II
818 TRAITÉ D HÉMATOLOGIli DYNAMlQUli.
tion, arrctons nous sur les propriétés dynamiques, sur les caractères morbides que nous lui avons reconnus, et les difficultés seront bien diminuées. Le contage, le miasme, cette substance, à tout prendre, matérielle, qui transporte à distance certaines maladies, n'a pu être conçue que comme une portion subtilisée, vaporisée, passée à l'état de gaz, et comme telle insaisissable, des fluides contaminés, et emportant avec elle la lésion affective dont ils sont atteints; c'est, suivant que le dit très-bien le professeur Anglada, un virus halitueux. Trousseau a assimilé son développement à celui d'une graine végétale. Ce n'est là qu'un rapprochement ingénieux, une métaphore. Toutefois, elle exprime à merveille la propriété que possède, comme la graine, le germe contagieux de développer, dans un milieu nouveau , l'espèce morbide d'où il provient. Considérons-le à ce point de vue de substance vivante , et voyons si nous n'en tirerons pas plus de profit.
4 1 1 . Il est bien entendu que le traitement de la contagion ne saurait être que ^cwremeni préventif \ Du moment où le germe a abouti pour provoquer la maladie nouvelle, il ne s'agit plus que de celle-ci. Tout se réduit donc à opérer sur le germe lui-même, lequel, n'étant qu'un fluide vivant à l'état de gaz, assure bien à celui-ci l'importance capitale. Les procédés au moyen desquels on opère, sont divers.
D'abord, il faudrait pouvoir agir sur les premiers sujets malades, à l'effet de combattre l'aggravation delà fièvre, de prévenir les dégénérations putrides, que nous savons éminemment favorables à la contagion. Excepté dans quelques rares circonstances, cette œuvre est toujours au dessus de la portée du médecin. A défaut de l'accomplir et le germe une fois né, on cherche, soit à le détruire sur place au moyen de vapeurs acides ou chlorurées ou de vastes incendies, soit à le concentrer dans son foyer primitif à l'aide
' Anglmia ; Op. cit., II, 299.
d'un cordon sanitairo. Et quand ce double but a manqué, que le germe a pu se disperser au loin, il ne reste plus qu'à lutter contre son développement chez le sujet qu'il va atteindre, et cela uniquement en cherchant à modifier le dynanisme de celui-ci. Il est d'abord utile d'opérer sur son moral. En temps de contagion, le meilleur préservatif, a dit Zimmermann, c'est la force et le courage d'esprit'. Cette fermeté, celte énergie du moral s'étend à la force vitale, qui en devient plus apte à résister ou à s'opposer au contage. Dans le même but, on prescrit l'observation d'une hygiène rigoureuse, attendu que le moindre trouble, le plus léger écart dans le jeu des fonctions peut ouvrir la porte à l'intoxication. Ce n'est pas encore assez, etl'on cherche par des moyens directs à modifier les prédispos itions des sujets aQn de diminuer l'impression que le coulage pourrait faire sur eux ".A l'exemple de Lind, on emploie à cet effet l'opium, le camphre et autres substances semblables, qui en stupéfiant le dynamisme ont pour résultat, d'un côté d'abaisser les chances d'absorption du poison, et de l'autre de rendre le corps moins sensible à son action. Enfa'n, après ces soins tout préalables, il ne reste plus qu'à s'attaquer au génie contagieux lui-même , et la seule action qu'on puisse se promettre contre lui, c'est de l'éliminer, de l'expulser du corps avant qu'il ait pu développer ses effets : c'est dire que si l'on a l'espoir d'y réussir, c'est en opérant sur les divers liquides qui sont censés le contenir et qui continuent ainsi à nous fournir la base des indications.
La voie la plus prompte, et à ce titre la plus sûre, c'est le vomissement. Le contage ayant pénétré par la muqueuse bucco-pharyngienne et ses dépendances, on comprend que les liquides abondants expulsés par l'émétique opèrent sur cette muqueuse un véritable lavage, et qu'en outre la sursécrétion provoquée par sympathie sur ses propres glandules, ne peut que concourir efficacement à l'effet
* In Grimaud j Cours de fièvres, III, 167. 2 Anglada -, Op. cit., II, 300.
HvO TUAITK u'llÈMATOI.(J(!lK DYNAMlQUli.
