ET DERNIER
Traitement des accidents divers qui peuvent compliquer et aggraver la fièvre et la phlegmasie: gastricité, putridité, adynamie, malignité, contagiosité, intermittence.
400. Si nos convictions et nos efforts ne nous ont pas trompé, nous avons, dans les chapitres précédents, mis en lumière les différences considérables que présentent la Qévre et la phlegmasie, suivant la nature de l'atfection dont elles procèdent. 6n a pu voir que rien ne se ressemble moins que ces maladies, respectivement frappées du génie, soit phlogistique, soit bilieux, nerveux, catarrhal ou autre, ni par suite les méthodes de traitement applicables à chacune d'elles. Mais parmi les modes divers que les maladies peuvent subir, l'affection morbide n'est pas seule à considérer. Celle-ci est elle-mêtne, à quelque ordre qu'elle appartienne, passible d'accidents et de troubles tels que son génie et son pronostic en sont complètement changés et aggravés ; il paraît même que chaque affection tire son importance et ses dangers de la tendance et de la facilité qu'elle a à se compliquer de ces accidents. Il est très-remarquable que tant qu'une maladie en serait tenue à l'abri, quelle que soit du reste l'intensité de ses symptômes ou de ses lésions, une marche régulière la conduirait à peu près sûrement à sa solution. Et c'est sans doute de cela que, de notre temps, de grands esprits se sont autorisés pour dissuader de tous moyens thérapeutiques, même de la saignée, dans les cas ou elle est réputée le plus urgente, et en revenir à l'expectation pure.
Malheureusement il n'en va pas toujours ainsi, et, sans perdre son caractère spécial, une fièvre ou une phlegfîiasie
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peut subir do lelles complicalions qu'une redoutable gravité s'empare d'elle et fasse surgir des indications entièrement nouvelles. Ces complications ont surtout cela de particulier qu'elles absorbent le -fond tout entier de la maladie, font taire son génie propre, primitif, et s'y substituent ; si bien que, pour instituer le traitement, c'est d'elles seules qu'on doit tenir compte, et que, quel que puisse être ce génie, les mêmes moyens sont à peu près partout applicables, uniquement destinés qu'ils sont à combattre la complication.
Dans les systèmes qui affectent de ne reconnaître pour toutes les maladies que des conditions ou des faits physiques, organiques, mécaniques, chimiques , il semblerait couler de source que tous les accidents qui peuvent les altérer no devraient être cherchés que dans le changement ou l'exagération de ces faits et conditions. Qu'il s'agisse d'une maladie bilieuse ou calarrhale, qui, au dire de ces systèmes, ne consiste que dans la lésion des voies gastrohépatiques ou pulmonaires, et que cette maladie vienne à contracter des accidents du genre de ceux dont nous parlons, rien ne sera plus naturel, non-seulement que de les rapporter à un état diQerent de cette lésion, mais de supposer l'importance de celle-ci accrue en proportion de la gravité des symptômes. Double hypothèse qui porte également h. f;iux, car ces mêmes accidents ne se marquent par aucun désordre organique ou matériel quelconque. Bien plus, ils ne laissent jamais moins de traces que lorsqu'ils sont plus graves et entraînent les dangers les plus sérieux et les terminaisons les plus promptes.
Aussi n'est-ce pas auprès des systèmes matérialistes que nous conseillerions de chercher les indications relatives à nos accidents. A la rigueur, pour expliquer la fièvre et la phlegmasie, même entachées de certains de leurs caractères spéciaux, ils ont pu, avec une certaine apparence déraison, invoquer la lésion des voies biliaires, aériennes ou encéphaliques. Mais on no voit pas quels organes ou tissus ils
pouiTaienl mellreen jeu, ni quel genre de lésions ils auraient à y signaler pour rendre compte d'éléments morbides tels que l'adynamie, la contagiosité ou l'intermittence, et nous avons pu dire que, pour ceux-ci du moins, la concurrence matérialiste n'étaitpas à redouter. En effet, de ces systèmes, les uns nient résolument toute spécialité dans les maladies, réduisant toutes leurs différences à un excès ou à un défaut d'intensité; les autres, pressés par l'évidence, ne se sont pas crus autorisés à rejeter d'une façon absolue nos accidents, mais ils en donnent des explications telles que la pratique n'en saurait tirer le moindre profit.
Ainsi, dans ses convictions solidistes si absolues, Gullen ne se sentait pas encore le droit d'expliquer tous les symptômes par le dérangement de la puissance motrice. Il admettait que les fluides pouvaient subir la putréfaction, mais seulement par le fait et comme conséquence de la maladie, et il n'en était pas moins d'avis qu'en principe celle-ci ne dépendait que de l'excès ou du défaut du spasw.e' . Brown, qui s'est plu à reconnaître et à démontrer la grande influence que l'état général des forces, ce qu'il appelle la diathèse , exerce sur le caractère des maladies, n'aboutit également pour cette diathése qu'à mie double nature st/iénique ou asthénique ^ . Enfin Tommasini, s'inspiraut des mêmes doctrines et ayant une fois admis l'excès de stimulus comme cause de l'inflammation, proclame l'existence au moins relative de ce même excès, daus toutes les espèces, quel que soit leur génie, et, jusqu'à propos des inflammations malignes et gangréneuses, il affirme que leur méthode curative né saurait être qu'aniiphlogistique- ^. On voit combien cet étroit principe du spasme ou du stimulus est impropre à nous faire sainement apprécier les accidents que nous étudions. Et si, par ses étroits rapports avec l'ac-
1 Gullen; Méd. prat.. I, 29, 31, 3G, 37.
2 Brown ; ii'idm . de méd., 40, 121.
'Tommasini; Exp, doclr, méd.ilal., 131.
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lion vitale, il peut, tant qu'il ne s'agira que de son excès ou de son défaut, ne pas fermer la porte à d'utiles considérations, il est évident qu'il demeurera complètement stérile devant les lésions spéciales que cette action pourra subir.
A première vue, on pourrait croire que l'Humorisme liippocralique avait mieux réussi à poser les indications de nos accidents, et il est de fait que, sur la futile base de l'altération de ses humeurs, il était arrivé à fonder des vues pratiques qui conservent toute leur utilité. Mais après q ie la science moderne n'a pu consacrer la réalité ni l'identité de ces mêmes humeurs, quelle idée lui serait-il possible de se faire de leurs altérations ? Et les indications qui en dècoulent,'pour si utiles quelles soient, demeureront-elles pour les esprits rigoureux auîrement que comme ide purs préceptes empiriques, dont ils seront portés toujours à se déûer?
