II. — Évolution ontogénique du système nerveux central
La comparaison morphologique des divers centres nerveux parcourus à l'état adulte n’est pas seule capable d’expliquer la supériorité du cerveau sur la moelle. Jetons avec Van Geiiuchten un coup d’œil sur l’évolution ontogénique du système nerveux.
Représentons-nous d’abord quelles sont chez un embryon de Poulet très jeune, du 3e ou 4e jour d’incubation, les conditions anatomiques du fonctionnement du système nerveux. Les cellules des ganglions spinaux et leurs fibres existent déjà ; les cellules radiculaires motrices sont formées dans la moelle ; mais il n’y a pas encore de lien entre les unes et les autres. Il est possible que l'embryon sente ; il se peut qu’il se meuve; mais il sent et il se meut séparément, et ne se meut pas parce qu’il sent, mais à la manière d’un automate ; ses mouvements sont automatiques.
Soit à présent un embryon plus âgé. Les fibres des racines postérieures venues des cellules ganglionnaires spinales ont pénétré dans la moelle. L’embryon sent, et s’il se meut, c’est parce qu’il sent. La sensation est donc causale du mouvement, et se réfléchit dans l’intérieur du système nerveux en un mouvement ; le mouvement n'est plus automatique, il est réflexe.
Passons à présent à un stade beaucoup plus avancé de l’évolution ontogénique du système nerveux. Dans quel état le trouvons-nous chez un embryon humain de 5 à 7 mois par exemple? La voie sensible est à présent reliée à la voie motrice par des trajets nerveux composés de cellules et de fibres, par des voies courtes intramédullaires. Des voies longues se sont aussi constituées, qui montent de la moelle au cervelet et qui descendent de celui-ci à la première. Une voie longue cérébrale, ascendante et sensible, est sans doute aussi déjà différenciée; mais le chemin cérébral de retour, descendant et moteur, la voie pyramidale motrice, ne l’est pas encore. Le fœtus ne peut vouloir les mouvements qu’il exécute, et l’animalité continue à être toute-puissante en lui. Il est comme s’il manquait de cerveau ; il se trouve dans une condition physiologique analogue à celle de ce Chien à qui Goltz avait enlevé les hémisphères cérébraux ; il pouvait marcher, mais non se diriger ; il réagissait aux excitations du dehors, mais ne connaissait rien de la réponse qu’il faisait à ces excitations. Un fœtus né avant terme, dans ces conditions anatomiques de son système nerveux, ne répondra que par des réflexes aux excitations multiples et variées qui agiront alors sur lui, et son cerveau ne pourra pas, faute de voie motrice conductrice, tempérer l’excitabilité réflexe de sa moelle épinière. Ainsi pourrait-on s’expliquer, comme l’ont fait Brissaud et Van Gehuchten, les cas pathologiques connus sous les noms de « rigidité spasmodique de l’enfance » ou « maladie de Little », dans lesquels le nouveau-né présente, en l’absence de lésions médullaires, une contracture caractéristique.
Oue sera et comment fonctionnera le système nerveux du nouveau -né à
CENTRES NERVEUX
son tour? A ce moment, tandis que le foie et tant d’autres organes ont déjà acquis leur organisation complète, l’imperfection est encore partout dans le système nerveux. Les cellules de Purkinje du cervelet, les cellules pyramidales de l’écorce cérébrale sont encore pauvres en arborisations protoplasmiques. Si la plupart des trajets nerveux sont déjà myélinisés, les plus importants d’entre eux, les faisceaux pyramidaux, n’ont pas encore atteint l’état de maturation myélinique. De là les hésitations de l’enfant, les tâtonnements de sa marche, l’incohérence et l’incertitude de tous ses mouvements. Il y a du reste de grandes différences dans l’état de plus ou moins grande perfection que le système nerveux et spécialement le cerveau atteint chez les nouveau-nés, selon les espèces animales considérées. On sait que tantôt les petits naissent les yeux ouverts, capables de voir, de se tenir debout et de marcher (Porc, Cobaye); tantôt au contraire les nouveau-nés sont aveugles, dépourvus de mouvements volontaires, et viennent au monde dans un état de débilité extrême et d’impotence absolue (Chien, Lapin, Homme)- Comme l’ont montré notamment Bechterew, Tarchanoff, à ces différences dans la manière d’être des nouveau-nés correspond une organisation plus ou moins parfaite du cerveau. Chez les premiers l’écorce cérébrale est déjà bien organisée à la naissance et les centres psycho-moteurs du cerveau sont parfaitement excitables. Au contraire, chez les autres, le cerveau n’a pas encore acquis sa constitution histologique définitive, les centres psycho-moteurs y sont encore inexcitables, et par suite les mouvements volontaires font défaut, tandis que les réflexes dont la moelle épinière est le siège sont encore la seule manifestation nerveuse du jeune être.
