‹ Traité d'explication française: ou, Méthode pour expliquer littéralement les auteurs françaisChapitre 70 sur 79 · IMPRÉCATIONS OB CAMILLE · texte numérisé non relu

IMPRÉCATIONS OB CAMILLE

Home, Tunique objet de mon ressentiment !

Rome, à qui vient ton bras d'immoler mon amant!

-Rome, qui Ta vn naître et que loa cœur adore ! , - . ■ ■

Rome enfiu que je hais parce qu'elle t'honore !

Puissent tons ses voisins ensemble conjurés

Saper ses fondements encor mal assurés!

Et, si ce n'est assez de tonte ritaliç . .

Que rOrient contre elle à FOccident s'allie;

Que cent peuples unis des bouts de l'univers

Passent pour la détruire et les monts et les mers!

Qu'elle-même sur soi renverse ses murailles,

Et de ses propres mains déchire ses entrailles!

Qae le courroux du ciel, allumé par mes vœux^

Fasse pleuvoir sur elle un déluge de feux !

Puissé-je de mes yeux y voir tomber ce foudre,

Voir ses maisons en cendre, et tes lauriers en poudre,

Voir le dernier Romain à son dernier soapir.

Moi seule en être cause, et mourir de plaisir!

(Corneille, Horace, IV, 5.)

— Ce passage de Corneille est justement célèbre, mais peutrêtre n*en trouverait-on pas un qui ait donné lieu à plus de contre-sens. La raison de ces erreurs, c'est que l'on cite ces imprécations comme s'il s'agissait d'un monologue, comme si Camille était seule sur la scène. On oublie qu'elle parle à son frère Horace, et qu'elle ne fait que répondre à ses insultantes provocations,

Horace revient du combat, suivi de Procule qui « porte en sa main les trois épées des Curiaces. » Au commencement du second acte, il avait dit à sa sœur Camille,

fiancée à l'un de ces Curiaces :

Armez- vous de constance, et montrez-vous ma sœur,

Et si par mon trépas il retourne vainqueur,

Ne le recevez point en meurtrier d'un frère,

Mais en homme d'honneur qui fait ce qu'il doit faire..*

Mais si ce fer aussi tranche sa destinée.

Faites à ma victoire un pareil traitement :

Ne me reprochez point la mort de votre amant...

•«. Après le combat^ ne pensez plus au mort.

Camille, apprenant la mort de son fiancé, s'abandoniic aux larmes, mais le vieil Horace lui reproche durement (i cette lâche tristesse, » et dès ce moment la malheu-^ reuse conçoit une haine implacable pour ce qu'elle ap-

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pelle la « brutale vertu » de son père et de son frëre. Elle est dans ces dispositions d'esprit lorsque ce frère vient rinviter à célébrer « Theur de sa victoire. »

Tes flammes désormais doivent être étouffées; Bannis-les de ton âme, et songe à mes trophées : Qu'ils soient dorénavant ton unique entretien.

Donne-moi donc, barbare, an cœur comme le tien^

reprend Camille exaspérée. Le dialogue continue sur ce ton, et Horace en vient même à dire à sa sœur :

Aime, aime cette mort qui fait notre bonheur, Et préfère du moins au souvenir d'un homme Ce que doit ta naissance aux intérêts de Rome.

C'est alors que Camille éclate en imprécations, non plus contre son frère, mais contre Rome, contre cette patrie dont Tamour a étouffé dans le cœur d'Horace touè autre sentiment.

Je rends grâces aux dieux de n'être pas Romain Pour conserver encor quelque chose d'humain,

disait Curiace; Camille développe la même pensée, mais avec toutes les exagérations de la fureur. Tu me parles de Romel mais Rome est précisément l'objet de ma haine, etc. Il y a quelque anedogie entre cette quadruple répétition et celle du mot Dieu que Ton retrouve cinq fois de suite dans le beau discours de Joad à Abner :

' Et comptez-vous pour rien JHeu qui combat pour nous ?

I D?eu, qui de l'orphelin protège l'innocence,

{ Et fait dans la faiblesse éclater sa puissance;

. IHeu, qui hait les tyrans, et qui^ dans Jézrael Jura d'exterminer Âcliab et Jézabel ;

1 Dieu, qui frappant Joram, le mari de leur fille;

' A jusque sur son fils poursuivi sa famille;

Jiitu, dont le bras vengeur, pour un temps suspendu, Sur cette race impie est toujours étendu. (i, 3).