Userait assurément inutile de chercher des secours plus assurés auprès des théories matérialistes du jour. Quand la chimie et la physiologie, avec leurs oxydations, leurs paralysies, leurs actions réflexes et autres faits du même genre, ont eu si peu de succès à établir la simple existence des maladies sans aucune donnée pour leur traitement, comment espérer qu'elles nous éclairent davantage au sujet des accidents qui les allèrent etdes indications qu'ils fournissent? L'intermittence ou l'ataxie survenant dans une fièvre ou une phlegraasie, quel est l'état des vaso-moteurs qui nous révélera la conduite à tenir? Dans quelles combinaisons de l'oxygène chercherons-nous le traitement de cette même inlermiltence, comme aussi de la putridité ou de l'adynamie? On le voit, rien n'est plus risqué que les vues fournies par ces théories, et devant des accidents redoutables, qui font le principal danger des maladies, le praticien resterait entièrement désarmé s'il était fatalement réduit aux ressources qu'elles peuvent lui otïrir. Entrons au surplus dans quelques détails, et en regard de chacun de nos accidents, essayons de montrer de quel côté nous viennent les bonnes indications.
780 TRAITÉ d'hématologik dynamique.
40 1 . Nous avons vu que dans cerlainos circonstances des maladies spéciales, la persistance de l'enduit lingual et do la plupart des symptômes était rapportée à ce que la saburre, difficile à évacuer, prolongeait son séjour dans l'estomac et constituait ainsi la gaslricité. Si l'on n'avait pour traiter utilement celle-ci que les données de l'Humorisme ancien, la thérapeutique demeurerait le plus souvent impuissante. Devant ces amas supposés de bile ou de pituite, on n'aurjit d'autres ressources que les évacuants réitérés. On reviendrait incontinent au vomitif et au purgatif, sans obtenir pour cela le résultat espéré. Au contraire, l'effet débilitant de ce moyen ne ferait souvent qu'aggraver la maladie et surtout la condition elle-même d'où provient l'état gastrique, el, uiieux que tout cela, les forces du malade en interdiraient souvent l'emploi.
Ce n'est pas assurément que l'Humorisme n'offrît à la théorie une facilité et même une clarté parfaites. Quoi qu'il arrivât, c'était toujours la bile, la pituite ou l'atrabile qui surabondait et qu'il s'agissait d'évacuer ; et le succès constant des méthodes alors employées achevait de confirmer la théorie. Mais la pratique moderne s'est trouvée à cet égard dans un singulier embarras. Les anciens ne s'étaient jamais expliqués sur la réalité, sur l'identité de leurs humeurs , ainsi que nous l'avons déjà remarqué. Et à mesure que la science a progressé et en est venue à des méthodes d'observation plus rigoureuses, il est arrivé que, ne constatant pas les caractères prêtés à la bile et aux autres humeurs dont certaines demeuraient pour elle un mythe, elle s'est prise à douter de leurs propriétés morbides, et n'a plus eu dès-lors à s'occuper d'elles en thérapeutique. Les méthodes évacuantes n'avaient certes rien perdu de leur utilité pratique ; mais par cela seul qu'ils ne parvenaient pas à théoriser leur succès, les praticiens avaient fini par les condamner, les ridiculiser et les proscrire; ou si, plus préoccupés du salut de leurs malades que de la logique scientifique, certains d'entre on\ n'avaient pu se résigner au
même abandon , ils se trouvaient dans cette situation fûclieuse et compromettante de ne pouvoir donner la raison de leur conduite, et de s'exposer par là au terrible reproche d'empirisme.
N'est-ce pas en effet un triste spectacle de voir les hommes les plus instruits, les savants les plus versés dans les problèmes de la physiologie et de la médecine, qui, interrogés sur le rôle morbide de la bile ou de la pituite, le nieraient ou seraient embarrassés de l'expliquer, et qui , placés devant une langue saburrale, ne se croiraient pas moins obhgés d'évacuer ces humeurs, auxquelles ils ne croient pas au fond? C'est pourtant l'extrémité où les conduirait fatalement le système ancien. Quel qu'ait été jusqu'ici le progrès scientifique ; quelque attention ou même quelque prétention qu'on ait apportée à l'étude de la bile et à plus forte raison des autres humeurs, moins faciles à déterminer, on n'a pas pu en déduire la moindre donnée médicale. Nous nous en sommes assuré et nous aurons occasion d'y revenir; tout ce que la chimie a pu dire de la bile, de ses variations de nature ou de quantité, de sa matière colorante, les vues qu'elle a émises sur les mucus : rien de tout cela ne saurait nous renseigner utilement au sujet de la saburre ni de l'exagération qu'elle subit dans l'état de gastricité.
Les anciens, il est vrai, ne s'étaient pas bornés à considérer dans celle-ci l'abondance des matières ; ils croyaient en outre que, par leur séjour dans les premières voies , elles peuvent devenir plus épaisses, plus compactes; qu'elles adhèrent alors à la paroi muqueuse, et que, pour en triompher, il faut au préalable les délayer, les fondre, les détacher, afin qu'elles obéissent mieux ensuite à l'évacuant. Et en ceci encore leur instinct pratique les avait merveilleusement servis et conduits vers des méthodes dont nous allons constater tous les avantages. Il n'en est pas moins vrai qu'à ne pas sortir de leurs vieilles idées, l'identité, la ré:ilité des humeurs ne nous étant déjà pas démontrées,
"iSi TRAITÉ d'hématologie DYNAMIQUE.
nous ne saurions mieux cuinprondre les alLéruLions qu'où leur fait subir ni les indications qu'on y fonde ; et ne pouvant avoir aucune foi dans cette dissolution, chimique ou non, qu'on nous fait entrevoir de ces humeurs, nous serions portés à rejeter les moyens qui sont censés l'opérer, et, comme tout à l'heure, nous nous priverions des méthodes pratiques les mieux éprouvées, ou ne les emploierions qu'à contre-cœur à titre d'empiriques.
