‹ Traité d'hygène publique et privéeChapitre 170 sur 181 · II. — Boissons fermentées et distillées · texte numérisé non relu

II. — Boissons fermentées et distillées

On prépare ces boissons avec l’alcool extrait par la distillation : quand on soumet à cette opération les liqueurs fermentées, l’alcool, plus léger que les liquides auxquels il est associé, passe le premier à la distillation ; on 1 obtient ainsi mélangé d’une certaine proportion d’eau qui doit à ses combinaisons antérieures une saveur particulière. L’eau-de-vie de vin, produit de la distillation de ce liquide, coutient généralement de 50 â 60 pour 100 d alcool pui ; à 15 degrés centigrades, elle marque à l’aréomètre 18 à 22 degrés; elle retient une petite quantité d’acide acétique qui se détruit avec le temps, ou que l’on neutralise par l’addition d’un peu de substance alcaline ; elle renferme aussi de l’huile volatile dont on la débarrasse en la distillant avec du charbon calciné, ou bien en l’agitant avec une huile grasse ; elle est colorée en jaune par l’extrait qu’elle enlève en vieillissant au bois des tonneaux dans lesquels on la conserve. On retire encore l’eau-de-vie d’un grand nombre d’autres substances. Les unes ont subi, comme le vin, la fermentation alcoolique : tels sont le cidre, le poiré, le suc des fruits du prunier cultivé, qui donne le qwetschenwasser ; celui du framboisier, du fraisier commun, des mûiieis noir et blanc, de l’arbousier commun, du sorbier, de 1 airelle myrtille, du genévrier dont on fait le gin, du cerisier-merisier et de la cerise marasca, dont on relire les liqueurs dites kirschvvasser et marasquin. D autres malièies provenant des tiges ou des racines des végétaux, et pourvues de principe sucré, sont susceptibles de fermentation alcoolique, et fournissent ensuite l’eau-de-vie par distillation : teis sont le suc de canne à sucre, qui contient de 12 à 16 pour 100 de sucre, et donne immédiatement, par ces deux opérations, la liqueui appelée rhum ; la sève du bouleau, de l’érable el de quelques espèces de palmiers ; le suc de betterave, qui contient 7 à 8 pour 100 de sucre ; ceux du panais, de la carotte, du navefet du navet de Suède, qu’une addition dorge germée fait passer rapidement à la fermentation alcoolique. It Jaut encoie mentionner ici l’eau chargée de sucre que l’on soumet a la fermentation, les mélasses qui fournissent le tafia, les écumes, les eaux mères des fabiiques de sucre ; enfin les substances amylacées qui, par une série d’opérations, se convertissent en matières sucrées et fermentescibles : tels sont lesgiaines ^bornent, orge, seigle, avoine, sarrasin, maïs, riz, qui fournit le ruck), la pomme de terre ou la fécule que l’on en retire, les fruits féculents du manonuiei d’Inde, du chêne, du châtaignier, etc. Ces diverses eaux-de-vie sont caractérisées par des principes particuliers qui les font désigner sous le nom générique d’alcools mauvais goût. Celles qui proviennent du marc de raisin, des grains, des pommes de terre ou des betteraves, contiennent une huile spéciale (alcool amylique), qui leur communique une saveur âcre des plus desagi câbles. L’eau-de-vie de cidre, le rack, le gin, sont caractérisés par d aunes huiles particulières ; le kirschvvasser par une saveur d’amandes amères due sans doute

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ï» quelques traces d’acide prussique, etc. L’eau-de-vie de vin contient moins d’huile que les autres; elle a une saveur franche, un bouquet spécifique , d’après son âge, on la dit vieille, rassie, nouvelle. Quand on a négligé de nettoyer parfaitement le réfrigérant où se condensent les vapeurs pendant la distillation, elle peut offrir des traces de cuivre. La fraude l’aiguise par une addition de feuilles de tabac, de poivre, de piment, de stramonium, de laurier-cerise; plus souvent elle la remplace par un mélange d’alcool et d’eau, coloré avec un peu de caramel.