Voltaire, dans son Commentaire parfois si injuste sur les tragédies de Corneille, s'est montré bien sévère pour ce passage. « Encore une fois, dit-il, ce ne peut être un

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sujet de tragédie ! » La postérité n'est pas de cet avis; elle juge que cette histoire d'Horace est éminemment tragique, elle reprocherait plutôt à Corneille de n'avoir fait qu'une tragédie avec cette action double qui pouvait donner matière à deux.

EXPLIGATIOM LITTÉRALE.

Rome! l'unique objet de mon ressentiment! — Ce vers ne peut se comprendre que si Ton rétablit par la pensée les mots sous-entendus : Tu me parles de Rome, qui est l'unique objet... Unique (de unicus, seul de son espèce), est plus fort que seul, la preuve en est qu'on dit tous les jours seul et unique.

Objet s'oppose à sujet; le ressentiment de Camille se dirige constamment vers Rome, comme vers un but qu'il se propose d'atteindre; c'est pour cette raison que le mot objet se rapporte souvent à des personnes : Cher objet de mes vostuvj etc.

Dans ses nombreux États il fallut donc chercher Quelque nouvel objet qui l'en pût détacher.

(Racine, Esthen)

Ressentiment est formé comme ressentir de la particule re, qui marque la répétition fréquente d'une action ; on voit par là ce qu'il y a de haineux dans ce mot.

Rome, à qui vient ton bras d'immoler mon amant, A qui, parce que Rome est ici personnifiée ; à laquelle ne pourrait pas s'employer avec le verbe immoler. — A qui vient ton bras. Inversion qui nous semble aujourd'hui un peu forcée ; la construction ordinaire à qui ton bras vient serait inadmissible, elle constituerait une tournure on ne peut plus prosaïque, et le vers n'aurait plus de césure. Vient d'immoler. La locution venir de ne marque pas le mouvement, elle sert à montrer qu'une chose a été faite tout récemment; il en est de môme pour le verbe aller, il indique qu'une chose se fera sans retard :

ie vais te les montrer Tun et l'autre à la fois* (Rac.)

: Ce sont dès périphrases pour exprimer des nuances très délicates du passé et du futur en français.

• Ton bi'as. Corneille use et abuse du mot bras ainsi personnifié ; on en pourrait citer de très nombreux exemples :

Ce glaive que mon hra» ne pent plus retenir Je le remets au tien pour venger et punir

(U Cid.)

Ma sœur, voici le bras qui venge nos deux frères.

...enfin voici le bras ■ Qui fait seul aujourd'hui le sort de deux États.

{Horace.)

, Peut-être Corneille a-t-il ici employé ce. mot à dessein, et précisément pour répondre aux vers que nous venons de citer.

Immoler est très juste et se rapporte parfaitement aux paroles d'Horace lui-même sur le champ de bataille :

J'en viens d'tmmolgr deux aux mânes de mes frères... Rome aura le dernier...

C'est véritablement un sacrifice qu'Horace a fait à une divinité.

Mon amant. Non pas l'homme qui avait de l'amour pour moi^ comme dans -ce vers de Polyeucte :

Enfin je quittai Rome et ce parfait amant,

mais l'homme que f aimais, « mon cher Curiace. »

Borne, qui t'a vu naître, et que ton cœur adore/ — Qui t'a vu naître ne signifie nullement que Rome était présente h, la naissance d'Horace, c'est une expression figurée très usitée pour dire : Telle chose s'est passée de mon temps; telle personne est beaucoup plus jeune que moij etc. Ici Camille veux dire : Rome, ta patrie^ Rome dans laquelle tu es né. Que ton cœur adore est bien phi s expressif que si Corneille avait mis (ce que la versification ne permettrait pas d'ailleurs), que tu adoras. Ce n'est pas seulement une adoration extérieure, Horace adore sa patrie dans, fârne, comme dit Félix dans Polyeucte :

Adorez le dans Vàmc et n'en témoignez rien.

EXEMPLES. i^

îl a au fond du cœur les sentiments d'amour et de reconnaissance respectueuse qui constituent Tadoration. Adorer est composé de ad, vers et orare, parler, et par suite prier. C'est pourtiqit un des mots les plus exprèsrsifs de notre langue; Corneille l'a employé avec un rare bonheur dans Polyeucte ;

Ne désespère pas une âme qui t'adore.

Dans Horace même, à propos de Curiace, Camille vient de dire :

Je X adorais vivant, et je le pleure mort.

Rome enfin que je hais parce quelle (^honore/ Le mot enfin doit' être soigneusement séparé de ceux qui l'entourent ; il s'applique non pas à Rome dont le nom est prononcé pour la dernière fois^ mais au dernier grief que Camille articule contre sa patrie. Ce mot, qui vient du latin m fine, correspond tantôt à denique (à la fin), tantôt à tandem (ah I enfin), tantôt à demum (seulement à la fin, quand on n'attendait plus). Que je hais. U y sl une diSérence marquée entre haïr et détester.

