‹ Traité d'explication française: ou, Méthode pour expliquer littéralement les auteurs françaisChapitre 71 sur 79 · NÉRON^ BURRHUS, NARCISSE, GÀRDCS · texte numérisé non relu

NÉRON^ BURRHUS, NARCISSE, GÀRDCS

KÉnoN.

N'en doutez point, Barrhus : malgré ses injustices, C'est ma mère, et je veux ignorer ses caprices. Maïs je ne prétends plus ignorer ni souffrir Le ministre insolent qui les ose nourrir.

Pallas de ses conseils empoisonne ma mère; Il séduit, chaque jour, Britannicus mon frère ; Us récoutent tout seul ; et qui suivrait leurs pas, •Les trouverait peut-être assemblés chez Pallas. C'en est trop. De tous deux il faut que je l'écarté. Pour la dernière fois, qu'il s'éloigne, qu'il parte : Je le veux, je l'ordonne; et que la fin du jour ' Ne le retrouve pas dans Rome on dans ma cour. Allez : cet ordre importe au salut de l'empire. Vous, Narcisse, approchez.

{Aux gardes).

Et vous, qu'on se retire.

(Racine, Britannicut, U, 1.}

Cette première scène du second acte de Bntannicus fait encore partie de ce que les littérateurs appellent VExposition de la pièce. Après avoir fait connaître au spectateur, grâce aux récriminations d'Agrippine, cet « impatient Néron » qui « cesse de se contraindre, » qui « las de se faire aimer, veut se faire craindre, etc. » Racine introduit enfin Néron lui-môme. L'empereur vient de faire deux affronts à sa mère : par son ordre Burrhus Ta empêchée d'entrer chez lui, et Junie, que l'impératrice mère voulait donner en mariage à Britannicus, vient

d'être « enlevée à la cour. » Néron veut faire plus encore,et sa première parole est pour exiler Pallas, afin, comme il le dira plus tard, de «confondre l'orgueil de sa mère.» On voit par là que cette scène si courte n'est pas un hors-d'œuvre dans la pièce, elle complète l'exposition, elle fait avancer l'action ; enfin elle ajoute ^e nouveaux traits à la peinture des caractères ; Néron n'ose pas en-* core se déclarer, il craint Burrhus et il feint de vouloir, ménager sa mère, mais il chasse de Rome un affranchi puissant qui a toute la confiance d^Agrippine, et Narcisse que l'imprudent Britannicus vient de prendre pour confident, est appelé à conférer secrètement avec l'émpe^i reur:

Vous, Narcisse, approcher.

Cette scène est donc très bien composée; il nous reste à montrer que le style en est excellent, et ce sera l'objet du commentaire littércal qui va suivre. '

N'en doutez point... C'est la suite d'une conversation commencée entre les deux interlocuteurs, et c'est ainsi que débutent presque tous les actes des tragédies dé' Racine.

Pallag obéira, seignear.

.'(Acte III,)

Oui, madame, à loisir vous pourrez TOUS défendre.

(Acte ly.)

Oui, Madame, Néron (qui l'aurait pu penser?) Dans son appartement m'attend pour m'embrasser.

(Acte V.)

N'en^ de cela, de ce que je vous dis. Ce petit mot peut servir soit à rappeler une phrase précédente soit à annoncer une phrase qui va suivre; il est synonyme des mots de ceci ou de cela. Ici, c'est une affaire de ponctuation; les éditions savantes ponctuent de la manière suivante :

N'en doutez point, Burrhus : (deux poittts)

donc il s'agit d'annoncer la phrase suivante : Je veux ignorer ses caprices.

Malgré est composé du substantif gré et de rancien adjectif mau ou mal^ mais l'usage Ta fait considérer absolument comme une préposition, et il en est ainsi de beaucoup de mots formés avec des adjectifs, des substantifs ou des. participes, comme hormis^ nonob^ stantj etc.

Injustices. Les composés négatifs comme impiété ^ injustice^ etc. ont ceci de curieux qu'ils servent à désigner non pas le simple manque de justice, de piété^ etc. mais le fait d'agir contrairement à la justice j etc. Le pluriel de ces mots abstraits, employé très fréquemment dans Racine, désigne les preuves, les marques à'injusticcj d'impiété, de rigueur , de bonté^ etc. Il ne s'agit pas ici d'injustices au sens général de ce mot, mais bien par rapport à Néron.

C'est ma mère. Sous une forme très simple, et presque naïve, la langue française présente ainsi des raisonnements en forme, des syllogismes qu'il serait aisé de compléter ;

— Un fils doit ignorer jusqu'aux injustices de sa sa mère,

— Or Agrippine est ma mère,

— Donc je dois ignorer ses injustices.

Je veux» Le verbe vouloir a ici une grande force ; Néron comme empereur devrait peut-être ne pas ignorer ces injustices, mais il consent à le faire.

Ignorer. On voit parce qui vient d'être dit, combien l'alliance des mots vouloir et ignorer est heureuse. D'ordinaire on veut connaître^ ici Néron veut ne pas connaître.

Ses caprices. Proprement le caprice, de capra, chèvre, est un mouvement irrégulier ; au figuré ce mol désigne des volontés changeantes.