Les liqueurs sont des eaux-de-vie mélangées d’aromates (vanille, cannelle, écorce d’orange, anis, etc.) et chargées d’autant de sucre qu’elles en peuvent dissoudre. On distingue les alcools suivant leur goût, qui représente une différence commerciale de 25 à 30 centimes par litre : les alcools de bon goût sont ceux des jus fermentés et distillés de raisins, de cerises, de cannes à sucre ou de leur mélasse ; ceux de mauvais goût s’obtiennent par la distillation des marcs de raisins, des cidres, des grains, des pommes de terre, de la fécule sacchariliée, des bettraves ou de leur mélasse. On appelait, il n’y a pas longtemps, 3/7 l’alcool le plus fort : 3 parties de ce liquide et U parties d’eau donnent 7 volumes d’eau-de-vie à 19 degrés de l’aréomètre Cartier; le 3/6 désignait l’alcool (à 33 degrés Cartier) dont 3 volumes mêlés avec 3 volumes d’eau produisent 6 volumes à 19 degrés, etc. On préfère aujourd’hui indiquer le degré alcoolique en centièmes d’alcool. Les alcools bon goût ou esprits de Montpellier sont employés à la fabrication des liqueurs de table, au vinage ou alcoolisation des vins, à la confection des esprits aromatiques, des teintures et des extraits pharmaceutiques. On est arrivé à les mélanger par moitié avec les alcools très-soigneusement rectifiés de mélasse ; cette addition communique aux esprits de Montpellier des caractères, une odeur et une saveur qui les rendent comparables aux esprits-cle- vin affinés, c’est-à-dire améliorés par un séjour en barils d’une ou de plusieurs années, pendant lesquelles ils ont perdu par volatilisation une espèce d’éther à odeur forte.

Il est une liqueur, luneste entre toutes les liqueurs, qui exige une mention spéciale, parce que sa consommation a pris, depuis dix ans, une extension effrayante dans les classes même élevées de la société, et qu’elle est, depuis un temps bien plus long, un des lléaux destructeurs de l’Algérie, où l’on enregistre pêle-mêle ses effets avec ceux de la non-acclimatation : on a deviné l’absinthe. Ce nom désigne deux liqueurs qui n’ont pas la même énergie d’action. L’absinthe commune est fabriquée avec des alcools à ûO degrés centésimaux, 1 absinthe suisse avec des alcools de 60, 70 et 72 degrés centésimaux. A u ti cfois, dit Auguste Motet (1), la consommation de la première était à celle de la seconde comme 15 : 5. Aujourd’hui la proportion est entièrement renversée, et Ion boit environ 20 litres d’absinthe suisse pour 5 litres d’absinthe

(1) A. Motet, Sur l'alcoolisme , et plus particulièrement des effets toxiques de la liqueur d’absinthe, thèse u" 250. Paris, 1859, p. 15.

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commune. Los plantes qui servent à la préparation de celte liqueur sont les suivantes :

Sommités d’absinthe majeure.

— — mineure.

Racine d’angélique.

Calamus aromaticus.

Semences de badiane.

Feuilles de dictame de Crète.

Origan vulgaire.

Ces substances, mêlées en des proportions déterminées, sont mises à macérer pendant huit jours dans de l’alcool à 60 ou 70 degrés, puis on distille au bain-marie, et l’on ajoute 46 grammes d’huile essentielle d’anis pour 16 litres de liqueur; on agite pour opérer un mélange complet. Tous les distillateurs ne suivent pas la même recette; beaucoup emploient le fenouil, la mélisse, la menthe. Si l’opération a réussi, l’absinthe a la coloration qui plaît aux consommateurs, s’étend et blanchit bien l’eau; dans le cas contraire, intervient l’industrie des fabricants, l’indigo, la teinture de curcuma, du jus d hysope, d’orties, le sulfate de cuivre même, déguisé sous la dénomination de bleu éteint. Au mois de janvier 1860,1e 1er régiment de dragons eut une sorte de petite épidémie caractérisée par l’altération des traits, des coliques, de la diarrhée, des vomissements ; une enquête faite par les médecins du coips en dévoila la cause, qui n’était autre que le débit d’une absinthe colorée par le vitriol bleu dans la cantine de la caserne (1). Mais pas n’est besoin de cette adultération pour expliquer les effets dangereux de l’absinthe; elle cumule avec ceux de l’alcool très-concentré les propriétés excitantes des huiles essentielles que les plantes précitées lui ont cédées par la distillation : c est à ces essences d’anis, d’absinthe, d’angélique, qu’est dû le précipité blanchâtre qui résulte de sa dilution dans l’eau; dissoutes dans l’alcool, elles s’en séparent, se déposent et troublent la transparence de la liqueur étendue d’eau, à cause de leur insolubilité dans ce mélange. Nous verrons plus loin quelle est la part de ces huiles essentielles dans la forme et la gravité des accidents déterminés par l’absinthisme.

