II
périmenlalement leur rcprodiicLion, c'est poursuivre une œuvre pleine d'intérêt et de curiosité. Mais là n'est pas toute la science. Il faut de toute nécessité parvenir jusqu'à la cause de ces mêmes phénomènes, à l'agent, à la force qui les engendre, et la médecine expérimentale a beau faire, c'est là un succès qui lui est à tout jamais interdit et qui, seul pourtant, pourrait la conduire à la vérité pratique. Aussi chacun peut-il remarquer combien, à cet égard, ses conquêtes, combien ses prétentions elles-mêmes sont stériles.
Partout nous trouverons la même disparate, ou plutôt les mêmes contradictions formelles, entre les systèmes matérialistes et les nécessités pratiques. La plilegmasie, nous le savons, comporte exactement la mémo marche, les mêmes périodes que lafièvre essentielle, et c'est l'un des arguments qui nous ont permis d'affirmer l'identité de leur existence et de leur nature. Les prodromes appartiennent à la première comme à la seconde, quoique d'une façon moins absolue et moins constante peut-être. Tous les praticiens savent quel intérêt ils auraient à commencer dès-lors le traitement, et quels succès ils pourraient retirer de leur intervention précoce, si les malades étaient plus exacts et plus prompts à la réclamer. Or c'est là un autre bénéfice dont ils se priveront entièrement s'ils veulent se renfermer dans la lésion locale. Il n'en existe aucune à ce moment de la maladie, il est même très-souvent difficile ou impossible de prévoir celle qui va survenir, et le grand axiome hippocratique qui leur fait un devoir de se hâter, de déployer toute leur activité dès le commencement, principiis obsta, demeurerait entre leurs mains une lettre morte.
Aussi, à charge d'une contradiction de plus, lesorganiciens purs ne se sont-ils pas crus en droit de nier jusqu'au bout le prodrome. En théorie, ils s'en passent, ou , le regardant comme un effet sans cause, ne le mentionnent que pour mémoire. Mais au ht du malade, ils sentent comme les autres le besoin de surveiller attentivement les sym-
TRAITEMENT DES PHLEGiMASlES. 547
ptômes qui se déclarent et de prévoir l'état du malade qui peut survenir. Malheureusenw7%t, l'état organo-pathologique n'étant pas encore développé, ils n'aperçoivent rien de positif, et se voient réduits à traiter cette scène morbide, qui dans quelques instants peut aboutir aux accidents les plus graves, comme une maladie légère dont l'issue est incertaine* , c'est-à-dire, à se conduire sans principes, au hasard des circonstances, en dehors de toute direction utile. Tel ne sera pas le désarroi de celui qui est d'avis qu'antérieurement au fait local, il existe tout un ensemble de phénomènes qui se préparent et qui vont présider à sa naissance et à son développement tout entier; celui-là sentira le besoin de s'attaquer d'emblée à ces mêmes phénomènes, s'efforcera de les maîtriser, de les supprimer, et les moyens qui le conduiront vers ce but éminemment salutaire , il les trouvera, non dans la stérile contemplation des accidents locaux, entièrement nuls à ce moment, mais dans l'appréciation des causes qui ont agi et des troubles de l'affection morbide qui sont en voie de s'établir et de se compléter ; en un mot, dans les considérations dynamiques qui, partout et toujours, se présentent à nous comme tenant sous leur dépendance absoluel'ensemblede la maladie, ainsi que nous le verrons, par la suite, d'une façon plus positive.
En tout cas, il n'est nul besoin de nous appesantir sur ces reproches préalables à faire aux systèmes matérialistes. Les occasions ne manqueront pas ; leur histoire touf entière ne nous offrira que des impossibilités du même genre. Nous allons les examiner avec attentionet en détail : il vaut la peine de montrer clairement à ceux qui s'engouent des enseignements de haute valeur, des vérités palpables, qu'ils prétendent y trouver ; qui s'imaginent follement que de ces systèmes seuls peuvent nous venir la lumière et l'évidence , la médecine cessant alors d'être une science incertaine, conjecturale, comme elle a été jusqu'à
1 Piorry ; Palliol. ialr., I, 608.
moindre dilîcullé à adaieltre qu'elle puisse tout aussi bien affecler d'autres fois l'aspect d'un néoplasme hétérogène» scrofuleux, tuberculeux, cancéreux. Il suffit de supposer qu'à part son intensité ou sa direction, la fluxion plastiqueavu changer aussi son pouvoir transformateur, et la même force d'où elle tirait le premier privilège a pu certainement lui fournir le second, si son essence elle-même a subi une modification correspondante. Car, on le sait, ce qui constitue toute la diathèse, ce qui en fait le fond, c'est une lésion de la force qui anime le sang, et qui préside à sa destinée plastique.
