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IV. — DÉVELOPPEMENT INTELLECTUEL

Nous retrouvons dans les éléments qui commandent le développement intellectuel les trois groupes d'influence, déjà signalés à propos du développement psychique en général :

1° L'influence de l'hérédité;

2° L'influence du milieu psycho-physique extérieur;

3° La part personnelle.

Le phénomène élémentaire principal delà vie intellectuelle, c'est la perception et surtout l'idée, c'est-à-dire la perception rattachée à sa cause ; puis à côté de ce phénomène principal, il y a des phénomènes plus complexes : association d'idées, comparaison, jugement.

11 y â des facultés qui permettent des actes intellectuels: la mémoire, l'imagination, l'attention, etc. Une place spéciale doit être réservée au langage quipermetla représentation symbolique et combien facilitée des images et des idées.

Quelle est la part de l'hérédité dans la formation de la vie intellectuelle? Elle semble exercer une influence beaucoup moindre que dans la formation de la vie morale, au moins en ce qui concerne le phénomène élémentaire principal, l'idée. Tout le monde est d'accord aujourd'hui pour ne pas admettre les idées innées. Mais ce que Phé-

redite apporte, ce sont les aptitudes intellectuelles, conséquence de tous les efforts inctellectuelsancestraux; et à ce point de vue on peut dire que les aptitudes intellectuelles de l'homme sont arrivées à l'heure actuelle à un bien plus haut degré de perfection que ses aptitudes morales. Mais c'est là tout ce qu'apporte l'enfant en naissant; et tout son bagage intellectuel d'idées et d'associations d'idées, l'enfant le tirera de ses expériences du monde extérieur, de la foule de perceptions s'emmagasinant dans sa mémoire inconsciente, de toutee que lui enseigneront les êtres en contact avec lui : l'imitation et la sympathie étant à ce moment les facteurs principaux de son développement intellectuel. Ce n'est qu'assez tard que se développeront les facultés personnelles de comparaison et de jugement.

Preyer analyse ainsi les premiers phénomènes du développement intellectuel : « Il s'établit des relations entre les sensations et les perceptions. » Il définit la perception « le classement dans le temps et dans l'espace de la sensation ». La perception, avec le sentiment de la cause, qu'il appelle conception, forme la représentation intellectuelle complète, c'est-à-dire l'idée.

Le développement intellectuel va se faire grâce à la faculté cVassocialion des diverses représentations intellectuelles, par lafacullé du cerveau de garder l'empreinte des idées et des sensations existant antérieurement, c'est-à-dire par la mémoire. C'est grâce à la faculté d'association et à la mémoire que l'intelligence va se développer, même avant l'apparition du langage. Preyer a longuement exposé les preuves de l'existence de la pensée avant la parole, de la « parole intérieure sans mots ». Il a cité à l'appui de cette thèse l'étude des phénomènes de l'idéation chez les sourds-muets.

Mais ce qui domine tout dans le développement intellectuel du jeune enfant, ce qui va permettre à son intelligence de faire les progrès les plus rapides, c'est la faculté du langage, représentation symbolique et écourtée d'idées et d'images qui permet l'accumulation de faits bien plus nombreux dans le cerveau humain.

Langage. — La fonction du langage s'établit presque entièrement par l'imitation. Le langage inarticulé précède le langage articulé.

L'enfant commence d'abord par proférer des cris composés uniquement de voyelles que Brissaud a appelés le langage d'intonation précédant le langage articulé. (Le langage musical de Dupré pourrait être placé à côté du langage d'intonation, et précède également le langage articulé.) Ballet a remarqué que beaucoup d'enfants chantaient avant de savoir parler.

Une faut pas oublier également le langage des gestes, la mimique, qui précède aussi le langage articulé. A dix-huit mois, l'enfant possède la mimique, le langage d'intonation, et commence à articuler quelques mots. Le langage articulé résulte des associations entre les

images sensorielles des objets et les idées qui en dérivent, avec l'image auditive du mot correspondant fixé au centre de la mémoire auditive et certains groupes cellulaires présidant au langage articulé (troisième circonvolution frontale de Broca).

Compayré distingue quatre périodes dans Y établissement du langage :

Première période .'manifestations vocales spontanées, sans aucun sens, constituées souvent par des cris et par ce qu'on a appelé le gazouillement (langage d'intonation). C'est le seul langage transmis par l'hérédité.

Deuxième période : il existe des manifestations vocales réflexes déterminées par les impressions acoustiques.

Troisième période : l'enfant comprend la signification des mots qu'il entend. Cette compréhension existe entre le dixième et le douzième mois, d'après Darwin et Preyer.