2° De l’action des boissons alcooliques.

Les différentes espèces de boissons que nous venons d’énumérer exercent sur l’organisme une action commune qui résulte de leur proportion d alcool, et une action spéciale, beaucoup moins prononcée, due aux autres substances qui entrent dans leur composition.

I action commune des roissons alcooliques.

Digestion. — Le contact de l’alcool sur la langue détermine une saveur chaude et piquante qui se prolonge dans le pharynx, l’œsophage et l’estomac,

(1) Legrand du Saulle, Gazette des hôpitaux.

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et qui est suivie de sécheresse et d’empâtement de la bouche. Victor Dessaignes (thèse 1835) l’attribue à la chaleur que développe la combinaison de l’alcool avec l’eau de la salive; un autre eiïet de cette combinaison est de favoriser les incrustations de phosphate calcique qui, sous le nom de tartre, se forment ordinairement à la face interne des dents ou dans leurs intervalles (Royer- Collard). Un usage modéré des boissons alcooliques perfectionne les organes du goût et leur procure, comme chez les dégustateurs de profession, une finesse et une sûreté de tact qui les met en état de saisir les plus délicates nuances de sapidité dans les vins ; l’abus émousse le goût, qui ne s’éveille plus qu’aux fortes doses d’alcool. L’alcool, parvenu dans l’estomac, ne se dissout point dans le suc gastrique; il n’y subit qu’une sorte de dilution par les sucs et le mucus gastriques, la salive et les autres liquides qui peuvent être versés dans l’appareil digestif; il est promptement absorbé, particulièrement dans l’estomac, ce qui explique peut-être la rareté des gastrites aiguës chez les buveurs. Si les boissons alccooliques sont prises en excès ou mélangées avec du sucre (1), leur absorption peut se continuer dans tout le reste des intestins. Les liqueurs avalées s’acidifient dans l’estomac et surtout dans le duodénum, et, comme les acides, elles produisent par le contact avec la muqueuse digestive et l’orifice des conduits biliaires et pancréatiques une supersécrétion des fluides de ces parties. Ludger Lallemand et Maurice Perrin admettent aussi que l’alcool est susceptible d’éprouver une modification dans l’estomac, et seulement dans ce viscère : <- Une petite fraction de l’alcool ingéré s’v convertit en acide acétique sous l’action du suc gastrique et du mucus, qui agissent alors comme un ferment; mais cette action toute locale, et spéciale à l’estomac, cesse dès que l’alcool a pénétré dans le torrent circulatoire (2). « Chez les chiens auxquels on a fait avaler un liquide alcoolique, les parois de l’estomac et des intestins sont tapissées d’une couche épaisse de mucosités; celle-ci contribue sans doute à atténuer l’action de l’alcool sur les organes digestifs, et fournit en partie à la formation du chyle à laquelle les liqueurs spiritueuses donnent lieu; de là l’opinion qu’elles nourrissent, quoiqu’elles soient peu nutritives par elles-mêmes. Le vin serait plus alimentaire, ainsi qu’on l’a vu plus haut par sa composition. Un litre de vin contient en moyenne 0gr,1 5 d’azote, ûO grammes de carbone et 900 grammes d’eau; si cet azote n’est pas alimentaire, il aurait donc au moins la valeur d’un aliment dit respiratoire, et son rapide passage dans la circulation expliquerait l’axiome d’Hippocrate : « Famem vini potio solvit. » Nous n’irions pas jusqu’à alléguer en faveur des propriétés nutritives du vin le peu d’appétence des buveurs pour la nourriture solide : s’ils mangent peu, c’est que leur estomac, par une aberration de sensibilité, sollicite avant tout la stimulation spéciale des bois-,

(1) Bouchardat et Sandras, De la digestion des boissons alcooliques, etc . (Annales de physique et de chimie, 1847, t. XXI, p. 448;.