La science exacte sera peut-être tentée de nous pousser plus loin, de nous demander en quoi consiste cette lésion ; qu'elle commence elle-même par nous apprendre comment et pourquoi, du même blastème, résultent alternativement les éléments fibreux, membraneux, nerveux, parenchymateux ; et nous nous faisons fort de lui dire pourquoi, d'autres fois, ce sont les éléments cancéreux ou tuberculeux. En attendant, nous la mettons au défi de nous démontrer que le même mécanisme, le même processus, la même force quia produit les uns, ne puisse demêmesufiBreauxautres. FA cette conviction nous satisfait, comme elle satisfera, nous l'espérons, les esprits sages, réduits à reconnaître que, pour tous les faits de la vie, il nous restera toujours quelque chose, toujours la raison suprême à ignorer.
Nous ne mentionnons jusqu'ici que les néoplasmes sohdes ; mais quand il s'agira des liquides, notre théorie ne s'y applique pas moins. Dans l'œuvre des sécrétions, l'action du sang est tout aussi souveraine que dans la nutrition : c'est toujours lui qui vient spontanément apporter à la glande la molécule, le blastème qui doit fournir son produit, et qui conserve sur sa conversion une influence non moins évidente que dans les tissus : que le néoplasme liquide soit similaire ou hétérologue, nous avons donc pu, avecle même succès, accuser le sang et sa force plastique, et la lésion qu'elle a dû subir.
DIATHÈSK. — LÉSION NUTRITIVE. niVi
Enfin, pour ce qui est des diathèses sans néoplasmes, celle lésionestla condilion, non-seulementlaplusralionnelle, mais unique à invoquer. Nous avons vu que le sang s'élabore, se constitue lui seul, lorsque tel ou tel de ses éléments vient à varier; on n'en trouve pas d'autre raison que l'exercice vicieux de la force qui préside à son élaboration. Le Matérialisme ne le veut pas ainsi. Il cherche à cela des raisons organiques. Nous avons vu avec quel succès il a signalé celles à qui il rapporte les variations, surtout la perte des globules ; si nous lui demandions d'étendre sa théorie à la perte de fibrine, suivant qu'il serait tenu de le faire si cette théorie était fondée, nous serions curieux de savoir à quels organes il s'adresserait. Quant à nous, lorsqu'il s'agit d'une simple altération élémentaire du sang, il nous a paru plus juste de la rapporter à un vice de la force qui domine son élaboration. Et c'est ainsi, disons-nous, que, mieux encore que tous les précédents, ce dernier exemple nous démontre l'existence de ce vice, quenous proclamons comme la condition essentielle de la diathèse.
141. C'est ce vice, cette lésion d'une force, qui pour le Matérialisme demeure, nous le savons, la pierre d'achoppement. Il s'agit de savoir si, à part qu'il se trouve toujours lui-même acculé à cette force, il a jamais pu, en dehors d'elle, réussir à théoriser la diathèse. On sait comment les anciens avaient entrepris de le faire, à l'aide d'un vice matériel, d'une substance morbide altérant le sang et plus généralement les humeurs, et avec quel succès cette idée s'appliquait à une foule de circonstances, ainsi qu'au traitement de la diathèse. Malheureusement, la science n'autorise plus de semblables illusions; ses analyses si précises de tous nos liquides ont surabondamment démontré qu'ils ne contiennent jamais rien de semblable, rien de spécial, rien qui puisse être considéré comme cause de nos maladies. En vain, dans ses jours d'enthousiasme, l'Hématologie prétendit-elle accuser certains changements de proportions
550 TRAITÉ 1)'hÉMAT0I,0G1E DYNAMIQUE.
dément et de coction, effectue sur l'organe une concentration des forces, et que l'alinaent a pour résultat de décomposer cet appareil de concenlralion et de troubler ainsi la marche do la maladie' .