élimiiialour. Aussi ûsl-ce avant loul sur le voinilif que les praliciens ont camplé pour prévenir les effets de la contagien. Il importe qu'il soit donné dès le début. C'est surtout employé dans les premières heures qu'on peut, suivant Vuzor, en attendre ûgs effets surprenant s^Lind recommande do même de le donner sur-le-champ. Toutefois, alors que le germe contagieux a déjà pénétré et développé une partie de ses effets, alors que le rigor indique que la fièvre va éclater, Lind croit encore à l'utilité du vomitif, et déclare qu'il manque rarement son e/fet^. Il n'est jamais trop tard pour l'emploi d'un moyen destiné à entraîner mécaniquemont au dehors la matière hostile qui va déterminer le désordre.
Une autre voie par où l'on cherche la prompte expulsion du contage est celle de la peau. Elle a reçu pour sa part la substance toxique, et il est rationnel de penser que si on l'en chasse avant que l'absorption ait pu l'introduire dans le sang, on coupera court à ses effets. C'est dans cette vue qu'ont été proposés les diaphorétiques, les sudorifîques. Déjà l'émétique offre à cet égard un secours utile par l'action qu'il exerce sur la peau. Mais on ne s'en lient pas à lui, et comme moyen de provoquer une diaphorèse plus abondante et plus soutenue, on a recours au sel de corne de cerf, à la teinture thébaïque, au camphre et autres ^. C'est encore à ce titre de sudori/îque, comme excitant l'action cutanée, que dans les mêmes circonstances on a proposé le vésicatoire\ Dans les cas où le vomitif et la diaphorèse ne lui paraissaient pas suffire, Lind ne manquait pas d'y recourir et le plaçait entre les épaules ou sur la poitrine, suivant que la tête ou les voies respiratoires lui paraissaient menacées ^ Toutefois, ce n'est pas seulement
• Grimaud; Cours de fièvres, III, 314.
2 Lind ; Mém. sur la conlag. 111.
» Ibid., Op. cil.. 112.
4 Grimaïul : Cp. cit.. 111, 314.
6 Liad ; Mém. cité, 114.
Tn.VITEMENT DES ACniDENTS DIVERS. 8?l
comme sudorifique qu'on a considéré le vé?ic.aloiro : on a fait valoir des observations qui datent do Galien, et d'après lesquelles les cautères et les sétons auraient été reconnus utiles dans la prophylaxie des maladies contagieuses*. On a rappelé l'usage habituel que Lancisi faisait du vésicatoiro comme préventif de la fièvre intermittente, disant qu'il ne produisait jamais de meilleurs effets que lorsqu'il décidait Vévacualion d'une sanie très-abondante^ , Et l'on on a conclu que le vésicatoire pouvait être apte à expulser directement les particules du venin contagieux^. Quant à un pareil effet, il ne saurait être que très-restreint, n'ayant pour théâtre que la surface sur laquelle s'empreint la plaie du vésicatoire ; et si tant est qu'il concoure réellement à l'effet dont nous parlons, il faut pour cela compter surtout sur l'excilation communiquée aux fonctions de la peau, pour l'élimination du contage. De grands esprits se sont demandé si c'était bien celui-ci qui fût alors chassé en nature, ou s'il ne s'agissait pas plutôt d'une action perturbatrice, d'une rupture artificielle des synergies * . La question est permise après l'absorption du contago et le développement de la fièvre qui en provient ; mais au moment, le seul dont nous parlons, où le contage, à peine reçu sur la muqueuse ou la peau, y est encore confiné, notre opinion est bien que si l'on peut espérer d'en prévenir les suites, c'est en l'expulsant mécaniquement, matériellement. Il ne saurait y avoir là sujet au reproche d'un humorisme suranné, car enfin tout le monde comprend le contage comme une émanation, une vapeur, un gaz, c'est-à-dire comme une substance aussi déliée que vous voudrez, mais néanmoins matérielle. Il n'y a pas moyen d'entendre autrement la contagion, et nous ne voyons pas comment on parviendrait a l'empêcher et à la prévenir, si ce n'est en expulsant directement et
1 Meth. med., lib. V, cap. 12.
2 Grimaud ; Cours de fièvres, III, 315. Liad ; Méni. sur les fièvres, 171.
* Aiii,'lad,i ; Op. cit., II, 372.