Ce n'était pas encore là tout ce que les anciens avaient fait valoir de la part des saburres. Même en dehors de la putridité, dont nous allons avoir à parler, même dans le cas de leur séjour dans les premières voies, ils croyaient qu'une partie de leur substance pouvait être charriée par le sang, aller porter au loin le désordre , et que, suivant qu'elle était déposée sur le poumon, la plèvre, le cerveau ou ailleurs, une phlegmasie en provenait directement et suscitait des indications particulières. C'est toujours avec le même succès que leur théorie recevait ces diverses apphcations, et le triomphe de leur méthode était encore là pour les confirmer dans leurs systèmes. Cependant, s'il était obligé de croire à leurs données humorales pour accepter l'indication qu'ils en faisaient découler; s'il devait se persuader que grâce au vomitif ou au purgatif il va, suivant le vieux langage, expulser la cacochymie mal à propos retcnue^ censée l'unique cause du mal, le praticien se sentirait invinciblement rebuté. Non-seulement ce passage de la saburre dans le sang et son dépôt sur les organes n'ont pu lui être démontrés par les méthodes si précises d'observation ou de vérification aujourd'hui au pouvoir de la science; mais, même étant admis ce fait, il n'oserait pas supposer que par des moyens dont l'action mécanique ne dépasse pas la muqueuse digestive, il va dégager les matières hostiles fixées dans les tissus, et la précieuse indication lui demeurerait fataleaient suspecte ou méconnue. Et c'est ainsi, disons-nous, que, malgré les apparences, malgré ses succès pratiques eux-mêmes, le vieil Humorisme ne peut
plus nous servir de guide dans la recherche des méthodes susceptibles de triompher de la gastricilé.
402. Il est pourtant vrai que ces succès ont conservé à l'Humorisme son influence et sa valeur tout entières. Ceuxlà mêmes qui battent en brèche ses théories, se gardent bien de renoncer toujours aux méthodes qu'elles consacrent; et ce qu'a cru pouvoir faire de mieux la science si radicalement novatrice de nos jours, c'est de chercher aux vieilles humeurs des équivalents qu'elle pût charger de leur rôle morbide. Mais il s'en faut que tout ce qu'elle a pu faire dans ce but mérite une sérieuse considération, et surtout puisse nous servi-r à trouver les méthodes réclamées par la gastricité; il est même triste d'avoir à constater comment, tout en s' aliénant leurs riches conséquences pratiques, ces équivalents et leurs effets ne se vérifient pas mieux que les vieilles humeurs.
Ainsi, dans ces amas de matières gastro-intestinales que nous étudions, quelle confîancé ajouter à tout ce qu'on a pu dire des pigments, et principalement de celui de la bile? Quelle folie de rapporter plus d'importance à la partie qu'au tout, et au surplus comment s'y prendre pour séparer cette matière colorante du reste de la substance qui forme la collection, dont elle n'est qu'une condition assez insignifiante? Quelle vue thérapeutique pourra suggérer cette idée de couleur , si ce n'est l'intention de la délayer, de l'étendre, pour l'effacer, ou bien encore de la masquer par une autre nuance, et sera-ce dans cette direction que l'on trouvera les indications de la gastricité? Il est vrai qu'on a prêté' aux pigments, au jaune tout au moins, un rôle mécanique ; on a dit qu'il pouvait surabonder, engorger les capillaires, occasionner ainsi des congestions, des irritations, comme il arrive, dit-on, pour le cerveau, dans le délire et les autres accidents nerveux des fièvres
' Frerichs ; Mal. du foie, 88, — Virchow ; Palhol, cell,, 185.
graves, comme il pourrait arriver aussi pour tout autre organe.
Mais il s'en faut que cette nouvelle manière de considérer le phénomène puisse nous valoir aucune utilité pratique. D'abord c'est une grave illusion de s'imaginer que, pour que l'inflammation surgisse, il suffit d'un arrêt, d'un obstacle quelconque à la circulation. Outre que les anastomoses sont toujours là pour y parer, celui-ci pourra bien déterminer un épanchement, une ecchymose ; mais pour que l'inflammation ait lieu il faut que le sang y soit dynamiquement disposé, qu'il porte préalablement en lui la lésion morbide d'où dérive le travail plastique, qui seul la constitue. D'ailleurs, cjuelks méthode thérapeutique pourrait nous suggérer une pareille théorie? Devant ces corpuscules engagés dans les capillaires, nous n'aurions d'autres intentions que de les dégager. Gomme c'est le sang qui les y a charriés, c'est par le sang que nous essayerons de les remporter; la saignée nous paraîtrait comme l'unique moyen d'y parvenir, et nous ferions ainsi fausse route, laissant entièrement de côté, ell'amas des ma tières gastriques, et les vrais moyens d'en triompher.
Une autre opinion professée par nos novateurs matérialistes ne saurait nous donner plus de satisfaction. Nous avons mentionné et apprécié celle qui ne ferait de la saburre qu'un produit de l'irritation, du catarrhe gastrique. Mais la science positiviste, souvent à court de théories, ne craint pas de revenir sur celles déjà proposées, et elle a cru trouver dans une cause spéciale de ce catarrhe de nouveaux moyens d'argumentation. Niemeyer accuse comme telle la décomposition des aliments dans Vestomac, par le vice du suc gastrique et les /ermento;/o;2S qui s'ensuivent' . Et toute sa thérapeutique aspire dès-lors à empêcher, à contrarier cette fermentation. Il en trouve un premier moyen dans les acides, surtout le chlorliydrique, car le carboni-
1 Élém. de palh, inl., I, 518.
que, malgré son emploi et son succès fréquent contre le vomissement, lui paraît trop irritant^ Il propose ensuite les carbonates alcalins. Jusqu'ici les médecins ont eu la bonhomie de les regarder comme servant à saturer les acides des premières voies. Mais des expérimentations de Blondlot et Frorichs (et que vaut l'expérience clinique à rencontre des expérimentations physiques?), de celles-ci donc il résulte que les alcalins, au contraire, ont pour effet de provoquer la sécrétion du suc gastrique. Le calomel est un troisième moyen ; il ne réussit pas toujours, et son action n'est pas facile à déterminer ; mais l'auteur ne le croit pas moins susceptible d'influencer directement la muqueuse gastrique. Ce serait alors l'action antiputride, antifermentntive qui lui reviendrait, et peu de médecins peut-être voudront rapporter au mercure une action de ce genre. Au reste, force est bien à l'auteur de convenir qu'elle n'appartient pas davantage à une foule de moyens qui réussissent très-bien contre la gaslricité, dans les cas surtout où elle s'accompagne de vomissement et de diarrhée. Le tannin, le nitrate d'argent, la noix vomique, l'opium principalement, sont les prescriptions ordinaires. Or, quels effets peut-on leur attribuer contre les fermentations et les décompositions? Pour l'opium, entre autres, n'est-on pas obligé de convenir que s'il réussit très-bien il n'en est pas moins sans rapport aucun avec les indications, tant causales que morbides? Enfin, et c'est ici le cas le plus fréquent, le catarrhe gastrique peut tenir à des conditions extérieures qui mettent bien mieux hors de cause les fermentations et les moyens qui les combattent , comme quand il résulte d'un refroidissement ou de circonstances épidémiques qui font surgir les médications spéciales les plus variées et les plus comphquées*.
II est triste de voir ainsi les plus grands esprits passer
' Nicmeyer ; Éléin. de palli. Int., 513. ^Ibkl.; Op. cit., 5, I, 553. 549; 555 551.