Dételles raisons sont encore loin de vérifier, d'expliquer le phénomène : la première n'est qu'une proposition abstraite, toute morale, en l'honneur de la sagesse de la nature, s'appuyant surtout de cela que l'aliment n'est jamais plus nuisible qu'au moment de la crise, dont il trouble les utiles résolutions. Mais il y aurait beaucoup à dire au sujet de cette sagesse tant vantée. S'il est permis de lui rapporter les actes conservateurs, la maladie ellemême dans son ensemble n'étant pour les anciens qu'un de ces actes destinés à éliminer de l'organisme des matières hostiles qui le blessent, il ne l'est pas moins de mettre à sa charge, en principe, la préparation de ces matières et d'autres phénomènes plus ou moins funestes, de sorte que la nature est à la fois la cause du bien et du mal dans les maladies, ainsi que le reconnaissaient les Helmontistes, et que, suivant l'alternative, l'aliment devrait y avoir aussi souvent de bons que de mauvais effets. Quant au pouvoir attribué par Grimaud à l'aliment de décomposer l'appareil de conceoilration propre à la phlegmasie , il donnerait lieu à de bien autres méprises. Un tel pouvoir est au fond celui de tous les révulsifs, saignée, évacuants, vésicatoires et autres. On serait dès-lors tenté de mettre l'aliment sur la même ligne, et que dirait-on de celui qui, dans son esprit logique, eu viendrait i\ nous proposer un beefsteak ou un verre de bordeaux comme un succédané du sinapisme? Au surplus, l'aliment a les mêmes inconvénients dans la fièvre, où il n'a pas à rompre d'appareil de concentration, et force est bien de lui chercher alors une autre théorie, qui ne saurait manquer de s'appliquer tout aussi bien à la phlegmasie.
1 Grimaud ; Cours dephysiol., II, 224.
THAITEMENT DES PHLEGMASIES. O.T 1
Dans son appréciation des effets du régime, l'Organicisme est parti aussi de cette impression locale de l'aliment, mais pour la théoriser au rebours. Pour lui, on le sait, la phlegmasie et la fièvre ont leur point de départ dans une lésion de tissu, stimulus ou autre, qui est l'unique cause des fluxions locales aussi bien que des troubles généraux, et l'impression, la stimulation que l'aliment exerce sur l'estomac, va retentir sur le stimulus pour l'aggraver, accroître son énergie et ajouter à ses mauvais résultats ; c'est, disons-nous, tout juste l'inverse de la théorie de Grimaud. C'est un effet de sympathie, de ce phénomène mystérieux, mal conçu, inexpliqué jusqu'ici, à l'usage de toutes les théories embrouillées. Mais il s'agirait de s'entendre. Déjà cette stimulation de l'estomac est assez peu explicite, effacée qu'elle est par l'habitude, suivant que nous nous en rendons témoignage; de plus, toute physiologique qu'elle est, on ne la supposerait pas capable d'aller se combiner avec le travail morbide pour l'exagérer. Et puis, nous sommes édifiés sur l'existence et le rôle de ce stimulus dans la phlegmasie, à plus forte raison dans la fièvre essentielle, qui ne suppose nécessairement pas la moindre lésion, et bien superflu serait-il de chercher en lui un motif quelconque de théorie. Non, ce n'est pas par une action locale qu'opère le régime, ce n'est pas plus en décomposant qu'eu exagérant l'appareil fonctionnel de la phlegmasie. Pour s'en convaincre, il suffit de le considérer, non plus dans ses écarts, comme on fait ici, mais dans son emploi normal et bienfaisant. Lorsqu'un régime sagement disposé aura concouru, pour sa part, à guérir la phlegmasie, on ne dira pas sans doute que ce soit parce que l'aliment a porté directement sur son foyer, pour y atténuer, y éteindre le stimulus. Pourquoi, dans le cas contraire, serions-nous obligé de croire que ce soit pour l'avoir aggravé ou décomposé? Il y a ici, entre les deux effets, une corrélation manifeste qui ne saurait nous être expliquée par aucune circonstance matérielle ou mécani-
552 TRAITÉ n'ilÉMATULOfilli DYNAMI^UK .
que , à laquelle du reste nous deuaanderions en pure perle le moindre renseignement capable de nous éclairer, soit sur le moded'action du régime, soit sur la règle de son emploi, Quand nous en serons à exposer les bonnes doctrines, de telles difficultés ne se présenteront pas, et, considérée au point de vue vitaliste, l'action du régime dans la phlegmasie nous apparaîtra dans toute sa vérité.