^■"^2 THAITÉ d'hématologie DYNAMIQUE.
au plus vito colto même substance , ni encore moins quelle action pourraient avoir contre elle toutes les perturbations, toutes les ruptures possibles de synergie. A moins qu'on ne veuille entendre par là le rappel do l'activité vitale, du point où allait se faire l'absorption du virus, d'où celle-ci pourrait, jusqu'à un certain point, être contrariée.
Ainsi, par tous les moyens thérapeutiques que comporte la contagion, nous achevons de nous convaincre que c'est bien dans les liquides vivants, particulièrement dans le sang, que sa cause réside, et que c'est en eux que nous devons l'attaquer si nous voulons en triompher. Le dernier de ces accidents, l'intermittence et les indications qui s'y rapportent, vont nous conduire à des considérations et à des conclusions en tout semblables.
412. 11 faut toujours en revenir à dire qu'une bonne étiologie est celle qui, d'une façon nécessaire et directe, nous conduit à une bonne thérapeutique, et il est facile de voir combien, sous ce rapport, laisse à désirer celle qu'on a tour à tour invoquée dans les divers systèmes émis au sujet de l'intermittence. Nous le demandons : quand on a fait valoir le mouvemeni périodique du globe et la succession régulière et alternative qui en résulte, pour les saisons, pour le jour et la nuit, et pour tous les phénomènes de l'univers ; lorsque, cherchant à préciser davantage, on a parlé de l'influence lunaire, quel vide désespérant, quelle impuissance radicale, et que pourrait entreprendre le praticien, réduit à s'évertuer contre des causes de celte nature ! On a invoqué aussi l'intermittence de divers phénomènes propres à l'individu, ceux de la digestion entre autres, et plus particulièrement de la veille et du sommeil, avec la situation moitié verticale, moitié horizontale qui y correspond. Une indication à tirer d'un pareil ordre de cause est-elle seulement concevable? Enfin, quand on a voulu que l'intermittence ne fût qu'un effet de l'habitude,
■rnAiTiiMENT L)i:s accidunts divers.
quelle ressource pratique s'est-on ménagée? A supposer qu'une habitude contraire pût devenir antagoniste de celle-ci, quelle est celle qu'il faudrait susciter, et par quel moyen y parviendrait-on ? Il n'y a, on le voit, aucun système do traitement à édifier sur de pareilles bases, et la Médecine n'a pas le moindre profit à retirer de circonstances à ce point extra-médicales.
Quand on a accusé, dans la fièvre intermittente, une humeur, une matière fermentescible, un suc acide, on n'est pas sorti des conditions attribuées à la fièvre, et mémo à la maladie en général, et l'on n'a rien fait pour préparer les bases de l'indication curative. On a ajouté, il est vrai, que cette matière irritait les extrémités des nerfs, ouvrant ainsi la porte à l'intervention du système nerveux , à laquelle les plus grands esprits sont encore réduits à se rattacher. Mais quelle utilité pratique nous apporte cette nouvelle manière de voir ? Dire que la fièvre intermittente est une névrose, une névrose rachidienne, c'est naturellement désigner, comme indications, toute la série des moyens employés contre ces sortes de maladies, si singulières et si rebelles. Et, de bonne foi, sont-ce les bains tièdes, sont-ce les tisanes et le régime tempérant, essentiellement négatifs; est-ce l'emploi savamment combiné de la classe entière et nombreuse des antispasmodiques, qui nous conduiront à la solution de notre problème ? Bien loin de là : l'idée seule de névrose, avec le besoin d'amollir et de tempérer qu'elle suppose, suffira pour nous rendre suspectes toutes les substances capables d'accroître la tension des nerfs, y compris le quinquina et ses dérivés.
Il n'est pas davantage possible d'utiliser les données de l'Hématologie. En signalant comme cause delà fièvre intermittente la perte de densité du sang, l'abaissement du chiffre des globules et de la fibrine, elle nous compose un élut de ce fluide à peu près semblable à celui qu'elle a rapporté à la chlorose. C'est donc le traitement de celle-ci qui devrait s'ensuivre ; c'est au fer et au régime reconstituant
824 THA1TK D'nÉMATOI.OniK DYNAMIQUE.
qu'il faudrait recourir; et si l'on peut dire que de lels moyens no seraient pas toujours sans utilité, il n'en est pas moins vrai qu'on no saurait se reposer sur eux pour remplir la partie essentielle de l'indication.