Tout me retrace enfin un sang je que déleste,

dit Athalie. La haine est au fond du cœur, quand on de* teste on demande au ciel que l'on prend à témoin de sa haine, de s'y associer par des actes. Parce quelle t'honore. Il faut remarquer ici la liaison des idées et la gradation. Rome est impardonnable parce qu'elle témoi-^ gne sa reconnaissance au héros qui vient de la sauver. Honora* est ici plus fort qu'il ne l'est d*ordinaire, il n'est pas synonyme de avoir de l'estime^ mais plutôt de corn-' bler d'honneur.

Puissent tous ses voisins ensemble conjurés... I^a haine de Camille est bien marquée dans ces vers ; elle appelle aux armes tous les voisins de Rome, sans exception, elle leur demande de concerter leurs efforts, ensemble^ et même de s'unir par un serment commun {cum^juraré); s'il y a pléonasme, il est loin d'être vicieux. Puissent

TRAITÛ D*£X['L. FRANQ. S

tSîS TRAITÉ D'EXPLICATION FRANÇAISB.

est placé en tète de la phrase avec ellipse des mots : Je souhaite que^ ou autres semblables, et il y a inversion, comme il arrive toujours dans les propositions exclamatives ou interrogatives.

Saper ses fondements encore mal assurés/ La sape, très différente de la futne^ consiste à creuser des tranchées à jour; saper des fondements, c'est donc creuser tout autour des pierres pour les renverser ensuite. iFondetàetits s'emploie au propre et au figuré, fondations ne s'emploierait pas de même. Mal assurés. En effet les fondations d'un édifice ne peuvent acquérir une grande solidité qu'avec le temps, lorsque les tassements se sont produits; rimàgé est parfaitement juste. jFncor sans e est trop fréquent au dix-septième siècle pour qu'il soit nécessaire d'insister sur cette façon de l'écrire en poésie.

Etj si ce n^est assez de ioute l'Italie, s-e. pour saper ises fondements; Camille entend par voisins môme les peuples de l'Italie qui sont les plus éloignés de Rome; l'Italie est personnifiée; et enfin la locution si ce n'est assez de mérite d'être expliquée, c'est-à-dire si ce/a, à savoir toute. l'Italie (avec une fausse préposition eupho* nique efe), n'est pas assez.

Que rOrient contre elle à l'Occident s^allie. VOrient et V Occident sont encore personnifiés, et avec raison, mais les Romains du temps de Camille ne soupçonnaient guère en dehors de l'Italie des Orientaux ou des Occidentaux; cette observation porte également sur les deux vers qui suivent.

. Que cent peuples, unis des bouts de l'univers. Cent ne ^ signifie point 99 plus 1, mais un nombre indéterminé assez considérable; la progression, est vingts cent^ mille, un million.

Vingt fois sur le métier...

C'est encore pis vt'ngrt fois... (Boileau.)

Mille déjà l'ont fait^ miUe le pourront faire. (Corneille.)

...J'entends là dessous un million de choses. (Molière.)

\ Des bouts de l'univers- Vcx^femon est quelque peq;

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impropte, car les sphères n'ont pas de bouts, mais il n'y faut pas regarder de si près. Univers du latin universus, devrait être un adjectif, Tusage en a fait un substantif, ce qui peut arriver pour les mots tout, entier, etc. L'univers est proprement l'ensemble des mondes ; ici Corneille veut désigner simplement notre terre.

Passent pour la détruire et les monts et les mers. Passer peut s'employer indiiféremment avec monts^ avec mers, et en général avec tous les mots désignant une région que l'on traverse. Détruire (du latin rfe5ùmere) est un composé dont le simple n'existe pas dans notre langue; on dit instruire^ construire^ etc., mais non pas sti'uire; il en est de même de démolir et de quelques autres.

Quelle-même sur soi renverse ses murailles. Nouvelle ellipse des mots : Je souhaite^ mais cette fois la conjonction que est exprimée. Sur soi. Le pronom réfléchi était beaucoup plus usité au dix-septième siècle qu'aujourd'hui; Racine, Molière et surtout La Fontaine en fourniraient de nombreux exemples. Renverse ses murailles est une image très juste, analogue à celle-ci :

Temple, renverse-toi. (Râcinb.)

Murailles n'est pas absolument synonyme de murs; le mur enclôt, la muraille protège.