(2) Du iAle de l'alcool et des anesthésiques dans l'organisme. Paris, 1860, p. 131,

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sons alcooliques. Les recherches de Ludger Lallemand, Maurice Perrin et Duroy tendent à démontrer que l’alcool, dans sa migration à travers l’économie, ne se transforme point, ne se détruit pas, et conserve sa composition chimique; il se comporterait, non comme un aliment, mais comme une substance non assimilable et non combustible. Par son alcool, le vin ne saurait donc avoir des propriétés nutritives; s’il en possède, il les doit aux matières azotées, grasses, salines et coioranLes qui entrent dans sa composition. Le défaut d’habitude, une idiosyncrasie, une irritation préexistante, sont parfois cause que l’alcool provoque les contractions subites du diaphragme, et des vomissements, d’abord composés de mucosités mêlées avec les substances qui ont été ingérées, puis de matières acides et de bile yerte ; d’autres éprouvent, le lendemain d’un excès, une diarrhée bilieuse avec cuisson à l’anus. Celte succession de phénomènes dépend, d’après les expériences de Prié et Pinel- Grandchamp, non d’une irritation portée directement par l’alcool sur le foie et le duodénum, mais d’une augmentation de sécrétion biliaire due elle-même à l’acidification des liqueurs spiritueuses ; même chez les animaux (chiens), si l’estomac contient des aliments au moment où l’alcool y est introduit, les vomissements ne tardent pas à survenir; si l’estomac est vide, ils n’ont lieu qu’après l’ingestion d’une quantité assez considérable d’alcool (1). Dans l’état .de vacuité, l’estomac est plus vivement impressionné par l’alcool comme par tout autre poison; aussi les gens qui ont l’habitude de boire le matin à jeun sont voués presque inévitablement aux phlegmasies chroniques de l’estomac et du foie, ainsi qu’aux altérations organiques qui en sont la suite. Les organes digestifs finissent par exiger des quantités croissantes d alcool pour 1 accomplissement de leurs fonctions; celles-ci ne tardent point à se troubler: l’appétit s’éteint; la dyspepsie, la flatulence, des douleurs gastralgiques, le pyrosis, les vomissements nerveux, surviennent. La sensibilité de la membrane interne de l’estomac ne peut être longtemps troublée sans que la nutrition interstitielle de ce viscère en soit altérée : l’usage prolongé des alcooliques agit d’ailleurs chimiquement sur ses parois, il crispe ses tuniques (2) ; de la des épaississements, des indurations qui portent le plus souvent sur la portion pylorique, et qui, avec le concours d’une prédisposition spéciale, se coiueitissent en squirrhes, en cancers. Les travaux d’Anuesley, de Swinning, d’Andral, de Haspel, de Rouis et autres médecins militaires français, ont fait ressortir

l’influence pathogénique de l’alcool sur le foie.

Absorption. — Introduit dans l’estomac, dans le tissu cellulaire, dans le péritoine, dans les veines, ou inspiré sous forme de vapeur, l’alcool est absorbé rapidement, pénètre par imbibilion la trame des tissus, traverse par endosmose les parois des vaisseaux capillaires, se dissout dans les fluides qui circulent, et se répand avec activité dans toute l’économie (expériences de

(1) Ludger Lallemand, Maurice Perrin et Duroy, op. cit., p. SG.

(2) Roesch, Annal** d’hygiène. Paris, 1838, t. XX, p. 75.

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Magendie, Dutrochct, Orfila, Ségalas, Rayer, etc,). L’absorption des boissons alcooliques s’effectue par l’intermédiaire des. veines; les vaisseaux chylifères n’v contribuent pour rien. Si ces boissons ont été données avec des aliments gras, le cbyle peut être très-abondamment recueilli, et il ne renferme aucune trace appréciable d’alcool (Bouchardat et Sandras). Suivant Duchek, qui s’est inspiré de la théorie de Licbig sur l’alcool considéré comme aliment respiratoire, ce liquide, ingéré dans l’estomac, traverse les parois des vaisseaux où il se convertit immédiatement en aldéhyde, et sous cet état arrive avec le sang dans tous les tissus ; l’aldéhyde introduit dans l’estomac ou dans les veines produit la même ivresse que l’alcool, et l’on trouve dans le sang des acétates et des oxalates qui paraissent être le résultat de l’oxydation de l’aldéhyde. Les expériences de Lallemand, Perrin et Duroy sont contraires à cette induction de la chimie, ainsi qu’à la suivante.

