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III. — DÉVELOPPEMENT MORAL

Dans la vie morale, comme dans la vie psychique en général, il faut faire la part des acquisitions innées ou héréditaires, des acquisitions dues au monde psycho-physique extérieur, enfin la part des acquisitions personnelles; l'imitation et la sympathie jouent là un rôle plus important que dans les autres domaines de la vie psychique, restreignant singulièrement la part delà volonté.

A ces trois origines correspondent à peu près les trois éléments de la vie morale :

1° Les émotions morales ou sentiments isolés;

2° Les inclinations ou instincts moraux ;

3° Les passions.

Les habitudes morales sont formées par l'union de la part héréditaire et acquise des éléments de la vie morale ; les inclinations et les passions s'unissent pour former le caractère moral de l'individu.

Les émotions ou sentiments tirent leur origine des sensations physiques.

Le type le plus simple et le premier en date d'émotions, c'est le plaisir et la douleur.

Preyer a étudié ces manifestations chez le nouveau-né; il a montré que les impressions douloureuses étaient plus précoces et plus nombreuses que les impressions agréables.

Les premières sensations de plaisir auraient pour origine la satiété, la tiédeur du bain ou encore la satisfaction pour l'enfant d'avoir ses mouvements libres quand on le déshabille ; plus tard, ces mêmes sensations agréables sont produites par les mouvements, les actes des personnes qui environnent l'enfant; celui-ci extériorise en quelque sorte son besoin de mouvement personnel ; puis les sentiments plus complexes naissent: le désir des sensations agréables, la crainte des sensations douloureuses.

Darwin a remarqué dès les premières semaines des signes de crainte à l'occasion du moindre bruit ou d'attitude inaccoutumée des personnes de l'entourage.

Preyer insiste sur le rôle de l'étonnement comme générateur de la peur.

Pérèz a noté que la frayeur causée par les impressions visuelles est moindre chez les enfants de trois à dix mois que celle provenant des impressions auditives ; il en trouve la raison dans l'hérédité : « La vie antérieure de l'homme civilisé a moins prédisposé l'espèce à guetter le danger éloigné qu'à l'attendre de près. »

La colère viendrait, d'après Ribot, après la peur. Pérèz Ta observée dès le deuxième mois, Darwinavant le quatrième mois ; puis viennent

les sentiments d'ordre affectif, amour ou haine : c'est la sympathie de l'enfant pour sa mère, sympathie bien souvent intéressée; des sentiments plus complexes, tels que la jalousie, peuvent se montrer vers le cinquième mois ; plus tard les réactions émotives deviennent de plus en plus complètes et plus variées.

En ce qui concerne les inclinations qu'on peut appeler avec Marion les instincts moraux, les premiers en date sont les instincts moraux personnels, au premier plan l'instinct de conservation et de défense transmis héréditairement, etse traduisant par lesentiment delà peur et mêmede la colère en dehors de toute expérience personnelle, comme Ta montré Pérez.

A ces instincts personnels se rattachent au premier chef Y instinct de propriété, qui se montre de très bonne heure chez l'enfant, qu'il s'agisse de jouets ou de friandises ; Yégoïsme fournit à ce moment la note dominante du caractère moral de l'enfant, qui se croit volontiers le centre du petit monde où il vit ; il cherche à se mettre en scène, joue volontiers la comédie et, s'il s'occupe des autres, c'est uniquement pour attirer leur attention ou en tirer quelques bénéfices ; ces tendances égoïstes dominent toute la première enfance, et même la première partie de la vie scolaire. Si dans cettepériodeles sentiments affectifs commencent à apparaître, c'est surtout en raison des satisfactions personnelles que l'enfant en reçoit : tel sera au début l'amour filial, l'amour des parents.

Dans une seconde phase vont se développer les instincts altruistes basés sur la sympathie ; l'amour familial, les amitiés entre camarades, l'affection pour les maîtres, la solidarité souvent très prononcée dans les groupes d'enfants; puis vers l'âge de douze ans, les instincts sociaux commenceront à prendre une note dominante; l'idée de patrie avec les qualités morales qu'elle engendre naîtra plus ou moins dans le cerveau de l'enfant. On doit rattacher à l'évolution des instincts altruistes Yinslinct sexuel qui se manifeste au point de vue psychologique, au moment de la crise pubère, par l'intérêt souvent inconscient et inavoué pour tout ce qui a rapport à l'autre sexe (beauté corporelle, lectures, parures, etc.).

Dupré distingue ces trois groupes fondamentaux en :

1° Instinct de conservation personnelle ;

2° Instinct de conservation de l'espèce (instinct sexuel) ;

3° Instincts de conservation sociale.

Lesentiment religieux peutêtredans certains cas une forme déviée des inclinations affectives ; il peut aussi être la manifestation la plus élevée du troisième groupe des inclinations ou instincts moraux, qu'on a désignés sous le nom d'instincts éthiques, les derniers en date d'apparition, et qui ne sont autres que le sentiment et la recherche du bien, du beau et du vrai.

A ces trois groupes d'inclinations ou d'instincts moraux répondent

des qualités morales et des passions correspondantes, positives ou négatives par excès ou par défaut; nous ne pouvons les énumérer toutes, ni les suivre dans leur évolution, souvent peu étudiée.

Une de ces qualités morales négatives, qui mérite de retenir l'attention au premier chef, c'est le mensonge, si spécial à l'enfant et si bien étudié par Duprat et Dupré.

A l'égoïsme se rattache cette confiance imperturbable en soi, fréquente chez les enfants; chez d'autres, au contraire, la timidité sera la note dominante.

Toutes ces qualités morales innées, ou acquises le plus souvent par l'imitation, aboutissent à la formation du caractère moral, qui se forme de très bonne heure, dès la première enfance, et où la part innée ou héréditaire est bien plus importante que la part acquise.

Les instincts moraux transmis par l'hérédité sont loin d'êtrearrivés à un degré très élevé — ils se ressentent des expériences ancestrales — d'où prédominance des instincts personnels de conservation et de défense avec les qualités morales qui les accompagnaient chez les ancêtres. Les instincts moraux altruistes sont moins susceptibles d'être transmis de génération en génération : à plus forte raison, les instincts moraux supérieurs, dits éthiques. Lévy Bruhl a dit que la vie morale était une des dernières acquisitions de l'esprit humain, et une des moins stables. Le sens moral n'est pas incorporé au cerveau humain, comme le sont les lois de la raison.

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