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274 TRAITÉ d'hématologie DVNAMiyUE.
parle métaphoriquement de la germination d'une graine, de l'action chimique, de la fermentation d'une substance animale ou végétale, précise-t-on davantage, dispense-t-on une plus grand lumière ? Et, hypothèse pour hypothèse, à supposer que notre théorie n'en soit qu'une, n'aura-t-elle pas du moins toujours le mérite de ne pas sortir de l'ordre des faits de la pathologie? Quoi qu'on en dise, la contagion n'est au fond que le passage d'un individu à un autre, de la cause qui, dans les cas où cette cause est très-active, suscitait la maladie du premier; et s'il nous a été donné d'établir que dans tous les cas cette cause n'est autre qu'une lésion affective du sang, quoi de plus naturel et de plus autorisé que de supposer que c'est cette même lésion qui seule est ici en- jeu ? N'avions-nous pas raison de dire que, mieux encore que les accidents analogues, la contagiosité vient à l'appui de notre théorie dynamique, en ce que, tandis que certains de ceux-ci peuvent permettre quelque discussion, le mode suivant lequel eUe s'exerce échappe nécessairement à toute interprétation organique ou matérielle ?
280. Un dernier accident, l'intermittence, va nous permettre des considérations tout à fait du même genre On ne peut pas dire, quant à elle, qu'elle conserve avec les autres accidents les mêmes rapports que ceux-ci ont entre eux, qu'elle naisse des mêmes conditions communes et doive en conséquence leur être assimilée. Non ; mais s'il est vrai que l'intermittence constitue un phénomène à part, elle ne mérite pas moins d'être placée tout à côté des accidents déjà mentionnés, comme jouant dans les maladies un rôle exactement semblable, comme affectant une égale mobihté, qui fait qu'elle peut tour à tour compliquer ou délaisser une foule de maladies différentes, et aussi comme prenant sa source dans une lésion dynamique affective du sang, dont elle modifie les tendances et les allures morbides.
A la façon dont tout le monde parle de la fièvre inter-
mittente, il est clair qu'on no la sépare pas des autres fièvres, qu'on lui accorde le même génie, la même composition, le même caractère essentiel; qu'on la regarde, en un mot, comme une fièvre complète, une fièvre à part. Il y aurait lieu cependant de se demander si le trouble morbide d'où elle résulte, comporte tous les caractères d'une affection proprement dite, capable de provoquer isolément, personnellement, la fièvre, une fièvre essentielle ; ou si, comme nous sommes disposé à le croire, l'intermittence ne constitue qu'un élément mobile, un mode spécial, un ac- I cident pouvant se joindre, au même titre que tous les autres, ; à une affection quelconque, pour en changer les allures. Au : fait, il serait peut-être plus difficile qu'on ne le croit de se I représenter la fièvre intermittente dans son état de sim- [plicité, en dehors de tout caractère emprunté à une autre c espèce. Et, même dans un pareil état, on aurait encore la 1 ressource de supposer qu'on n'a affaire qu'à une fièvre léphémère à laquelle se serait combinée l'intermittence, et i:qui ne comporte, comme on sait, aucune marque de spécia- Uité, réduite qu'elle est à la chaleur et au trouble circula- Itoire. Mais de tels cas sont rares, difficiles à déterminer ; t:et d'habitude, quand la fièvre intermittente est signalée, lon peut être sùr qu'il s'agit de la fièvre bilieuse, de la :!fièvre muqueuse, de la fièvre inflammatoire ou de toute autre fièvre qui en a revêtu le caractère.
Ce qui témoigne en faveur du rôle secondaire que nous ■assignons à l'intermittence, c'est de la voir, suivant l'oci.3urrence, saisir ou délaisser une fièvre donnée, sans que le c^aractère de celle-ci en éprouve le moindre changement, .n'est aussi delà voir souvent subordonnée aux circonstances Ijui vont à aggraver ou à amender le génie, l'intensité de la lièvre. Ainsi, que dans la fièvre inflammatoire intermittente, oa saignée par elle réclamée soit négligée et que sa violence 'en accroisse, elle passe à la continuité, suivant que l'a •'/u Monro, et il peut en être de même de la fièvre bilieuse ii)u muqueuse si l'on n'a pas satisfait aux évacuations gas-
triquGs'. Par contre, la fièvre conlinue devient intermittente si son intensité est convenablement amendée. Du moins Morgagni cite le cas d'une femme chez qui, par l'eflet de la saignée, U7ie fièvre continue devint intermittente et se dissipa facilement d' elle-même . Mais, à elle seule, cette dernière circonstance permet de douter qu'il s'agit réellement d'intermittence. Peut-être la saignée n'avaitelle fait que ralentir, suspendre le cours de la fièvre dont elle allait amener la crise. L'intermittence, avec sa nature spéciale, ne paraît pas susceptible de survenir à tout hasard . Devrait-on croire que c'est dans le seul cas de son obscurcissement par le surcroît d'intensité de la fièvre qu'elle peut revenir à se démasquer en perdant ce surcroît? N'importe, le fait n'en est pas moins certain qu'on la voit tour à tour compliquer ou abandonner la même fièvre. Nous en avons un éclatant exemple dans l'épidémie de Naples. La fièvre rhumatique, essentiellementcontinue, revêtait parfois, dès le début, le génie intermittent. Seulement, si un traitement convenable ne réussissait pas à enrayer les premiers accès , elle ne tardait pas à reprendre sa continuité, et, dans un cas comme dans l'autre, Sarcone ne balance pas à alfîrmer que la maladie, que la fièvre était la même, hormis sa forme extérieure ^.
L'intermittence est donc bien, suivant que nous le disons, une simple /brwe, un mode, un accident de la fièvre essentielle. Quand nousla voyonss'y associer ou s'en exclure, nous ne saurions mettre en doute à laquelle des deux revient le rôle fondamental. Tandis que, réduite à elle-même, l'intermittence ne nous fournit aucun tableau et ne se conçoit même pas, la fièvre, au contraire, conserve tous ses caractères, toute sa personnalité. Son type inflammatoire, bilieux, catarrhal ou autre, se maintient tel quel avant comme
' Grimaud ; Cours de fièvr., IV, 311.
2 Morgagai; De sed. et caus. inorb., VIII, 35.
^ Sarcone; Mal. obs. à Naples, I, 209.
après que l'intermittence l'a touché. De sorte que celle-ci n'apparaît jauiais que comme un élément surajouté, supplémentaire, qui, quelle que soit d'ailleurs son importance, ne change rien au fond affectif de la maladie, et dont les chances sont même d'autant plus faibles que ce fond est plus prononcé, ainsi qu'on est en droit de le déduire de ce fait que, faute d'un traitement bien dirigé, capable de contenir le génie propre de la fièvre, l'intermittence tend à disparaître.