786 TUAITK D'iIKMATOI.unU': DYNAMigilE.
sciemment à côlé des plus graves questions et fermer les yeux dessus parce qu'elles contredisent leurs propres systèmes. Ce fait de la naissance des faburres par les circonstances exlérieurcs ou épidémiques, suffisait pour éclairer Niemcyer sur la réalité des choses et lui montrer sans obscurité qu'il nes'agit pas en cela d'un fait local, surtout d'un fait de fermentation. Quelle étrange manière de faire intervenir les aliments, alors que dès les prodromes de la maladie l'estomac les repousse, et que le premier soin du médecin est de les retrancher ? A plus forte raison quand la saburre, déjà ancienne, a pris ce degré de ténacité et d'abondance qui constitue la gaslricité : les aliments font plus que jamais défaut, et il est très-scabreux de leur attribuer un rôle quelconque. Et puis, l'état gastrique n'est ici ni seul ni isolé. Il se lie étroitement aux symptômes généraux de la maladie. Et c'est en cela que l'ancien Humorisme était bien supérieur à toutes ses contrefaçons. Avec sa bile et sa pituite, qu'il mettait à toutes les sauces, il avait, vaille que vaille, produit sa théorie, et, ce qui vaut mieux, trouvé les bonnes indications. Mais qu'attendre des fermentations alimentaires? Gomment les rattacher à l'état général? Faudrait-il faire résulter celui-ci de quelque gaz ammoniacal ou carbonique qui en proviendrait, et que gagnerait-on par la substitution de ceux-ci aux anciennes matières morbifiques ?
Quant à l'autre théorie par les pigments, ce n'est qu'une manière différente de localiser les phénomènes. Et alors même que, comme elle le prétend, elle expliquerait la lésion organique, elle n'en laisserait pas moins dans l'ombre les rapports de celle-ci, soit avec l'état général, soit et surtout avec les accidents degastricité, et ne saurait davantage nous guider vers les moyens qui en triomphent.
403. Ainsi, ce n'est ni l'Humorisme ancien, ni les données modernes proposées pour en tenir la place, qui pourraient être consultés avec fruit dans le traitement de la
gastricilé. Et bien moins encore devrions-nous compter sur les données solidistes. Par essence, on le sent bien, elles aboutiraient fatalement à renier la saburre et à méconnaître par là toutes lesmélbodes tbérapeuliques qu'elle peut réclamer. Mais elles n'ont pu se soustraire à l'évidence, ni fermer les yeux devant des faits qui tiennent une grande place dans la science et surtout dans la pratique; et force leur a été de s'en occuper. Naturellement, elles ont interprété ces faits à leur manière ; et tant qu'elles se sont bornées à tbéoriser, à disserter sur la saburre, sur sa provenance, elles ont pu obtenir un semblant de succès, accuser les muqueuses, leurs cryptes, leurs sécrétions; ce n'est que lorsqu'elles eu arrivent au traitement qu'elles laissent apercevoir leur faiblesse ou leur fausseté.
GuUen attribuait la saburre au spasme de la peau, qui congestionne les organes internes, principalement le foie, et augmente leurs sécrétions. Cette vue peut bien nous faire quelque illusion au début, alors que la saburre se montre en compagnie du trouble fébrile; mais plus tard, quand ce trouble est apaisé, que la maladie semble entravée dans sa marcbe, comme il arrive pendant qu'existe la gastricité, il ne peut plus guère être question de spasme, surtout à la peau. Cette membrane est alors détendue, flasque, parfois humide ; le pouls est de même sans tension et sans force; on sent, en un mot, que tout le ressort de la fibre est relâché ; et le praticien qui n'obéirait qu'à la résolution de combattre le spasme commettrait manifestement un contre-sens thérapeutique d'autant plus fâcheux que la persistance des accidents le conduirait à exagérer les méthodes qu'il aurait une fois entreprises.
Lorsque, variant le point de vue sohdiste, on a fait dépendre la saburre de l'irritation hépatique ou gastrique , aucune direction utile n'a pu en résulter pour les indications de la gastricité. Si l'irritation a l'importance et les résultats que vous lui attribuez, quand nous verrons la saburre survenir plus abondante ou plus rebelle , quelle est
788 TIUITÉ d'hématologie fjyXAMIijL'IÎ.
l'idée qui se présentera le plus naturellement à noire esprit? Sans doute celle que l'irritation est elle-même plus intense ou plus opiniâtre, et nous ne trouverons rien de mieux à faire que d'insister sur les moyens de la combattre et de la dompter; sangsues, cataplasmes à l'épigaslre, tisanes délayantes, ou autres moyens analogues : telles sont les prescriptions qui découleront direclement de la théorie, et l'on peut voir avec quel succès. A aucun point de vue cette idée de la gastrite, comme cause de la saburre, n'est ici soulenablo. Dans certains cas, à force de subtilité, on a pu l'élayer d'une prétendue aclion substitutive prêtée aux émétiques. Ici la fameuse théorie serait complètement illusoire, caries èmétiques demeurent alors non-seulement impuissants, mais, disons-nous, impossibles, et, nou.i allons le voir, le salut résulte de moyens qui nè seraient rien moins que propres à dissiper la gastrite.