Quant à la théorie cryptogamique, récemment venue d'Amérique, il est étrange que les conséquences thérapeutiques qu'elle entraîne n'aient pas suffi à en détourner les esprits. A quelque point de vue qu'il se place, un auteur qui théorise sur l'intermittence ne saurait s'abstenir d'y rattacher l'action inévitable du quinquina. Le professeur américain n'y a pas manqué ; seulement, il n'est parvenu qu'à lui assigner un rang et une importance secondaires, ne retenant rien de spécifique, aucun effet qui ne pût, au besoin, être suppléé par une substance quelconque, de l'ordre dos toniques , et il est arrivé à préconiser une médication entièrement différente. C'est aux évacuants qu'il donne la préférence, et, avant tous autres, à ceux qui opèrent par la peau et les urines. Il a expérimenté que c'est par cette double voie que la nature accomplit l'éliminination des poisons cryplogamiques, des cellules palmelloïdes, et il ne voit rien de plus logiquement appliqué que les sudorifîques, et surtout les diurétiques! Nous laissons à penser quel succès pratique on pourrait espérer de cette vue toute matérialiste. Souhaitons à l'auteur de n'avoir pas à en faire l'essai contre un accès pernicieux !
A première vue, on croirait que le miasme offre une idée plus saisissable et plus pratique. Il n'en est rien. Ce n'est là qu'un de ces mots par lesquels les anciens aimaient à symbohser la cause inconnue des maladies. De quelque façon qu'on se le représente, ce ne peut être que sous la forme d'une substance aérienne qui s'introduit dans le sang, et l'on arriverait ainsi à des indications identiques à celles que nous venons de trouver pour les cryptogames, et dont nous avons pu accuser le mauvais succès. D'ailleurs, le cryptogame offrait au moins un point d'appui à la discussion ; sa présence est, dit-on, à un moment donné
THAITEMENT DER AOCIIIENTS DIVERS. . 825
constalablo. C'est l'inverse pour les miasmes, l'air qui est censé le contenir ne révélant à l'analyse la plus attentive et la plus minutieuse que les gaz normaux de l'atmosphère. C'est donc encore à des notions fausses ou négatives qu'on aboutit avec le miasme, soit qu'on le considère au point de vue ancien, ou qu'on cherche à en vérifier l'existence par les procédés rationnels.
Avec ses prétentions à tout expliquer, à tout préciser, l'Organicisme n'a pu poser un fondement plus utile aux indications de l'intermittence. Des conditions qu'il lui assigne, il n'a su tirer aucune conséquence directe. GuUen ne distingue en rien la fièvre intermittente delà fièvre commune, et ne dit pas en quoi la faiblesse et le spasme appartenant à l'une diffèrent de ce qu'ils sont dans l'autre. Brown accuse, il est vrai, la moindre activité de la cause, ne produisant qu'une effervescence qui se perd en quelques heures. Tout ce qu'on serait tenté d'en conclure, c'est qu'un moyeu tel que le quinquina, qui peut, sinon ajouter à celte activité de la cause, du moins y rendre l'organisme plus sens'bîe, serait propre tout au plus à transformer la fièvre intermittente en continue, et l'on voit peu comment on pourrait en attendre la guérison. Quand Broussais et ses disciples ne veulent voir dans la fièvre intermittente qu'un foyer d'irritation, une phlegraasie viscérale ou non, à phénomènes sympathiques, avec cette réserve contradictoire que les accès sont indépendants les uns des autres et ne forment chacun qu'une fièvre continue de courte durée , quand un pareil point de vue nous est offert, toutes les résolutions pratiques que nous y puiserions se borneraient forcément au traitement de la phlegmasie elle-même, ou encore à celui de la fièvre continue, sans que jamais puisse nuus être révélé rien de ce qui constitue alors la spécialité de l'indication.
Concluons résolument que, de tous les systèmes émis à l'occasion de l'intermittence, aucun n'est capable do nous fournir la moindre donnée utile pour son traitement. Au
8i!C TnAiTÉ d'hématologie dynamique.
contraire, presque tous nous suggéreraient des moyens que la pratique condamne, ou nous détourneraient do ceux qu'elle a le caieux consacrés.