Ce qui achève d'autoriser cette assimilation de l'intermittence à tous les autres accidents des maladies aiguës, c'est qu'elle ne se comporte pas autrement qu'eux à leur égard. Gomme eux, il s'en faut bien qu'elle appartienne également à toutes les espèces affectives. Ainsi, de même que la gastricité ou la putridité sont incompatibles avec la fièvre inflammatoire, de même l'intermittence est-elle peu susceptible de s'y montrer. Nous ne savons si dans les pays de montagne l'intermittence, venant à surgir accidentellement de quelque circonstance locale, serait susceptible de se marier aux maladies phlogistiques ; ce qu'il y a de sûr, c'est que dans les régions où elle règne habituellement, une telle alliance n'existe pas. Dès qu'une fièvre ou une phlegmasie la présente, on peut augurer du génie spécial, bilieux, pituiteux ou autre de cette fièvre et de cette phlegmasie. Il n'y a que les maladies spéciales qui en soient susceptibles, et l'intermittence s'y montre, paraît-il, en proportion du degré d'abaissement du ton propre à chacune, son type le plus accentué, le type quarte, le plus opiniâtre, le plus rebelle de tous, appartenant de fondation aux maladies pituileuses et atrabilieuses.
281. Avec un phénomène aussi important que l'intermittence, on pouvait s'attendre à ce que tous les systèmes se missent en devoir de ^expliquer, et aucun n'y a manqué : Huinorisme, Solidisme, Organicisme, anciens et modernes, tous l'ont tenté, tous, on va le voir, avec le même succès.
L'intermittence se montrant d'ordinaire intimement combinée avec la fièvre, l'ancien Humorisme avait eu au moins le bon esprit de no pas les séparer quant à leurs causes et de les rapporter l'une et l'autre à un même ordre de phénomènes. Sydenham s'en est expliqué catégoriquement ; pour lui, entre la fièvre continue et la fièvre intermittente, il n'y a pas de différence, ou du moins une seule : elle est dans le temps de leur durée et dans l'ordre de progression de leurs phénomènes. Tandis que pour l'une, l'effervescence se fait tout de suite et d'un môme train; dans l'autre, au contraire, elle a lieu à diverses reprises , parce que le sang, dénué d'esprit, ne peut avoir qu'une ébuLlilion très-faible. En quoi on serait tenté de contredire l'illustre Maître. Non : dans la fièvre intermittente, les esprits ni l'ébuUition sont loin d'être faibles. Le trouble fébrile y est, de tant s'en faut, très-considérable, tellement qu'il ne semble s'épuiser si vite que par l'excès de vigueur qu'il déploie. Quiconque a été témoin d'un seul accès de cette fièvre doit en demeurer convaincu : s'il finit si vite, c'est moins, dirait-on, par faiblesse que par un surcroît d'activité. Toutefois, chacun de ces accès, au dire de l'Hippocrate anglais, représente un effort tenté par le sang pour se débarrasser de la matière fébrile. Et quelque type, quelque durée qu'affecte la fièvre, elle met à se juger juste le même temps que la fièvre continue d'espèce correspondante. Témoin la fièvre quarte, dont les accès, additionnés après six mois, représentent une durée totale de trois cent trente-six heures ou quatorze jours, terme ordinaire delà solution des fièvres en général'.
Nous ne savons si l'exactitude de cette dernière observation a été vérifiée, mais la conformité, la ressemblance des deux espèces de fièvre, continue et intermittente, n'en fut pas moins pour les anciens l'objet d'une croyance générale. Ils les rapportaient aux mêmes conditions morbides : pour eux, la fièvre continue procédait d'une matière
1 Sydenham; Méd.pral., I, 79, 78. 70.
fcrmentescible ou acide qui agitait le sang. La fièvre rémittente n'avait pas pour cause une humeur, une matière différente; seulement ils lui attribuaient un effet de plus, celui, suivant Willis et de Le Boë, d'tVriier les extrémités nerveuses V Les nerfs, toujours les nerfs ! comme nous allons voir qu'on fait encore aujourd'hui on invoquant la névrose. Mais d'abord, on ne démontrait pas mieux ici la fameuse matière qu'on n'avait réussi à le faire pour la fièvre continue ; il s'agissait en outre d'expliquer comment l'intervention des nerfs pouvait théoriser les phénomènes spéciaux de l'intermittence, et l'on acquiert une fois de plus la conviction que l'influence nerveuse n'était invoquée, ici comme toujours, qu'aux fins de couvrir l'ignorance où l'on était de la nature réelle du fait.
Quoi qu'il en soit, cette assimilation des deux fièvres n'en était pas moins autorisée jusqu'à un certain point. Il est évident qu'en même temps qu'elle est intermittente, la fièvre ne cesse pas pour cela d'être bilieuse, muqueuse, et ainsi de suite, et d'en conserver la physionomie, sauf le changement qu'une condition nouvelle a introduit dans sa marche ; seulement cette condition est de telle nature et possède une importance telle, qu'elle domine entièrement la fièvre et suffit à en changer totalement le caractère. Tandis qu'une fièvre donnée, bilieuse ou autre, comporte nécessairement une marche progressive et une durée déterminée d'avance ; du moment où cette même fièvre s'est entachée d'intermittence, tout change : elle peut être brusquement supprimée à son début, dès son premier accès, à toutes les époques de sa course, ou se prolonger sans terme. Dans son état de continuité, il ne vous était pas donné d'abréger d'un jour, ni aucune de ses périodes, ni l'ensemble de son cours ; tout au plus de modérer, d'atténuer la violence de ses symptômes. Maintenant vous pouvez l'arrêter d'un seul coup, d'une manière définitive. Et le traitement
* Maillot ; Tr. des fièvr. interm., 270.
qui vous procure un tel succès est lui-même de nature à établir la différence. Certes le quinquina ne perd pas tous ses droits dans la thérapeutique de la fièvre continue; mais qu'il y a loin de ce qu'il peut valoir alors, à ses effets si prompts, si sûrs, si spéciaux, contre la fièvre intermittente ! On sent qu'ici, entre le mal et le remède, il doit exister un véritable rapport ; s'il est permis de l'apprécier, c'est dans une double action, dynamique ou vitale, propre à l'un et à l'autre.