Peu édifié de ces premières tentatives, le Solidisme en a risqué d'autres que n'attend pas un meilleur succès, et qui l'ont conduit aux conceptions les plus originales, les plus excentriques, disons-nous, et les moins capables de nous révéler les indications que nous cherchons. Un professeur d'un esprit fertile et d'un grand savcir, complètement dépisté sur la valeur morbide de la saburre, n'en a plus fait qu'un accident fortuit, isolé, insignifiant. Pour lui, l'enduit lingual est simplement le résultat de la dessiccation de la salive, opinion que contredit déjà la simple observation des faits. Non, il n'est pas vrai que la langue saburrale ait subi une dessiccation quelconque; elle demeure souple, large, humide. Bien plus, il est des circonstances dans lesquelles il est bien vrai qu'eUe se dessèche, qu'elle devient rude au toucher, ou bien lisse et luisante; mais il s'en faut bien que la saburre l'envahisse alors; elle demeure rouge, dépouillée de tout enduit, et sa surface apparaît toute nue. D'ailleurs, il ne faut jamais séparer la saburre linguale de celle de l'estomac ; ici les mômes matières abondent, moins adhérentes peut-être, parce que les cryptes
THA^rE^rENT des accidents divers. 789
muqneux sont moins profonds , el il ne faut pourtant pas parler de dessiccation. Celle de la langue n'est donc qu'un fait controuvé, et dans tous les cas elle ne saurait nous fournir aucune vue profitable pour les indications. Quelle est celle qui naîtrait tout d'abord dans les cas dont il est question, où la saleté de la langue se maintient avec persévérance? L'illustre auteur n'a pas craint de la désigner luimême : ce serait d'humecter cet organe en tenant la bouche pleine d'eau ; d'exercer sur lui des frictions, soit avec la crème de tartre, soit simplement avec un linge rude*. Et l'on peut voir quel succès auraient ces pratiques' locales. Un fait qui nous est resté en mémoire des premiers temps de notre pratique va, au surplus, nous édifier à cet égard. Un vieux gentilhomme, ci-devant officier au régiment de royal cravate , malade d'une fièvre putride, et désirant s'épargner les remèdes et surtout les purgatifs, que suggérait la saleté de sa langue, ne manquait jamais chaque matin, avant notre visite, de la nettoyer, de la racler très-exactement avec un gratte-langue, ustensile tout exprès, conservé dans son attirail de toilette. Peines perdues ! car si nous lardions seulement une heure à venir, l'enduit lingual était en entier rétabli. Il faut donc bien croire que cet enduit n'est rien moins qu'un fait local; que, tout comme la saburre gastrique, il est à la fois le pro- • duitet le symptôme du trouble affectif qui est cause delà maladie, et que le vrai et solide moyen de le supprimer est celui qui peut meltre un terme à ce trouble. Aussi M. Piorry lui-même s'est-il bien gardé de s'en tenir aux singuliers moyens qi'il conseille, et se résigne-t-il, avec tout le monde, à la nécessité des purgatifs. Seulement, avec l'étrange idée qu'il se fait de la localisation des maladies et de tous leurs symptômes ; avec l'aversion qu'il a de rattacher le tout à un état d'ensemble , il ne pouvait concevoir le véritable mode d'action des purgatifs, et il n'en fait plus
1 Piorry; Palkol. ialr., V, 113.
qu'un moyen d'évacuer les fèces et de prévenir ainsi leur accumulation, ce qu'il appelle la scorenlérectasie, et les molécules redoutables qu'elles offrent alors, suivant lui, à l'absorption, opinion qui ne le cède en excentricité à aucune des précédentes ! Nouvel et étrange équivalent des bumeurs antiques, qui tout au moins ne prèle pas au système un grand vernis de dignité !
404. Aucune de ces Ibéories matérialistes ne saurait nous donner la moindre satisfaction pour l'intelligence des accidents de la gastricité, et encore moins des indications qui leur correspondent. Il faut . comme toujours revenir à notre point de vue dynamique, si l'on veut se faire une idéeplusjuste et plus pratique des phénomènes.
Pour nous, ne l'oublions pas, la saburre n'est pas une humeur, une substance originale, ayant une identité, une individualité reconnue, et par suite une action morbide personnelle et directe. Elle serait plutôt un produit secondaire, résultant de la tendance constante que, dans les maladies spéciales, l'organisme manifeste à chercher sa dépuration par la muqueuse digeslive, comme il fait dans l'état de santé par la voie de la peau, qui lui est alors fermée. Elle n'a donc qu'une importance relative. Nous en tirons, il est vrai,- les indications les plus précieuses, au début des maladies surtout; mais qu'elles viennent à suspendre leur marche, que leurs symptômes tendent à se prolonger, que principalement ceux qui révèlent la saburre soient plus ou moins stationnaires, et c'est en cela que consiste vraiment la gastricilé, il s'en faut bien alors qu'au point de vue des indications la saburre conserve toute sa valeur. La seule idée qu'ehe nous suggérerait serait d'insister sur les méthodes propres à l'évacuer , et nous avons dit combien souvent elles sont, non-seulement insufflsantes, mais impossibles. Le praticien doit, dans ces circonstances, porter ses vues plus loin et jusque sur l'essence elle-même do la maladie.
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La lenleur, la ténacité que celle-ci présente alors dans tous ses phénomènes , accusent avant tout une faiblesse radicale, un abaissement du ton morbide, et c'est en venant au secours de celui-ci qu'on peut espérer de la ramener dans le bon chemin. La persévérance de la transpiration interne ne signifie autre chose que l'impuissance de la maladie à obtenir par elle sa solution ; et s'il est un moyen de supprimer cette transpiration, c'est de la rendre inutile en procurant à la maladie une solution d'un autre genre , ainsi qu'on le fait par les toniques.
Avec leur merveilleux instinct pratique, les anciens ne s'y étaient pas encore trompés. Tous les moyens qu'ils conseillaient alors étaient de ceux qui pouvaient opérer cette restauration du ton dont nous parlons, sauf que quelquesuns aidaient en outre à l'évacuation. Contre la gastricité, en effet, ce qu'ils avaient trouvé de plus efficace, c'étaient les amers, les toniques, les acides, les alcalis, Voxymel, la crôvie de tartre, le sulfate de soude, le sel ammoniac * . Seulement les propriétés et les effets qu'ils y attachaient ne seraient plus de nature à nous encourager dans leur emploi. Ce qu'ils en attendaient, c'était de détacher la. saburre, qu'ils supposaient trop adhérente, de la dissoudre et de la fondre ; en un mot de dompter et au besoin d'ecppulser, comme ils disaient, la matière trop abondante et trop tenace^ . Mais quelle idée se faire aujourd'hui do cette prétendue dissolution ? Est-ce par la voie chimique ou mécanique qu'on pourrait espérer la voir aboutir, et le praticien ne se sentirait-il pas absolument désarmé et dégoûté s'il était réduit à chercher ses indications dans de pareilles théories?
On n'aurait pas un meilleur succès avec les doctrines solidistes. A. ne considérer que l'effet direct et immédiat des substances dont nous parlons sur la muqueuse qui les reçoit, on ne s'expliquerait pas mieux leurs bons résultats. Cette stimulation ainsi portée sur las cryptes eu.x-mêmes
1 SloU ; Méd. pral.. I, 81.
2 Ibid.
792 TnAITÉ D'uÉMATOI.OGlli DYNAMIQUE.
iiG saurait tendre à supprimer ni à modérer leurs sécrétions. On sait que celle produite par les aliments provoque normalement la sécrétion de la bile ou du suc gastrique, et que la plupart des autres, celles des larmes, de la salive, sont également augmentées par toute stimulation de leurs glandes; s'il arrive donc que l'usage des toniques ait pour effet de dissiper les matières de la gastricité, c'est-à-dire de suspendre les sécrétions d'où elles proviennent, on est bien obligé d'en chercher une raison autre que leur effet direct sur la muqueuse gastro-intestinale. On a bien plus de satisfaction à invoquer ici l'action dynamique.