413. C'est pour s'être attaché trop exclusivement à l'intermittence , qu'on en est venu à concevoir tous ces beaux systèmes excentriques que nous venons de condamner, et qui, pris en dehors du domaine de la fièvre proprement dite, ne pouvaient nous donner qu'une idée fausse, ou du moins incomplète, du traitement. Quelque importance qu'ait ici le spécifique, il n'est pas seul à considérer, et, pour qu'il obtienne tout son effet, sou emploi doit être combiné avec les indications relatives au caractère propre de la fièvre. Lorsque Sydenham et tant d'autres après lui ont ramené la fièvre intermittente aux conditions communes dont dépendent toutes les autres fièvres, ils ont sans doute négligé un côté important de la question ; mais du moins ne nous ont-ils pas détournés de la voie médicale , comme nous le serions en nous arrêtant au système du monde : à la lune, à l'habitude, au spasme et à la plupart des causes invoquées. Ce n'est pas tout d'attaquer l'intermittence, il faut le faire suivant les règles. En même temps qu'elle revêt ce caractère, la fièvre ne cesse pas d'en avoir un propre , le plus souvent bilieux ou muqueux , parfois inflammatoire ou autre, et ce n'est qu'après avoir convenablement disposé celui-ci qu'on pourra sûrement se rendre maître du premier.
Ainsi, à raison des climats et des saisons où elle régne, la fièvre intermittente se marque presque toujours par les signes de la saburre, et il est indispensable d'attaquer celle-ci au préalable, si l'on veut assurer le succès du quinquina. D'autres fois, quoique bien plus rarement, c'est par une teinte phlogislique, et c'est alors la saignée qui doit rendre le même service. On en a un exemple dans la complication d'intermittence qui affecta la fièvre de Naples. Quelque secours indispensable que Sarcone attendît
alors du quinquina, il observe toutefois qu'il était dangereux si auparavant on n'avait eu le soin de diminuer la masse du sang, de nettoyer le tube intestinal et d'humecter suffisamment les fibres tendues, c'est-à-dire de recourir tout d'abord au traitement ordinaire de la fièvre ; après quoi il était permis d'attaquer l'intermittence, qui n'en était qu'un accident'. On a cru que ce traitement de la fièvre commune retenait une telle importance qu'il suffisait parfois contre l'intermittence elle-même ; qu'après l'emploi des évacuants ou de la saignée, suivant le cas, la guérison s'obtenait directement, sans le besoin du spécifique*. Mais de tels cas sont rares, et il est permis de croire qu'il s'agit alors d'une fausse intermittence. Contre la réalité de celle-ci, quelque utilité qui revienne au traitement commun, comme préparant la voie au spécifique, c'est uniquement sur celui-ci qu'il faut compter pour la guérison. Il s'agit toutefois de se faire de son mode d'action une idée rationnelle, si l'on veut assurer le succès de ses indications.
La plus ancienne e.xplication donnée de l'action du quinquina a trait à ses propriétés toniques. Prosper Martian croyait qu'il avait pour résultai de fortifier le corps et de le mettre ainsi à même de mieux résister aux causes capables de l'atteindre : iit cansis contrariis facilius résistât. Mais il est évident que les causes ne sont plus ici en jeu : elles ont dés longtemps abouti, et ce n'est plus à leur action directe, c'est au trouble morbide qui en est provenu, qu'il faut opposer une barrière. En partant de l'idée que la fièvre intermittente procède, suivant de Haën, du relâchement de la fibre, ou, comme le veut Grant^, de celui de la faculté digestive , on a dit aussi que le quinquina la guérissait en remédiant à ce relâchement, on donnant plus de fixité à la
' Sarcoae ; Mal. obs.àNaples, I, 209-10. 2 Grimaud ; Cours de fièvres, IV, 314-320. Grant; Rech. sur les fièvres, I, 35. — Grimaud; Cours de fièvres, IV, 306.
''^-'y TilAlTK U lIÉMATOMjr.IE DVNAMIQUK.
iibro. Go n'est là qu'uno Ihéorie à posteriori, etSydenliam, après lui de Haën, observent Irès-bien que s'il no s'agissait que de forlifier ou resserrer les fibres, une foulo de substances ayant celte propriété devraient réussir aussi bien que le quinquina, tandis que les plus puissantes d'entre elles, celles qui, plus éminemment que lui, resserrent et fortifient^ sont absolument destituées de toutes vertus fébrifuges*. Il y a plus : le quinquina ne réussit pas moins contre la phlegmasie intermittente que contre les fièvres simples; et pourrait-on dire alors que c'est toujours par son même pouvoir tonique et astringent?
