‹ Traité d'hygène publique et privéeChapitre 28 sur 181 · DE L’HABITUDE DANS L'ETAT DE SANTÉ · texte numérisé non relu

DE L’HABITUDE DANS L'ETAT DE SANTÉ

privée]

quence des ébranlements sonores affaiblit au contraire la puissance auditive du manœuvre et ne lui permet point d’analyser avec justesse la succession mesurée des sons. Le tact s’émousse par les frottements ou le maniement des objets grossiers. Comparez la peau line, translucide et satinée de la petite maîtresse aux callosités de la main plébéienne : la différence des habitudes a produit celle des conditions organiques. C’est l’habitude qui rend savoureux au palais de l’ouvrier le pain noir qu’il arrose de sa sueur; c’est elle qui, nivelant fortune et misère, affadit les mets les plus recherchés sous la dent des Lucullus, et fait qu’entre deux festins le convive blasé hume avec délices la vapeur de la soupe aux choux du portier. Les dégustateurs de profession ont acquis une telle sagacité de palais, qu’ils reconnaissent le terroir de chaque vin de Bourgogne et lui assignent sa côte et sa date de récolte; les ivrognes confondent tous les crus. • — Un autre effet cle l’habitude est de restreindre l’exercice des sens dans le mode qu’ils ont acquis : ainsi l’usage prononcé des épices rend insipide tout autre aliment ; ainsi les yeux dont la sensibilité s’est étendue jusqu’à percevoir les objets clans l’ombre ou dans un demi-jour, se ferment à l’éclat du plein jour et réclament désormais, pour condition de leur fonction, la lueur d’un milieu crépusculaire. C’est donc à tort que Bichat a dit que l’habitude émousse le sentiment et perfectionne le jugement : des sens détériorés préparent mal les décisions de l’esprit : des impressions réglées dans leur mesure et dans leurs retours aiguisent la sensalion.

Les impressions que les surfaces sensibles transmettent au cerveau aboutissent, par la réaction de ce viscère, au plaisir ou à la douleur, deux phénomènes que l’habitude modifie puissamment; elle les atténue et finit par nous en ôter la conscience : une belle partition nous ravit à une première audition et plus encore à quelques auditions subséquentes qui nous permettent d’en mieux saisir les détails et l’ensemble; mais à force de l’entendre, il vient un moment où nos oreilles ne sont plus frappées que par une succession de notes

et de thèmes dont notre âme ne sait plus s’émouvoir. Une première tentative de cathétérisme provoque une vive souffrance, parfois la fièvre; après plusieurs introductions, la sonde est reçue sans douleur et devient familière au canal de l’urèlhre. Faut-il en conclure que noire organisation conduit à l’indifférence et ne peut aviver sa sensibilité que par le changement? Bichat a jeté de sa plume celte désolante proposition; mais peut-être n’avait-il pas aperçu tous les éléments de l’habitude. Dans l’action des corps extérieurs sur nos surfaces de perception, il faut distinguer : 1° l’effet de leur contact; 2° le rapport qui s établit ensuite entre l’organe impressionné et la cause impressionnante, rapport qui tantôt dépend des conditions individuelles de la vie P astique, tantôt se décide par la réaction cérébrale. L’habitude affaiblit progressivement et finit par anéantir la sensation qui résulte du contact, source p aisii s immédiats, instantanés, éphémères; elle fortifie au contraire le rapport qui s’établit entre l’organe et l’agent extérieur, ou l’ordre d’idées, de

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souvenirs que représente cel agent ; et ce rapport d’harmonie vitale est la source des jouissances durables, inaltérées par le temps. Le premier aspect d’une localité où nous arrivons nous frappe d’une manière agréable et nous dispose h y séjourner, voilà l’effet du premier contact de l’objet avec nos surfaces de perception; au bout de quelque temps, cet état diminue; la vue journalière des mômes cités, des mêmes édifices, du meme horizon, leur ôte tout intérêt : l’habitude a fait son office. Mais si les teintes du paysage ont pâli à nos yeux, si les groupes et la forme des constructions ont perdu leur attrait, une secrète liaison s’est établie entre ces lieux et nos besoins, nos goûts, notre rhythme moral ; leur horizon est devenu celui de notre pensée, il encadre notre vie. Ce n’est plus l’émoi de l’arrivée, l’impression vive et fraîche du premier jour; mais nous sentons qu’il y aurait pour nous privation à nous en éloigner : voilà le rapport qui se développe entre le sujet et l’objet. Il a commencé dans l’organe impressionné d’abord, il a fini par se généraliser, par engager tout notre être; loin de le détruire, l’habitude le consolide, le rend plus impérieux, et le plaisir qu’il donne est de ceux que le temps respecte. On comprend encore, de cette manière, dans une sphère inférieure de sensations, l’influence de l’habitude sur les effets du tabac. Elle émousse la sensation qui résulte de son contact avec la muqueuse nasale; mais elle renforce la relation qui s’établit entre elle et l’excitant fonctionnel qui n’excite plus, relation que le cerveau généralise, et qui engendre, si l’on peut ainsi dire, des plaisirs de réflexion. Le marin qui commence à se relever d’une maladie grave demande du tabac, quoiqu’il soit émoussé à l’action de cette substance par l’abus qu’il en fait sous toutes les formes, et cette sollicitation du malade est considérée avec raison comme un indice heureux pour le pronostic. La privation du tabac est de toutes les privations celle que les détenus supportent le plus difficilement; une révolte a eu lieu dans la prison d’Èpinal aux cris : Du tabac ou la mort! (Janvier 1843. )

Nous laissons aux philosophes, aux moralistes, le soin d’étudier l’action de l’habitude sur les affections de l’âme et sur les opérations de l'entendement ; disons seulement que l’habitude, tour à tour auxiliaire et antagoniste de la volonté, réussit presque à lui subordonner jusqu’à un certain point les actes de la vie plastique ou à l’annuler dans ceux de la vie de relation. L’acteur qui s’est appliqué à débiter avec des intonations variées une tirade tragique, à produire le simulacre des passions attachées à son rôle, le joue à chaque représentation avec moins de sentiment ; à la trentième, sa verve n’est plus que routine, et, l’esprit distrait, il remplit son office théâtral comme il digère, comme il respire, en l’absence de sa volonté. Au contraire, comme nous l’avons vu, la volonté peut intervenir dans les fonctions organiques, et influer sur la durée de l’élaboration digestive, sur la fréquence ou la rareté des excrétions diverses.

2° Locomotion. — L’habitude d’un exercice modéré donne à l’action musculaire plus de force, plus de précision, plus d’étendue et de célérité; cette

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