348. Le traitement proprement dit ne saurait attendre des systèmes que nous interrogeons une direction plus utile. A ne voir que les succès pratiques de l'Humorisme lui-même, on serait tenté de croire que sa théorie en est justifiée. Il employait alternativement la saignée, le vomitif, le purgatif, la sueur, le vésicatoire, et, quelle que fût celle de ces méthodes qui avait guéri la phlegmasie, il se croyait de bonne foi fondé à dire que c'était pour avoir évacué l'humeur ou les humeurs peccantes. Et, convenons-en, la science moderne, avec tous ses raffinements, n'est pas en état de montrer en quoi ni comme quoi il afaiUi ; ou plutôt, en conservant toutes ses méthodes, sans les mieux systématiser, elle subit encore au moins tacitement sa théorie. Quelle théorie pourtant!
Les deux plus grands médecins qui ouvrent l'ère moderne enseignent à l'envi que la pleurésie, la péripneumonie, fausses ou vraies, ne sont formées que par la pituite, qui descendant du cerveau se précipite sur la plèvre uu le poumon, ou par la bile qui y parvient, par l'ample canal de la veine artérieuse. Celui des deux dont le génie a pressenti le progrès nouveau fait bien des réserves expresses pour une inllammation particulière et spécifique dont il suppose le sang alïecté ; mais cette inflammation ne fait suivant lui que provoquer la fièvre, qui conduit sur l'organe lésé la matière fébrile, en quoi il n'échappe pas encore aux écueils de la doctrine.
En vertu de cette belle théorie, qu'on pouvait sans gêne appliquer à toutes les phlegmasies et à toutes les maladies
TRAITEMENT DES PHLEGMASIES. D^j
possibles, le premier devoir du traitement était de donner issue à l'humeur, ce qu'on croyait faire par la saignée, et au besoin la purgation; le second, de livrer à la coction la part de cette humeur qu'on n'avait pas évacuée'. Ces errements se reproduisirent dès-lors à toutes les époques, développés, perfectionnés à l'occasion . Quand les vieilles humeurs ne sufBrent plus, on en inventa de nouvelles; des maladies inflammatoires, telles que l'érysipèle, le catarrhe, le rhumatisme, n'eurent d'autre cause qu'une matière ou une humeur crysipélateuse , catarrhale, rhumatismale; à leur égard, jusque chez les écrivains contemporains, on peut voir mentionner, à chaque page, la matière de la fluxion, le principe matériel ou extrêmement nuisible qui, né de la rétention de la transpiration insensible, le plus actif, le plus important des émonctoires, va altérer la composition des humeurs^.
Cependant, s'il fallait prendre au sérieux ces élucubrations, oii en serait la médecine? Quel est le praticien qui consentirait encore à employer la saignée et les évacuants de toute sorte, c'est-à-dire les neuf dixièmes de l'arsenal thérapeutique, s'il était obligé de croire que, par leur secours, il va donner issue à la matière qui cause la phlegmasie? La science des indications ne deviendrait-elle pas ainsi littéralement une illusion pure, et, après avoir souri de cette cause fantastique, où est celui de nous qui ne se croisât les bras plutôt que de travailler résolùment à une évacuation impossible, inconcevable?
