VI. — MESURE DU DÉVELOPPEMENT PSYCHIQUE AUX DIFFÉRENTS AGES
Il serait important de pouvoir déterminer chez un enfant le degré exact du développement de ses diverses fonctions mentales. Binet a essayé de constituer une sorte d'échelle métrique qui permettrait de déterminer si un sujet donné a l'intelligence de son âge ou s'il est en retard ou en avance.
lia fait dans l'Année psychologique (1908) l'exposé complet de cette méthode qui a une valeur pédagogique indéniable, car elle représente pour chaque âge la moyenne de nombreux examens pratiqués par Fauteur; nous en reproduisons ici les résultats :
Trois mois. — Avoir un regard volontaire.
Neuf mois. — Faire attention au son. Saisir un objet après contact ou après perception visuelle.
Un an. — Discerner les aliments.
Deux ans. — Marcher. Exécuter une commission. Indiquer ses besoins naturels.
Trois ans. — Montrer son nez, son œil, sa bouche.
Répéter deux chiffres. Enumérer les personnages et objets d'une gravure.
Donner son nom de famille.
Répéter six syllabes.
Quatre ans. — Donner son sexe. Nommer une clef, un couteau, un sou. Répéter trois chiffres. Comparer deux lignes et indiquer la plus longue. Décrire une gravure. Compter treize sous simples. Nommer quatre pièces de monnaie.
Cinq ans. — Comparer deux boîtes de poids différent et indiquer la plus lourde. Copier un carré. Répéter une phrase de dix syllabes. Compter quatre sous simples. Recomposer un jeu de patience formé de deux morceaux.
Six ans. — Distinguer la main droite et l'oreille gauche. Répéter une phrase de seize syllabes. Faire une comparaison d'esthétique. Définirdes objets familiers par l'usage. Exécuter trois commissions. Dire son âge. Distinguer le matin du soir.
Sept ans. — Indiquer des lacunes de figures. Donner le compte de ses doigts. Copier une prhase écrite. Copier un losange. Répéter cinq chiffres.
Huit ans. — Faire une lecture et en conserver deux souvenirs. Compter trois sous simples et trois doubles et donner le total. Nommer quatre couleurs. Compter de 20 à 0 en descendant. Comparer deux objets de souvenir. Écrire sous dictée.
Neuf ans. — Donner la date complète du jour. Indiquer les jours de la semaine. Définir mieux que par l'usage. Faire une lecture et en conserver six souvenirs. Rendre la monnaie sur 20 sous. Ordonner cinq boîtes d'après leur poids.
Dix ans. — Enumérer lesmoisde l'année. Reconnaîtrelesneuf pièces de notre monnaie. Composer deux phrases dans lesquelles se trouveront deux mots donnés. Répondre à sept questions d'intelligence.
Douzeans. — Critiquer desphrasesabsurdes. Mettre trois motsdans une phrase. Trouver plus de soixante mots en trois minutes. — Donner des définitions de mots abstraits. Reconstituer des phrases désarticulées.
Quinze ans. — Répéter sept chiffres. Trouver trois rimes à un mot donné. Répéter une phrase de vingt-six syllabes. Interpréter une gravure. Résoudre un problème psychologique.
Cette échelle métrique a une valeur pédagogique précise. Mais à la vérité nous manquons encore de données scientifiques permettant d'établir l'échelle du développement des fonctions mentales de l'enfant normal.
Telle qu'elle est, cependant, l'échelle métrique de Binet permettra pratiquement, avec une approximation suffisante, de reconnaîtrel'écolier anormal et de déterminer la valeur de son relard intellectuel.
Les lests sensoriels ne doivent pas être oubliés. Certains sont indiqués plus loin : mesure de l'acuité auditive, visuelle (Voy. les Maladies scolaires, examen de la vision et de l'audition).
D'autres pourraient être ajoutés, tels que l'emploi du tableau chromatique de Pozzoli, pour l'examen du sens des couleurs, et que l'exploration de la sensibilité cutanée par l'esthésiomètre ou l'algésimètre.