Mais je ne prétends plus... La construction de cette phrase est très curieuse; Néron ne veut pas dire qu'il avait eu celte prétention et qu'il cessera de l'avoir ; il veut dire au contraire qu'il prétend, c'est-à-dire qu'il a

rinlention bien arrêtée, au vu et su de tout le monde (praSj tendere, étendre devant soi) de ne plus ignorer ni souffrir... C'est une tournure analogue à certaines tournures latines et grecques ; les Grecs disaient : Je ne dis pas que cela soit pour dire : f affirme que cela n'est pas. Le mot prétendre est d'un maître, aussi ne s'appliquet-il plus à Agrippine, mais à Taffranchi Pallas ; Agrippine l'avait employé au premier acte en parlant à Burrhus :

VréUniez'VOM longtemps me cacher l'empereur?

Ignorer, C'est toujours à bon escient qu'un grand écrivain répète les mots dont il s'est déjà servi; on voit aisément quelle est ici la force de cetle répétition.

Ni souffrir. La gradation est très bien observée ; dès rinstant que Néron ne veut plus ignorer les trahisons de Pallas, il ne peut pas les tolérer. Le mot souffnr^ comme le latin pati et comme le mot grec correspondant est synonyme d'éprouver^ il s'emploie au propre comme au figuré, en bonne ou en mauvaise part, il est pris en bonne part dans le vers suivant :

Nous pouvons tout aimer, il le souffre^ il rordonne,

(GoRiiBiLLE, Foîyeucte,)

Ignorer un ministre est une alliance de mots bien audacieuse; mais Racine, plus que tout autre poète français, et comme Virgile chez les Latins, connaît l'art de préparer et de se faire pardonner ces audaces; ici c'est le mot souffrir qui fait passer l'autre.

Ministre^ dû latin minislrum^ serviteur, est souvent employé par les écrivains français pour désigner un agent quelconque des rois :

Des vengeauces des rois ministre rigoureux

(Aihalie,) Quel sera Tordre affreux qu'apporte un tel rmmtre ?

(îbid.)

Insolent^ du latin insolentem qui signifie proprement qui n'a pas coutume de faire une chose. L'insolence consiste donc à se permettre des choses qui ne se font pas d'ordi-

naire, et Ton voit par là qu'il y a une grande âiflérence entre les synonymes insolence, effronterie^ impudence, etc. Qui les ose nourrir. Ose explique insolent; nourrir se rapporte à caprices, et cette expression figurée est encore digne de remarque. Sans Pallas, les caprices d*Agrippine ne dureraient peut-être pas, et l'on pourrait leur appliquer ce vers :

C'est un feu qui s'éteint faute de nourriture.

Racine emploie fréquemment cette image, d'ailleurs très juste :

Et c'est ce qui redouble einourrit ma fureur.

{Athaiie,)

Pallas de ses conseils empoisonne ma mère. — C'est à dessein que Racine a commencé par désigner Pallas à l'aide d'une périphrase ; il a d'abord fait son portrait, il le nomme ensuite, c'est un procédé employé par tous les littérateurs. Empoisonne ma mère; image souvent employée, c'est ainsi qu'on dit des flatteurs : ils infectent les oreilles des rois ; on emploie plus ordinairement le verbe empoisonner avec des noms de chose : on dit empoisonner la joie, le bonheur^ etc. De ses conseils ; c'està-dire par ou avec ses conseils ; on ne dirait pas empoisonner de ciguë, 6/'arsenic,etc., au figuré la construction avec de est parfaitement régulière.

// séduit ^A^ seducere, conduire dans un endroit écarté, soit pour donner de mauvais conseils, soit pour entraîner un malheureux à sa perte.

Chaque jour a beaucoup plus de force que tous les jours^ et montre mieux la continuité de l'action ; il ne se passe pas un seul jour sans que la chose se produise.

BriiannicuSy mon frère, — Ce mot de frère^ jeté à la fin du vers produit un effet très heureux ; Néron témoigne ainsi de sa tendresse pour Britannicus ; il doit avoir des sanglots dans la voix en prononçant ce vers.

Ils l'écoutent tout seul, lls^ Agrippine et Britannicus.

Ecouter^ du latin ausçultare^ c'est proprement prêter

VoreiUe pour bien entendre^ et par uiie conséquence naturelle suivre les conseils qui ont été donnés *

Tout seul est une correction faite par Racine postérieurement à 1670. Il y avait d'abord : ils Técoutent Jut seul avec un pléonasme que le poète n'a pas cm devoir conserver.

Et qui suivrait leurs pas. — Çmi, une personne qui, ellipse très ordinaire, comme dans ces phrases : qui m'aime me suive.

Mais veille gui voudra, voici mon oreiller.

(Racine, Us Plaideurs,)

Suivrait. Le conditionnel sert ici à marquer une supposition, qui suivrait... les trouverait^., équivaut donc à si l'on suivait leurs pas, on les trouverait...

Leurs pas ;. non pas au moment où Néron parle, car Agrippine et Britannicus ne marchent plus, ils sont réunis chez Pallas. Le mot pas équivaut au vestigium des Latins, trace laissée sur le sable.

Les trouverait peut-être assemblés chez Pallas. Il y a bien de l'hypocrisie dans ce mot peut-être que Racine a placé là avec un grand bonheur. A la troisième scène du premier acte Agrippine avait dit, en présence du traître Narcisse :

Suivez-moi chez FaUas, où je vais vous attendre.

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