Quatrième période : l'enfant connaît la signification des paroles qu'il émet. Le langage, représentation symbolique des idées, débarrasse le travail intellectuel des représentations concrètes; il simplifie donc ce travail, mais il ne faut pas que l'idée disparaisse derrière le mot ; et l'enfance a beaucoup trop de tendance à se payer de mots. On pourrait même dire que certains adultes restent enfants à cet égard.

La représentation symbolique des idées ne se fait pas simplement par le langage articulé qui s'adresse à la mémoire auditive : elle se fera aussi parle langage imprimé ou écrit qui s'adresse à la mémoire visuelle.

De là deux fonctions spéciales : la lecture et l'écriture. Il y a là une heureuse suppléance de la nature permettant de parer au cas où le langage articulé, pour une cause quelconque, devient ou est antérieurement impossible.

Ces dernières formes de langage sont très postérieures au langage articulé; elles appartiennent à la période scolaire proprement dite, et on ne peut guère les développer qu'au moment où la mémoire devient consciente, où la personnalité s'accuse, c'est-à-dire vers quatre ou cinq ans.

L'algèbre et les figures géométriques sont des expressions symboliques bien plus écourtées de certaines idées.

Mémoire. — Le développement de la mémoire peut être divisé en deux périodes très différentes : la période de la mémoire inconsciente, la période de la mémoire consciente.

La période de la mémoire inconsciente s'étend de la naissance à l'âge de quatre ans environ. L'adulte ne se souvient guère des faits antérieurs à cet âge. Cette mémoire inconsciente, appelée encore mémoire sous-corticale, a été divisée en mémoire héréditaire ou phytélique et mémoire personnelle ou ontélique.

Il est assez difficile, chez l'enfant, de citer des exemples de mémoire héréditaire. Chez les animaux, le fait est plus facile. Nous pourrions tirer des exemples de faits empruntés aux mœurs du gibier. Certains oiseaux apprennent héréditairement à prendre leur vol audessus des fils télégraphiques, alors qu'au début, à la pose de ces fils, ils ne se défiaient pas de l'obstacle. 11 semble également qu'avec la plus grande portée des armes à feu le gibier parte à une plus grande distance du chasseur. Les manifestations de l'instinct chez les insectes sont un bel exemple de mémoire héréditaire.

En ce qui concerne la mémoire ontétiqae, elle est d'abord sensorielle : elle enregistre les sensations éprouvées par l'enfant (mémoires tactile, gustative, auditive, visuelle). Puis va se développer, avec le langage, la mémoire verbale auditive, et à cet égard il faut rappeler que l'enfant comprend les mots longtemps avant de pouvoir les ; prononcer. Certains anormaux peuvent comprendre les mots sans jamais pouvoir se servir du langage articulé.

Dans la première période du développement de la mémoire (mémoire inconsciente), si les acquisitions sont multiples et rapides, elles sont extrêmement fragiles comme durée ; et un fait assez curieux à noter, c'est la nécessité de la répétition des impressions externes provocatrices pour entretenir la mémoire du premier âge.

Si, pour une raison quelconque, ces impressions disparaissent, la mémoire qui leur correspond s'affaiblit très vite. Leibnitz cite le cas d'une enfant devenue aveugle vers trois ans, qui ne se rappelait en rien la perception visuelle. Chez les enfants jeunes, mais déjà en | possession du langage articulé, l'apparition de la surdité complète est suivie de la disparition du langage : le cas est malheureusement assez fréquent à la suite de la méningite cérébro-spinale, et nous avons récemment encore observé deux faits de cet ordre à l'hôpital des Enfants-Malades. Si la surdité survient avant l'âge de quatre ou cinq ans, l'enfant devient sourd-muet. Preyer cite lecasd'une fillette devenue aveugle à sept ans, qui, ayant recouvré la vue à dix-sept ans, avait oublié la couleur et les dimensions des objets. La mémoire du jeune enfant est d'abord purement représentative; elle acquiert seulement plus tard la notion de temps et de lieu.

Plus tard, au cours de la période scolaire, à la mémoire verbale auditive s'ajoutera la mémoire verbale visuelle des mots imprimés ou écrits.

La période scolaire de sept à douze ans est la période maxima de la mémoire verbale. D'après Millier et Vibert, la mémoire verbale immédiate va en croissant jusque vers douze ans; elle diminue plus tard ; mais à ce moment la mémoire des faits et des idées l'emporte heureusement sur la mémoire verbale, qui n'est souvent qu'une pliotographie auditive ou visuelle sans ébauches d'idées.