M. Lapie {Année psychologique, 1912) a étudié la mémoire spontanée (mémoire visuelle) en faisant passer dans le « changecartes » de Ach huit images d'objets familiers, et en demandant aux enfants d'indiquer les objets aperçus (durée de perception, huit secondes) ; la môme expérience est renouvelée avec des chiffres.
Des expériences analogues ont été faites pour la mémoire auditive.
M. Lapie a étudié l'associalion et révocation des idées, les conditions de l'attention volontaire (par la correction d'épreuves d'imprimerie).
Comme lest du jugement, il propose les figures anormales, la critique d'une phrase absurde.
Nous reviendrons sur cette question des tests à propos de l'examen des anormaux et nous donnerons à ce chapitre d'autres tests, en particulier ceux de Blin.
VII. — RAPPORTS DE LA CROISSANCE PHYSIQUE ET DELA CROISSANCE PSYCHIQUE.
Nous avons vu, en étudiant le développement physique de l'enfant, que sa croissance n'estpas continue, ni régulière. En considérant ses deux aspects principaux, la taille et le poids, on constate dans la courbe de croissance des périodes où l'accroissement est plus considérable qu'à d'autres. Les époques de ces crises de croissance sont variables pour la taille et le poids (fig. 132).
Pour la taille, après un accroissement la première année, il y a un ralentissement jusque vers l'âge de six ou sept ans ; à ce moment il
Traité d'hygiùne. \I . — 15
y a une nouvelle poussée, puis an ralentissement jusque vers l'âge de douze ans; alors se produit un brusque accroissement qui se
K.i prolonge jusqu'àquinze ans. De treize à vingt ans ou plus la taille ne s'accroît plus que insensiblement.
La courbe de croissance en poids est analogue jusqu'à quatorze ou quinze ans; à ce moment, l'accroissement du poids est plus fort que celui de la taille et plus tardif.
Nous avons insisté sur la brusquerie de ces crises de croissance, de ces ascensions qui succèdent à des périodes de calme relatif. Avant
Fig. 132.— Les lignes continues sont les courbes de la crise il V a une croissance des garçons; les lignes pointillées, celles , • • ' i des filles ; sur l'abscisse sont portés les âges de zéro Vm<>de de repos, puis
à vingt ans (d'après Giaparède). un bond dans le déve-
loppement ; enfin un repos qui représente la phase d'épuisement de l'organisme.
La dernière de ces crises est la plus forte : c'est celle que nous avons étudiée sous le nom de puberté.
Ces phénomènes de croissance physique sont bien connus actuellement. Nous renvoyons au chapitre que nous y avons consacré.
La croissance physique a une répercussion certaine sur le développement des fonctions mentales. Il y a donc un grand intérêt pour l'instituteur à la connaître pour bien comprendre l'effet de cette répercussion sur la croissance psychique.
Mais le développement psychologique est complexe; il est moins facilement susceptible d'être mesuré que le développement physique : bien des auteurs s'y sont efforcés et ont cherché à apporter quelque précision dans l'étude de l'évolution des diverses fonctions mentales. Darwin, Spencer, Taine, Pérèz, Sully, Preyer, Baldwin ont fait sur le développement psychologique de l'enfant des monographies el des études d'ensemble originales, mais où les hypothèses et les théories manquent souvent du soutien des constatations objectives.
Binet a essayé d'appliquer la méthode expérimentale à l'étude des faits psychologiques, et autour de lui se sont groupés des psychologues et des pédagogues qui cherchent dans l'étude de l'enfant
normal les principes scientifiques d'une pédagogie rationnelle. Ces recherches, exposées récemment encore par Claparède, sont certes incomplètes; mais certains résultats sont acquis.
Sans doute il est impossible d'obtenir une courbe de la croissance psychique de l'enfant, analogue à celle de la croissance physique. Il a fallu en dissocier les éléments ; c'est ainsi que Balton, Bourdon, Kirkpatrickont étudié le développement de la mémoire; Gilbert, le développement de plusieurs fonctions (mémoire, temps de réaction motrice, discernement des couleurs, etc.); Stern, l'évolution de la faculté du témoignage ; Guidé, celle de la suggestibilité, etc. Ces auteurs ont cherché dans les écoles quelle était la valeur moyenne d'une aptitude pourchaqueâge et ont dressé une courbe du développement de chaque fonction mentale .