L'Humorisme ne fut pas toujours aussi bien inspiré dans ses théories de l'intermiltence. Ici du moins, quand il invoquait une matière fébrile infectant le sang, sauf à en varier le mode d'action, il ne sortait pas des conditions communes de la fièvre; et, de même qu'on n'attendait pas de lui qu'il s'expliquât clairement sur celle-ci, on n'en pouvait exiger des notions plus certaines sur l'autre. Mais quand la science eut progressé et que les vieilles idées ne furent plus de mise , il s'en faut bien que celles qu'on leur substitua fussent plus positives ni mieux démontrées. On recourut alors à des matières d'un autre genre. En considération des circonstances topographiques propres à la fièvre intermittente, on supposa qu'il s'opérait, à la surface des marais, des émanations d'un certain genre, ce qu'on a appelé le miasme paludéen, et que c'était ce miasme qui, introduit par la voie respiratoire ou cutanée, allait jouer dans le sang le rôle analogue à celui attribué à la vieille matière fébrile'. Malheureusement l'existence de ce miasme n'a pu donner lieu à aucune vérification. La chimie, après l'avoir cherché en vain dans l'atmosphère des marais, s'est condamnée elle-même à déclarer que \&?, portions les plus insalubres de cette atmosphère ne renferment pas d'autres principes que l'air le plus 23ur^. Bien moins encore réussirait-on à chercher dans le sang, ni le miasme,
1 Baumes; Tr. des fièvr. rémill. — Roche ; in Maillot ; Op cit., 274.
2 Grisolle ; Pathol. inl., I, 12.'^. — Moatfalcon ; Hisl. du Mor., 63.
ACCIDENTS DES MALADIES -toi
ni rien qui y ressemble. Et si quelque chose doit y demeurer, c'est simplement la lésion dynamique, affective, qui cause le désordre fébrile, et dont le miasme n'est que l'expression emblématique.
Après cet essai infructueux, la chimie ne devait pas encore se désintéresser. Dans la recherche des conditions morbides du sang, elle s'était attachée aux éléments organiques de celui-ci, et elle ne recula pas devant la prétention d'en déduire la cause particulière de l'intermittence. On connaît la manie qu'elle a de s'ingérer dans les questions médicales les plus ardues; elle démontre l'altération élémentaire du sang dans la fièvre intermittente et voudrait donner comme cause l'abaissement des globules^ de la fibrine^ des parties solides du sérum, de sa densité en général, et l'augmentation du volume d^eau*. Ce sont là des enseignements sans précision, sans portée ni valeur médicale, comme tous ceux de la chimie. En quoi ces divers états du sang diffèrent-ils d'autres états semblables où l'intermittence n'a pas lieu ? Et, dans tous les cas, comment n'a-t-on pas vu que ces lésions hématologiques n'ont absolument rien de primitif et d'essentiel; que, bien loin d'être ici cause, elles sont purement effets ; qu'elles ne surviennent qu'après que la fièvre intermittente a duré plus ou moins de temps, comme elles font, au reste, dans toutes les maladies possibles; qu'en un mot, on ne les observe jamais au début, encore moins avant l'existence de la fièvre, ce qui ne saurait manquer d'arriver si elles jouaient vraiment un rôle de cause ; que surtout cette pauvreté du sang expliquerait fort malle caractère de vigueur de l'accès?
A aucun de ces points de vue, l'Humorisme n'est donc point parvenu à émettre un avis sérieux sur l'intermittence. Et le sujet a dû se montrer difficile, car la médecine s'e.st jetée à sa recherche dans les considérations les plus ardues etles plus extra-médicales. Ainsi, Reil a invoqué, comme pou-
Becquerel et Rodier ; C/mn. palhol., 181.
vant nous faire comprendre l'intermittence, la succession alternative de tous les phénomènes de l'univers ; Werlhoff, le mouvement périodique du globe ; Mead, l'influence de la lune et encore la succession régulière du jour et do la nuit ; Érasme Darwin, le retour journalier du sommeil et de la veille. Et il est triste de dire que de nos jours encore on n'a pas su sortir de ces futiles banalités. Roche invoque de même l'intermittence des causes, la variabilité des saisons, et Bailly (de Blois), cette considération plus ou moins originale du changement alternatif de position pour l'homme, qui passe sa vie moitié debout moitié couché'. De telles excentricités pouvaient-elles faire avancer la question d'un pas? Gomment ne pas voir que toutes ces influences, étant essentiellement générales, ne sauraient être restreintes à un nombre très-limité de maladies, et s'étendraient nécessairement à toutes, même à tous les phénomènes de la vie? Gomment, en outre, expliquer que leur action, en dépit de leur généralité, ne pût invariablement s'exercer qu'à la faveur de cerlaines conditions topographiques? Gomment surtout entendre à leur égard les effets du traitement?
Enfin, et comme si la science ne devait pas avoir encore assez de tant de tâtonnements infructueux. Roche a mis en avant, pour motiver l'intermittence, le pouvoir de l'habitude. Ici, nous n'apercevons rien de plus sérieux! A la rigueur, si, par suite de circonstances particulières quelconques, un certain nombre d'accès fébriles parvenaient à s'établir, on pourrait admettre de leur part le privilège de se continuer par le seul fait de l'habitude, quoique cela se conçoive peut-être moins bien de la fièvre que d'un phénomène physiologique ou nerveux. Mais l'habitude, que nous sachions, n'existe pas dès le premier accès d'une fièvre ou d'une phlegmasie, et, si tant est qu'elle s'établisse, il est clair qu'elle résulterait delà maladie, bien loin de la provoquer. Nous ne cesserons de le répéter: pour juger de la
1 Bailly ; Tr. anal, des fièvr. inV. ,13.
ACCIDENTS DES MALADIES. -coO
valeur d'une théorie médicale , il faut toujours la mesurer, chercher ses rapports avec les exigences du traitement. Et, nous le demandons, est-ce celle par l'habitude ou celle par le mouvement du globe et l'influence de la lune, qui auraient jamais pu nous conduire à l'indication du quinquina?
282. Le Solidisme etrOrganicisme, à leur tour, ont dû chercher la raison de l'intermittence et ne l'ont pas mieux saisie; ou plutôt, en la confondant, comme avait faitl'Humorisme, avec celle de la fièvre continue, ils ne devaient pas y aboutir. Gullen, tout comme Sydenham, pose en principe la complète identité de la fièvre continue et de la fièvre intermittente, affirmant que l'une ne diffère en rien de l'autre; au moins aurait-il fallu nous dire au préalable en quoi consistait la première, et ce n'est pas en la faisant provenir d'une faiblesse générale, qui produit le spasme et à la fois l'irritation du cœur et des artères, surtout capillaires, ce n'est pas avec de pareilles notions que l'illustre auteur pouvait nous éclairer à son sujet. D'autant qu'il se met peu en peine de rien expliquer, de savoir comment le spasme est engendré par la faiblesse, ni s'il l'est directement ou non, ni si quelque autre cause y contribue, et qu'au demeurant il se résigne à l'admettre comme un fait. D'une théorie aussi édifiante, il était difficile de faire la moindre appUcation utile à la fièvre intermittente, et la lumière ne se ravivait pas quand Gullen attribuait au froid le privilège de provoquer la chaleur et la sueur\ Brown n'a pas davantage cherché à différencier nos deux fièvres : selon lui, eUes ne sont caractérisées que par le mode d'action de leur cause respective; non que celle-ci soit douée d'aucune propriété particulière , mais seulement d'une intensité variable, qui agit directement sur l'organisme. Les intervalles d'apyrexie proviennent uniquement, dans la
' Cullea ; Méd. prat., 1,1. 15, 19, 20.