6ans 8 9 10 11 12 13 14 15

Imagination. — La mémoire est une faculté pour ainsi dire impersonnelle, automatique. U1 imagination au contraire oifre une part plus grande à la personnalité. Elle consiste dans l'association des résidus de la mémoire suivant un certain ordre où la personnalité de lenlant peut jusqu'à un certain point exercer son libre choix. Dans l'imagination comme dans la mémoire, il faut toujours se souvenir de l'extrême suggestibilité de l'enfant; de sa faculté d'imitation, au moins jusqu'à l'âge de dix ans. Il se bornera le plus souvent à introduire sa petite personne dans les représentations

intellectuelles faites de souvenirs antérieurs ou d'associations de souvenirs sans les modifier beaucoup (1).

Guidi a étudié la courbe de la suggestibilité chez l'enfant et a constaté l'existence de deux maxima correspondant aux périodes les plus actives de la croissance physique, de sept à neuf ans, puis de treize à quinze ans, au moment de la puberté (fig. 131). Ce sont évidemment deux périodes, surtout la dernière, où

so.

Fier.

131. — Courbe de la suggestibilité (d'après Guidi). Elle décroît avec l'âge, mais entre sept et neuf ans et entre treize et quinze ans, c'est-à-dire à des périodes de forte croissance

l'imagination donne souvent libre

carrière à sa fantaisie.

La tendance mythique de l'enfant

physique, la courbe se relève, est un fait normal, d'après Dupré :

« L'activité mythique s'éveille, dit-il, chez l'enfant, dès le début de la vie psychique elle-même. Elle s'accuse avec les progrès du développement de l'esprit, augmente avec les premières années et va ensuite en s'atténuant pour disparaître vers l'âge de la puberté chez les sujets normaux. »

L'activité mythique revêt, d'après Dupré, chez l'enfant normal, quatre formes :

1° h' altération de la vérité (inconsciente). Diversauteurs ont étudié l'évolution de la faculté de témoignage, en particulier Mlle Marie Borst et Stern, plus particulièrement chez l'enfant. « L'altération de la vérité est la règle constante, dit Dupré, des récits dans lesquels l'enfant rapporte lesfaitsqu'il a observés ou les récits qu'il a entendus. Il augmente les faits réels et ajoute des faits imaginaires. »

2° Le mensonge, c'est-à-dire l'allégation volontaire et consciente. Les motifs en sont variables, par exemple la crainte d'une répri-

(1) L'imagination apparaîtrait d'abord vers la lin de la deuxième année. Elle se développerait surtout vers trois ou quatre ans, âge qui correspond à la période mythologique de l'enfant (Taine), à son amour des contes et du merveilleux. Dupré a signalé la tendance à 1' « animisme » de l'enfant, qui donne une vie à tous les objets qui l'entourent et pas seulement â ses poupées.

mande. Dans d'autres cas, ce sera la vanité ou l'orgueil qui le motiveront; une (illclle de onze ans commet des vols et des fraudes pour se faire passer pour riche. Un garçon de huit ans se couvre le cou d'ecchymoses pour avoir l'orgueil d'être sorti vainqueur d'une bataille imaginaire.

L'enfant ment d'abord consciemment. Mais il est tellement suggestible qu'il finit par croire à ses mensonges.

3° La simulation, c'est-à-dire mensonge compliqué mis en action, est peut-être moins habituelle à l'enfant, chez lequel le mensonge a pour caractère principal d'avoir toutes les allures de la véracité.

4° La fabulation est l'expression la plus caractéristique de l'activité mythique de l'enfant : c'est le mensonge sans aucun intérêt, le récit des aventures fait avec une sincérité et une assurance telles que tout le monde y est pris.

Duprat, dans son travail sur le mensonge (Société pour l'étude psychologique de l'enfant) cite le cas dune fillette de deux ans et demi racontant avec force détails une promenade aux Buttes- Chaumont qu'elle n'a pas faite. Une autre enfant raconte avec la même véracité un voyage en bateau dans le centre de la France. Un élève d'un lycée raconte le récit d'une scène de révolte dans un réfectoire, avec bris de vaisselle et détails si précis que la famille ne doute pas de la véracité du récit. A quelques jours de là, le même enfant parle du vol d'une montre appartenant à un de ses camarades et insiste sur l'absence d'intervention du professeur de la classe, si bien que le père de famille croit devoir faire une démarche auprès du proviseur du lycée pour lui signaler les faits dont son fils a été le témoin et se plaindre même de l'absence d'intervention de l'administration. Sa première phrase est, bien entendu : « Mon fils ne ment jamais », tellement il a été dupe des fabulations établies par l'enfant.

