II. — DÉVELOPPEMENT SENSORIEL
L'élude du développement sensoriel forme le trait d'union obligatoire entre la croissance physique et la croissance psychique. C'est le premier anneau de la chaîne des actes successifs qui con stituent la vie psychique : le circuit sera fermé par le retour à la vie physique, sous forme d'actes volontaires. Nous étudierons d'abord le développement sensoriel des sens spéciaux.
I. Vision. — La distinction de la lumière et de l'ombre est la première sensation qui paraît se faire du côté de la vision : les enfants commencent à tourner les yeux du côté de la lumière la deuxième ou la troisième semaine. Certains auteurs ont prétendu que pendant les premiers jours la lumière trop vive aveuglait l'enfant, et qu'il lui fallait un certain temps pour s'habituer à supporter les rayons lumineux; on a même prétendu que cette raison incitait les enfants à fermer les yeux et à sommeiller pendant le jour.
A la même période, apparaît un phénomène réflexe, portant sur les deux yeux, et consistant en la contraction des deux pupilles sous l'influence d'une lumière frappant un seul œil ; ce réflexe est d'ailleurs presque contemporain de la naissance. On a remarqué également que le champ visuel était extrêmement peu étendu dans les premières semaines de la vie; l'enfant ne voit que les objets situés devant lui; cela tient, prétend-on, à ce qu'il ne peut pas tourner la tête, ni se servir encore des muscles externes de l'œil; cela pourrait aussi bien dépendre de ce que la sensibilité de la rétine est limitée à la région centrale de cette membrane.
L'enfant commence donc par distinguer les objets lumineux, sans fixer ni suivre. Preyer a étudié avec grands détails la fixation du regard : d'après lui, les enfants commencent à suivre les objets vers l'âge de trois mois, quelquefois vers la dixième semaine ; il semble donc qu'à ce moment l'accommodation puisse se faire, entraînant la vision nette des objets ; en même temps, d'ailleurs, fonctionnent les muscles externes de l'œil.
L'acuité visuelle, dans le premier mois, serait aussi très faible : d'après Espinas, elle ne dépasserait pas 50 centimètres à deux mois; Cuignet, au contraire, croit qu'à deux mois et demi elle s'étend à 6 ou 7 mètres ; elle augmente d'ailleurs rapidement, et l'on sait que la vue de l'enfant est généralement très perçante; l'acuité visuelle diminue plutôt pendant la période scolaire.
L'appréciation de la dislance serait beaucoup plus tardive. Au début, la perspective est inconnue à l'enfant; il perçoit tous les objets sur un même plan ; il est probable, d'ailleurs, que la
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notion et le sens de l'espace s'acquièrent plutôt par le toucher et par le sens musculaire que par la vue; c'est, en effet, en essayant de saisir les objets que l'enfant corrige les erreurs de la vue au point de vue de la distance.
Cependant, d'après Maillet, l'enfant pourrait arriver à une certaine appréciation de la distance des objets par la perception de l'effort de convergence des yeux.
La vision des couleurs est beaucoup plus tardive : elle n'a pas lieu avant l'âge de deux ans. Les couleurs perçues d'abord sont : le jaune et le rouge, puis le violet, enfin le bleu et le vert. Il faut se rappeler, d'ailleurs, que des sujets connaissent les couleurs, mais ne savent pas les nommer; le fait est facile à vérifier dans l'admission à certaines professions, où l'examen de la vue, au point de vue des couleurs, est nécessaire.
Binet a fait des expériences sur la reconnaissance des couleurs, en faisant placer par les enfants des boules de couleur sur des papiers de couleur correspondante : cette expérience ne réussit guère avant l'âge de trois ans.
La reconnaissance des objets figurés sur des images, ou bien des personnes reproduites par la photographie, ne se fait guère avant l'âge de deux ans.
IL Audition. — A la naissance, l'enfant n'entend rien, la caisse du tympan étant remplie de liquide. On admet généralement que cette surdité persiste jusque vers la quatrième semaine. Pérèz, cependant, prétend que certains sons sont déjà perçus au bout de quinze jours environ. Les sons élevés sont perçus avant les sons graves. Il existe d'ailleurs peu de travaux sur le développement de l'acuité auditive.