Sang et circulation. — D’après Bouchardat, l’alcool introduit dans le torrent circulatoire détourne à son profit l’action comburante de l’oxvgène apporté par la respiration; privés de l’influence de ce principe vivificateur, les globules sanguins ne prennent plus la couleur vermeille ; ils sont asphyxiés, et si la quantité d’alcool est considérable, l’animal périt comme si on l’eût plongé dans une atmosphère sans oxygène : les chiens, les lapius, meurent rapidement, même après l’ingestion de doses modérées de ce liquide, tant l’absorption en est prompte ; le sang artériel conserve alors la coloration propre au sang veineux (1). S’il est prouvé par les travaux de Lallemand et Perrin aujourd’hui que l’alcool ne s’oxyde point et ne se transforme point dans le sang, mais qu’on l’y retrouve en nature, ainsi que dans le foie, le rein, le cerveau, l’explication de Bouchardat devient une vue de l’esprit. Les trois expérimentateurs, dont l’Institut a couronné le travail, et dont Henri Sainte-Claire Deville m’a récemment confirmé le principal résultat (à savoir, que l'alcool ne se décompose point), ont constaté que les animaux alcoolisés conservaient leur sang artériel à l’état vermeil jusqu’à la fin de l’expérience. Dans le sang qui vient d’être extrait des vaisseux, l’alcool à 21 degrés et au-dessus coagule l’albumine, la fibrine, l’hématosine et les matières grasses. Si l’on mêle à parties égales de l’alcool et du sang qui vient d’être tiré, celle-ci se coagule presque immédiatement et les globules se décolorent très-promptement (Schultz). D’après Fr. Petit, l’alcool injecté dans la veine jugulaire d’un animal vivant le tue immédiatement en coagulant le sang (2). II. Royer-Collard a confirmé ce fait par de nouvelles expériences. Qrfila, ayant injecté 16 grammes d’alcool à 2ù degrés dans la veine jugulaire d’un petit chien, l’a vu périr en quelques secondes : dans le ventricule gauche le sang était fluide et rougeâtre; dans la cavité droite du cœur, mou et mêlé de plusieurs caillots d’aspect gélatineux. Lallemand, Perrin et Duroy, après avoir vu que l’alcool à 21 degrés mêlé pour 20 grammes avec 60 grammes de

(1) Action comparée des boissons alcooliques chez les animaux, p. 193, dans la Nouvelle encyclopédie des sciences médicales , 1866. u. (2) Fr. Petit, Lettres d'un médecin des hôpitaux du roi, 1710, p. 23.

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sang frais y détermine encore une légère coagulation, et qu’à 16 degrés cet effet devient insensible, ont injecté avec lenteur 40 grammes d’alcool à 16 degrés, étendu de 10 grammes d’eau, dans la veine jugulaire d’un chien de forte taille : l’animal a succombé dans moins d’un quart d’heure après, sans aucune coagulation du sang, qui a été trouvé liquide et noir. Quand donc la coagulation du sang dans les cavités droites du cœur a été notée deux fois par Devergie dans deux autopsies d’individus morts à la suite d’ivresse, on peut en conclure qu’ils avaient ingéré l’alcool au-dessus de 21 degrés. Il se produit dans le sang une autre modification remarquable : c’est l’apparition de globules graisseux qu’on y voit nager à la surface. Lallemand, Perrin et Duroy les ont rencontrés dans le sang du cœur et des grosses veines ; quand l’animal survit à l’intoxication alcoolique, ils disparaissent. Le sang contient-il de l’alcool chez ceux qui succombent à l’intoxication alcoolique? Le sang d’un chien auquel Magendie avait fait prendre 95 grammes d’alcool étendu d’eau exhalait, au bout d’un quart d’heure, une forte odeur d’alcool. En 1836, nous avons assisté, à Strasbourg, à l’autopsie médico-légale d’un ivrogne mort dans l’ivresse, faite par G. Tourdes et Willemin père : le sang et les solides de cet individu, flairés de près, ne dégageaient aucune odeur alcoolique. Ségalas et Wasserfuhr ont indiqué la présence de l’alcool dans le sang pendant l’ivresse, mais sans dire s’ils en avaient recueilli. Ce sont Lallemand, Perrin et Duroy qui paraissent avoir les premiers fourni la démonstration expérimentale de ce fait important; bien que d’autres parties de l’organisme en retiennent de plus fortes quantités, celle qu’on trouve dans le sang est assez considérable, comme le montre l’expérience suivante. Une heure et demie après avoir introduit, au moyen d’une sonde et d’une seringue, 120 grammes d’alcool à 21 degrés dans l’estomac de deux chiens (240 grammes pour les deux), on a retiré par la section des carotides 700 grammes de sang artériel qui, étendu de son poids d’eau, a été soumis à la distillation, une première fois au bain-marie; le produit obtenu a été ensuite distillé deux fois sur la chaux vive, ce qui a donné comme résultat 5 grammes cl’alcool très-concentré et presque pur. Neuf heures après avoir pris 30 grammes d’alcool à 21 degrés, un chien en offrait encore dans son sang aux trois observateurs dont nous avons à mentionner si largement les recherches. C’est donc à l’impression topique de l’alcool circulant en nature avec le sang que l’on doit attribuer, chez ceux qui en font usage, l’accroissement d’énergie fonctionnelle du cœur. Les personnes qui n’ont pas l’habitude des boissons fermentées et distillées ressentent des palpitations, une gêne dans la région précordiale, des battements incommodes dans les artères. H. Royer-Collard observe que chez les individus qui usent habituellement de boissons alcooliques, la circulation s’accélère à chaque ingestion nouvelle, mais que dans les intervalles le pouls est petit et comprimé, en raison de l’hypérémie légère du cerveau et de la moindre activité de 1 innervation. Il n’est pas douteux que l’excitation que produit 1 alcool dans le système vasculaire, et surtout dans le cœur, ne contribue au développement de 1 hypei-