Tant qu'aucun principe assuré n'éclaire et ne dirige une théorie, elle aboutit souvent aux contradictions les plus choquantes. En voyant le quinquina dissiper la fièvre, et avec elle les symptômes gastriques dont elle est si souvent accompagnée, StoU l'avait déjà cru capable de corriger l'excès d'irritabilité de l'estomac et des intestins"^ \ et de raôrae , en considération de ce qu'il guérit l'excitation fébrile des maladies intermittentes, y compris l'exaltation nerveuse, à laquelle ils la rapportent, d'autres ont imaginé do dire que le quinquina était directement sédatif^. Mais c'est là encore constater un fait , non l'expliquer ; et si l'on veut savoir à quoi s'en tenir sur le caractère absolu de la prétendue sédation du quinquina , on n'a qu'à l'essayer dans la presque totalité des maladies fébriles, fièvres ou phlegmasies, où il ne produirait que des effets incendiaires.
Dans la recherche du mode d'action du quinquina, on ne pouvait omettre le système nerveux. Van Swieten avait dit que la cause prochaine et formelle de la fièvre intermittente est une disposition spécifique^ indéterminable de ce système \ Le moyen qui la guérit doit donc d'abord détruire cette disposition. Mais qu'est, au fond, celle-ci;
1 Sydenham; Méd.prat..l, 13. — Grimaud ; Op. cit., IV, 307.
2 Méd. pral.. I, 57.
3 Bailly; Tr. anat. pathol. : Fièvr. inlerm., 413. ^ Grimaud; Op. cit., IV, 307.
TRAITEMENT DLCS AC.C.IUICNTS DlVKllS. 82'.)
en quoi consiste-t-elle, ot par quel procédé le quinquina on Iriomphe-l-il ? C'est ce qu'on ne dil pas; el vraiment, c'est se payer de mots, c'est ne rien éclaircir que de se l'aire des théories pareilles. D'ailleurs, nous avons maintes fois constate le peu ou la nullité d'action du système nerveux sur les phénomènes fébriles, et l'on ne voit pas comment un effet quelconque, par lui reçu, pourrait en devenir curatif. Il faudrait aussi s'étonner que des nombreuses substances qui manifestement influencent ce système : camphre, musc, castoréum, éther, etc., aucune ne devienne, à l'occasion, fébrifuge. 11 y a plus : certaines maladies nerveuses essentielles, névralgies et névroses, affectent parfois la forme intermittente. Si l'action du quinquina s'exerçait sur les nerfs, c'est contre celles-là qu'il devrait réserver ses meilleurs effets, puisque l'essence nerveuse s'y trouve mariée à la périodicité. Or, il n'en est rien, et le quinquina s'y montre radicalement impuissant, à moins que la périodicité ne procède de l'intoxication paludéenne, ce qui a fait dire justement que c'est à celle-ci qu'il s'adresse et non à la périodicité elle-même, puisqu'il échoue contre la j)lupart des maladies périodiques
414. On voit quel mauvais succès on obtient à chercher l'indication de l'intermittence dans des conditions étrangères à la Médecine, dans les théories organiques et même dans l'intervention des nerfs. Les anciens l'avaient bien compris : au dire de Sydenham, le quinquina n'opère ni par sa qualité astringente, ni même par les purgations qu'il détermine quelquefois, mais par une action spécifique, au moyen de laquelle il attaque et détruit le levain fébrile caché dans le sang. Et voilà pourquoi l'illustre docteur se proposait pour but d'imprégner , de saturer de sa vertu salutaire, toute la masse du sang, disant que si dans certaines fîèvies il se montre lent à agir, c'est que la brièveté
• Trousseau et Pidoux; Tr. de tliérap., II, 341.
THAITÉ u'hÉMATOI.OGIH DYNAMIQUE.
tl6 l'intermission ne lui laisse pas le temps de communiquer pleinement au liquide sa vertu fébrifuge*.