L'utilité de la méthode évacuante dans le traitement de certaines phlegmasies a pu, disons-nous, donner à penser que l'ancien système humoral avait été perfectionné par SioU et ses sucesseurs, et que l'indication de cette méthode pouvait être aujourd'hui appuyée sur des bases plusration-
1 Rivière ; Méd. prat., I, 554, 565. — Sydeaham ; Méd. prat., I, 337, 348-50.
2 Gaizergues ; Rapp. gripp.. 52. — Hnfeland ; Enchirid., 179.
nelles. Mais il n'en est rien. Très-affirmalif, en théorie, quand il s'agit d'expliquer la phlegmasie par le dépôt local et matériel de la bile, Stoll tout le premier recule, on l'a vu, devant les conséquences pratiques de cette prémice. Il sent bien qu'il ne fera pas accepter le déplacement et l'évacuation de cette bile locale par le vomitif, ce qui, dans son système, serait pourtant la vue la plus logique ; et, dans son embarras, il en vient â se demander si le siège du mal est ailleurs que dans l'estomac, et si une certaine sympathie n'expliquerait pas mieux le résultat. Il est de fait que l'anatomie ne constate en rien la présence de la bile ni du moindre de ses éléments dans le noyau de la phlegmasie, et bien plus difficilement encore concevrait-on que, par un événement quelconque, il fût possible d'opérer sur cette môme bile. Tout ce qu'ont pu faire ceux qui, sans être trop édifiés sur la théorie, acceptent pourtant l'utilité du vomitif, c'est de supposer de sa part la révulsion, mot aussi large, aussi commode que celui de sympathie, et aussi peu explicatif. Du reste, si, comme on le \oit, la théorie humorale n'est pas de nature à attirer l'œil du praticien sur une méthode utile, elle ne lui servirait pas davantage à l'éloigner d'un moyen vicieux. Tout le monde sait que dans les phlegmasies bilieuses la saignée est généralement inutile ou nuisible. Pourquoicela? Puisque c'est, dit-on, le sang qui charrie la bile et la dépose loco dole7iti, n'est-ce donc pas lui qui, seul, peut être supposé capable de la remporter? Par la saignée, vous affichez la prétention de rappeler mécaniquement le sang des capillaires qu'il engorge; de toute évidence, ce même sang devrait ramener avec lui les matériaux nuisibles renfermés encore dans son sein, et la saignée, bien loin d'être funeste, trouverait au contraire dans la complication bilieuse la raison de préférence de son emploi. S'il n'en est pas ainsi, si c'est la conséquence inverse qui est la vraie, la théorie ne vaut
1 Andral ; Clin, méd., III, 567.
TRAITEMENT DES PHLEGMASIES. 555
absolument rien, puisqu'elle ne nous sert pas plus à saisir les bonnes indications qu'à éviter les mauvaises.
El maintenant, lorsque le vieil Humorisme nous laisse ainsi sans direction aucune pour le traitement que nous étudions, que dire de l'Hématologie, qui a eu la sotte prétention d'usurper son rôle pathologique? Après tant de défaites que nous lui avons infligées, devons-nous nous acharner sur cet ennemi vaincu? Devant cet abaissement de densité du sang, qu'elle fait valoir comme l'une des conditions fondamentales de la phlegmasie, quel estle praticien qui ne se sentît disposé à proscrire tout ce régime évacuant, délayant, négatif, atténuant, universellement conseillé, et à lui substituer un régime diamétralement contraire? Quel est celui qui ne maudît avant tout la saignée? Mais il vaut la peine d'examiner la question déplus prés. L'Hématologie se glorifie tant de ses conséquences pratiques, qu'il sera bon de lui montrer, une fois de plus, qu'elle se trompe dans cette prétention, qui suffirait, nous en convenons, à justifier tout ■son système, et que les rapports qu'elle veut bien apercevoir, à tout bout de champ, entre la constitution physique du sang et les indications thérapeutiques, sont précisément la chose qu'elle est le moins en état de démontrer.
349. A part les éléments organiques du sang, elle analyse les agents impondérables qui y siègent. Elle calcule les degrés dont son calorique peut dépasser le niveau normal dans les maladies aiguës. Elle établit au contraire que, dans ces mêmes maladies, l'électricité est en raison inverse de l'énergie vitale; que, trés-affaiblie dans l'inflammation, elle reprend plus d'activité aux approches de la mort Soins inutiles ! dont la pratique ne peut retirer le moindre avantage. On serait très-mal venu, en effet, d'attaquer ce calorique par les moyens qui peuvent le neutraUser physiquement, tels que la glace, l'eau froide : on ris-
' Lhéritier ; Chim. pathol., 171.