Tous ces faits correspondent à un développement anormal de l'imagination.

Dupré a distingué, au point de vue de Yactivité mythique, les enfants portés à la fabulation sans aucun bénéfice pour eux-mêmes, et les esprits négateurs utilisant le mensonge vrai et la dissimulation.

L'imagination est particulièrement développée chez la fillette au moment de la puberté.

Attention. — 11 existe une faculté également très importante, l'attention, qui comprend Yaltention inconsciente et Yattention volontaire; car évidemment, comme toutes les facultés, l'attention a sa phase inconsciente.

Tout le monde sait la difficulté de maintenir l'attention consciente volontaire chez l'enfant. Elle n'est possible que si elle est soutenue par la curiosité, qualité morale précieuse entre toutes qui a été heureusement dispensée dans une large mesure à l'enfant.

Ribot a décrit trois stades à la curiosité : la surprise, Yétonnement, Y interrogation.

La curiosité se développe surtout vers la quatrième année. C'est l'âge questionneur de Sully, l'âge des pourquoi, qu'il faut bien se garder de ne point satisfaire.

Cette curiosité a pour substratum Yinlérêt dont les formes sont variées, mais qui doit <Hre considéré comme un grand facteur éducatif ; faut-il, à propos de cet « intérêt attrayant », aller jusqu'à dire, avec M. Claparède, qu'en réclamant de l'enfant un effort de travail fondé sur autre chose que le jeu on agit comme cet insensé qui, dès le printemps, secouerait un pommier pour lui faire donner des pommes: bien loin d'en récolter, il se priverait, en secouant ces fleurs, des fruits que l'automne promettait.

Il n'est pas douteux que la curiosité et l'intérêt de l'enfant puissent être stimulés par autre chose que le jeu, ce qui ne veut pas dire qu'il faille approuver M. Brunetière d'avoir écrit qu' « on n'instruit pas en divertissant ».

La réflexion est déjà une faculté plus élevée de l'intelligence ; par elle l'enfant fait usage d'actes intellectuels plus élevés, plus compliqués : elle permet en particulier la faculté de comparaison.

Les facultés intellectuelles supérieures, où la personnalité du sujet s'affirme, se développeront plus tardivement : faculté de comparaison, notion des contrastes, critique, abstraction et généralisation; puis apparaissent les opérations constituant le j ugement et le raisonnement, qui n'existent guère qu'à l'état d'ébauche dans la première enfance ; l'écolier même est singulièrement peu doué à cet égard. Cependant l'ébauche existe même chez le jeune enfant. Preyer cite l'exemple d'un enfant de dix-huit mois qui, voulant atteindre un objet, prit un coussin pour se hausser.

La faculté de généralisation est une des plus tardives. Taine a insisté cependant sur certaines généralisations erronées faites par lestrès jeunes enfants. Poureux, tous les hommes portant des paletots sont des papas. Mais, comme le dit Pérèz, « le jeune enfant particularise le général plutôt qu'il ne généralise l'individuel ».

Même à l'âge scolaire, le jugement reste encore bien rudimentaire. Les quelques notions abstraites que l'écolier a acquises lui sont imposées du dehors. L'enfant s'intéresse très peu aux termes abstraits, comme l'ont montré les expériences de Binetet de Jastrow.

Si l'on veut diviser en périodes l'évolution de la croissance intellectuelle, on peut considérer :

Une première période, qui s'étend de la naissance jusque vers

l'âge de quatre ans, de vie intellectuelle inconsciente où dominent,

comme facultés, les associations d'idées et la mémoire inconsciente.

L'enfant se contente de sentir, de percevoir, d'emmagasiner. C'est

I au point de vue expressif la période de la formation du langage.

Les autres facultés, l'imagination elle-même, sont encore à l'état d'ébauche.

Une deuxième période, ou période scolaire de cinq à onze ans, est caractérisée par la prédominance de la mémoire et de l'imagination, de la mémoire verbale surtout, le psiltacisme de Dupré. C'est une période d'extrême suggestibililé où limitation joue le rôle principal, même dans les actes qui paraissent volontaires, dans les jugements qui paraissent personnels. C'est la période maxima de l'activité mythique.

Une troisième période, débutant à douze ans, où les facultés intellectuelles supérieures qui exigent un concours personnel de l'enfant commencent à se développer : raisonnement, jugement, comparaison, critique. L'attention volontaire est plus soutenue. La date d'apparition de ces facultés intellectuelles supérieures est d'ailleurs variable suivant les enfants. Il y a souvent a cette époque, surtout chez les femmes, un développement exagéré de l'activité imaginative personnelle.

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