284 TKAiTÉ d'hématologie dynamique.
flèvre inLermitleate, de ce que l'activité de la cause se perd en quelques heures pour recommencer après'. C'est là simplement, on en conviendra, l'indication des faits, non leur interprétation, et l'on y chercherait vainement la raison de leur existence.
La théorie n'a pas fait le moindre progrès entre les mains des organiciens modernes. Bien loin de là, car, à la façon dont ils considèrentrintermittence et avec la difficulté qu'ils ont à la concevoir, ils iraient plutôt à la nier. Pour Broussais et son Ecole, l'intermittence est un phénomène qui n'a d'autre explication qu'une irritation trop peu intense pour entretenir une réaction soutenue. Fréquemment., pour ne pas dire toujours, c'est un foyer permanent d'irritation à V intérieur ou à l'extérieur qui y donne lieu*. Dans f histoire de la fièvre intermittente, il n'y a de vraiment essentiel que la lésion locale primitive^ . Pour apprécier la valeur de ces propositions , il suffit de se rappeler que l'intermittence se guérit infailliblement, spécifiquement, par un moyen qui ne ferait qu'exaspérer et entretenir l'inflammation. Aussi ceuxlà mêmes qui les ont émises n'ont-ils pu les prendre au sérieux. Quand Broussais se demande, en fin de compte, s'il existe des fièvres intermittentes où n'y aiï d'inflammation nulle part , il se condamne à répondre : Je le crois* I En effet, ce rôle important de l'inflammation dans l'intermittence, rien ne le justifie et l'observation directe ne le confirme en aucune façon, si bien que l'un des sectateurs de l'Organicisme les plus autorisés ne craint pas de donner une entorse de plus à son dogme favori, et, avec une bonne foi dont il faut le louer, de confesser que la périodicité ne peut être rattachée à un état organique déter minable à priori, e[ n'est qu'une circonstance des maladies,
1 Brown; Élém. méd., 443-44-47.
2 Broussais ; Cours de pathol., IV, 409, 417.
3 Mongellaz ; Irrit. inlerm., II, 64.
* Op. cit., 418.
circonstance qu'il renonce à expliquer, quelle que soit d'ailleurs son importance' .
Avec cette prétention de ne voir dans la fièvre intermittente qu'une irritation locale, on arrivait nécessairement à méconnaître la liaison des accès entre eux, à les regarder comme à peu près indépendants les uns des autres , chacun d'eux constituant une fièvre ou plutôt une irritation *. C'était toujours ni plus ni moins la négation de l'intermittence. Cependant il ne dépendait pas de l'Organicisme de la laisser entièrement de côté ; il devait s'en expliquer, et ici, pour lui comme pour les autres systèmes, abondent les difficultés. Il commence par déclarer que la nature de la fièvre intermittente n'e^i pas plus connue que celle de la fièvre continue'. Il parle d' une loi de notre natiire, d'une certaine tendance qu'ont nos organes à 7'épéter les mêmes actes ; d'une manière d'être de nos fonctions qui prédispose au retour des mêmes phénomènes. Toutes choses en quoi on a peu l'occasion d'admirer les clartés de l'Organicisme ! Il ne s'en tient pas là, il arrive à accuser l'action intermittente des causes, les alternatives du chaud et du froid , certaines conditions atmosphériques qui poussent fortement à l'intermittence ; et, sentant bien qu'avec des raisons de cette force la lumière n'est pas encore faite, il finit, avec le commun des martyrs, par prononcer le mot d'émanations, àQmiasmes paludéens C'était sans doute revenir au bon chemin; mais il restait à l'Organicisme à expliquer l'action du miasme, et nous avons vu combien cela lui était difficile sans sortir de ses propres voies.
Toutefois l'Organicisme n'était pas encore à bout, il lui restait sa ressource suprême, son grand cheval de bataille : le système nerveux, auquel il ne manque pas de recourir dans toutes les questions épineuses, avec d'autant plus de
' Piorry ; Tr. de j)alliol. ialr., I, 348. ^ Mongellaz ; /rrif. interm., Il, 46.
^ Broussais ; Op. cit., IV, 408.
* Mongellaz; Op. cit.. II, 38, 40, 41. —
Broussais ; Op. cit.. IV, 400.
280 THAITÉ n'HIÎMATOLOGIE DYNAMIQUE.
succès que le raystèro do ses fonctions est toujours une sauvegarde pour la difficulté des explications. Il parla donc de lésion do ce système, de névrose, dans la fièvre intormitlonle. Les anciens en avaient donné l'exemple : nous venons de voir que c'était sur les extrémités nerveuses qu'ils faisaient aboutir l'irritation causée par leurs humeurs. Van Swielen, variant quelque peu les termes, avait invoqué une disposition incovmue du système nerveux ; Dumas, la prédominance de ce système sur le vasculaire Tout cela est encore assez vague. Avec le progrès moderne, on dut chercher à préciser. Le mot de névrose, avec le vaguequ'il comporte, pouvait bien s'appHquer à cette disposition inconnue qu'on faisait intervenir dans la fièvre ; c'est ce mot qui fut mis en avant. Même à propos de l'inflammation , il avait déjà été prononcé par le grand pontife de la médecine exacte ^. La fièvre intermittente ne fut donc bientôt plus qu'une névrose, une véritable névrose rachidienm. Et cette opinion a eu un plein succès, et les meilleurs esprits s'y sont ralliés, même ceux que leur réserve habituelle devait rendre moins faciles à entraîner.
Le sage Trousseau est du nombre ; c'est lui qui s'est chargé de formuler l'idée, de la farder avec son ingénieuse élégance. Il a assimilé entièrement la fièvre intermittente à la névrose. Il les classe toutes deux dans la même division nosologique ; en un mot, il les confond. Mais, nous oserons le dire : parmi les preuves qu'il donne de son opinion, pas une n'a pu nous toucher, et moins qu'aucune autre la facilité avec laquelle nous nous rendons maîtres de la fièvre intermittente, même alors qu'elle revêt des formes effrayantes ^ Eh quoi .! la classe des névroses n'est-elle pas, au contraire, celle qui oiîre les maladies les plus rebelles, les plus longues, les plus difficiles à manier? En est-il une
1 Dumas ; Mal. chron., II, 5.
^ Broussais ; Op. cit., IV, 405.
^ Trousseau ; Clin, méd., II, 769.