Gopondant, de quelle manière opère le quinquina, une fois introduit dans nos liquides? De nos jours, on s'est flatté d'éclairer l'action des médicaments par l'expérimentation, et tout ce qu'on est parvenu à constater, de la part de la quinine, c'est qu'elle détruit les éléments organiques, tout au moins les globules du sang -, condition très-peu favorable, que nous sachions, à la vertu fébrifuge. C'est que rien n'est plus hasardé que d'estimer les propriétés thérapeutiques d'une substance d'après son action physiologique. En ce qui concerne surtout les spécifiques, il n'y a souvent pas le moindre rapport entre elles, au point qu'on a pu dire, avec un très-grand sens, que les effets curatifs de ces sortes d'agents sont d'autant plus certains qu'ils dépendent moins de leurs effets physiologiques^ .
En fait de spécifiques, il est très-scabreux de s'expliquer, et l'action du nôtre n'offre pas ici moins de difficultés que la nature même du mal qu'il guérit. On a dit qu'il détruisait la cause de l'intermittence. Dans la fièvre commune, Sydenham s'était proposé la destruction du levain fébrile ; de même, contre l'intermittence, il s'agit de combattre la cause morbide^ c'est-à-dire le poison paludéen et la diathèse spécifique qu'il engendre dans l'économie; et le quinquina serait l'antidote, le remède spécifique de ce poison et de cette diathèse ; il les neutralise comme fait le mercure pour la diathèse syphilitique^ par conséquent sans qu'on puisse dire pourquoi".
Ce n'est pas là une explication, et l'idée sur laquelle elle s'appuie n'est même pas sans quelque difficulté. Quand on dit que le quinquina détruit ou neutralise la cause ou le poison, comment l'entend-on? Est-ce à la manière d'un
1 Sydenham; M6d. pral.. I, 13, 15. 21.
2 Ad. Gubler ; Comm. Ihérap. du Codex. Trousseau et Pldoux ; Tr. de Ihérap., I, 41.
•'' Trousseau et Pidoux ; Op. cil., Il, 395, 388, 401.
corps chimique, en mettant en présence des éléments contraires? Le poison étant d'essence végétale , c'est-à-dire doué de vie, est-ce plutôt en l'attaquant en celle-ci, en lo tuant? Le quinquina paraît être assez peu susceptible de l'un comme de l'autre de ces modes d'action ; et d'ailleurs son emploi principal n'étant pas, de tant s'en faut, à titre de préventif, nous dirons, contrairement à l'opinion que nous discutons, que ce n'est pas proprement à la cai^^e, au poison, que s'attaque le quinquina, mais à ses effets, à ses résultats morbides, à ce qu'on veut bien appeler la cJi'a^/iè^e; et en ceci le Vitalisme peut nous fournir des lumières qu'en vain on chercherait ailleurs.
La vraie, l'unique cause de la fièvre intermittente, c'est la lésion , le trouble dynamique du sang, qui agite et désordonné ses mouvements, exactement comme dans la fièvre continue ; si ce n'est qu'au lieu de s'exercer d'une façon permanente, ce trouble, suivant que le dit Sydenham, ne le fait plus que par intervalles séparés. Cette différence est la seule entre les deux ordres de fièvre, l'intermittente étant constituée par les mêmes éléments que toutes les autres, ou plutôt chacun de ses accès représentant, comme on l'a dit, une fièvre parfaite de courte durée. Dès-lors, ici comme partout, l'indication était d'atteindre la lésion morbide, a8"ective, cause de tout le désordre. Nous avons vu qu'on y réussissait successivement par une foule de moyens, suivant l'espèce de la fièvre : rémétique,les purgatifs, les diaphorétiques, l'opium, le vésicatoire et d'autres encore; pour la fièvre intermittente, c'est le quinquina. Il a tout juste la propriété de détruire, de réduire à néant, non pas, disons-nous, la cause, le miasme, le poison paludéen, mais le trouble morbide qui en résulte. Il arrête le désordre circulatoire dans ses voies générales aussi bien que dans ses écarts partiels, à la seule condition de le débarrasser, au préalable, des complications saburrales ou phlogistiques qui peuvent altérer son essence. C'est parla
TUAITÉ U IIÉMATOI.OGIK DYNAMIQUK.