Nous disons que toute affection spéciale tend à provoquer sur la muqueuse digestive une sécrétion qui entre dans ses moyens de solution. Le plus souvent il suffit d'exagérer cette sécrétion, d'expulser ses produits, pour exercer sur la maladie l'influence la plus heureuse. Mais il est des cas où le génie morbide se montre tenace, difficile à modifier, et où la saburre affecte une égale persistance. Vous avez beau alors réitérer son évacuation , elle tend sans cesse à se reproduire, et c'est en pure perte qu'on insisterait sur des moyens qui ne sont pas sans inconvénients. La vraie indication, dans de telles circonstances, consiste à agir sur la lésion affective elle-même, à amender son génie, d'où les divers phénomènes procèdent , et c'est ce qu'on fait, paraît-il, avec les excitants et les toniques, variés suivant le génie de l'affection. Celle-ci, par eux attaquée et vaincue dans son essence, n'a plus dès-lors à chercher une solution superflue, et la fluxion saburralese supprime.
Au reste, en ceci encore, les anciens n'avaient pas méconnu le but ; tout en paraissant attribuer la première place à leur intention d'évacuer ou de fondre la saburre, ils n'ignoraient pas que les méthodes qu'ils y employaient avaient aussi une action dynamique. Ils parlaient d'un état septique du sang et des humeurs; de l'insuffisance des forces vitales, de la force de coction abattue par Vemploi
TRAITEMENT DKS ACCIDEMTS DIVEUS. 793
inconsidéré dos saignées OU autrement^. Et bien certainement, clans leur esprit, les méthodes auxquelles ils recouraient alors étaient destinées à remédier à cet état d'abaissement de la force vitale. C'est là en effet l'indication majeure; et si l'importance relativement moindre de la gastricité n'avait dispensé les praticiens d'insister en détail sur ces diverses nuances affectives , ils eussent sans doute constaté que chacune de ces nuances entraînait pour l'indication une modification spéciale, comme nous allons voir qu'il arrive pour nos autres accidents.
405. La putridité, avons-nous dit, a les plus grands rapports avec la gastricité ; à quelque point de vue qu'on l'envisage, on sent rju'une aggravation des conditions propres à celle-ci constitue à peu près toute son essence. Non-seulement la saburre surabonde alors, mais elle prend un caractère plus prononcé de lenteur et de paresse; et s'il est vrai que dans la gastricité il existe déjà un abaissement du ton morbide, on peut augurer qu'il est porté bien plus loin dans l'état putride. Et cette double exagération est déjà très-propre à éclairer notre jugement. Car, de même qu'au moyen de son grossissement le microscope nous fait mieux apprécier les objets, de même il suffit de surfaire les conséquences d'un principe pour en découvrir la véritable portée.
S'il était vrai que la saburre ne fût que le résultat et le produit de l'irritation de la muqueuse gastrique ou même buccale, lorsque nous la voyons, soit acquérir des propriétés plus actives, plus nuisibles, soit former une couche plus épaisse, plus adhérente, un raisonnement aussi simple que légitime nous autoriserait à conclure que l'irritation qui la produit est alors plus intense ou plus rebelle, et que le traitement antiphlogislique devrait être renforcé d'autant. Et ce n'est pas une résolution de cette nature qui
i SloU ; Méd. pral., I, 81.
794 THAiTÉ d'hématologie dynamique.
pourrait nous conduire au but, pas plus au reste qu'aucune do celles fondées sur la donnée solidiste. Ici, comme pour la gastricité, elle ne saurait rien entendre aux phénomènes qu'elle serait réduite à nier, faute de mieux, si les faits pratiques n'étaient pas là pour exiger d'elle les conclusions les plus compromettantes. Ainsi, Cullen, qui affecte de ne voir partout que le spasme des vaisseaux, n'en est pas moins amené par la force des choses à confesser qu'il peut exister des matières putrides, et par suite à adopter le traitement vulgaire, consistant à adoucir, à corriger ces matières, au moyen des délayants^ à tâcher ensuite de les expulser par les intestins , la transpiration et les urines, en même temps que par l'emploi des toniques il s'efforce de retarder les progrès de la putréfaction^ . Sans doute de tels moyens sont de ceux qui remplissent très-bien alors l'indication; mais n'est-il pas vrai que pour les trouver il faut résolùment tourner le dos au principe solidiste, surtout au spasme, et que si le praticien n'avait que lui dont il pût s'inspirer, il se verrait absolument privé des lumières quidoivent diriger sa conduite?
On serait disposé à croire que l'ancien Humorisme n'offrirait pas les mêmes difficultés, et son triomphe pratique pourrait nous éblouir sur la portée de ses enseignements. Mais il suffit de les discuter avec quelque attention pour être édifié sur ces fausses apparences. Pour lui, la pulridité s'eff'ectuant par le passage de la saburre dans le sang, tout le problème était d'empêcher, de prévenir ce passage, et de détruire ses efi"ets. La première intention pouvait être réalisée par les évacuants, qui, en désemplissant le tube intestinal, diminuaient les chances de l'absorption des matières. Mais, nous l'avons dit, ces moyens étaient souvent interdits par l'état des forces, et il fallait alors se retourner vers d'autres pratiques. Les anciens s'imaginaient pouvoir rendre mobiles, c'est-à-dire, non-seulement déla-
1 Gullea; Méd. vrai.. 169-70-71.
cher de la muqueuse, mais séparer de la substance même du sang les parties bilieuses on autres déjà absorbées, et les faire rétrograder dans les premières voies, où ils les reprenaient à nouveau. C'est à cette fin qu'ils destinaient les sels neutres, les fondants, surtout l'ipécaouanha à faibles doses et les 9iausées continuelles qu'il excite \ Mais ce sont là des théories aujourd'hui inacceptables. Non-seulement l'observation dément la présence dans le sang des matières gastriques, bile ou autres, mais on ne concevrait pas davantage la possibilité de les y reprendre en particulier pour les ramener dans les voies intestinales. Bien plus, à supposer qu'on y parvînt, on n'aurait encore obtenu qu'un triomphe inutile. Les difficultés qui s'opposent au libre emploi des évacuants ne permettant pas de les en chasser , ces matières ne tarderaient pas à être reprises par l'absorption, et, toujours suivant l'anciennethéorie, à être poussées de nouveau dans le torrent de la circulation^ . Be sorte qu'à quelque point de vue qu'on les prenne, ces données de l'Humorismene sont pas de nature à être aujourd'hui utilisées, et nous allons voir que si les sectateurs de celui-ci avaient su pourtant trouver les bonnes médications, c'était en s'aidant de tout autres principes que le leur propre.