ACCIDENTS DKS MALADIES. 287
seulo parmi leur nombre, est-il une seule do lours circonstances dans lesquelles vous puissiez vous flatter d'obtenir un succès aussi prompt, aussi facile, aussi assuré que dans la fièvre intermittente, un résultat spécifique en rien comparable à celui du quinquina; et, à défaut d'autres raisons, celle-là ne devait-elle pas déjà suffire pour vous détourner de l'assimilation que vous trouvez si naturelle?
Non, rien au monde ne saurait autoriser un semblable rapprochement. Le caractère distinclif, non-seulecoent de la névrose mais de la névralgie, qui est à la névrose ce que la phlegmasie est à la fièvre, leur caractère commun est d'être essentiellement apyrétique, de pouvoir siéger sur les organes les plus importants, les plus délicats, même sur le cœur, sans déterminer le plus léger trouble circulatoire, le plus faible développement de chaleur ; en un mot, le moindre phénomène pyrétique, môme en les supposant dans leur plus haut degré d'intensité. Elles ont de plus cela de particulier , de ne présenter aucune période, aucun temps fixe; d'afî"ecter, au contraire, une durée indéterminée, indéfinie, une marche sans la moindre régularité, de n'être soumises à aucune crise, à aucune solution, de celles par les selles, par la sueur, par l'hémorrhagie, si habituelles dans les fièvres, et dont elles sont absolument exclusives. N'est-ce pas qu'à de tels signes nous ne saurions éviter de reconnaître le genre de maladies le plus diS'érent, le plus éloigné possible de ce qu'est la fièvre, surtout la fièvre intermittente, la plus aiguë de toutes, un genre qui est vraiment placé à son antipode ? Et ne retrouvons-nous pas ici l'éternel abus que l'on a fait de l'intervention du système nerveux dans toutes les questions où l'on ne voit pas clair ? D'ailleurs, l'intermittence n'afCecte pas seulement la fièvre, maisla phlegmasie, sans constituer pour cela un phénomène différent ; faudra-t-il donc dire que la pneumonie, l'hépatite, la gastro-entérite intermittentes, no sont aussi que des névroses rachidiennes?
283. On s'abuserait h attendre de l'Organicisme des renseignements plus sûrs, au sujet de celte phlegmasie intermittente. Ne la comprenant pas mieux, il l'a tout bonnement niée, de même que la fièvre. Pour lui, cette phlegmasie n'a absolument rien de particulier. Chacun de ses accès n'est qu'une véritable affection continue dont la marche est plus rapide, la durée plus courte que celles des affections ordinaires, et qui a la propriété de se reproduire peu de temps après sa solution. Ces accès sont ainsi indépendants les uns des autres, et ne se succèdent que par habitude. Toujours l'habitude ! sans qu'aucune affection antérieure, sans que rien, absolument rien^ les relie entre eux* . Cependant, ô prudence ! ô logique de l'Organicisme ! ces accès pourraient bien n'être que les exacerbations régulières d'une véritable et unique phlegmasie continue. Quoi qu'il en soit, le type n'est qu'un accessoire sans valeur, qui ne change rien à la nature des maladies', et l'intermittence a beau se joindre h une phlegmasie du cerveau, du poumon ou de tout autre organe, le véritable caractère de celle-ci, en tant que phlegmasie, n'en est en rien changé^.
Il s'agit de s'entendre : si l'on a voulu dire qu'intermittente ou non, la phlegmasie conserve ses signes physiques et ses phénomènes habituels, rien de moins contestable. Mais nier le type tout en reconnaissant la puissance souveraine du quinquina, n'est qu'une assertion dont rien n'égale l'audace, si ce n'est sa légèreté ! Un écrivain mieux inspiré n'a pas ignoré cette permanence du caractère générique dans la phlegmasie intermittente ; il a vu la pneumonie de ce type se révéler, commue si elle était simple, par le point de côté et ses autres symptômes ordinaires, sans s'interdire pour cela de rechercher sa nature spécifique, qui lui était indiquée par la marche ultérieure de la maladie'; et ici, comme partout, cette marche n'est autre
* Moagellaz ; Irrit. interm., 1, 10, 256.
2 Ibid; Op. cit., 1, 2C4.
3 Grisolle; Tr, de la pneum., 428.
que celle de la fièvre intermittente, qui domine et régit la phlegmasie dans toutes les circonstances où elle peut se présenter.
On n'a, pour s'en convaincre, qu'à considérer attentivement les faits. Dans les cas simples, lorsque la phlegmasie intermittente va s'établir , il ne faut pas croire qu'elle y parvienne d'emblée et d'un premier saut, comme l'espèce continue. C'est d'abord l'accès fébrile qui amène le sang sur l'organe menacé et qui l'y maintient, l'y congestionne pendant toute sa durée, après quoi la congestion cesse, et tout rentre dans l'ordre. C'est un fait parfaitement constaté : dans la pneumonie , lors des premiers accès , les symptômes locaux disparaissent souvent avec la fièvre^. Il en est de même de l'arachnitis intermittente , où la congestion et ses suites, convulsions, délire, coma, sont également interrompus par l'apyrexie*. Les organiciens eux-mêmes se condamnent à le reconnaître d'une manière générale: l'organe I auparavant enflammé ne présente plus , durant l'intermis- ,sion, ni douleur, ni tuméfaction, ni rougeur^. Mais que i l'accès vienne à se répéter ou à s'exercer avec une activité i insolite, et la congestion ne larde pas à devenir fixe et à contstituer une inflammation absolument de môme nature que icelle quia lieu sous le type continu*. A ce compte et à pro- [prement parler, ce ne serait donc pas même l'inflammation .qu'il faudrait appeler intermittente ; c'est seulement l'un (.de ses phénomènes, le principal, congestion ou fluxion. jTant que le sang reste libre dans ses voies, accumulé sur lun point par l'effet de la fièvre, on conçoit très-bien qu'il [puisse reprendre son cours aussitôt que cet efl'et se susipend et laisser l'organe indemne. Mais que l'exsudation ait lilieu et constitue ainsi réellement l'inflammation, la conti-
1 Grisolle; Op. cit. 428.
3 Bailly ; Tr. anal.-pathol. des fièvr. int., 267.
3 Mongellaz ; Op. ciL.,l, 10.
* Bailly; Op. cit.. 268.
290 TRAITÉ d'hÉMATOI.OOIE DYNAMIQUE.
niiation des accès pourra bien encore faire varier l'activité des faits plastiques, mais ils n'auront plus à subir une véritable interruption, et les exsudais, incapables de rétrograder, deviendront fixes, continus, ainsi qu'il arrive à la pneumonie intermittente dès qu'elle a franchi le premier degré'. C'est donc bien à la fluxion seule que s'attache réellement l'intermittence, non à la phlegmasie. Toutefois, quand celle-ci en résulte, quelle que puisse être l'analogie ou l'identité de ses faits physiques avec ceux de la phlegmasie continue, c'est une erreur manifeste de la confondre avec elle et de perdre ainsi de vue sa provenance, qui seule peut nous ouvrir les yeux sur son indication toute spéciale, et nous permettre de prévenir, à l'occasion, le danger si prompt et si funeste qu'elle comporte.
