Molièbe.)

Ce petit intervalle. C'est-à-dire les quatre-vingts ou cent ans qui peuvent m'être accordés.

N*est pas capable. L'adjectif capable s'employait souvent avec un nom de chose que l'on semblait animer ainsi. Exemple :

Rien, que la mort n'était cayabUi D'expier son forfait. (Là FoNTAmE.)

; a La crainte d'an procès serait capable de me faire fuir...

' (Molière, Scapin,j

I Distinguer, du latin distinguei^e, séparer* C'est ici le

; vrai sens de ce mot ; il n'a signiflé que plus tard donner

{ une place honorable.

Du néant. Cette expression ne doit pas être prise à la rigueur ; autrement Bossuet pourrait être traité de ma-

■ térialiste. Il s'agit ici pour lui d'un néant relatif, si l'on

peut s'exprimer ainsi. C'est par rapport aux hommes qui viendront après moi sur cette terre que je serai dans le néant. L'expression est hyperbolique, comme tout à l'heure ces mots : Je ne suis lien.

OU il faut que j'aille. L'adverbe où s'employait fréquemment au dix-septième siècle au lieu des locutions dans lequel, vers lequel, etc. Ainsi l'on disait : la maison oîi j'aime, c'est-à-dire dans laquelle se trouve la personne que j'aime. Nous avions tout à l'heure : qu'il y a de temps où, c'est-à-dire pendant lequel; ici le néant où, e'est-à-dire dans lequel, — // faut. Falloir vient du

i latin fallei'e qui a fini par signifier manquer. La con-

; struction rigoureusement logique serait : // (cela, latin

illud) que (à savoir que, latin quod) j'aille dans le néant — faut, c'est-à-dire manque et par conséquent est nécessaire. Ici encore ondoit remarquer Textrème simplicité des mots qui concourent à produire un si grand effet.

EXKMPLRS. U9

Je ne suis venu. — Venir suppose que Ton était déjà quelque part, et n'est pas en parfaite harmonie avec la phrase quil y a eu de temps où je n'étais pas. Peutêtre eût-il fallu : Je nai été créé, mais l'image eût été moins saisissante.

Pour faire nombre.

Tout fait nombre dit Tautre en voyant son butin.

(La Fontaine.)

Le sens de cette locution est expliqué par la phrase suivante ; je suis venu pour grossir une troupe d'acteurs, pour qu'il y en ait un de plus sur la scène.

Enoore signifie et cependant, comme dans ce vers de Boileau :

EncoT je bénirais la bonté souveraine...

N'avait-on, pour on n avait. Cette inversion est très usitée, on sait qu'elle est de rigueur dans les propositions interrogatives.

On peut désigner le Créateur qui m'a envoyé, ou l'espèce humaine au milieu de laquelle je me trouve ; c'est à dessein que Bossuet a employé cette expression vague.

N'avoir que faire est un véritable latinisme, non habent quid faciant; mais en latin le sens est tout autre : ils sont bien embarrassés. On trouve dans VAvare de Molière: « Je te donne ma malédiction I — Je nai que faire de vos dons.» Le sens est donc : n avoir nul besoin de... Le mot faire est employé deux fois de suite, faire nombre^ faire de moi, c'est une petite négligence.

La comédie. On donne aujourd'hui ce nom à des pièces de théâtre destinées à provoquer le rire ; au dix-septième siècle il avait un sens plus étendu. Les premières tragédies de Corneille étaient intitulées Tragi-comédies. Les Maximes de la Comédie de Bossuet, sont bien évidem-

Fon donne des représentatiom^ tantôt, comme ici, la scène elle-même. Ainsi Ton voit souvent dans Molière : «Le théâtre représente un palais ;...)> il y a dans Athalte « Le fond du théâtre s'ouvre, » etc.

Cette phrase de Bossuét est remarquable ; elle suffirait & prouver que la Méditation sur la brièveté de la vie est une œuvre de sa première jeunesse. En 1662,il a substitué pièce à comédie^ plus tard il n'eût pas même daigné employer une comparaison aussi profane.

Ma partie est bien petite en ce monde. Le sens du mot partie n'est pas suffisamment clair. Est-ce à dire : le rôle quefaiàjouei\ ou : la place que f occupe ? Bossuet reprenant cette phrase en 1662 l'a changée ainsi : « Que la place est petite que nous occupons en ce monde I » (Edit. Gandar, p. 469).

En ce monde. Le monrfe, c'est proprement TMwwer* organisé, l'ensemble des sphères qui roulent les unes autour des autres ; l'usage a ensuite restreint ce mot, et notre terre est un monde.

Considérable^ qui mérite d'être examiné avec soin, et par conséquent important. « Le vol est considérable^ (Mol.)

Quand je regarde de près. Regarder, c'est faire effort pour bien voir ; regarder de près a donc une signiflcation toute particulière, cette expression figurée est très juste.

// me semble que c'est un songe de me voir ici. Il y a deux sujets apparents du genre neutre dans cette phrase, à cause des deux inversions qui s'y trouvent : cela (à savoir que cela, c'est-à-dire le fait de me voir ici, est un songe), — semble à moi.

Songe. Ce mot n'avait pas encore au dix-septième siècle la signification précise qu'il a prise depuis. Un songe, c'est un avertisement du ciel donné à l'homme pendant son sommeil, le songe de Pauline, le songe d'Athalie. Au temps de Bossuet et de Corneille, le songe pouvait être ce que nous appelons aujourd'hui le rêve. En voici la preuve :

Je sais ce qu'est un songe, et le peu de croyance . Qu'un bomme doit donner à son extravagance. Qui, d'un amas confus des vapeurs de la nuit Forme de vains objets que le réveil détruit»

(Corneille, folyeucte,) '^

Bossuet veut dire : Je crois rêver que je suis ici, et peut être n'y suis-je pas. C'est un souvenir évident du Discours sur la méthode de Descartes.

l'ont ce que je vois ne sont que de vains simulacres. Sont est au pluriel par attraction, comme en latin animal quem vocamus hominem. M"® de Sévigné a dit : Sa maladie sont des vapeurs.

Vainf simulacres. Le mot simulacre signifie proprement image : un simulacre do combat. Bossuet Teaiploie dans ce sens, et c'est pourquoi il a recours à l'adjectif vains. En 1662 il a écrit : a Je ne sais si je vois des choses réelles, ou si je suis seulement troublé par des fantaisies et par de vains simulacres, » Plus tard enfin il a substitué le mot ombre. « Mais dis-je la vérité, l'homme n'est-il qu'une ombre ? » (Or. fun. de Henriette d'Angleterre.)

Praeterit figura hujus mundi. C'est-à-dire la figure de ce monde passe. C'est une citation de saint Paul (I" Epître aux Corinlhiens, vu, 31)* Les orateurs ecclésiastiques ont toujours eu l'habitude de citer l'Ecriture sainle et les Pères, mais Bossuet excelle à faire ainsi intervenir le texte sacré ; c'est uniquement pour donner plus d'aulorité à sa parole qu'il rend sa pensée par une citation. Ce qui serait pédantisme chez les écrivains profanes est modestie et preuve de bon goût chez les auteurs ecclé* siastiques. Les mandements, les brefs et les bulles présentent toujours ainsi des citations de l'Écriture*

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