La sensibilité musicale est assez précoce; ce fait est en rapport avec l'antériorité du langage musical sur le langage articulé. D'après Preyer, la notion de direction du son existerait vers l'âge de trois mois, et, selon Pourtaine, dès l'âge de deux mois et demi.
III. Goût. — La sensibilité gustative paraît la première en date des sensibilités spéciales, les perceptions gustatives étant plus précoces que toutes les autres perceptions, puisque le premier acte de l'enfant qui vient au monde est de se mettre à téter ; les souvenirs gustatifs sont très précoces: l'enfant paraît très bien reconnaître la saveur de certains laits ; on a vu le nourrisson refuser de prendre non seulement le lait d'une espèce animale différente, mais tout autre sein que celui qui l'a allaité jusque-là. Pérèz, Preyer, Kussmaul, pensent que l'enfant distingue pour ainsi dire, dès sa naissance, les saveurs principales, par exemple le sucré de l'amer et du salé : mais il ne distingue pas l'intensité des saveurs; la sensibilité gustative est donc loin d'être complète chez l'enfant nouveau-né ; la meilleure preuve en est que, dans la première année, on peut faire
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absorber à l'enfant les médicaments les plus désagréables, sans qu'il témoigne <le déplaisir apparent: telle est, en particulier, l'huile de ricin, que les enfants absorbent, sans aucune révolte, jusqu'à l'âge d'un an et même quinze mois, pour se refuser ensuite énergiquement à l'absorber, quand la sensibilité gustative est devenue complète.
IV. Odorat. - - La sensibilité olfactive serait beaucoup plus tardive, d'après Dupré; elle ne viendrait qu'au bout de quelques mois : Pérèz, au contraire, prétend qu'il existerait de très précoces sensations olfactives; l'enfant reconnaîtrait la nourrice à son odeur; les perceptions olfactives sont, en tout cas, beaucoup plus tardives, et l'odorat reste beaucoup moins développé chez l'homme que chez les animaux.
V. Toucher. — La sensibilité tactile générale est très développée en certaines régions chez les nouveau-nés, en particulier, au niveau des lèvres, des pieds et des mains; vers l'âge de six mois, au contraire, elle tendrait à diminuer. Signalons également une sensibilité très marquée de certaines muqueuses, comme la pituilaire ou la conjonctive.
La sensibilité à la douleur, en ce qui concerne la peau, est plus tardive que la sensibilité au contact.
Les perceptions tactiles n'apparaissent guère avant le sixième mois, car elles ne sont possibles que par la combinaison du toucher et du sens musculaire; on peut y ajouter le sens stéréognostique qui en est la résultante; or, le sens musculaire est beaucoup plus tardif que celui du toucher. Ce sont les perceptions tactiles qui permettent la connaissance du monde extérieur, de la forme des objets, de leur distance. Wundt considère également que c'est grâce au sens musculaire que l'enfant commence à avoir une notion de son moi, en faisant la connaissance des différentes parties de son corps.
Dupré signale l'existence chez l'enfant de sensations assez diffuses venant des organes internes, sensations viscérales, qu'il a réunies sous le nom de cœnesthésie; ces sensations existeraient déjà chez le fœtus. Les coliques, fréquentes chez les jeunes enfants, sont un exemple de sensation à la douleur plus spécialisée.
La sensibilité thermique est très précoce aussi bien pour la peau que pour les muqueuses. La muqueuse buccale, et plus particulièrement celle de la langue, conservent pendant presque toute la vie le même point neutre (1) vis-à-vis de la température; pour la peau, ce point neutre varie, bien entendu, suivant l'importance de la radiaion et du refroidissement de la peau, dans les diverses régions, plus )u moins irriguées, ou plus ou moins découvertes.
(1) Le « point neutre » est le degré de température qui ne donne aucune sensaion de chaud ni de froid (37<> pour la bouche).