Toutefois ce mélange de matières étrangères avec le sang ne constitue pas tout ce qui est à considérer dans la putridité. On faisait valoir encore un état d'appauvrissement, de dissolution du liquide lui-même, ce que la chimie moderne traduirait par une diminution des globules, l'augmentation de l'eau et l'altération de la fibrine. Les choses étant ainsi envisagées, il ne serait pas défendu de théoriser l'emploi d'une partie des moyens alors recommandés, auxquels s'attache l'idée d'une reconstitution, d'une restauration de la crase du sang. Mais il est tout un autre ordre de moyens qui ne le cèdent en rien aux premiers et
• Stoll; Méd.pral., I, 12i.
2 Jbid., I, 12.5.
donl les effets seraient beaucoup moins bien compris : nous voulons dire les alcalins. On sait que les tarlrates, les carbonates de potasse et de soude, que le sel ammoniac, que le camphre, qui par son action à la fois excitante et dépressive se rapproche plus ou moins de ceux-ci ; on sait que ces diverses substances rentrent, au même titre que le? toniques, dans la thérapeutique des maladies putrides. Cependant, à ne tenir compte quedeleurs effets physiques ou chimiques, on s'en abstiendrait plutôt rigoureusement, car elles tendent à dissoudre le sang, à diminuer les parties constituantes solides au profit du sérum, c'est-à-dire qu'elles opèrent sur le liquide absolument comme la maladie elle-même, et que si pourtant elles ont raison de celle-ci, on est bien obligé de dire que c'est, non pas en vertu, mais en dépit de leur action chimique.
Aussi, quoi qu'on puisse dire, le traitement auquel, grâce à leur esprit d'observation ou à leur empirisme, les anciens avaient abouti , n'allait-il rien moins qu'à conQrmer leur théorie de la pulridité par lasaburre. Nul ne voudra croire que par une excitation quelconque portée sur la muqueuse gastrique, ils pussent opérer quoi que ce soit pour le retrait ou le rappel des prétendues particules, bilieuses ou autres, répandues dans le sang. Il saute au contraire aux yeux que tout ce qu'ils pouvaient obtenir ainsi, c'était une action dynamique , c'était une modification du ton morbide; et ce qui prouve qu'un tel effet ne leur était pas à eux-mêmes inconnu, c'est le soin qu'ils avaient de le varier, de le mettre toujours en rapport avec le génie affectif de la maladie. Auraient-ils eu à tenir le moindre compte de celui-ci s'il se fût agi simplement d'une opération mécanique, de l'expulsion de quelques molécules matérielles?
C'est en effet un point de pratique reconnu que le traitement de la putridité n'a par lui-même rien d'absolu, qu'il doit s'accommoder toujours au génie de l'affection ([u'elle complique. Tellement qu'on a pu dire de cet état morbide ce que Sydenham avait dit de la malignité: qu'il
TUAITEMENT DIÎS ACCIDENTS DIVERS. 797
■peut appartenir à toutes les maladies et ne demande d'autre traitement que celui de la cause qui le produit c'est-à-dit'e celui de la lésion affective dont il n'est que la dégénération. Des exemples nombreux et positifs vont nous montrer que c'est bien dans ce sens que les anciens cbercliaient à opérer.
406. Ils admeltaient dans la putridité même une espèce phlogistique, ou, ce qui revient au même, ils croyaient que l'affection pblogistique pouvait devenir putride. C'est là, suivant nous, une association morbide aussi rare que difficile. On peut bien, dans là fièvre inflammatoire ou une phlegmasie pure, voir survenir cette chaleur plus acre qui annonce la chule prochaine des forces, en même temps qu'une langue rude, sèche, un empâtement, un ballonnement abdominal, tel qu'on le voit fréquent dans la vraie putridité; mais le fond de la maladie n'a pas changé, il demeure phlogistique, et, taudis que dans le cas congénère la chaleur, la sécheresse de la langue, le ballonnement, ne seront susceptibles de céder qu'à un traitement tonique, ici ce sera toujours la méthode antiphlogistique qui devra être préférée , sauf à en modérer l'emploi, à n'en user que de façon à ne pas trop attenter aux forces, en alliant aux vrais débilitants quelque substance simplement incisive, suivant que StoU nous en a donné l'exemple dans les cas
• où il employait avec succès la saignée et les boissons nitrées, émoUientes : venseseclione, emolliente nitratoque potu
. solvente' .
Cette méthode ne saurait pouvoir convenir que dans des < cas très-rares; et s'il est vrai que l'emploi des toniques devra (être ménagé, ce n'en est pas moins de lui que dépend le .'Succès dans la putridité véritable, à la condition qu'on saura toujours égard à la nature de l'affection. Ainsi, cdans les maladies bilieuses, oîi, nous le savons , le ton se
1 Griinaud; Cours de fièvres, III, 30 1.
2 In Grimaud ; Cours de fièvres, III, 362.
'9o TRAITÉ d'hématologie DYNAMIQUE.
rapproche de celui propre aux phlogistiques , on réussira parfois contre la pulridilé avec les acides végétaux, la crème détartre, le tamarin, dont l'effet laxatif n'est pas alors à dédaigner. Mais, pour peu que le ton soit compromis, de tels moyens cessent bientôt de suIDre. Tissot expérimenta que les acides végétaux étaient la plupart du temps relâchants. Il no fit grâce qu'au suc de grenades, qu'il reconnut très-utile pour raffermir le ton, prévenir ta dissolution, empêcher ou dissiper le dégagement des gaz, le météorisme qui s'opère sous l'empire de la putréfaction. Ces bons effets n'avaient lieu toutefois qu'autant que les forces étaient encore bien conservées. Si leur dépression allait trop loin , c'était aux acides minéraux que Tissot avait recours, et à leur tour ils avaient pour effet de modérer la fièvre, d'évacuer et de corriger la bile, tant celle des premières voies que celle répandue dans le système circulatoire*. Il peut même arriver qno ces acides ne soient pas encore suftîsants dans la puiridité bilieuse, et il faut alors en venir à de légers excitants, tels que la potion de Rivière, l'acétate d'ammoniaque, ou au tonique par excellence, le quinquina, qui jouit dans ces cas d'une utilité spéciale ^.
Quel est pourtant le genre d'action qu'il faut attribuer à de pareils moyens? Ne parlons pas du prétendu pouvoir, sur lequel pourtant Tissot revient ici, d'évacuer la bile , même celle passée dans le sang; c'est là, disons-nous, un effet impossible. Si cependant la guérison est obtenue, c'est-àdire que la bile, ou plutôt la saburre, ait été, sinon évacuée, du moins, ce qui revient au même, prévenue, supprimée, arrêtée dans son développement, il faut croire que le traitement a eu pour effet de modifier, de corriger la disposition affective d'où procédait cette saburre, et principalement la lésion dynamique du sang, qui en est la condition essentielle. C'est donc toujours l'action anti-affective que nous retrouvons ici.