(in'il guérit cgaloment la fièvro, la phlegmasie, le rhumalisme, et tous les accidents tenant de celte essence \
Nous avons vu que la fluxion locale peut se produire isolément, sans s'accompagner de la fièvre, qu'on ne renonce pas pourtant à y supposer, en lui donnant faussement le nom de fièvre larvée. Sous cotte forme particulière, alors que l'intermittence s'exerce exclusivement sur le trouble local, le quinquina ne perd rien de son utilité, de sa sûreté spécifique. 11 existe cependant d'autres cas où la scène intermittente, au lieu de se simplifier, s'aggrave au contraire singulièrement, et oii notre substance, sans rien perdre de sa vertu antipérioiique, ne suffît plus seule et doit être secondée par quelque moyen adjuvant,
La fièvre pernicieuse, avec les grandes phlegmasies qui la constituent, doit sa redoutable gravité à ce qu'un élément ataxique ou putride altère son caractère général, aussi bien que ses phénomènes locaux, de manière à affaiblir ses rapports avec l'antipériodique. D'un côté, la fièvre, n'en étant plus suffisamment influencée, tend à précipiter les solutions funestes; de l'autre, la phlegmasie, que la rapidité de sa marche soustrait promptement à l'action des moyens vulgaires, voit chacun de ses accès se prolonger, de manière à empiéter sur l'apyrexie, qui seule peut assurer l'action du quinquina, si bien que celle-ci n'a plus le temps d'opérer. Il s'agissait de trouver un moyen qui, en modérant le génie funeste de la fièvre, la rendît moins rebelle aux efi'ets de l'antipériodique, qui du même coup l'empêchât d'influer d'une façon aussi grave sur la scène locale, en vue d'abréger l'accès et de prolonger d'autant l'apyrexie ; et c'est là le double bienfait que nous procure l'opium.
L'opium n'est pas proprement un antipériodique, bien que toute action de ce genre ne doive pas lui être refusée ; si bien que ce n'est pas dans l'intervalle des accès qu'il doit être donné, mais pendant leur durée. 11 a pour effet
1 StoU ; MM pral., II, 57.
TUAlTUMlîN r DKS ACClUKNTS IJlVKKS. 833
d'rtcindro l'ardeur fébrile, do réprimei" les fluxions, do venir ainsi on aide aux redoulables phlcgniasics (jui évoluent, et qui ne saui-aient s'accommoder d'aucun autre moyeu, et do la saignée moins que de tous ; d'amener la sueur, de diminuer et d'abréger le paroxysme, en prolongeant par contre l'intervalle; en un mot, de nous faire gagner du temps et de nous ménager les moyens de revenir à l'antipériodique et d'assurer son action On voudrait que, pour que l'opium eût tout son succès, la lésion locale ne fût pas déjà établpj-. Sans doute, si la phlegmasie en est encore à l'état de simple fluxion, sans épancbement, ainsi qu'il arrive aux premiers accès ou aux cas moins graves; sans doute, la résolution étant alors plus aisée, on sera plus assuré de réussir. Mais ce n'est pas dans des cas pareils que l'opium rend les meilleurs services. C'est alors que l'accès est menaçant, la phlegmasie pleine de gravité et de danger, qu'il est seul capable de suspendre ou de dissiper les accidents. Toujours esl-il que l'opium s'adresse bien moins à la fièvre, surtout à l'intermittence, qu'à la scène locale, à la phlegmasie. Si bien que lorsque celle-ci siège sur le cerveau, entraînant un corna intense, un état soporeux, léthargique, presque désespéré, qui semblerait ne pouvoir qu'être aggravé par l'opium, celui-ci est encore le seul moyen de la combattre eflicacement'.
Do même que pour le quinquina, et avec un semblant déraison de plus, on a dit de l'opium qu'il modifie le système nerveux, qu'il détruit {'irritation nerveuse, dont on fait dépendre le désordre et le danger de la fièvre*. Mais nous savons à quoi nous en tenir sur cette intervention des nerfs dans la fièvre ; c'est bien plutôt de la force vitale qu'il s'agit, c'est sa lésion affective qui, pernicieuse dans
1 Liud. Mal. des pays c/wudi-, 203. —J. -P. Frauk ; Mcd. pral., I, 81. — Alibert; Tr. des fibvr. pern., 437.
BaiUy; Tr. anat. palhol. : Fièvres inlenn., 437. Ibid., ; Op. cit., 434.
-* Ibid.,