V. — DÉVELOPPEMENT DE L'ACTIVITÉ ET DE LA VOLONTÉ
Nous étudierons d'abord le développement de l'activité et de la motricité volontaires.
L'activité physique et la motricité ne sont pas sous la dépendance de la volonté dans les premières phases de l'existence. Comme toutes les manifestations de la vie psychique, elles sont assujetties àl'impulsivité. Preyer a divisé, comme il suit, l'étude des mouvements actifs de l'enfant. Il distingue :
1° Les mouvements innés, ou impulsivité indépendante de toute excitation périphérique des nerfs sensitifs ;
*2° Les mouvements réflexes, qui se produisent consécutivement à une impression périphérique, à une sensation. Ces deux catégories de mouvements sont absolument involontaires ;
3° Les mouvements instinctifs, qui se produisent également à la suite d'excitations; ils sont beaucoup moins constants et automatiques que les mouvements réflexes. Ils sont souvent perçus dans la subconscience ; ils sont beaucoup plus complexes que les mouvements réflexes.
Ces mouvements, d'ailleurs, s'ils sont inconscients chez l'individu, ont pu être conscients à une époque indéterminée antérieure de l'espèce ; si certains mouvements instinctifs peuvent devenir conscients et être modifiés par la volonté, inversement certains mouvements volontaires peuvent, par l'habitude, devenir instinctifs ou inconscients. Jamais rien de pareil ne s'observera pour les mouvements réflexes absolument automatiques. On peut comparer ce qui se passe à cet égard dans le développement de l'activité et de la
volonté à ce qui se passe dans ie développement de la mémoire. 11 y a, chez le jeune enfant, une part énorme de souvenirs enregistrés dans la mémoire inconsciente; on peut dire qu'il y a dans la vie psychique de l'individu une vie morale, une vie intellectuelle, et une activité qui restent inconscientes; il est d'ailleurs heureux qu'il en soit ainsi. Si l'homme devait réfléchir et prendre une connaissance complète de tous les actes de sa vie, celle-ci deviendrait impossible à cause delà multiplicité des phénomènes vitaux.
4° Les mouvements volontaires où la chaîne psychique est complète (sensation, sentiment, représentation intellectuelle et volition); une ébauche de mouvements volontaires existerait vers l'âge de six mois.
Comme exemple de mouvements impulsifs, Preyer signale les secousses qui agitent quelquefois les enfants pendant leur sommeil. Les premiers mouvements réflexes signalés chez l'enfant paraissent se passer dans le domaine sensoriel, puisque la contraction réflexe de l'œil existerait depuis la naissance. Preyer signale aussi les réflexes portant sur les réservoirs et amenant leur évacuation. Il signale à ce propos les premières manifestations de la volonté inhibitrice par laquelle l'enfant apprend à se retenir ; cette action d'arrêt, due à la volonté, est d'un ordre plus élevé que les manifestations de simple volonté active. L'époque d'apparition de ces inhibitions volontaires est variable, vers la seconde année en général. Nous devons préciser ici les dates d'apparition des principaux mouvements, qui ont été particulièrement bien étudiés par Preyer. Le premier en date est la succion; la raison en est facile à comprendre. Bien plus tardive est la préhension des objets, qui commence à se faire de la dix-septième (Preyer) à la dix-neuvième semaine (Sigismond).
Le mouvement d'opposition du pouce est particulièrement difficile à obtenir et très lent à se constituer ; on sait qu'il manque ou est très tardif chez les animaux.
Preyer a remarqué que la plupart des mouvements volontaires, avant de se constituer, sont précédés de mouvements involontaires ou instinctifs qui sont en quelque sorte les tuteurs des mouvements volontaires.
L'enfant commence à tenir sa tête droite vers la seizième semaine (pour Preyer, du troisième au quatrième mois). Il peut s'asseoir du sixième au septième mois; il commence à se tenir debout, appuyé à une chaise ou à un meuble, du huitième au neuvième mois; la marche, en général, est possible entre le onzième et le quinzième mois.
Nous ne pouvons insister sur les autres mouvements instinctifs, comme la mastication, etc.
Dans le quatrième groupe, mouvements volontaires, Preyer dis-
Lingue trois variétés : les mouvements imilalifs, les mouvements expressifs et les mouvements réfléchis.
Les mouvements imitalifs exigent au début une part active de la volonté de l'enfant, pari qui va d'ailleurs en diminuantdeplusen plus, si bien que beaucoup de ces mouvements, d'abord conscients, et souvent pénibles, finissent par entrer dans l'inconscient et devenir des mouvements instinctifs : la natation peut être citée en exemple.
Les mouvements expressifs ont été, eux aussi, à l'origine des mouvements imitatifs, puis l'enfant a pu leur donner une signification ; il commence par comprendre le sens de ces mouvements chez les personnes qui l'entourent; puis, plus tard, il arrive à les exécuter de lui-même en leur donnant leur véritable expression.
Comme type de mouvements expressifs, il faut citer au premier plan le langage articulé, la mimique, etc. Baldwin a signalé l'apparition des pleurs du septième au onzième jour; le sourire arriverait vers le quarante-cinquième jour; le rire vers le soixante-cinquième.
Le mouvement réfléchi, délibéré, est l'expression la plus élevée des mouvements volontaires, exécutés dans un but déterminé, et n'ayant pas le caractère ni la tendance à la répétition qui sont l'apanage des mouvements instinctifs ou imitatifs.
L'expression de la volonté est encore plus élevée dans les actes inhibiteurs, où la volonté du sujet arrête un acte prêt à se produire.
Telles sont les diverses étapes de la volonté dans le domaine de l'activité motrice ou de l'activité physique ; elle s'exerce sous des termes à peu près parallèles dans le domaine de la vie intellectuelle ou de la vie morale ; là aussi, on la reconnaîtra surtout à son action frénatrice ou inhibitive. La persévérance et la durée sont une autre qualité de l'acte volontaire.
La culture de la volonté doit être faite à ces différents points de vue: développement de l'énergie, développement de l'activité productrice, et surtout développement de l'activité d'arrêt, par laquelle une barrière sera opposée aux instincts qui peuvent être nuisibles à l'individu ou à l'espèce, dans le domaine physique, intellectuel ou moral. C'est là une tâche trop souvent oubliée, et que pourtant l'éducateur ne devrait jamais perdre de vue.