55') TiiAiTK d'hématologie dynamique.
querait souvent d'aboutir à l'efroL opposé. Il ne faudrait pas se laisser abuser par les bienfaits de l'hydrothérapie. D'abord ce n'est pas aux maladies aiguës que celle-ci s'adresse principalement, et, dans les autres, elle leur vient plutôt en aide par des méthodes de révulsion qu'elle met en pratique; précieuses surtout en cela qu'elles opèrent sans recourir aux irritations et aux spoliations d'usage dans la médecine classique. Si donc l'on veut réussir contre le calorique du sang, qui est souvent un symptôme trèsincommode des phlegmasies, il faut l'attaquer dans son essence dynamique, dans la lésion affective qui préside à la maladie, à quoi l'on ne réussira souvent que par les moyens les plus variés, fût-ce par l'emploi des boissons chaudes. Quant à l'électricité, bien moins encore seraitelle en état de nous fournir le moindre secours pour les indications ; et la chimie elle-même n'a pas osé montrer à cet égard une velléité quelconque. Que tenter en effet contre cette diminution de l'état électrique par elle accusée dans les maladies aiguës? Faudrait-il s'ingénier de le rétablir, et soumettre aux décharges de la machine électrique ou de la bouteille de Leydc les sujets atteints de pneumonie, do péritonite ou de rhumaUsme? Et ici encore, n'est-il pas vrai que les remèdes anti-afïectionnels et leur action dynamique sont le meilleur moyen de régulariser l'état électrique ?
Après les agents impondérables viennent quelques substances chimiques, dont on étudie aussi les variations. Ce sont d'abord le chlorure de sodium et le carbonate de soude, qui ont à subir une perte constante, tandis que le phosphate de chaux tend au contraire à augmenter'. Eh bien! en quoi tout cela va-t-il nous suggérer une règle de conduite quelconque pour le traitement? Allons-nous donc essayer de l'action chimique directe contre les variations de ces agents?
1 Becquerel et Rodier ; Chim. palhol., 66, 67, 68.
TRAITEMENT DES l'HLEGMASIES. 557
L'eau est un autre clément dont l'Hématologie a dû tenir compte dans les maladies aiguës. Elle tergiverse quelque peu à son sujet. Elle voudrait pouvoir dire qu'elle subit alors une diminution légère, du moins au début; double atténuation qui laisse peu de forco au principe qu'elle prétend poser, surtout quand d'autres affirmations de sa part le contredisent. Ainsi, elle déclare que, plus les éléments solides, surtout les globules, abondent dans le sang, plus l'eau diminue. La proposition inverse ne semble pas avoir moins de vérité; c'est-à-dire que, plus les éléments solides diminuent, plus l'eau doit augmenter. Or, la diminution des uns est habituelle dans les phlegmasies; il en résulte que la surabondance de l'autre ne devrait pas y avoir moins de chance '. Et cela ne serait pas davantage de nature à nous bien diriger dans le traitement, dont nous serions tenté d'exclure les boissons aqueuses, les tisanes abondantes, sur lesquelles pourtant le praticien se repose principalement.
Ce n'est rien encore que ces contre-vérités pratiques, fournies par les principes physico-chimiques du sang; nous pouvons montrer que bien plus à faux serions-nous renseignés par ses éléments organiques. Et d'abord, les globules sont ici en déficit, tout comme dans la fièvre. C'est la cause principale et le signe le plus certain de la perte de densité du liquide. Nous avons vu que l'Hématologie s'appuie de cette circonstance dans la fièvre pour proscrire absolument la saignée, qui va droit à aggraver cette vicieuse disposition. Or, celle-ci existe à un degré égal dans la phlegmasie, et imposerait la même conséquence pratique. Il faudrait d'abord grandement nous défier de tout ce qui peut atténuer le sang : de la diète, des boissons aqueuses, délayantes : fuir comme la peste tout alcalin et surtout le nitre, le tartre stibié; toute substance pouvant amener de même la dissolution du sang, telles que le
Becquerel et Rodier -, Op. cit., 47-8.