Enfin que se passe-t-il dans le système nerveux d’un adolescent, au sens exact du mot, c’est-à-dire d’un homme dont la croissance n’est pas terminée. La moelle épinière, le tronc cérébral sont achevés et ont acquis leur constitution définitive. Le cerveau au contraire continue à s’accroître, à compliquer et à perfectionner son organisation intérieure. Des fibres d'association tangentielles, reliant entre elles des régions éloignées de l’écorce cérébrale, peuvent, d’après Cajal, d’après Vulpjus et Phillipson, se former dans le cerveau jusqu’à l’âge de 25 et3o ans, et il semble que le maximum de développement de ces faisceaux fibreux d’association corresponde à l’âge de 4° à 5o ans; on sait d’ailleurs que le poids du cerveau augmente jusque vers cette époque. Le cerveau donc et en général l’intellectuorium se distingue dans le développement ontogénique par le retard avec lequel il s’organise. C’est véritablement dans le cerveau que se termine le développement du système nerveux ; cet organe n’est pas seulement un cerveau terminal, un « télencéphale », parce qu’il termine dans l’espace le névraxe, dont il forme le renflement antérieur ; il est aussi dans le temps un cerveau terminal, parce qu’il est le dernier à parfaire son organisation. Notre système nerveux se compose de deux parties, dont l’une est adulte, dont l’autre ne l’est pas et se trouve encore, à un moment quelconque de la vie psychique, en voie de formation histologique (Le Dantec). La première est le siège des phénomènes instinctifs ; elle comprend tous les centres nerveux inférieurs et même toutes les parties des centres supérieurs dans lesquelles, par l’influence de l’habitude, des Histologie II. 31
manifestations intellectuelles sont devenues purement instinctives. La seconde est le domaine des phénomènes intellectuels. A mesure que la région réflexe et instinctive de notre système nerveux s’étend aux dépens de la région intellectuelle, celle-ci ouvre à l’intelligence de nouveaux horizons.
Au delà de la période d’évolution du système nerveux et de la phase stationnaire qui lui fait suite, vient la période dévolution, de régression, j Tout le temps qu’a duré le développement progressif du système nerveux, ! les cellules ont compliqué leur forme, acquérant devS dendrites de plus en plus rameux, et des fibres nouvelles se sont formées de toutes parts. Mais il ne semble pas que des cellules nerveuses nouvelles aient pris naissance aux dépens de celles qui existaient déjà. La cellule nerveuse paraît inca- i pable de multiplication, vouée qu’elle est à la neurilité, c’est-à-dire chargée de pourvoir à l’intégrité et au bon fonctionnement de la fibre conductrice.
Les cellules nerveuses vieillissent donc autant que l’individu qui les porte ; elles s’usent à fournir un travail incessant, et cette usure est suivie de leur mort. Les cellules usées et dégénérées et les cellules mortes sont phagocytées par les éléments névrogliques, qui se comportent en neurophages et débarrassent l’organisme des éléments nerveux hors d’usage.
Il paraît en effet établi que les cellules nerveuses son! en nombre moin- 1 dre chez les animaux âgés que chez les jeunes. La dégénération et la destruction des cellules nerveuses se traduisent en bloc par une dégénérescence sénile des centres nerveux, qui se manifeste à son tour fonctionnellement par la sénilité cérébrale.