Il est des cas, en effet, oîi la scène afférente à la phlegmasie intermittente revêt une gravité tout exceptionnelle qui lui a fait donner le nom de pernicieuse. S'il fallait en croire les doctrines que nous combattons, il n'y aurait pas davantage alors rien de changé: c'est toujours la lésion locale, la phlegmasie, à qui reviendrait l'influence capitale, et qui, à raison des sympathies qu'elle provoque, de ces sympathies dont le physiologisme a tant et si complaisamment abusé, étend au Loin son action et va susciter à elle seule tous les phénomènes fébriles pernicieux^. On reconnaît bien là cette science dégagée et tranchante, que rien n'étonne, que rien n'arrête, et qui a toujours réponse à tout, au moyen de quelque grave apophthegme.
Mais, quoi qu'on veuille bien dire, cette marche foudroyante des cas pernicieux n'est qu'une très-minime exception dans l'histoire de la phlegmasie, et au moins serions-nous en droit d'exiger qu 'on nous dise pourquoi cette exception arrive, pourquoi la sympathie a, dans ce cas et pas ailleurs, un si terrible effet; ce qu'on trouve probable -
* Grisolle ; Up. cil., 429.
2 Mongellaz ; [rrit. inlerm., I, 268.
ment difficile, puisqu'on n'y songe môme pas. Non, ce qui constitue lefond, la condition essentielle de laphlegmasio pernicieuse, ce n'est pas tel ou tel caractère de ses phénomènes physiques, ni aucune des conditions de siège, d'étendue ou d'intensité qui s'y rapportent; c'est uniquement l'état général : c'est une perversion de la force vitale, une véritable malignité, qui s'est jointe à la fièvre et d'où dépend l'imminence d'une dissolution toujours prochaine' . La scène se passe absolument comme dans l'espèce simple. C'est la fièvre, c'est l'accès qui amène la fluxion, la lésion de l'organe; et si elle a moins de tendance à se dissiper, qu'elle se fixe souvent dès le second accès, c'est uniquement à raison de la gravité du trouble affectif, et cette lésion a par elle-même si peu d'importance, que son absence n'enlève rien au danger : la mort intervient très-souvent, alors qu'elle n'est nullement ou qu'à peine constituée.
D'autres fois, au contraire, la phlegmasie intermittente : subit une simplification singulière, au sujet de laquelle on me s'est pas mieux entendu. Bornée ordinairement alors à 1 une manifestation externe sous forme d'érysipèle, d'ophthalimie, de coryza ou toute autre, elle se comporte absoluiment comme les autres espèces, revenant et disparaissant ipar accès, avec cette différence pourtant qu'elle est com- [plétement destituée de réaction fébrile générale. Mais ^attendu que ses allures, sa marche, surtout son traitement, rressemblent entièrement à ceux de la fièvre intermittente, lies anciens avaient admis qu'elle n'en était qu'un déguissement, que la fièvre n'existait pas moins, quoique masiquée par l'apparence de la phlegmasie, et à cause de cela lils appelaient celle-ci une fièvre larvée. Et telles sont sans lidoute les difficultés de la théorie, que les modernes, générralement si hostiles au rôle de la fièvre, n'ont pu s'inscrire een faux contre un tel dogme. Les organiciens les plus lintrépides se résignent à reconnaître que dans la fièvre lar-
' Trousseau ; 67m. méd., II, 768.
vée la fièvre n'est pas absente, mais seulement déguisée sous une forme non ordinaire \ Les uns et les autres ne se sont-ils pas évidemment abusés ? Est-il permis d'accuser la fièvre là où aucun signe ne la révèle, et la tenir pour positive alors que nous constatons réellement sa nullité ou son absence ; n'est-ce pas prêter le flanc à ces entilés morbides, à ces abstractions qu'on nous reproche si amèrement, à nous Vitalistes ? Sans doute l'état général, le trouble afi'ectif conserve ici toute sa prééminence, mais seulement sur la fluxion, tandis que tout à l'heure c'était sur la fièvre. Quant à l'extension que certains prétendraient faire de l'épithète /arue'e à la fièvre pernicieuse et même à toute maladieoùla fièvre aurait quelque chose d'insidieux"^ ^ nous pensons que ce serait détourner le mot de sa véritable signification, la fièvre n'étant alors ni cachée ni masquée, et se révélant au contraire par tous ses signes habituels,
284. Si l'on a lu avec quelque attention tout ce que nous venons de rapporter de l'intermittence, on doit rester convaincu qu'aucun système n'en a donné une explication soutenable, laquelle, du reste, ne devait pas se trouver dans les voies étranges et excentriques où on l'a cherchée. Tous, humoristes et solidistes, se sont unanimement accordés en ce point, que la fièvre intermittente ne diffère en rien des autres fièvres; que, sauf son aUure, elle s'identifie avec elles pour tous ses autres caractères. Gomment, dèslors, n'ont-ils pas aperçu que, pour trouver la raison de cette allure , il n'était nullement besoin de sortir de la théorie commune, de la lésion morbide qui leur sert de fondement à toutes, mais uniquement de découvrir le changement, le mode nouveau que cette lésion a dû subir ? De courtes considérations peuvent nous éclairer à cet égard.
Quand nous avons cherché la cause intime de la fièvre
^ Mongellaz ; Op. cit., I, 259.
2 Trousseau ; CUn. méd.. 767.
(essentielle, nous n'avons cru la découvrir que dans un '.trouble dynamique imprimant à la circulation un mouvement irrégulier et prolongé; ce mouvement n'est pas toutefois sans quelque règle, quelque direction, ainsi que ssont tous les faits de la vie. Il est d'abord soumis à une Idurée déterminée, ordinairement divisée en septénaires ; iiil présente en outre des exacerbations se correspondant pour IJes jours et pour les heures, dont chacune se compose d'un idnstant de concentration suivi d'une chaleur expansive que litermine une période de détente et de moiteur. C-ette marche ffist celle de la fièvre prise en général, de toutes les fièvres, ■■■et personne n'a jamais songé à en chercher la raison en [dehors de la fièvre elle-même, dans la nature, dans l'esipèce de laquelle il entre nécesairement de se comporter ainsi 'fet non autrement. Maintenant, qu'un simple mode acciidentel vienne à surgir dans le trouble affectif qui produit la fièvre, rien de plus naturel que de s'attendre à le voir •bhanger l'allure de celle-ci. Ses périodes successives pourront se marquer par une intensité, une vivacité inaclûoutumées ; celle du début comporter un frisson plus ou moins violent, celle du miUeu une chaleur exagérée, la Idernière d'abondantes sueurs. Par le fait même de cette \îxagération d'activité, de dépense fonctionnelle, le fond norbide sera momentanément affaibli, amendé : non-seuementla durée de l'accès s'en trouvera diminuée, mais la ■émission qui le suit, plus complète, se prolongera d'auant, et c'est ainsi que, de la simple exacerbation de la fièvre rontinue, nous arriverons tout naturellement à l'accès inermittent. La fièvre de ce type ne représenterait alors u'une fièvre ordinaire qui, au lieu de suivre la marche ûommune continue, avec ses variations journahères peu [.pparentes, acquiert, par le fait de sa cause spéciale, le pri- I ililége de changer complètement son allure et de se développer, suivant l'expression de 8jàenham, kdiversesreprises stpar accès bien tranchés. Lafièvre rémittente, entièrement ;:naloguG à l'intermittente et qui lient le milieu entre elle