camphre et le mercure', c'est-à-dire nous priver rigoureusement de tous les secours dont l'ulililé pratique est le mieux constatée, pour nous adresser de préférence à une alimentation riche et réparatrice, aux boissons toniques, et même aux agents reconstituants les plus actifs, fût-ce le fer; tous moyens qui jurent horriblement avec les effets à obtenir. Et comme, au dire de l'Hématologie, la perte de densité du sang dans les phlegmasies est non-seulement constante, mais proportionnée à leur gravité, puisque la pneumonie, la plus intense de toutes assurément, est celle où on la rencontre au plus haut degré^ , il faudrait rigoureusement en conclure que, plus la phlegmasie serait grave et violente, plus nous devrions tourner le dos au traitement antiplilogislique pour nous rejeter sur les moyens opposés.
"L'un de ces moyens, au sujet duquel l'Hématologiebrouillerait entièrement nos idées, c'est la saignée. D'un côté, elle pose en principe, et c'est, avons-nous dit, peut-être le seul qu'elle ail posé carrément, que l'excédant de fibrine du sang est la cause unique, directe, mieux, la cause physique de la phlegmasie. Et comme, malgré la défaveur qu'on jette actuellement sur elle, pour des motifs très-peu explicites, comme la saignée n'en demeurera pas moins le grand moyen de traitement de la phlegmasie, on serait tout naturellement amené à se dire que c'est en s'attaquant d'emblée à la cause du mal, en diminuant l'excès de fibrine. Eh bien ! c'est l'Hématologie elle-même qui nous l'apprend: la saignée ue peut absolument rien contre la fibrine. Elle a de la peine à en convenir : ses expressions ont beau garder une grande réserve, après avoir d'abord déclaré l'influence de la saignée très-faible, très-légère, si ce n'est nulle, la force de la vérité l'emporte, et elle finit par confesser que, quelque abondantes et rapprochées qu'elles soient, les saignées diminuent les globules mais n'empé-
1 Becquerel et Rodier -, Chim. pathol., 118.
2 Ibid., Op. cit., 104.
TRAITEMENT DES PHLE&MASIES . 559
chent pas la fibrine d'aller toujours en augmentant ; quo celle-ci est rigoureusement soumise aux lois, à la durée, aux périodes de la phlegmasie, et qu'elle ne diminue vraiment que lorsque celle-ci diminue elle-même ' . En vérité ! c'est à ne plus savoir où l'on en est. Vous dites que l'excès de fibrine produit la phlegmasie; non pas seulement l'excès absolu, mais l'excès relatif, car un autre de vos dogmes est bien que si, la fibrine restant même normale, vous diminuez les globules et la densité du sang de manière à rompre également l'équilibre des éléments, la phlegmasie n'en résulte pas moins. Eh bien ! voilà la saignée qui ne peut rien contre la cause, qui en outre exagère la rupture de l'équilibre élémentaire, et qui pourtant guérit la phlegmasie. Il faut bien supposer que c'est par une tout autre voie. Et puis, venez parler encore de vos conséquences pratiques, et toujours avec le même imperturbable aplomb !
Ce n'est pas assez de dire qu'en vertu de vos enseignements la saignée ne saurait guérir la phlegmasie; c'est plutôt le contraire qu'il faudrait lui reprocher. Nous avons relaté les expériences dans lesquelles, au moyen de saignées réitérées, qui amènent la prédominance de la fibrine sur le reste des éléments, on i^vovoquaH ad libitum la pneumonie. Que ce ne soit là, si l'on veut, qu'un genre particulier ou plutôt un simple fait de congestion , il n'en résulte pas moins que ce serait donner à tout hématologue une véritable horreur de la saignée dans cette maladie, où elle obtient pourtant son emploi le plus fréquent et ses succès les moins contestés.
De tout cet exposé, nous concluons que si l'Humorisme ancien raisonnait mal, il agissait mieux et guérissait trèsbien, et que l'Humorisme moderne, tout aussi peu fondé dans la théorie, n'aurait, s'il était conséquent, qu'une pratique détestable en ce qui concerne les inflammations. Faut-
' Becquerel et Rodier ; Ghiin. pallioL, lOU. — Andral ; Hémat., 122-3.