Et de ses propres mains déchire ses entrailles. L'image est ici tout autre, peut-être à cause de cette « maudite rimel » dont parle Voltaire à propos du fameux « qu'il mourût. » Il n'était question jusqu'ici que de ruine et de destruction matérielle, Rome est considérée tout & coup comme un être furieux qui tournerait sa fureur contre son propre corps. La transition semble un peu brusque. Entrailles, n'est pas seulement le mot poétique, c'est le seul qui puisse être employé au figuré, tous les autres, comme viscères, intestins, etc., seraient impossibles en prose comme en vers.

Que le courroux du ciel, allumé par mes vœux. Ce vers est très beau, et toutes les expressions qui s'y trouvent

sont parfaitement justes. Le courrovx plus majestueux ^t plus terrible que la colère, convient très bien aux rois et aux dieux :

C'est le courrovx des rois qui fait armer la terre,

C'est le courroux des dieux qui fait armer les rois. (Malherbe.)

Le ciel s'emploie constamment pour désigner les dieux qui l'habitent :

Le dd même a pris soin de me justifier. (RAcmB.]

Allumé par mes vœux. La haine de Camille est si violente qu'elle souhaiterait de pouvoir, par ses seules prières, meiti^ le feu au cowtoux du ciel; toutes ces images accumulées sont très belles. Il en est de même de celles qui suivent.

Fasse pleuvoir sur elle un déluge de feux/ — Déluge de feux est très hardi, déluge a perdu le sens du verbe latin diluere, délayer, il sert à désigner une pluie torrentielle, au propre et au figuré : Déluge de pierres, de paroles, d'épigrammes, etc. Nous dirions de feu, au singulier ; le pluriel s'employait fréquemment au dix-septième siècle :

Les feux vont s'allumer .et le fer est tout prêt. (Racine.)

Puissé'je de mes yeux y voir tomber ce foudre I II faut sous-entendre ici :

Je souhaite que je puisse; inversion déjà signalée. Voir de mes yeux est un pléonasme très usité :

Je l'ai vu, dis-je, vu, de mes propres yeux vu. (Molièrb.)

Ce foudre. Quelques éditions donnent le au lieu de ce qui est dans les éditions originales, et qui rappelle déluge de feux. On sait que le genre de foudre n'était pas déterminé comme il l'est aujourd'hui. On avait raison de faire masculin un mot qui dérive du neutre fulgur;

EXEMPLES. Mil

Corneille le fait pourtant du féminin dans Polyeucte,

Et la foudre qui va partir, Déjà prête à crever la nue Ne peut plus être retenue Par l'attente du repentir.

Voir ses maisons en cendre et tes lauriers en poudre, — Cendre et poudre ne devraient pas se trouver si près Tun de Tautre, si les nécessités du vers ne l'avaient exigé ; la cendre est un produit de la combustion, la poudre, ou poussière {pulverem) résulte de Técrasement des molécules; Corneille a dit ailleurs dans Polyeucte :

On m'aurait mis en poudre, on m'aurait mis en cendre,..

Tes lauriers. Horace n'a point de lauriers sur la tête, mais on sait que la branche de laurier était dans Tanliquité le symbole de la victoire.

Voir le dernier Romain à son dernier soupir, Lq dernier Romain et le dernier soupir forment une opposition bien forte, mais la phrase poétique est si belle qu'on n'a pas le loisir de s'arrêter à ces détails.

Moi seul en être came. Ellipse depuissé^fe. — En ne se rapporte pas au vers qui précède, mais à tous les autres; c'est-à-dire être cause de tous ces maux.

Et mourir de plaisir/ On meurt de chagrin, d'amour, etc., parce que le corps ne peut supporter des émotions trop fortes et trop prolongées; mourir de joie se comprend également; mourir de plaisir ne se trouverait pas ailleurs que dans ce passage, parce que plaisir, vieil infinitif de plaire employé substantivement, a changé de sens au dix-septième siècle. Les philosophes opposent encore le plaisir à la douleur, mais pour bien comprendre la force de ce mot, qui désigne aujourd'hui une sensation ou un sentiment agréables, il suffit de songer à son contraire, comme dans ce vers de Racine :

Enfants, ma seule joie en mes longs dèphUin,

Mourir de plaisir signifie donc mourir par suite du

m TRAITÉ D'EXPLICATION PRANÇAI8B.

parfait contentement que me causeront tous ces malheurs de Rome.

Les imprécations de Camille finissent très bien sur cette antithèse. On a pu remarquer avec quel art tout ce passage est composé ; les vers sont très bien construits, les gradations bien observées, les périodes bien faites; c'est donc à juste titre que l'on admire ce passage comme un des plus beaux de la tragédie française,

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