294 TRAITÉ Ij' HÉMATOLOGIE DYNAMIQUE.
et la continue, achève d'autoriser le rapprochement que nous établissons entre les deux.
On dira que nous ne sortons pas ici de l'abstraction et de l'hypothèse; que notre théorie n'explique rien et se borne à exprimer les faits. Hélas ! il n'est que trop vrai: quand il s'agit de remonter au principe des actions vitales et morbides, les premières vérités nous échappent toujours. Mais ce malheur n'est pas exclusif au Vitalisme, et quand nous proposons humblement de regarder la fièvre intermittente comme le fait d'une lésion dynamique qui, au lieu de troubler le sang d'une façon régulière et continue, comme dans la plupart des fièvres, ne l'agite plus que par secousses successives, suivant un mode qui n'a de sa part rien de plus difficile a concevoir que le premier, nous croyons émettre une notion au regard de laquelle il n'y a pas lieu de regretter la clarté de toutes celles puisées dans la mécanique céleste, dans les mouvements de la lune, dans l'influence du système nerveux et autres circonstances de même force; notion qui, à tout prendre, et n'aurait-elle que le mérite de ne pas sortir de l'ordre pathologique, nous paraît plus naturelle, plus médicale, partant plus utile et plus acceptable qu'aucune de ses rivales.
Nous avons le droit de nous autoriser ici des effets tout spéciaux du traitement. On a vu plus haut comment le succès constant et assuré du quinquina se concilie mal avec l'origine organique et phlegmasique de la fièvre intermittente . En outre, la promptitude de ce succès achève de nous confirmer : d'un côté, dans la nature dynamique de l'intermittence, car il n'y a qu'une lésion de ce genre susceptible d'être ainsi brusquement supprimée; de l'autre, dans le caractère d'isolement et de domination que nous lui attribuons, sans quoi on ne comprendrait pas cette guérison facile de la fièvre et de la phlegmasie par un moyen qui ne leur est pas personnellement destiné.
Quoi qu'il en soit, cette lésion supplémentaire et accidentelle qui saisit la fièvre, ou plutôt l'affection mère de la
fièvre, c'est bien peu la comprendre que se la représenter comme une loi de la nature vivante, que la comparer à tous les phénomènes périodiques de l'Univers ou des corps organisés : aux phases de la lune, des vents, des marées, à la pousse des feuilles, à la ponte des oiseaux, au retour régulier des actesfonctionnels, sommeil, digestion, sécrétions, et ainsi de suite. Non, l'intermittence ne dépend pas, comme le dit emphatiquement Jourdan, de la même loi qui règle le rhythme des temps et l'harmonie des sphères^ . Si tant est qu'elle soit une loi de la nature vivante, c'est de la nature morbide, c'est une déviation à celle de qui dépend la fièvre essentielle, c'est un mode accidentel de celle-ci, ou du moins de sa lésion affective, et qui s'y combine si intimement qu'elle la domine et l'absorbe.
Si, dans les cas ordinaires, ce mode accidentel ne se laissait pas assez clairement apercevoir, en tant qu'élément séparé de la fièvre, d'autres cas pourraient y pourvoir. La fièvre pernicieuse s'additionne d'une phlegmasie, pulmonaire ou autre, et revêt alors une gravité redoutable. Nous venons de rappeler la prétention du Matérialisme à ne voir dans ce fait qu'une phlegmasie ordinaire exerçant au loin sa sympathie. Il insiste surtout avec complaisance sur cela que cette phlegmasie ne diffère en rien organiquement de ce qu'elle est dans son espèce commune. Sans doute, et c'est précisément ce qui doit lui prouver que ces caractères organiques ne sont pas la condition essentielle, fondamentale de la phlegmasie, puisqu'elle peut changera ce point alors qu'ils restent les mêmes; ce qui change en effet, c'est la fièvre, c'est le mode accidentel qui la complique, mode qui a pris un caractère grave, vraiment pernicieux, mortel. Ce qui le prouve, c'est la concordance, c'est le retour régulier des accidents phlegmasiques avec l'accès ; c'est surtout l'extrême danger qui s'attache à celui-ci, lequel ne saurait, disons-nous, être attribué aux accidents, qui
Mongellaz; Irrit. inierm., I, 2.
ne changent pas. A la rigueur, l'accès pernicieux ressemblant exactement à la fièvre maligne, on pourrait croire que c'est celle-ci qui est en jeu, que la fièvre pernicieuse n'est que la fièvre maligne intermittente. Mais d'abord cellelà a souvent débuté avec des accès simples, et sa conversion à la malignité ne s'explique pas dès-lors tout naturellement. En outre, le résultat topique du traitement prouve bien que ce n'est pas à la fièvre maligne qu'il se rapporte; c'est donc bien le mode accidentel, c'est l'élément intermittent qui retient ici toute l'importance; c'est lui qui, de l'avis de Trousseau, a revêtu le caractère de malignité, moyennant quoi il exerce son rôle redoutable, tout en conservant son complet isolement; et il suffit de le supprimer pour couper court tout aussitôt à la maladie, ce dont il n'existe pas un autre exemple pareil dans toute la pathologie.
Ce qui achève de démontrer l'existence isolée et indépendante de notre mode accidentel, c'est qu'il peut tout aussi bien s'allier, non plus à la fièvre, mais directement 5 l'afi'ection elle-même, ainsi qu'il arrive dans ce qu'on a appelé fièvre larvée. Bien que la fièvre ne se montre alors en aucune façon, on croit qu'elle n'en existe pas moins. Mais on a vu l'abus d'une semblable hypothèse. C'est l'affection qui a reçu directement l'alliance du mode intermittent et qui le communique à la fluxion, de façon qu'elle revient par accès, tout comme la fièvre. Ce n'est donc pas celle-ci qui se dérobe et se déguise sous une forme quelconque ; c'est la fluxion elle-même qui est saisie par l'intermittence, et qui, tout comme la fièvre, acquiert ce singulier privilège de revenir et de se dissiper par accès.