560 THAIXK D HÉMATOLOGIE DYNAMIQUE.
il croire que le Solidisme a été plus heureux, que ses divers systèmes ont pu établir la thérapeutique sur des bases plus claires et plus rationnelles? Il l'assure; mais gardons -nous de le croire, car nous allons constater de sa part la même impuissance et les mêmes contradictions. Un singulier aveuglement des esprits a pu seul empêcher qu'on ne s'en aperçût plus tôt.
350. Il faut l'aire à tous ces systèmes soHdistes , quels qu'ils soient, un reproche préalable. Ils font de l'inflammation un phénomène tout local, borné à la modification de quelques fibres de certains tissus. Ils essayent bien de remonter de ce fait local aux mouvements d'ensemble, mais on pense qu'ils ont beaucoup de peine à y réussir ; il n'en demeure pas moins que ce même fait constituant, suivant eux, le centre, la condition primordiale et provocatrice de l'inflammation , c'est vers lui qu'en bonne médecine devraient converger tous les moyens de traitement. Eh bien ! c'est là une première direction vicieuse qu'en recevrait celui qui, sans négliger la scène locale, comprend très-bien que c'est dans l'ensemble de la constitution qu'il doit principalement l'attaquer, ainsi que l'ont parfaitement compris du reste les systématiques les plus convaincus. Quand il en esta spécifier les indications, la première, aux yeux de GuUen, est d'écarter les causes , et la seconde, de détruire la diathèse inflammatoire qui affecte tout le système, ce qui lui fournit le principal moyen de dissiper le spasme de la partie malade. Et quant à celui de détruire la diathèse, il n'en connaît et n'en veut pas d'autres que ceux qu'il a opposés déjà à la fièvre, où le spasme local n'existe pas, et il s'y réfère absolument, ne prenant pas mêmela peine de répéter quoi que ce soit'. Mais à ce compte, que nous parlez-vous tant despasme local, de stimulus, puisque, venue l'heure du traitement, vous ne vous en occupez
' Culleo ; Méd., pral., I, 208.
TRAITEMENT DES l'HLEGMASIES. 561
plus, même pour mémoire, et cherchez partout ailleurs votre règle de conduite? Ce n'est pas tout: prenons le spasme au sérieux, plus qu'il ne le mérite, plus que ne font ses promoteurs eux-mêmes, et voyons s'il nous conduira aux bonnes indications. Redisons-le, nous faisons ainsi abstraction de l'action générale du traitement, sans contredit la plus importante et la plus efficace, pour le réduire à votre scène locale, à votre spasme de la partie malade^ et nous pouvons montrer le peu de secours que nous en retirons.
Certes, s'il y a un instant utile, privUégié, pour agir, c'est celui où le spasme, à sa naissance, commence à peine à provoquer les elfets déconcentration qu'on lui prête, celui où la phlegmasie en est encoreà son premier début. Et si, d'un autre côté, il existe un ordre de moyens qui puisse aller promptement et sûrement au but, ce sont bien tous ceux capables de frapper le spasme dans son essence, do détendre la raideur de la fibre, tous ceux qui, à raison de cette vertu qui est la leur, sont dénommés antispasmodi- I ques ou calmants, c'est-à-dire que, d'après ce système, si l'on pouvait porter l'action d'un de ces remèdes au point même iqui va devenir le centre de la fluxion, et d'y enrayer la î tension qu'on y suppose, on devrait être assuré de prévenir L toutes ses conséquences morbides et d'arrêter ainsi l'inflam- . mation dans son premier germe. Or, est-ce là ce qui se wériûe en médecine pratique? Est-il jamais venu en idée iiàun thèrapeutiste quelconque, fût-il fanatique delà doctrine de GuUen ou d'Hoffmann, lui est-il venu en idée, dans les ccirconstances dont nous parlons, de s'adresser à aucune des ^substances désignées sous le titre d'antispasmodique, de .celles supposées enétat de combattre la tension de la fibre olide, belladone, jusquiame, opium, oxyde de zinc, et autres semblables? A-t-il eu davantage la pensée d'employer les fomentations émollientes chaudes, les cataplasmes, les Dains et tous les moyens qui, de notoriété vulgaire, concourent à détendre la fibre et à vaincre le spasme ? Non, ious ces moyens, tant calmants qu'émoUients, iraient droit