PRIVÉE] des effets des boissons alcooliques.

trophie de cet organe, à l’aggravation des lésions dont il peut déjà être le siège :1a fréquence des anévrysmes du cœur dans les hôpitaux militaires tient en grande partie à cette cause. C’est un fait bizarre chez les buveurs que l’hypertrophie des vaisseaux capillaires qui se distribuent à la peau du nez, des joues, du pourtour des lèvres et des oreilles : la congestion sanguine de la face va souvent jusqu’à produire la couperose ou dartre des ivrognes.

Respiration et sécrétions • — Par l’effet des boissons spirilueuses, les inspirations deviennent plus fréquentes et plus courtes. On a admis jusqu à présent que sous l’influence de l’oxvgène inspiré, l’alcool peut se convertir immédiatement en acide carbonique et en eau. Dans plusieurs de leuis expéiiences, Bouchardat et Sandras croient avoir recueilli un produit intermédiaire de sa combustion, l’acide acétique ; quant à l’alcool en nature, ils n’en ont trouvé que des quantités insignifiantes dans les produits vaporeux de l’expiration. Grâce à une méthode plus exacte d’investigation, Lallemand, Perrin et Duroy ont démontré qu’il s’échappe de l’alcool par les voies respiratoires. Un homme qui a bu une quantité médiocre de boisson spiritueuse (10 à 15 centilitres de vin ou 20 à 30 grammes d’eau-de-vie) commence, cinq minutes après, à expirer de l’alcool. Chez un autre qui avait bu à dix heures du matin, à son déjeuner, un litre de vin rouge contenant environ 10 pour 100 d’alcool, l’élimination de cette substance par la surface pulmonaire a été vérifiée à partir de midi d’heure en heure, et n’a cessé complètement qu’à sept heures du soir. Non-seulement l’alcool n’est point expulsé par cette voie sous forme d’acide carbonique et d’eau, mais les individus alcoolisés expirent moins d’acide carbonique. Cette remarque avait déjà été faite par Prout. Berzelius y avait objecté que, les inspirations se succédant chez eux avec plus de rapidité, l’air expiré peut contenir moins d’acide carbonique, sans qu’au total l’exhalation de ce gaz soit diminuée. Mais Lehmann et Yierordt ont confirmé l’observation de Prout. Le premier a montré qu’un usage même modéré des spiritueux a pour effet d’abaisser la proportion d’acide carbonique exhalé (1); le second, que cette diminution a lieu presque immédiatement après l’ingestion de quelque liqueur spiritueuse, et qu’elle dure environ deux heures (2). Perrin (3) a répété ces expériences sur lui-même avec beaucoup de précision, analysant lui-même au laboratoire du Val-de-Grâce l’air expiré et l’urine émise par iui, et elles ont établi que les boissons alcooliques, prises à doses modérées et dans les conditions habituelles, diminuent constamment l’acide carbonique exhalé par les poumons, dans une proportion qui a varié de 5 à 22 pour 100, suivant leur force en alcool; elles ralentissent par conséquent, dans la même mesure, l’activité de l’oxydation intra-vasculaire et la production de la chaleur animale. On s’explique ainsi leur action très-réelle, quoique indirecte, sur la nutrition ; elles n’augmentent pas la recette, mais elles diminuent la dépense.