Les courbes obtenues ainsi offrent une frappante analogie avec celles de la croissance physique (fig 133). Toutefois elles ne leur sont pas super- > posables. A chaque stade d'accélération de ta croissance physique correspond un ralentissement de la croissance -psychique. Au moment de la puberté se produit un affaissement, puis une ascension brusque de la courbe fonctionnelle ; mais cette ascension est plus tardive que l'ascension correspondante du développement physique. En somme, tout se passe comme si la croissance en taille, surtout, exerrait une influence déprimante sur les fondions mentales (Claparède)f
Cette répercussion de la croissance physique sur la croissance psychique est visible à l'examen de leurs courbes respectives, où les périodes d'ascension et de dépression de chacune d'elles paraissent alterner.
Les recherches de Binet sur le rapport entre V intelligence et le.
Fig-. 133. — Les courbes de l'aptitude motrice et des temps de réaction sont construites d'après Gilbert. La courbe de la mémoire, d'après P. Ulmann. —La courbe inférieure représente les accroissements de la taille. On voit qu'aux périodes d'accroissement de la taille correspondent des périodes de dépression des fonctions mentales étudiées.
La courbe des temps de réaction décroît avec
l'âge; c'est donc que la réactivité augmente avec
lui (d'après Claparède).
volume de la tête (diamètre antéro-postérieur) sont à rapprocher des précédents travaux, qu'elles viennent d'ailleurs confirmer :
Les mesures delà tête (céphalométrie)ontété faites dans six écoles de filles. Les sujets mesurés s'échelonnent de six à quatorze ans, el leur nombre varie de 40 à 90 pour chaque âge.
On divise les enfants de môme âge en plusieurs sous-groupes : 1° selon les notes d'intelligence qui leur ont été données (cote individuelle) par leurs professeurs; 2° suivant la classe à laquelle ils appartiennent (degré d'instruction). Puis on compare quel est le groupement qui accuse le mieux les différences de volume de la tète (il est admis qu'en moyenne les enfants les plus intelligents ont la tête un peu plus volumineuse que les autres1.
Cette expérience se prononce assez nettement en faveur de la méthode du degré d'instruction.
Binet s'est contenté de faire les calculs pour le diamètre antéropostérieur de la tête et pour les enfants âgés de neuf à quatorze ans. Tous les résultats de ce travail sont résumés dans les deux tableaux reproduits ci-contre (1).
Binet diviseles cotes d'intelligence en trois groupes : faibles (1 à 4 , moyenne (5 et 6), fortes (7 à 10). Pour chaque catégorie de cotes, il recherche quel est le nombre d'élèves qui a un diamètre antéro-postérieur supérieur à la moyenne de son âge, el quel nombre Va inférieur. Ainsi, en se reportant au tableau, on voit qu'à dix ans 2 enfants cotés de 1 à 4 ont un diamètre supérieur et 7 enfants un diamètre inférieur à la moyenne.
En général, les enfants qui ont été mal et très mal colés comme intelligence ont plus fréquemment un diamètre petit.
Les chiffres ci-dessous reproduits sont le résumé des résultats détaillés dans les tableaux de la page 229 :
Enfants ayant reçu les cotes 1 à 4 [intelligences faibles) :
24 sont supérieurs à la moyenne céphalométrique. 31 — intérieurs — —
Ils ont donc une tête de dimension petite.
Enfants ayant reçu les cotes 5 et 6 [intelligences moyennes) :
71 sont supérieurs à la moyenne céphalométrique. 80 — inférieurs — —
Ils ont donc une tête de dimension moyenne.
Enfants ayant reçu les cotes 7, 8, 9 [intelligences bonnes ou brillantes) :
70 ont de grosses têtes (supérieurs a la moyenne). 50 ont de petites têtes (inférieurs à la moyenne).
Ils ont donc une tête généralement grosse.
(1) A. Binet, A propos de la mesure de l'intelligence [Année psychologi([ii{', p. SI, 190r>).
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