1 Tissot ; Fièvr. bit. de Laiis.. 130, 31, 34.
2 Grimaud; Cours de fièvres, HI, 368.
THAITEMENT OKS ACCiniîNTS DIVERS. 799
Les anciens ne sont pas toujours allés chercher si loin la théorie de nos moyens : en voyant les acides el les toniques, dans la putridilé bilieuse, diminuer la chaleur et la fièvre, ils les appelaient simplement des rafraîchissants, des dcbilitants\ Mais il faut bien s'entendre à cet égardetne pasaltribuerà ces qualifications un sensabsolu. Pour savoir ce qu'il en est de cette prétendue débilitation, on n'aurait qu'à essayer les mêmes moyens dans la putridilé phlogistique, où ils n'auraient qu'un effet incendiaire. C'est qu'il est impossible d'estimer l'action d'un médicament autrement que d'une façon toute relative. Le génie de la maladie à laquelle on l'oppose détermine seul son résultat Ihérapeutique. Tel dont on n'aurait eu qu'à se louer dans un genre donné d'affection, ne serait plus qu'infidèle ou nuisible dans un autre. Et les acides eux-mêmes, que nous préconisons ici, seraient déjà bien loin de convenir également dans la putridité propre aux affections pituiteuses^.
Contre celle-ci, il faut arriver à une tonifîcation plus radicale. Le quinquina peut rendre encore des services, à la condition d'être employé sous ses formes les plus actives; mais Sloll donnait la préférence à l'arnica, dont il cherchait à augmenter l'impression sur l'eslomac jusqu'à la rendre douloureuse^. Celte substance, on le sait, détermine en effet une vive excitation abdominale, avec sensation d'dcreté, picotements, pincements, battements, sentiment d'anxiété^ de chaleur épigastrique. Elle porte une excitation du même genre sur le cerveau et la moelle épinière, de façon à produire des vertiges, de la céphalalgie, ainsi que des engourdissements de la raison, des tremblements convulsifs dans les membres*. Toutefois ce n'est point par celte double excilalion, portée directement sur les organes digestifs ou encéphaliques, que l'effet anti-
1 Griraaud; Cours de fièvres, TII, 370.
2 Ibid., IV, 151.
Ibid., IV, 151.
" lîarbier: Mat. méd.. 111,
800 TRAITÉ U'IIKMATOLOGIIJ DYNAMIQUE.
puli'ide pourrait être produit. Peut-ôtre même ne serailclle pas toujours sans danger sur des tissus déjà préalablement congestionnés, irrités, et c'est de cela précisément que les organiciens se sont inspirés pour mettre en suspicion ses résultats thérapeutiques'. C'est bien plutôt en portant leur action jusque sur le dynanisme, en relevant le Ion morbide, trop abaissé, que l'arnica obtient alors ses bons effets: il rend le inouïs plus fréquent ; il active donc la circulation, il relève la chaleur animale"^; il remédie, en un mot, à la dépression subie par ces deux grandes fonctions, et la force vitale, rétablie dans son ton, est moins dominée par le trouble morbide. Un' autre moyen alors fréquemment utile, le vésicatoire, doit être apprécié au même point de vue. Les anciens avaient bien pu lui prêter une vertu directement éliminatrice quant à la pituite, vertu d'autant moins justifiée qu'ils accusaient un effet diamétralement opposé en ce qui concerne la bile, et l'on ne saurait plus de nos jours insister sur une idée de ce genre. C'est bien plutôt, non pas, suivant l'opinion de Grimaud, comme un e-xcitant de tout le système cellulaire^, mais comme portant sur tout le dynanisme; c'est comme un excitant, un tonique général, qu'il doit être considéré. Ce qui le prouve, c'est que son succès est loin d'être égal dans tous les genres de putridité, dans la bilieuse par exoiuple, ou dans celle qui se complique d'une nature phlogistique. Pour qu'il puisse ainsi convenir plus ou moins, suivant le génie affectif, il faut nécessairement que ses effets soient en rapport avec ce même génie, et susceptibles de réparer, de corriger la lésion qu'a subie la force vitale. Il serait superflu de parler ici d'effets révulsifs ; à part certaines circonstances où la congestion encéphalique pourrait les réclamer, on ne voit pas à quoi ils
< Barbier ; Op. cit., 'idl .
2 Ibid.. 197.
Grimaud; Cows de fikvres., IV, 157,
TUAITEMENT DES ACCIDENTS DIVEHS. SOI
s'appliqueraiont. Et c'est bien l'aclion dynamique qui apparaît en première ligne.
Au reste, c'est cette même action qu'accuse partout le traitement de la putridité, variable suivant l'espèce alïective à laquelle elle se rapporte. Dans les maladies nerveuses, un double écueil est à éviter : ou d'ajouter à la dépression déjà subie par le ton, ou d'exalter ce même ton, de sa nature éminemment irritable. A ces fins, en même temps qu'on évitera les grandes évacuations, et que, les vomitifs et les laxatifs n'ayant pas perdu toute utilité, on n'aura recours qu'aux plus doux, on ne fera usage que des excitants légers diffusibles, du camphre, du musc, et si les désordres nerveux sont intenses et idiopathiques, non dépendants de la congestion, de l'opium'. Les diaphorétiques tempérés pourront aussi parfois servir très-utilement à la crise^. Mais, à raison de leur effet excitant, il y aura souvent à compter avec eux\ Ils sont au contraire bien mieux appropriés à la puiridité catarrbale ; ici la diaphorèse va droit à l'atténuation de la lésion effective, et c'est à ce titre que l'esprit volatil de corne de cerf ou l'esprit de Mindererus peuvent rendre les meilleurs services. Dans le cas qui nous occupe, comme dans le précédent, les autres excitants, camphre, musc, éther, ammoniaque, et au besoin les toniques, quinquina, arnica et autres, trouveront aussi leur emploi , lequel ne sera utilement calculé que sur le degré de ton inhérent au dynamisme, demeuré en possession de fournir la règle générale.
Que la putridité appartienne à la fièvre ou à la phlegmasie, ses indications n'en sont pas changées, et c'est ce qui achève de démontrer la portée toute dynamique du traitement. L'existence d'une pneumonie, d'un érysipèle, n'apporterait pas la moindre modification. Il y a un rhumatisme
' Pluxham ; Essai sur les fièvres, 104, 107. 2 IbicL, 105.
Grimaud ; Cours de fièvres, IV, 147.