(1) Lehmann, Précis de chimie physiologique animale , p. 358.

(2) Vierordt, Physiol des Athmens. Karlsruhe, 18/15.

(3) Gazette des hôpitaux, 9 août 1804.

L’action directe de l’alcool sur le tissu pulmonaire intervient-elle dans l’étiologie des pldegmasies et des tuberculisations dont il est le siège? Rien de précis à cet égard. Les ivrognes, comme les aliénés, sont exposés à des inflammations du poumon et de la plèvre, parce qu’ils bravent les vicissitudes de l’air et sentent moins les effets du froid ; beaucoup d’entre eux succombent avec des signes de congestion et d’apoplexie pulmonaire, mais on observe chez eux les mêmes altérations dans les méninges. Wœbler, après avoir cité, dans son mémoire couronné par la faculté de Heidelberg, les expériences de Tiedemann, Gmelin, Seiler et Ficinus, conclut que l’alcool n’est point excrété par les voies urinaires. Royer-Collard, Bouchardat et Sandras arrivent au même résultat négatif. Un seul expérimentateur, Klencke, cité par Lallemand, Perrin et Duroy, annonce le passage de l’alcool dans l’urine, et ces trois savants l’ont amplement démontré : trois heures après l’ingestion de 30 grammes d’eau-de-vie diluée dans un verre d’eau, l’urine d’un homme contient déjà de l’alcool ; tandis que l’élimination de l’alcool par les poumons dure huit heures, elle se prolonge pendant quatorze heures par les reins ; par l’une et l’autre voie cette élimination se continue dans une progression régulièrement décroissante. Avant de connaître ces faits, on expliquait l’action diurétique de l’alcool par ses propriétés d’excitant général ; en augmentant l’influx nerveux et en accélérant la circulation, il fait passer dans les reins une plus grande quantité d’alcool dans un temps donné. Toutefois, sous l’influence des alcooliques à haute dose, la quantité d’urine excrétée en vingt-quatre heures diminue; il en est de même de l’urée ; l’acide urique, au contraire, se produit en proportion plus forte. A la longue, les reins eux-mêmes s’altèrent consécutivement à la modification morbide du sang. Ainsi, le même agent, suivant qu’il est pris accidentellement à petites doses ou longtemps à dose élevée, a pour effet d’augmenter ou de diminuer la sécrétion rénale. D’après Magendie, la gravelle résulte ordinairement de la réduction de la partie aqueuse des urines ; la production de cette maladie se rapporterait donc souvent à l’emploi des alcooliques ; mais la gravelle et la goutte, que Sydenham attribue surtout aux excès de boissons, trouvent leur cause réelle dans l’ensemble du régime; ni 1 une ni l’autre ne sont fréquentes dans les classes inférieures, si adonnées aux boissons spiritueuses, et qui subissent d’ailleurs tous les autres eflets de 1 intoxication alcoolique. H. Royer-Collard a disserté très-ingénieusement (thèse de concours, p. 22) sur le rôle que joue peut-être l’alcool dans la production de l’albuminurie et des hydropisies si ordinaires chez les ivrognes : Rayer a trouvé cette cause très-rare comparativement à l’influence du froid et de 1 humidité ; néanmoins l’albuminurie s’observe fréquemment dans les pays où l’on abuse des spiritueux, et l’on admet volontiers, avec H. Royer- Collard, que 1 alcool, par son action connue sur l’albumine, contribue à séparer du sang, à précipiter cette matière qui est ensuite éliminée par le rein, et que les hy di opisies des ivrognes sont liées souvent à une lésion du fluide circulatoire. La peau par licipe comme les reins à l’excitation générale que détermine l’absorption

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