L'intermittence, à quelque point de vue qu'on la considère, peut donc à juste titre, aussi bien que les accidents qui précèdent, être ramenée à une lésion dynamique du sang qui change les allures de la fièvre et de la phlegmasie sans attenter en rien à leur nature, à leur constitution intime, suivant l'idée qu'on s'en fait généralement. Elle nous apporte ainsi un dernier argument en faveur de la supré-
ACCIDENTS DliS MALADIKS. 297
malie absolue que la pathologie tout entière nous révèle de la part de ce liquide souverain.
285. Après avoir, dans cette partie dogmatique de notre travail, parcouru le champ complet de la médecine, nous nous rendons hautement ce témoignage que le fil qui nous a conduit dans le labyrinthe ne s'est pas une seule fois rompu entre nos mains. Parti d'un principe unique, nous n'avons eu qu'à en suivre les développements successifs pour en voir sortir, non-seulement les maladies de toutes les classes, mais leur spécialité de nature et même leurs accidents divers. Quoi qu'on en ait, à contempler les faits morbides dans leur ensemble, l'esprit ne se repose avec confiance que sur l'idée qu'ils relèvent tous d'une source, d'une loi, disons le mot, d'une force commune, variée dans ses actes. Et attendu que la plupart ont leurs analogues ou leurs équivalents parmi les faits de la santé, on arrive à celte conviction que la force qui les produit tous n'est autre que celle même d'où procède la vie.
C'est dans le sang, facteur général de l'organisme, que cette force s'exerce principalement, d'abord pour construire tcjutes les parties de celui-ci, plus tard pour en régler, en alimenter les diverses fonctions ; si bien que lorsque la maladie, qui n'est qu'une fonction morbide, vient à surgir, nous pouvons croire que c'est cette même force qui , lésée dans son essence, ne porte plus sur le sang qu'une action anormale.
Dans une première classe de maladies destituée de tout trouble général et caractérisée par de simples vices de nutrition ou de sécrétion, dont les produits ne diffèrent pas des produits normaux congénères, quant à leur nature propre, mais seulement quant au nombre et au siège de leurs éléments, nous avons dû admettre qu'ils n'en différaient pas davantage quant au mécanisme de leur formation ; que c'était toujours le sang qui, lésé dans sa vie, variait simplement, soit la direction, soit l'abondance, soit l'expression delà fluxion plastique, sans s'écarter autrement
298 THAiTÉ d'hématologie dynamique.
des actes qu'il accomplit dans la nutrition normale, où nous savons qu'il joue le rôle souverain.
Dans la classe des maladies aiguës, c'est au contraire le trouble général qui attire toute l'attention. La chaleur y subit une exagération des plus remarquables; le mouvement circulatoire s'accélère dans son ensemble, dans ses voies générales, et, suivant qu'à cette accélération se joint, soit une fluxion fugitive sur certains systèmes organiques qui en éprouvent une simple excitation fonctionnelle, soit une fluxion plus grave donnant lieu à des faits plastiques d'un genre tout différent de ceux des diathèses, en ce qu'ils tournent, non plus au profit, mais à la perte des tissus , nous en avons vu résulter la fièvre ou la phlegmasie. Ce n'est pas tout: la fièvre et la phlegmasie ne vont que rarement ou peut-être jamais seules, dans un état réel de simplicité. Elles se marquent par des modes affectifs qui changent leur nature et leurs caractères; elles comportent aussi divers accidents qui, pour être mobiles et facultatifs, n'en tiennent pas une moindre place dans leur histoire; modes et acddenls dont l'origine se puise naturellement dans une simple déviation de la lésion vitale qui a déjà produit la maladie elle-même. Et c'est ainsi qu'à elle seule celte lésion nous a fourni tout le fondement de la pathologie.
Les matérialistes se récrieront contre cette lésion , disant qu'impossible elle-même à démontrer, elle ne saurait en rien éclairer la théorie. Laissons-les se récrier. Quand il s'agit de la vie et de ses phénomènes, il faut se résigner à ce que le microscope ne révèle pas tout, à ce qu'une partie, et ce n'est pas la moins curieuse ni la moins importante, ne relève que de l'esprit et de la raison; c'est une loi qui s'impose à tous les systèmes, même à ceux qui affectent plus hautlaprétention de s'y soustraire. Quand l'Organicisme nous montre l'origine de l'inflammation dans le stimulus, en démontre-t-il l'existence, nous en fait-il pénétrer la nature et l'essence, et ne vient-il pas, comme nous, comme tout le monde, s'acculer à une lésion inconnue? Et quand il
investit cette lésion du pouvoir d'attirer le sang, instituet-il un fait plus clair, plus positif que nous quand nous supposons son impulsion, alors que tous les faits delà vie nous la dénoncent? Il ne faut donc plus nous reprocher nos défaillances dynamiques. Nous l'avons dit: les sciences physiques elles-mêmes ne connaissent pas à fond leurs agents impondérables; mais, grâce à une- étude assidue de leurs effets, elles n'en ont pas moins réussi à se constituer utilement. Pourquoi en serait-il autrement de la force vitale; pourquoi, sans pénétrer son essence, ne nous serait-il pas donné d'établir son rôle dans la constitution des maladies?
Ce dont nous nous flattons, c'est que notre Vitalisme institue ici une théorie plus riche, plus féconde, surtout plus complète qu'aucune autre; il ne suffît pas qu'un système rende compte d'un fait isolé, si du même coup ne sont expliqués tous ceux dont la maladie se compose. L'Organicisme établit à sa manière le fluxus et chante aussitôt victoire. Mais, à part que pour cela il faut qu'il sorte de son domaine et pose le pied dans le dynamisme, tout n'est pas dit encore; la phlegmasie doit se développer suivant une carrière où entrent une foule de phénomènes ayant tous leur source dans le fait étiologique. Essayez donc de vous adresser à celui-ci ; demandez au stimulus de vous expliquer la contagion ou l'intermittence, ainsi qu'au spasme la division par périodes hebdomadaires des maladies aiguës ; surtout cherchez dans les déductions que l'un ou l'autre pourra vous fournir, la base absolue des indications ! Le Vitalisme seul peut aborder el résoudre de telles difficultés. 11 nous a jusqu'ici prodigué les notions les plus complètes sur les phénomènes, tant fondamentaux qu'accessoires, des maladies ; nous allons le soumettre à une épreuve dernière et montrer les rapporta étroits que notre lésion affective du sang entretient avec l'indication, si bien que l'article du traitement, qui a été une épreuve fatale pour tous les systèmes, ne sera pour le nôtre, nous l'espérons, qu'un moyen de vérification et de confirmation.